M.DC.XIII.

_Avec permission_[233].

Pet. in-8º.

[Note 233: La _défense_ qui fait l'objet de cette pièce

fort rare n'étoit pas chose nouvelle en 1613. Elle n'étoit

que renouvelée comme la plupart des prescriptions du même

genre, qui, formulées vingt fois, n'étoient pas le plus

souvent observées une seule. De tout temps, notamment sous

Henri III, cabarets et tavernes avoient été interdits. Au

mois d'octobre 1576, Claude Hatton écrit dans ses Mémoires

(t. II, p. 879): «Renouvellement de la défense faite par

le roi d'aller boire jour et nuit dans les tavernes.» On

n'y alla pas moins. L'an d'après, au mois de mars, nouvel

édit, daté de Blois, qui n'eut pas de résultat plus décisif

(Isambert, _Anciennes Lois françaises_, t. XIV, p. 320). A

Rouen, cependant, ou, la même année peut-être, une mesure

semblable avoit été prise par arrêt du parlement, les

cabarets coururent de vrais risques. On avoit imaginé, pour

empêcher les buveurs de s'y rendre, une taverne ambulante

qui alloit leur porter, à doses modérées et à courtes

stations, les rafraîchissements dont ils ne pouvoient se

passer dans leurs ateliers. Ce fut pendant quelque temps un

vrai préjudice pour les vraies tavernes, où l'on ne prenoit

plus la peine d'aller chercher ce que, tout en obéissant

à la loi, on avoit chez soi sans se déranger. Une pièce

très-rare, pet. in-8º, vendue 65 francs en 1844, à la vente

de Nodier, qui en avoit fait la matière d'une très-curieuse

notice (_Bullet. du Bibliophile_, juillet 1835), fut, à ce

propos, publiée _à Rouen, au portail des libraires, par

Jehan du Gort et Jaspar de Remortier_. Voici le quatrain

qui lui sert de titre:

Le discours démonstrant sans feincte

Comme maints pions font leur plainte,

Et les tavernes desbauchez,

Par quoy taverniers sont faschez.

Les cabarets eurent pourtant leurs consolations à Rouen

comme partout. Ils se rouvrirent peu à peu, et la taverne

ambulante, qu'on appeloit _triballe_ ou _trimballe_,

disparut. A Paris, ils n'avoient jamais eu de chômage

complet, que je sache, pas plus après les édits de Henri

III qu'après celui de Louis XIII dont il est question

ici. Quelques années après, Messieurs de la taverne

relevoient si bien la tête, qu'un anonyme croyoit bon de

publier en leur nom une très-curieuse requête: _Les justes

plaintes faites au roy par les cabaretiers de la ville

de Paris sur la confusion des carrosses qui y sont et de

l'incommodité qu'en reçoit le public_, par le sieur D. L.

P., 1625, in-8.--Sous Louis XIV, il y eut aussi plus d'un

édit de tempérance. Ainsi, par un règlement de 1666, les

cabarets durent être fermés à six heures, depuis le 1er

novembre jusqu'à Pâques, et à neuf heures dans les autres

saisons. En 1705, les suisses et portiers des maisons et

hôtels «vendant vin en gros ou en détail, soit à pot ou

à assiette», reçurent, par arrêt du conseil, l'ordre de

cesser ce commerce, mais n'en tinrent compte, à ce qu'il

paroît, car, sur la demande des cabaretiers eux-mêmes,

pour qui c'étoit une préjudiciable concurrence, il fallut

le réitérer plus tard par un autre arrêt du 15 mars 1737.

Voltaire, dans sa lettre à madame de Bernière, du 28

novembre 1723, a parlé de ce commerce que les suisses

faisoient à la porte des hôtels: «Vous avez, lui dit-il,

un suisse qui ne s'est pas attaché à votre service pour

vous plaire, mais pour vendre à votre porte de mauvais

vins à tous les porteurs d'eau qui viennent ici tous les

jours faire de votre maison un méchant cabaret.» Il y a

encore dans beaucoup de villes de l'étranger des _pensions

suisses_. Leur nom vient de cet usage, qui disparut à la

Révolution avec les suisses des hôtels.]

Ce n'est pas d'aujourd'huy que la prudence des hommes a esté

surmontée par la force du vin, que le vin a rendu leurs actions

ridicules, leur a faict perdre leur fortune, et leur a servy de

honte et d'infamie.

Noé n'eust si tost cultivé, ou plustot pressuré le raisin, que ses

enfans, se riant de son insolence inacoutumée, il ne payast luy mesme

le tribut de son ouvrage.

Comme le vipère donne l'estre à celuy qui luy donne la mort, ainsi

Noé mist le vin au pouvoir et en la cognoissance des hommes, lequel

pourtant fut cause de la mauvaise opinion que ses enfans eurent de

son yvresse.

Ce n'est pas assez à l'homme de n'offencer en public, ou plus tost

de ne recevoir le chastiment de ses offences, mais de ne servir

de mauvais exemple à ceux auquel il doit servir d'instruction et

d'enseignement.

Le vin traisne après luy force autres vices, et Dieu ne seroit tant

offencé si les hommes n'estoient commandez du vin.

Ésaü resina[234] follement sa primogeniture à son frère pour des

lentilles; je croy que la faim ne luy fit pas faire ceste faute,

qu'il ne fust prevenu du vin.

[Note 234: Pour _résigna_, _céda_. C'est l'ancienne forme

du mot. V. _Ancien théâtre_, t. II, p. 52; III, p. 129.]

Le roy des Caldéens voulut forcer la femme d'Abraham, après estre

assoupy de vin, et le lendemain il luy demanda pardon de l'offence

qu'il luy avoit voulu faire, et tança mesme ses porte-poulets de luy

avoir mis cest amour en teste.

David fit tuer Urie après avoir festiné avec Bersabée, et fit

pénitence de la faute qu'il avoit commise.

Herode fit trencher la teste à S. Jean-Baptiste, enyvré de vin et

passionné des beautez de sa soeur. Laissons l'Ecriture à part;

venons chez les payens, lesquels ne se debordoient qu'ez jours des

baccanalles, autrement de la feste de Bacchus, où, suffoquez de vin,

ils n'avoient autre Dieu que leur desbauche, ny autre vertu que leur

desordre. Il est vray que les femmes estoient les premières à ceste

feste, où maintenant les hommes seuls font sacrifice à Bacchus; je ne

sçay si quelque femme y sacrifie aussi.

Alexandre eust laissé une plus grande estime de sa personne s'il ne

se fust laissé emporter par le vin, et s'il a eu de la gloire d'avoir

esté continent à l'endroit des femmes et des filles de Darius, il

estoit tellement assoupy de vin, qu'il estoit incapable d'amour.

Les Lacedemoniens, pour faire haïr l'yvresse à leurs enfans,

faisoient ennyvrer leurs valets, afin qu'ayant leur insolence à

contre-coeur, ils eussent la sobriété en plus grande recommandation;

mais les hommes de maintenant ne se contentent pas seulement de

servir de risée au public, mais encor de mauvais exemple à leur

postérité, et bien que tous n'ayent les crochets, si ont-ils les

bastions des crocheteurs ou le rouleau des patissiers pour endurcir

le dos de leur femme.

Vous ne voyez pas tant de casse-museaux[235] chez les patissiers

que chez les yvrongnes, ny tant d'oeufs pochez au beurre noir aux

cabarets que d'yeux pochez chez ceux qui font gloire et coustume de

les frequenter.

[Note 235: C'étoit une espèce de petits choux fort

délicats, faits d'une pâte molle, et qui par conséquent

n'étoient appelés casse-museaux que par antiphrase.

Peut-être avoit-on dit d'abord _cache-museaux_ parce que la

figure de celui qui en mangeoit s'y perdoit dans la pâte.

Au XVIe siècle, c'étoit déjà une friandise fort goûtée.

Dans la _Farce nouvelle, très-bonne et très-récréative pour

rire des Cris de Paris_, le Sot crie entre autres chose:

Casse-museaulx

Chaulx, casse-museaulx chaulx.

(_Ancien théâtre_, t. II, p. 213.)]

Les femmes auront, les unes des cotillons de taffetas ou si gras ou

si deschirez qu'elles auront honte de les porter, cependant que leur

petit ordinaire ira; les maris iront aux champs, aux jeux de boules

et billars, et souvent à des lieux infames, despencer en un jour ce

qui suffirait à leur mesnage pour un mois.

Jadis Marc-Anthoine, voyant son armée fatiguée, et pour l'aspreté des

chemins, et pour la soif insuportable qu'elle enduroit, ne voulut

boire, afin qu'à son modelle tous les soldats prinssent patience.

Messieurs de la police, voyant le desordre de tant de desbauchez, et

les mauvais mesnages des yvrongnes à l'endroit de leurs femmes, ont

tary ceste fontaine, c'est-à dire ont deffendu les tavernes, afin que

chacun soit content de son ordinaire.

Ils ne beuvaient verres de vin qu'ils ne tirassent autant de larmes

de yeux de leurs femmes et de leurs enfans, lesquels marquez à la

teste et au visage sçavoient mieux les forces des bras de leurs maris

et de leurs pères que celle du vin, encores que le vin surmontant

l'homme, il soit surmonté de la femme et la femme des blandices de

ses enfans.

Encores entre les Allemans, les Bretons, les Flamans et les Anglois,

les femmes vont à la taverne avec leur mary, où elles les empeschent

de s'ennyvrer, ou elles les assoupissent; de sorte qu'ils ont plus

envie de dormir que de frapper, et sans autre cérémonie, vont le

lendemain prendre du poil de la beste. Mais les François et les

estrangers francisez n'esloignent leurs maisons que pour estre

esloignez de leurs femmes, afin d'avoir la liberté du vin et de ce

qui peut rire à leurs desbauches.

Vous en verrez une brigade de trois, de quatre, de plusieurs

quelquefois: les uns iront à la taverne par rencontre, et pour cela

n'en traicteront pas mal leurs femmes; les autres en feront coustume,

pour n'estre point coustumiers d'avoir la paix à leur logis. A

leur retour, toutes choses les mieux faictes leur sembleront des

imperfections, et fonderont le subject de leur noise sur une escuelle

renversée, ou sur une serviette pliée de travers.

A ce coup, mes commaires, rejouyssons-nous; M. Martin viendra bien

chez nous, mais baston[236] ny sera pas; il sera dans les tavernes,

ou bien au Chastellet pour arrondir les espaules des yvrongnes.

[Note 236: Depuis longtemps déjà Martin-bâton étoit connu

dans les ménages, où, comme tiers, il prenoit haut la

parole à chaque dispute. Dans la _Farce du Badin_ (_Anc.

th._, t. I, p. 278), celui-ci dit, à propos d'une femme

fourbe:

Si elle te triche, voicy

Martin-baston qu'en fera

La raison.

Si _Martin_ étoit le bâton, _Martine_ étoit l'épée.

«Quiconque, fait dire Brantôme au vieux capitaine

piémontais de ses _Rodomontades espagnolles_, quiconque

aura affaire à moy, il faut qu'il ait affaire à _Martine_

que me voylà au costé.» _Oeuvres_, édit. du Panthéon, t.

II, p. 16.]

Nos marys ne craignent pas cela, ils ont des retraictes

particulières, plus dangereuses que les tavernes. Jean, il n'y a pas

longtemps que nous sommes mariées, nous serions bien marries qu'ils

suyvissent la piste des autres; il vaut mieux qu'ils aillent aux

champs, nous en serons plus libres que de hanter ainsi ces diseurs

de collibets qui les font devenir méchans. Esjouyssons-nous que les

tavernes soient fermées, et qu'on aille quérir à pot et à pinte[237]

nous en boirons nostre part, et cognoistrons la beste qui nous fait

tant de peine[238].

[Note 237: Les défenses contre les tavernes n'atteignoient

pas les marchands de vin qui vendoient à pot, et que

l'on n'avoit jamais confondus avec les cabaretiers. «Les

marchands de vin, écrivoit Colbert le 16 octobre 1681 à M.

de Mirosménil, qui n'avoit pas à ce propos fait exécuter

comme il convenoit le règlement des Aydes dans la ville

de Vitry, les marchands de vin ne peuvent vendre en

détail qu'à huis coupé et pot renversé, et les taverniers

et cabaretiers peuvent vendre du vin, donner à manger

ou souffrir que l'on mange dans leur maison.» _Corresp.

administ. de Louis XIV_, t. III, p. 290.]

[Note 238: Dans la pièce rouennoise du XVIe siècle que nous

avons citée en commençant, les femmes se réjouissent aussi

de ce que désormais, vu la défense de boire ailleurs qu'au

logis, elles auront leur part à la ripaille:

Si un voisin avec son familier

Se veut esbattre, ainsy que de raison,

Il est contraint de boire en sa maison

Et d'envoyer querir du vin à pot.

Par ce moyen, en tout temps et saison,

Femme et enfant ont leur part à l'escot.]

Un certain poëte s'estrangla d'un pépin de raisin: si les yvrongnes

en pouvoient faire autant, nous serions relevées de peines, mes

commaires les mal mariées; mais le diable est bien aux veaux quand

à eux, et non pas aux vaches quand à nous, puisqu'on ne nous tette

plus, de ce que plus ils en boivent et mieux s'en portent. Si quelque

homme qualifié, nécessaire à une republique, avoit fait le moindre

excez que font les yvrongnes, il luy en cousteroit la vie, et ils

en vivent davantage, pour fortifier ce proverbe: _Plus de vieux

ivrongnes que de vieux medecins_. Je le croy, parce qu'il y a plus

d'yvrongnes que de medecins.

Prions seulement que ceste ordonnance ne porte son appel en croupe,

que les commissaires l'effectuent, et pour nostre profit et pour

nostre consolation, et ainsi nous aurons la pais chez nous; car si

elle est observée, nous aurons plus de biens et moins de coups. Nous

sommes le plus souvent marquées à l'_H_, pour monstrer que nostre

peau est tendre; on ne le jugeroit pas à nostre mine reformée comme

la tirelire d'un enfant rouge.

L'utilité est si grande, nostre repos si longtemps reconneu, que

toutes les femmes doivent à jamais respecter les magistrats. Ce qui

se consommoit ès tavernes en un jour sera suffisant pour entretenir

la maison un mois. Le mary seul se ressentoit de ceste despence

excessive, ou si nous en ressentions quelque chose, c'estoit plustot

le fleau que le fruict, à nostre dommage qu'à notre utilité. A ceste

heure, la femme, les enfans se ressentiront de l'espargne qui se

fera, et auront leur part au profit aussi bien qu'à la peine; les

cabaretiers, enrichis de nostre labeur, sucçoient le meilleur de

nostre aliment, et souvent pour un qui venoit saol des tavernes, il

y en avoit cinq ou six à la maison qui crioyent à la faim. Tout le

monde mettait la main à l'oeuvre pour subvenir à la nourriture du

mesnage, et le mary seul consumoit l'argent que la femme, les enfans

et les serviteurs prenoient peine de gagner.

C'est une oeuvre de misericorde aux magistrats d'avoir prevu et

prevenu la necessité de tant de pauvres femmes et enfans, que la

honte empeschoit de demander leur vie, et qui pourtant travailloient

assez pour la gaigner.

Chantons _te rogamus_, desjà le Ciel _audit nos_, et le peuple est

secouru de la prudence des magistrats.

Si quelqu'un pouvoit venir jusques à l'esgalité des biens, ce seroit

un grand coup pour nous, parce que nous avons autant d'ambition que

les plus huppées, tout le monde seroit vestu esgalement comme à

Spartes, l'homme iroit à la femme, et les vivres seroient communs;

par ainsi personne n'en abuseroit à nostre dam.

Laissons là ceste superstition, c'est assez si nous n'avons plus les

espaules frottées d'huille de cottret[239], et que nous ne jeunions

plus souvent que le caresme, pourveu qu'on nous laisse esbaudir

à nostre tour; ils seront bien camus si nous ne leur tirons les

vers du nez, et pourroient avoir les testes si legères qu'il nous

seroit besoin de les appuyer avec des fourches; le temps viendra

que les femmes seront amazones; puis que le vin est deffendu, elles

combattront avec la lance et l'eau.

[Note 239: On voit que cette huile fameuse, tant redoutée

des épaules, n'est pas baptisée d'hier. Oudin en parle dans

ses _Curiositez françoises_ au mot _Huile_, et elle a son

article dans le _Dictionn. du Bas Langage_, t. II, p. 52.]

Trefve à nos testes comme au vin: quand nous fusmes mariées, ce ne

fut pas pour nous frapper par la teste; si vous abusez des nopces

pour les mettre en noises, vous en pourrez estre chastiez, et pour

avoir irrité l'amour, possible aurez-vous la mort, ou du moins, si

on ne vous coupe la teste, on vous l'alongera de deux doigts. A la

fin on est puny de son meffaict: qui se rend indigne de pardon en

perseverant à son mal est exposé à l'ire et à la vengeance de celuy

qu'il a offencé.

Nous voilà (Dieu mercy et la police) libres de la fureur du vin;

qu'un accident de fièvre chaude nous delivre de la fureur des mauvais

maris, afin qu'ayant quelque repos le reste de nos jours, nous

commencions à gouster une felicité que nous n'avons encor peu trouver

en mariage: autrement malerage pour nous.

Variétés Historiques et Littéraires (10/10) Recueil de pièces volantes rares et curieuses en prose et en vers · 第 42 / 88 题