_Le Louis d'or_[301].
_A Mademoiselle de Scudery._
[Note 301: Cette pièce agréable «si souvent imitée» comme
l'a dit M. Cousin (_La Société françoise au XVIIe siècle_,
t. II, p. 195), ce petit roman monétaire, prototype de
tant d'autres, où l'on a mis en scène écus, schellings et
même jusqu'à l'humble sou, pour leur faire raconter leur
histoire, fut très-remarqué dans la société des précieuses,
dont le règne finissoit quand il parut. La première édition
fut presque contemporaine des _Précieuses ridicules_.
Elle ne portoit pas le titre inscrit ici. Voici celui
qu'on lisoit sur sa première page: _La Pistole parlante,
ou la Métamorphose du louis d'or_, Paris, de Sercy, 1660,
in-12. L'année suivante paraissoit une nouvelle édition
avec le titre nouveau qui est resté: _Le Louis d'or; à
mademoiselle de Scudéry_, Paris, Loyson, 1661, in-12. Nous
n'en connoissons pas d'autre réimpression séparée. Le
_Louis d'or_ ne fut de nouveau publié que dans le _Recueil
des Poésies du Madame de La Suse_, etc.; et dans celui
des _Pièces choisies tant en prose qu'en vers_, dont La
Monnoye fut l'éditeur anonyme, La Haye, Van Lom, Pierre
Gosse et Albers, 1714, pet. in-8, t. II, p. 241-272. Ces
recueils sont rares; les deux éditions isolées du _Louis
d'or_ le sont encore plus. On nous saura donc gré de lui
donner place dans ce volume. Il le mérite non-seulement à
cause de sa rareté et de son tour ingénieux et spirituel,
qui en fait l'écrit le moins _précieux_ peut-être qui soit
sorti de l'école des _précieuses_, mais aussi à cause de
l'attention accordée à son auteur Isarn par M. Cousin,
dans le beau livre cité tout à l'heure, et de l'espèce
de bruit fait dans un journal spécial, autour de ce même
Isarn dont M. A. T. Barbier nioit l'existence, tandis que
M. P. Lacroix soutenoit qu'il avoit bel et bien écrit.
V. _Bulletin du Bouquiniste_, 1858, p. 271, 359.--Isarn
ou Yzarn, dont on ne sait pas l'autre nom, étoit de
Castres, comme Pellisson, mais beaucoup plus beau, plus
riche, et même, ou peu s'en faut, aussi spirituel quand
il falloit s'en tenir à la galanterie.--Tallemant, qui le
vit beaucoup chez la femme de son cousin Gédéon Tallemant,
dont la passion pour Isarn fit grand bruit, dit de lui
(édit. P. Paris, t. IV, p. 389): «Garçon bien fait, qui
a bien de l'esprit et qui fait joliment des vers.» On
jugera tout à l'heure de la vérité de ce dernier éloge.
Il eut force aventures galantes, car il se piquoit peu de
constance, ainsi que nous le ferons voir plus loin en son
lieu. C'étoit un des assidus de la _société du samedi_
chez mademoiselle de Scudéry ou chez mademoiselle Boquet.
Dans la fameuse _journée des Madrigaux_ (20 décembre
1653), dont Pellisson rédigea le procès-verbal, Isarn
est présent, et, comme toujours, place son mot et ses
petites rimes: «Isarn, dit M. Cousin, pressé de rimer à
son tour, répond en vers qu'il lui faut un délai d'une
quinzaine, et proteste qu'à l'avenir il aura toujours des
impromptus dans sa poche.» Fait-on quelque part gala de
précieux ou de précieuses, dîne-t-on, par exemple, chez
l'évêque de Vence, Godeau, soyez sûr qu'Isarn est du régal,
avec Chapelain, mademoiselle de Scudéry et mademoiselle
Robineau. S'il s'absente de Paris pour aller à Bordeaux,
il est toujours d'esprit, et de coeur avec ses amis. Ainsi
au mois d'octobre 1656, Pellisson écrit à mademoiselle de
Scudéry qu'il a reçu deux billets galants d'Isarn, à qui
une nouvelle maîtresse qu'il aime fort ne fait pas oublier
sa chère société de Paris. Je ne sais ce qu'il devint,
ni quand il mourut. Après le temps des _précieuses_, je
ne trouve plus Izarn. Un personnage de ce nom, commis de
Seignelay, m'est indiqué, par les _Mémoires_ d'Amelot de
la Houssaye (t. II, p. 366), comme ayant suivi à Venise ce
jeune secrétaire d'Etat; mais ce n'est pas le notre, c'est
un de ses parents.]
Sapho, qui recevez de mille endroits divers
Tant de prose galante et d'agréables vers,
Jettez les yeux sur cet ouvrage:
De grâce, daignez le souffrir;
Quand j'eus dessein de vous l'offrir,
Votre seule bonté m'en donna le courage!
Ainsi, rare Sapho, l'ornement de nos jours,
Sans chercher de plus longs detours,
Ni sans m'excuser davantage,
Je vais commencer mon discours:
Ne vous imaginez pas, Mademoiselle, que ce que je vais vous conter
soient des nouvelles particulières de la cour; bien que j'y sois
depuis quelque temps, je n'en sai pas davantage. Les gens aussi
peu considerables et aussi peu empressez que moi la suivent assez
ordinairement sans la voir, ou la voyent bien souvent sans la
connoître. L'autre jour, m'étant retiré de meilleure heure qu'à
l'ordinaire, dans l'oisiveté où je me trouvai, m'amusant à compter
ce qui me restoit d'argent pour mon voyage, il me tomba dans la
pensée que, si tant de pièces differentes que je tenois avoient du
sens et de l'intelligence dans la tête, dont elles étoient marquées,
il n'y auroit presque rien qu'elles ne pûssent m'apprendre; et que,
l'or et l'argent ayant de tout temps gouverné le monde, on pourroit
sçavoir par leur moyen des nouvelles de tous les siècles. A peine
avois-je eu cette pensée, qu'une pistole d'Italie[302], que j'avois
séparée des autres, prenant brusquement la parole pour toutes, me
parla de cette sorte
Comme je te connois discret,
Je t'avertis en confidence;
Mais n'en dis rien, car c'est un grand secret:
A tort vous nous croyez manquer de connaissance;
La pluspart des hommes sont fous,
Car, bien que nous sçachions nous taire,
Nous voyons ce qu'ils font pour nous,
Et savons ce qu'ils nous font faire.
[Note 302: Les _pistoles_ étoient une monnoie d'Espagne,
mais il en venoit aussi d'Italie. «Elles étoient du poids
des louis et au même titre et remède.» Voilà pourquoi Isarn
a pu indifféremment appeler la pièce qu'il fait parler
_pistole_ ou _louis d'or_. La _pistole_ avoit déjà la
valeur qu'on lui a laissée dans les provinces, où son nom
est encore employé comme signe monétaire. Elle valoit dix
francs; c'étoit aussi le taux du louis. En 1648, pendant
les premiers temps de la misère de la Fronde, on le fit
monter jusqu'à douze francs; mais, en 1662, le roi le
rabattit à son ancien taux. En 1689, par ordonnance du mois
de décembre, il revint à sa valeur révolutionnaire et même
la dépassa; il fut porté à 12 liv. 10 sols (_Journal_ de
Dangeau; édit. complète, t. III, p. 39). Sous la régence,
en 1718, il monta d'un tiers; il étoit à 18 livres, et le
_double louis_ à 36. «Mon fils, écrit la duchesse d'Orléans
(_Nouv. Lettres_, édit. G. Brunet, p. 150), est venu cet
après-midi, et nous a apporté l'arrêt qui modifie le cours
du numéraire; le louis d'or vaut désormais 36 livres. Ceux
qui ont beaucoup d'argent gagneront joliment.» Sous Louis
XV, il redescendit à 30 livres, et le louis simple à 15,
mais ce fut pour remonter à 20, puis à 24, où nous l'avons
vu.--Il y a dans la _Muze normande_ de David Ferrand, 26e
_partie_, une ballade _sur le rabais des Louys_, en 1662.]
Je fus fort epouvanté d'une nouveauté si extraordinaire; bien que je
n'ignorasse point que les pistoles se mêloient de beaucoup de choses,
je ne sçavois pas encore qu'elles sçussent parler. Mais enfin,
m'étant un peu rassuré, je lui repartis: «Eh quoi, as tu bien assez
d'esprit pour repondre à toutes les questions que je te ferai?»
Alors, avec ardeur reprenant la parole;
«Je dirai d'or!» repliqua la pistole.
«Vraiment, lui dis-je, tu ne te contentes pas de parler, tu fais des
vers, et, qui pis est, tu fais des pointes! Mais, puisque te voilà
de si belle humeur, je suis prêt à t'écouter. Je ne serai pas le
premier qui me serai engagé dans des dialogues extraordinaires; en
tout cas, puisqu'il y en a dans Lucien d'aussi surprenans, il sera
mon garant. Surtout, si tu me veux plaire, entretiens-moi de diverses
choses dont tu peux avoir connoissance; conte-m'en des galantes
autant qu'il te sera possible, mais au moins que je ne sçache rien de
certaines aventures qui ne meritent pas le nom de galanterie, et dans
les quelles les pièces de moindre valeur que toi peuvent avoir cours.
Sur cet article, par avance,
J'impose un eternel silence
Aux ecus d'or autant qu'aux ecus blancs,
«Ne crains point, interrompit gravement un double louis qui mouroit
d'envie de parler; si nous avions à l'entretenir de quelque chose qui
approchât de l'amour, où l'intérêt peut avoir quelque lieu, nous ne
traiterions pas cette matière si grossierement; je ne le parlerois
que de ces dons, utiles et secrets, que l'on appelle generosité
et grandeur d'âme; que de ces personnes bien faites et bien
faisantes[303] qui, pour donner courage à leurs galans, travaillent à
leur etablissement et à leur fortune, ou de ces galans industrieux
qui sçavent faire des liberalitez si à propos qu'on ne sçauroit les
refuser; enfin, de tous ceux qui employent leurs richesses pour
l'utilité ou pour le plaisir des personnes qu'ils aiment.
Qui sçait de ses grands biens faire un parfait usage
Est magnifique en equipage,
Fait tout avec profusion,
Tâche à donner souvent bal ou colation;
Que s'il peut engager en quelque promenade
L'objet dont les beaux yeux l'ont sçû rendre malade,
Son carrosse attelé de six chevaux de pris
Fait trembler sous ses pas le pavé de Paris;
Il se met en campagne, et, sans reprendre haleine,
En d'agréables lieux il conduit l'inhumaine.
Là l'aimable musique et les mets delicats,
Par des soins diligens, ont devancé leurs pas.
Cependant, ce train magnifique,
Tous ces mets delicats, cette aimable musique,
Ce qui devance ou ce qui suit,
Et qui gagne le coeur des plus indifferentes,
Ce n'est que de l'argent traduit
En cent manières differentes.
[Note 303: _Bien faisant_, qui étoit un mot tout nouveau,
ne s'écrivoit pas alors tout d'une pièce. On séparoit,
comme ici, l'adverbe du participe, de façon qu'ils ne
fissent jamais complétement corps et pussent garder
l'allure qui leur étoit propre. Ou auroit cru faire une
faute alors si l'on avoit dit: _plus bien faisant_. On
disoit, comme fit Voiture dans une de ses lettres: _mieux
faisant_. Quant à _bienfaisance_, c'etoit un mot créé par
Balzac, mais qu'on n'employoit pas. Un siècle après, l'abbé
de Saint-Pierre le retrouva (V. _Mémoire pour diminuer le
nombre des procès_, p. 37), et on lui en fit honneur comme
d'une invention.]
«En effet, poursuivit le louis, recevoir ou donner de l'argent est
une chose également honteuse; même après l'avoir donné, quelques-uns
tâchent de le ratraper. Une dame de ma connoissance en usa de cette
sorte assez plaisamment, il y a quelque temps. Après avoir fait un
present considerable à son amant, elle le pria, à deux jours de là,
de lui prêter tout ce qu'il auroit d'argent en son pouvoir pour une
affaire de consequence qui lui étoit survenue.
Le cavalier, surpris d'entendre ces paroles,
De sa mourante bourse arracha ses pistoles,
Et, confus autant qu'interdit,
Les croyant prêter, les rendit.
«Toutes fois, continua le quadruple, si tu voulois être entierement
satisfait, il te faudroit parler à tous ceux que tu viens de remettre
dans ta bourse. Quand nous sommes seuls, comme je suis presentement,
nous ne sommes pas propres à grand-chose ni ne sommes point d'un fort
grand entretien. Cependant, beaucoup de nous ensemble faisons tous
les jours des choses incroyables; et c'est en grande compagnie que
nous avons contribué au gain de plusieurs batailles, à la prise de
plusieurs villes imprenables, et à mille conquêtes amoureuses.» Il
m'avertit même de bonne foi que, le plus souvent, la vertu des gens
ordinaires n'alloit que du plus au moins[304];
Que leur grand nombre avait des charmes si puissans,
Que souvent la plus prude, et que le plus habile,
Qui peut resister à deux cens,
Se laisse emporter à deux mille.
[Note 304: Isarn, qui étoit très-magnifique dans ses courts
amours, savoit mieux que personne le pouvoir des pistoles
bien employées pour la conquête d'un coeur. Dans le _Cyrus_
(t. VII, liv. iii), où, comme nous verrons, il est peint
sous le nom de _Thrasile_, on le voit toujours en dépense
pour quelque maîtresse: «Tantôt il luy donnoit le bal,
une autre fois il la surprenoit par une musique. Si elle
s'alloit promener et qu'il y fust, il faisoit qu'elle
trouvast une collation magnifique.»]
«Je croi fort aisément ce que tu dis, lui repondis-je; mais, quoi
qu'il en soit, j'aime mieux ne m'engager en conversation qu'avec toi
seul, de peur d'embrouiller la chose.--Tu n'as pas tant de tort, me
dit-il; si nous étions plus de deux, nous voudrions peut-être parler
tous à la fois, comme font assez ordinairement les hommes quand ils
se trouvent plusieurs ensemble. Ecoute-moi donc tout seul, je t'en
conjure, et sois persuadé que je te ferai sçavoir des choses assez
curieuses. Comme je suis d'un or le plus ancien qu'on puisse trouver,
je pourrai te conter mes aventures: car, afin que tu ne t'y trompes
pas, j'ai conservé le même sens et la même intelligence que j'ai
présentement, dans toutes les formes differentes sous lesquelles j'ai
paru. Je fus tiré de la mine sous le règne du dernier Darius, et j'ai
vû tout le bouleversement de ce grand empire. Cependant, sans te rien
dire de toute la suite de l'histoire, dont je te fais grâce et que
je te pourrois conter ici s'il m'en prenoit fantaisie, il me suffira
de t'apprendre qu'en ce temps-là je portai la figure du conquerant
qui renversa le trône des Perses; et je me contenterai de te faire
sçavoir, en passant, quelque chose des amours de ce siècle-là, qui
étoient tout à fait differentes de celles de celui-ci. Les langueurs,
les plaintes et les desespoirs n'étoient point en usage parmi les
courtisans de ce grand prince. Comme c'étoient tous gens accoutumez
à de promptes et grandes expeditions, ils avançoient bien plus en
un jour qu'on ne fait maintenant en une année. Pour te confirmer en
cette verité, souviens-toi de la reine des Amazones.
Rappelle un peu dans ta memoire
De Talestris la memorable histoire,
Qui, pour se delivrer de ce mortel ennui
Qu'on a toujours de trop attendre,
Arriva le matin dans le camp d'Alexandre
Et coucha le soir avec lui.
Mais depuis est venu le règne des fleurettes[305],
Veritable chicane en matière d'amour:
L'on ne fait qu'en dix ans ce qu'on fit en un jour.
Encore, dans ces amourettes
Où l'on se brûle à petit feu,
Si l'on trouve jamais ou coquette ou cruelle,
Ce n'est qu'un pitoyable jeu,
Et tout se passe en bagatelle[306].
[Note 305: C'étoit le mot qui, depuis quelque temps,
étoit devenu à la mode pour exprimer les _fleurs de bien
dire_, dont l'amoureux parfume ses paroles pour faire
accepter son amour. Les livres où ceux dont le coeur ne
parloit pas d'abondance alloient se fournir de belles
phrases avoient même pris pour titre le mot que je viens
de dire: _Fleurs de bien dire.... pour exprimer les
passions amoureuses de l'un comme de l'autre sexe_, Paris,
Guillemot, 1598, pet. in-12; _Les Marguerites françoises,
ou Fleurs de bien dire_, etc., Rouen, Behoust, 1625,
in-12. Le Nicodème du _Roman bourgeois_ (édit. elzevir.,
p. 88), «qui estoit un grand diseur de fleurettes», avoit
cueilli celles qui jonchoient sa conversation avec Javotte
dans ces _Marguerites françoises_.--Chez les Grecs, on
disoit, dans le même sens, [Greek: rôda heirein], _parler
roses_ (Aristoph., _Nuées_, act. II, sc. 3). Le Noble a
voulu chercher une autre étymologie: il a cru que _conter
fleurettes_, c'étoit _compter_ à celle qu'on aime une somme
d'argent, en cette jolie monnoie du temps de Charles VI sur
laquelle étoit marquée une petite fleur, florette. Il s'est
trompé. V. _Lettres_ de madame Du Noyer, 1757, in-12, t.
III, p. 225.]
[Note 306: Isarn n'étoit pas homme à faire sa pâture de
ces creuses bagatelles; il lui falloit l'amour réel et
toujours nouveau. Dans le _Cyrus_, où sous le nom de
Thrasile il est donné pour le type de l'inconstance, on le
voit tour à tour amoureux de quatre princesses (t. VII,
liv. III). Cyrus lui en fait reproche, et Thrasile répond:
«On peut avoir plusieurs amours sans être infidèle.»
S'il n'aimoit qu'un jour, ce jour du moins étoit tout de
galanterie et de magnificences, ainsi que nous l'avons fait
voir tout à l'heure. Une _Gazette du Tendre_, conservée
dans les manuscrits de Conrart (in-fol., t. V, p. 147),
nous donne des nouvelles de son inconstance. Elles sont
datées d'Oubly: «Il arriva icy, il y a quelques jours, un
estranger (M. Izarn) de fort bonne mine, qui, après avoir
passé de Nouvelle-Amitié à Grand-Esprit, de Grand-Esprit
à Jolis-Vers, de Jolis-Vers à Billet-Galant, et de
Billet-Galant à Billet-Doux, s'égara en partant de cet
agréable village; de sorte qu'au lieu d'aller à Sincérité,
il vint dans notre ville, où il fut un jour tout entier
sans s'apercevoir qu'il estoit égaré. Mais aussy, dès qu'on
l'en eut fait apercevoir, il partit d'icy avec tant de
diligence, qu'il y en a qui assurent qu'il a plus fait de
chemin en deux jours qu'il en n'en avoit fait depuis qu'il
étoit parti de Nouvelle-Amitié.» Un peu plus tard, on le
retrouve à Respect, d'où il part pour Tendre, à la nage.]
«Mais, pour te conter par ordre mes aventures, il faut que je te die
que, long-temps après la mort d'Alexandre je tombai entre les mains
d'un avare qui, ne se contentant pas de m'enfermer avec plusieurs de
mes compagnons, il nous enterra, ce miserable, dans les fondemens
d'une vieille tour, et mourut enfin sans s'être servi de son argent
ni sans l'avoir enseigné. Nous demeurâmes là plusieurs siècles,
jusqu'à ce qu'on nous deterra par hazard, en creusant pour avoir les
pierres des murailles sous les quelles nous étions. Nous fûmes ainsi
de nouveau remis au jour, mais nous n'y fûmes pas plutôt que nous
trouvâmes une grande difference dans le monde.
Depuis ce long enterrement,
Le monde avoit changé de forme et de figure:
L'on y parloit differemment;
Tout etoit d'une autre nature.
Nous n'étions même plus à l'usage de tous,
Puisqu'enfin, en sortant de dessous la muraille,
Jusques à la moindre de nous,
Parvint à la grandeur d'antique et de medaille.
«Aussi fûmes-nous recherchez avec soin des curieux, qui nous firent
valoir un prix excessif et qui nous montroient comme le plus rare
ornement de leurs cabinets. Je pense que je serois encore entre
leurs mains, si mon dernier maître, qui se mêloit de chymie, me
jugeant d'un or très-pur, ne m'eût voulu multiplier. Je ne sçache
point de tourment qu'il ne me fît endurer. Il essaya toutes choses
inutilement; il me fit passer plusieurs fois par le feu;
Mais il ne fit que s'y morfondre.
Il eut beau me fondre et refondre,
Le bon homme fut confondu,
Car je ne fus rien que fondu.
«Je ne demeurai pourtant pas longtemps en cet état: je fus donné à un
orfévre, qui m'employa à mettre en oeuvre plusieurs diamans de prix,
et fit une boëte de portrait magnifique. A peine étoit-elle achevée,
qu'un jeune Romain l'achetta pour mettre le portrait de sa maîtresse.
Au reste, comme l'on ne conte jamais d'histoire pareille à celle-ci
sans qu'il soit à propos de se souvenir de quelques vers, il faut que
je t'en dise, qui ont été traduits en françois, et que j'entendis
reciter à notre cavalier un jour qu'il regardoit le portrait de sa
maîtresse et qu'il parloit à soi-même, suivant la louable coutume des
amans:
Malgré la rigueur de l'absence,
L'Amour, qui sçait charnier la plus forte douleur,
Vient au secours de ma constance
Et tient ce doux propos dans le fond de mon coeur:
Vis en repos, Tircis; ta divine princesse
Partage en ce moment ta profonde tristesse,
Et, par mille transports secondant tes desirs,
Elle te rend avec tendresse
Et douleur pour douleur et soupirs pour soupirs.
Alors, dans l'excès de ma joye,
Je sens dans mon esprit tant de charmes secrets,
Qu'en quelque rang que je la voye,
J'abandonne mon coeur aux plus hardis souhaits.
Amour, qui prens le soin d'une flamme si belle,
Afin de la rendre immortelle,
A nos coeurs amoureux donne une même loi:
Que je ne vive que pour elle,
Qu'elle ne vive que pour moi!
«Tu jugeras, par ces vers, que c'étoit un simple cavalier qui
aimoit une personne fort au-dessus de lui; et je ne l'en dirai pas
davantage, car, en matière de digressions comme de folies, les plus
courtes sont les meilleures. Aussi, sans m'arrêter à cette histoire,
je t'apprendrai que je passai entre les mains d'un autre maître, qui
m'employa d'une manière bien differente, quoiqu'au même usage: il
me fit servir à cinq ou six portraits en moins de rien, et j'eus le
divertissement de voir que tantôt la blonde chassoit la brune, selon
que la blonde ou la brune regnoit dans son coeur. J'avois pourtant
bien du dépit de ce qu'il en quittoit quelquefois une belle pour une
laide, car il ne lui importoit pourvû qu'il changeât. Il ne laissoit
pas, après cela, d'avoir des momens bien amoureux; et il me souvient
qu'un jour qu'il attendoit sa dernière maîtresse, il dit plusieurs
fois d'un air assez languissant, passionnée et chagrin:
Qu'une impatience amoureuse
Est un supplice rigoureux!
Qu'une heure qu'on attend, et qui doit être heureuse,
Cause de momens malheureux!
Quoi! Climène n'est point venue?
Cette ingrate ne m'aime pas;
Qui pourroit l'avoir retenue,
Si l'Amour couduisoit ses pas?
«Enfin, ce galant homme se lassa de celle-ci comme des autres,
et, quelque temps après l'avoir quittée, comme il étoit changeant
en tout, il fit faire de sa boëte de portrait deux tables de
diamans[307]. Nous fûmes ensuite au service d'une dame, qui nous
donna bien du plaisir avec ses façons: elle avoit deux galans, dont
l'un étoit fort riche et fort sot, mais faisant grande dépense;
l'autre étoit bien fait, plein d'esprit et de coeur, mais marchant à
fort petit train.
[Note 307: On appeloit _diamant en table_ celui qui étoit
taillé de sorte que sa surface restait plane, avec de
simples biseaux. Ainsi taillé et enchâssé dans l'or, il
servoit surtout pour les bracelets.]
Aussi, pour adoucir cette fière inhumaine,
Ecrire juste et parler bien
Ne lui purent servir de rien.
Il perdit ses pas et sa peine;
Car, par un silence eloquent,
L'autre, sans dire mot, lui comptoit de l'argent.
«Cependant, le règne de cette belle finit en moins de rien. L'un se
lassa de souffrir et l'autre de payer, et je fus separé des diamans
avec les quels j'avois été depuis longtemps pour être employé à mille
usages differens. Je fus tantôt en bague, tantôt en montre, tantôt en
chaîne; mais, sur toutes choses, je devins un des plus jolis cachets
du monde. Je portai la figure d'un petit Amour qui, au lieu d'avoir
son bandeau sur les yeux, l'avoit sur la bouche, et qui, marchant
comme à la dérobée, et fort doucement, tenoit une de ses mains devant
son flambeau pour en cacher la clarté; ces cinq paroles étoient
écrites autour:
Ni le bruit ni l'éclat[308].
[Note 308: M. Cousin, qui a cité ce passage (_La Société
françoise du XVIIe siècle_, t. II, p. 195), pense avec
quelque raison que ce cachet, au discret emblème, est
une allusion évidente à celui que Conrart, le soir de la
_journée des Madrigaux_, avoit donné à mademoiselle de
Scudéry: «Le généreux Théodamas, en se retirant, avoit
donné à Sapho je ne sais quoy, enveloppé d'un papier
bien parfumé, à la charge qu'elle ne le regarderoit que
lorsqu'il seroit parti. Ce je ne sais quoy estoit un cachet
de cristal, gravé du chiffre de Sapho et du sien mêlés
ensemble.»]
«Je pourrois bien te conter ici mille choses si je voulois, mais ma
qualité de cachet m'en empêche, et je te puis même assurer que jamais
personne n'a rien sçû des mystères dont j'ai été depositaire.
Mon empreinte, toujours heureuse,
Ne ferma jamais de poulet,
Ni ne servit à de lettre amoureuse
Qui vit eventer son secret.
«Il fallut pourtant changer de condition avec le temps. Je fus encore
fondu plusieurs fois, et j'ai servi à plusieurs statues; j'ai été
employé tantôt à celle d'un héros, d'un demi-dieu, d'une déesse,
d'un homme, et tantôt à celle d'un animal. Mais, à la vérité, bien
que j'aye été dans tant de conditions differentes, je n'ai jamais pû
devenir or potable, quelque soin qu'on y ait apporté: je suis revenu
en monnoye plusieurs fois, et il n'y a point d'usage où je n'aye été
mis: tantôt j'ai été employé pour payer, tantôt pour prêter, tantôt
pour donner, rarement pour honorer la vertu, mais plus rarement
encore pour la récompense d'un poëte. Les choses magnifiques qu'ils
disent de tous ceux qui leur peuvent faire du bien leur sont presque
toujours inutiles.
Leur merite est toujours connu;
Mais les grands seigneurs sont étranges,
Et qui subsiste de louanges
Vit avec peu de revenu.
«Mais, pour ne m'arrêter pas davantage, il faut que je t'apprenne que
j'ai presque couru toute la terre, que j'ai été sequin en Turquie,
mouton à la grand-laine[309], noble à la rose[310] et jacobus en
Angleterre, double ducat en Espagne; et que je te pourrois compter
mille sortes de choses; mais j'aime bien mieux qu'on m'accuse
d'avoir oublié beaucoup que d'avoir trop dit. Il me suffira donc de
t'apprendre qu'après toutes ces aventures, comme je semblois être
destiné au service des dames, je fus remis en oeuvre et fus employé
en une paire de pendans d'oreilles. Je ne fus pas plutôt en cet état,
que je benissois ma bonne fortune, m'imaginant que je ne pouvois
manquer d'être du secret de la personne que j'allois servir, et je
crus que tous ces petits mots, qu'on disoit si bas, étoient des
choses si agréables, que j'aurois un plaisir extrême à les entendre.
Je fus pourtant bien attrapé quand je connus que ce n'étoit le
plus ordinairement que des secrets que tout le monde sçavoit, que
de fausses confidences et que des sottises dites avec precaution.
Je m'avisai même qu'il y avoit certains galans qui parloient à ma
maîtresse de cette sorte pour faire les importans, ou pour faire
croire à ceux qui les voyoient qu'ils n'étoient point mal avec une
dame aussi bien faite. Cependant, comme celle-ci étoit fort coquette,
et qu'elle écoutoit à droite et à gauche, chacun de nous n'avoit que
la moitié de son secret; ce n'est pas que la pluspart du temps ce
ne fût la même chose, car ce qui entroit par une oreille sortoit
par l'autre: surtout pour les reprimandes d'une vieille dame qui lui
faisoit souvent des leçons. Enfin, je n'aurois jamais achevé si je
voulois dire tout ce qu'on entend à l'oreille d'une coquette, et tout
ce que j'appris au service de celle-là! Elle l'étoit si fort qu'après
avoir trompé tout le monde, tout le monde la quitta.
[Note 309: C'est un mot que maître Isarn a trouvé dans
Rabelais (liv. I, ch. 8, § 3, et liv. III, ch. 2). On
appeloit ainsi une monnoie d'or fin qui eut cours depuis
saint Louis jusqu'à Charles VII. Elle valoit 12 sols 6
deniers d'argent, et portoit sur la face un _agneau_, avec
ces mots autour: _Agnus Dei, qui tollis peccata mundi,
miserere nobis_.]
[Note 310: Monnoie d'or qu'Édouard III fit frapper en 1344.
On l'appeloit _noble_ à cause de la pureté de son or, et _à
la rose_ parce que sur le revers elle portoit la rose de
Lancastre et d'York. Dans les _Bigarrures de Des Accords_,
1608, in-12, p. 14, se trouve représenté un noble à la
rose à l'effigie de Henri VIII; il valoit alors cent sous,
d'après le taux réglé par l'ordonnance de 1532. Les plus
beaux étoient les _nobles de Raymond_, qu'on appeloit ainsi
parce qu'on croyait qu'ils avoient été faits avec l'or que
Raymond Lulle avoit, par oeuvre hermétique, fabriqué pour
le roi d'Angleterre. V. Delecluze, _Notice sur Raymond
Lulle_, p. 28.]
Vous qui pensez avec adresse
Fourber et coqueter sans cesse,
Même chose vous aviendra,
Autant vous en pend à l'oreille;
Et quiconque coquetera
Craigne une avanture pareille.
«Enfin, après m'être beaucoup ennuyé avec la belle dont je viens de
parler, je faillis à perir absolument, car une demoiselle suivante
nous vola et me separa des emeraudes avec les quelles j'étois depuis
un temps si fâcheux; si bien que je fus brisé en mille pièces et
mis au billon avec quelque passement d'argent[311]. Je ne fus pas
plutôt en cet etat qu'il ne tint presque à rien que je ne fusse
donné à ces hommes impitoyables et cruels qui, à force de coups de
marteaux, mettent l'or en feuille ou en couleur. J'étois anéanti,
si cette dernière aventure me fût arrivée, et je te laisse à penser
le grand plaisir que j'aurois eu, ou quel avantage ce doit être de
servir à la dorure d'un plancher, d'être appliqué au derrière d'un
carrosse[312], ou de finir malheureusement sa vie en papier doré! Ma
bonne fortune me garantit de tous ces malheurs, et je suis parvenu
à la dignité et en l'etat où tu me vois, dans lequel je souhaite
de demeurer à jamais. Car, ni l'image de tant de princes que j'ai
portée, ni la figure du grand Alexandre que j'ai conservée durant
tant de siècles, ne m'embellissoit point tant que celle du jeune
heros que je porte aujourd'hui, qui, avec toutes les vertus qui
manquoient à l'autre, et avec encore plus de courage que lui, s'il ne
venoit de donner la paix, auroit trouvé la conquête de tout le monde
aisée[313].
[Note 311: Les passements d'or et d'argent venoient d'être
interdits par l'ordonnance du 27 novembre 1660, et comme
notre louis d'or, le billon, où l'on fondoit les pièces
décriées, les attendoit. V. notre t. I, p. 224.]
[Note 312: Les carrosses «où tant d'or se relevoit en
bosse» étoient alors un luxe à la mode. Pendant la Fronde,
on les avoit dédorés (_Oeuvres_ de Sarazin, 1696, in-8º,
p. 383), mais ensuite ils ne brillèrent que de plus belle.
En 1706, il fallut contre le scandale de leur dorure une
défense du roi. (_Corresp. administr. de Louis XIV_, t. II,
p. 829.)]
[Note 313: Un petit roman satirique qui reprit, un peu
modifié, le titre de cette pièce, ce qui l'a souvent fait
confondre avec elle, bien qu'il lui soit très-postérieur,
_Le Louis d'or politique et galant_, 1695, in-12, est
aussi amer contre Louis XIV vieillissant qu'Isarn est ici
flatteur pour sa jeune royauté.]
Aux lauriers immortels qui couronnent sa tête
Jules vient de mêler les myrthes de l'Amour,
Un calme bien heureux succède à la tempête:
La Discorde est rentrée en son triste sejour.
Nous ne verrons former nos heureuses années
Que de beaux et paisibles jours.
De nos cruelles destinées
Jules vient d'arrêter le pitoyable cours.
«Cependant il est temps que je finisse, de peur de t'ennuyer, et que
je te laisse en repos pour ce soir. S'il te prend fantaisie d'en
sçavoir davantage, tu n'as qu'à t'informer à d'autres pièces à qui il
sera arrivé des choses d'une nature différente.»
Notre dialogue finit ainsi, et le louis n'eut pas plutôt cessé de
parler, que je pris la resolution d'avoir, quelques jours après, une
pareille conference avec les autres: à quoi je n'aurois pas manqué,
si toute cette bonne compagnie ne se fût bientôt separée, et si je
n'eûsse vû, avec un deplaisir tout à fait sensible, qu'il m'était
impossible de faire de longues conversations, et retenir long-temps
mon argent avec moi.
* * * * *
_Reponse de Mademoiselle de Scudery._
Vous sçavez bien, Monsieur, que je suis accoutumée d'entendre parler
des lapins, des fauvettes et des abricots[314]; mais après tout je
n'ai pas laissé d'être surprise de la conversation que vous avez eue
avec votre louis d'or, et je le trouve si bien instruit des choses du
monde que j'en suis étonnée.
[Note 314: Illusion à des fables, allégories et autres
pièces faites sur ce sujet par Mlle de Scudéry ou à elles
adressées. Dans le _Recueil de vers choisis_, 1701, in-8º,
p. 123, on trouve, sous son nom, des stances avec ce titre:
_La Fauvette à Sapho, en arrivant à son petit bois, suivant
sa coutume, le 15 avril_.]
Quand il seroit du temps des premiers jacobus,
Des nobles à la rose et des vieux carolus,
Il ne sçauroit pas plus de choses.
Ovide a moins que lui fait de metamorphoses.
Il fait aux plus galans d'agréables leçons;
Il raille, il fait des vers de toutes les façons.
Mais ce qu'il fait de plus etrange,
C'est qu'entre mes mains il se range;
Car ses frères ne m'aiment pas.
Ils n'ont aussi pour moi que de foibles appas,
Et par le mepris je m'en vange.
Mais pour ce Louis d'or que je reçois de vous,
De qui la gloire est immortelle,
Qui ne craint plus ni touche ni coupelle,
Il fait seul un trésor dont mon coeur est jaloux.
Voilà, Monsieur, tout ce qu'une malade vous peut repondre; mais
je vous assure que ce n'est pas tout ce qu'elle pense, et que, si
Sapho se portoit bien, elle vous loueroit de meilleure grâce et
vous remercieroit avec plus d'esprit. Que sçay-je même si, passant
des louanges de votre Louis d'or à un sujet plus relevé, elle ne se
sentiroit point inspirée de vous parler:
D'un Louis dont la vie, en merveilles feconde,
Est l'ouvrage du ciel et le bonheur du monde,
Dont le bras triomphant et les charmes vainqueurs
Domptent les nations et captivent les coeurs;
D'un Jule dont les soins redonnent à la France
Les jeux et les plaisirs, la paix et l'abondance,
Qui va faire couler dans nos heureux climats
Ces larges fleuves d'or, la force des Etats,
Et gemir de regret le Pactole et le Tage
Que la Fable a flattez d'un pareil avantage;
D'un Jule dont les soins ont nos desirs bornez;
Dont les sages conseils, justement couronnez,
Font voir à l'univers que la plus belle gloire
Est de cesser de vaincre au fort de la victoire.
Mais je m'apperçois que ce sujet là est trop relevé pour moi, et
qu'il vaut beaucoup mieux ne rien dire que de n'en pas dire assez.
Il n'en est pas de même de vous, Monsieur; au contraire, je vous
exhorte à faire quelque ouvrage plus grand à la gloire de ceux que
vous avez loués en huit vers seulement, car il ne faut pas faire
des portraits en petit d'un grand héros, comme on en fait d'une
maîtresse, puisqu'on ne doit avoir les uns que pour les cacher, et
que les autres doivent être vus de tout le monde.