In-4[225].
[Note 225: Cette pièce, qu'on range parmi les _mazarinades_
à cause de sa date et de son format, est on ne peut plus
rare. (C. Moreau, _Bibliogr. des mazarin._, t. II, p.
105.) M. Brunet, qui l'avoit omise dans les deux premières
éditions de son _Manuel_, ne l'a pas oubliée dans la
troisième. V. t. II, 2e partie, p. 1230. Il l'avoit
connue par l'excellent livre de M. Ed Frère, _Manuel du
bibliographe normand_, t. I, p. 462.--L'auteur, David
Ferrand, est le même à qui l'on doit la _Muse normande_,
recueil en patois normand, dont les 28 parties sont
si difficiles à réunir. V. un article de M. Rathery,
dans l'_Athenæum_ du 12 fév. 1853, et un autre de M. C.
Moreau, dans le _Bulletin du Bibliophile_, janv. 1862,
p. 811. David Ferrand s'y distingue comme homme d'esprit
original, mais non comme imprimeur. Je ne sache rien de
plus mal imprimé et sur plus affreux papier que cette
_Muse normande_ du lettré typographe de Rouen. La pièce
reproduite ici n'est pas la seule qu'il ait composée en
françois, mais je ne lui en connois point d'autre imprimée
à Paris. Elle suivit sans doute de près la mort de Charles
Ier, dont elle est la complainte. Il fut exécuté, comme on
sait, le 9 février 1649. Elle est un témoignage du grand
trouble et de l'indignation que ce supplice jeta en France
dans les esprits. Plusieurs autres écrits du temps font foi
de la même préoccupation douloureuse, et sont empreints du
même sentiment de vengeance. Dès le mois de février, le
_Banissement du mauvais riche_, in-4º, contenoit des vers
sur l'exécution du roi d'Angleterre. Le 18 mars, Renaudot
écrivoit à Saint-Germain: _La déplorable mort de Charles
Ier, roi de la Grande-Bretagne_; puis François Preuveray
publioit: _Les dernières paroles du roy d'Angleterre, avec
ses adieux aux princes et princesses ses enfants_, et aussi
les _Mémoires du feu roy de la Grande-Bretagne, écrits
de sa propre main dans sa prison... traduit de l'anglois
en nostre langue par le sieur de Marsys_. 143 p. in-4º.
G. Sassier faisoit paroître en même temps, en in-4º de
12 pages: _Les justes soupirs et pitoyables regrets des
bons Anglois sur la mort du très-auguste et très-redouté
monarque Charles, roy de la Grande-Bretagne et d'Hibernie,
etc_. D'autres ne s'en tenoient pas aux lamentations, et,
comme je l'ai dit, crioient vengeance. Ainsi, l'on vit
paroître chez Arnould Cottinet: _Exhortation de la Pucelle
d'Orléans à tous les princes de la terre de faire une
paix générale tous ensemble pour venger la mort du roi
d'Angleterre par une guerre toute particulière_. Un anonyme
s'indignoit en latin, dans 4 pages in-4º que publièrent la
veuve Pepingné et Étienne Maucroy: _Diræ in Angliam, ob
patratum scelus, 9 februarii 1649_. Il demandoit qu'on fît
la paix partout, afin de mieux faire la guerre aux deux
peuples maudits: les Turcs et les Anglois. Un autre écrit
du même genre, _Relation véritable de la mort barbare et
cruelle du roy d'Angleterre_, se terminoit par un appel aux
rois pour qu'ils ne missent pas de retard à venger leur
frère de la Grande-Bretagne, et par cette apostrophe à la
mer: «Et toi, Océan, qui couronnes cette île malheureuse,
que ne vomis-tu tes eaux pour la bouleverser.» Quelques-uns
tournoient la chose tout autrement, et faisoient de cette
mort une menace pour le petit Louis XIV. Dans _La France
ruinée par les favoris_, et dans la _Lettre d'un fidèle
François à la reine_, on présage au roi le sort de Charles
Stuart, et à sa mère celui de Marie de Médicis. Un autre
plus sensé: _Raisonnement sur les affaires présentes,
et leur différence de celles d'Angleterre_, établit
judicieusement que la triste comparaison entre nos troubles
et ceux de la Grande-Bretagne étoit absurde, puisque
chez nous il ne s'agissoit guère que d'une question de
finances et de tyrannie fiscale. Tout le monde s'émut,
même les protestants, qui, craignant qu'on ne leur fît un
crime de ce qu'avoient si cruellement osé les sectaires
anglois, firent publier à Paris et à Rouen: _Remontrance
des ministres de la province de Londres adressée par eux
au général Fairfax et à son conseil de guerre douze jours
avant la mort du roy de la Grande-Bretagne_. Ils vouloient
prouver par cette publication que l'infamie de cette
exécution n'étoit en rien imputable à la religion réformée,
puisque ses ministres avoient été des premiers à réclamer
contre la sentence.]
Pleine d'ennuys et de rudes atteintes,
O tout puissant, escoute mes clameurs!
Le grand excez de mes divers malheurs
Me fait vers toy adresser ces complaintes.
Dans le contour de la machine ronde,
Parmy le Scythe, et peuples plus pervers,
Bien qu'il y ayt eu maints malheurs divers,
Je ne crois point en avoir de seconde.
Mon accident attaint jusqu'à l'extresme,
Et ne se peut trouver pareil courroux:
Ayant perdu mon très fidelle espoux,
Lequel j'aimois plus encor que moy-mesme.
Comme deux luths de mesme consonnance,
Estant touchez, rendent mesmes accords,
Ainsi vivoit, sans avoir nuls discords,
Son coeur Anglois avec celuy de France.
Les fruits conçeuz de nostre mariage
Monstrent assez quels estoyent nos desseins;
Nous les pensions voir un jour souverains.
Mais comme nous ils sentent cet orage.
Et vous avez rompu cette armonie,
Maudits sujets sans croyance et sans foy:
Quand vous avez fait mourir vostre Roy,
M'avez-vous pas ensemble osté la vie?
Vous m'eussiez fait sans doute le semblable
Quand je quiltay vostre rivage Anglois[226]
Pour m'enfuir en celuy des François,
Bien qu'en nul point je ne fusse coupable.
Auparavant que sortir d'Angleterre,
L'on a chassé mes Prestres et amis;
L'on a brizé jusqu'à mon Crucifix,
Et mes Autels l'on a jette par terre[227].
Un faut semblant de Foy, d'hypocrisie,
Vous a causé cette rébellion:
Chacun esprit fait sa Religion;
Vous voguez tous au flot de l'heresie.
Le Ciel pour vous appreste ses tempestes;
Vous ne voyez vos malheurs à present.
Asseurez-vous que ce sang innocent
Retombera quelque jour sur vos testes.
Traistre Ecossois, mais plustost double traistre,
Le Roy s'estoit jetté entre vos bras;
Pour de l'argent, ainsi comme Judas,
Vous avez pris et vendu vostre maistre[228].
Il n'est permis à la puissance humaine,
Pour cas qu'il soit, d'attenter à son roy;
Aussi n'est-il escrit en nulle loy:
Dieu seul le peut de sa main souveraine.
Peux-tu choquer de ce Dieu la presence,
Peux-tu, meschant, estre encor plus que Dieu:
Si sa justice opère en quelque lieu,
Ce n'est le roy, mais plustost ton offense.
Sur tous les roys Dieu est souverain maistre;
Et si quelqu'un est injuste ou tyrant,
Ne peut-il pas de son bras tout puissant
En un clin d'oeil lui arracher son sceptre?
Ne peut-il pas l'escraser d'un tonnerre
Sans le laisser dessus un lict mourir;
Ne peut-il pas encore le punir
De ses fleaux: peste, famine et guerre?
Quand tu n'aurois qu'au coeur la souvenance
(Tout tel qu'il soit, qu'il est oingt du Seigneur),
Tu ne devois faire telle rigueur,
Puisque l'effet surpassoit la puissance.
Ceux qui ont leu leur souvienne de l'Arche,
D'un qui voulut y apposer sa main.
Ce n'estoit pas avec mauvais dessein;
Il fut puny, bien qu'il fust Patriarche.
Nul ne doit estre au monde sanguinaire.
L'on voit fluer le sang des massacrez!
Songez qui touche à des vaisseaux sacrez
Se voit puny de la mesme manière.
Vous n'avez mis seulement en deroute
Ce vaisseau saint beny du Tout Puissant;
Mais vrays gloutons d'un digne et royal sang
L'avez succé ensemble goutte à goutte.
Quand il passa parmy la populace
Pour contester qu'on l'accusoit à tort,
Elle crioit qu'on le mist à la mort:
Maudits sujets naiz de maudite race.
Rougissez donc de cet arrest injuste;
Je veux qu'il soit derivé du commun.
C'estoient corbeaux dont le cri importun
Tendoit après le sang d'Abel le juste.
Vos predicans, qu'en ces vers je ne flatte,
Pour s'exempter de ce meurtre inhumain,
Par leurs escrits ils se lavent la main;
Mais ils le font ainsi que fit Pilate.
Si je voulois tracer un paralelle
A cet Aigneau qui mourut innocent,
Verroit-on pas mesme faux jugement;
Mais sur ce point je veux caller ma voille.
A ton seigneur la vie ne desrobe,
Parce qu'il peut devenir ton amy:
David le fit à Saul son ennemy,
Se contentant de luy couper sa robbe.
Vous avez leu, ô race miserable,
La saincte loy du grand Dieu souverain:
Nul ne se doit souiller de sang humain,
Car il deffend d'occire son semblable.
Bien vray qu'il dit que l'homme pour son vice,
Y persistant, est digne du cercueil.
La dent pour dent, ainsi que l'oeil pour oeil[229],
Ce sont decrets de la saincte justice.
Mais mon espoux, vray monarque très-sage,
A-t-il jamais trempé sa main au sang;
A-t-il jamais fait un acte meschant,
Pour desgorger sur son chef telle rage?
Vous l'accusez selon votre heresie
D'un changement de loy: c'estoit à tort.
Il protesta, prest de souffrir la mort,
Qu'il n'eut jamais ce point en fantaisie.
Il protesta encore davantage
Qu'il a esté tousjours vostre soustien;
Mais comme on dit: «Qui veut noyer son chien,
On le feint estre atteint de quelque rage.»
Peuple insolent, deschargez-vous encore
(Comme insensez) dessus son royal sang;
Ces rejeitons conceus dedans mon flanc
Sont les sujets qu'à present je déplore.
Estrange cas, triste metamorphose:
Je ne pensois jamais voir ma maison
Tomber aux lacs de vostre trahison;
«Mais l'on propose, et le seul Dieu dispose.»
Disposez donc, ô divine clemence,
De ces sujets comme de mes douleurs;
De mes enfants dechassez les mal-heurs,
Et dessus tout, donnez-moy patience.
Adieu, grandeurs! adieu, toutes richesses!
Et les faveurs de ce val terrien:
Le vray Dieu est tout le souverain bien;
Le possédant, on n'a point de tristesses.
Je laisse à luy d'en faire la vengeance:
Le droit royal dépend du souverain.
Il remettra mon sceptre dans ma main;
Je crois en luy: il en a la puissance.
Le temps present mon esperance aterre,
Ce m'est un ver qui ronge mon esprit:
Car maintenant je suis, comme on m'a dit,
_La reyne en paix au milieu de la guerre_.
Mais neant-moins je sçay que ta malice
Se trouvera punie en ce bas lieu:
«Les jours ne sont limitez devant Dieu,
Soit tost ou tard il en fera justice.»
Le sang royal dont j'ai pris ma naissance
Fera peut-estre un jour que le François,
Se ressentant des ruses de l'Anglois,
De son forfaict en prendra la vengeance[230].
Tousjours dans l'air ne regne la tempeste,
Tousjours la mer n'a ses flots irrités,
Tousjours ne s'ouvre Opis[231] de tous costés;
Un vain penser n'est toujours dans la teste.
Souvent le foible endure l'injustice,
Plusieurs ressorts en donnant les moyens;
Mais neant-moins tous les princes chrestiens
Sont obligez de punir la malice.
Dieu, dont l'effet est toujours admirable,
Et qui seul est scrutateur de nos coeurs,
Peut susciter de deux vieilles rancoeurs
En un moment une paix agreable[232].
C'est un espoir, comme toute la France
L'aspire aussi pour soulager son faix.
O Souverain! donne-nous donc la paix:
Nous esperons une mesme allegeance.
[Note 226: La reine d'Angleterre, quinze jours après être
accouchée d'une fille à Exeter, s'étoit embarquée pour
la France, qu'elle ne devoit plus quitter: c'étoit au
commencement de 1644. (_Journ._ d'Ol. d'Ormesson, t. I, p.
224.) Elle habita le vieux château de Saint-Germain, le
Palais-Royal, puis le couvent de la Visitation, à Chaillot.
(V. plus haut, p. 45, note.) La misère fut souvent grande
pour elle et pour tous ceux qui l'avoient suivie. On en
fit un crime à Mazarin; on alla même jusqu'à dire qu'il
avoit par ses spoliations ajouté encore à la pénurie de ces
Anglois réfugiés. La _Mazarinade_ lui dit:
Va rendre compte au Vatican
. . . . . . . . . . . . . .
De ta sincérité fardée.
Des Angloys qui n'ont point de pain,
Que tu laisses mourir de faim;
Et de leur reine désolée
De ses bagues par toi volées,]
[Note 227: Ceci n'est-il pas une allusion à l'énergique
mesure prise par Charles Ier lui-même contre les François,
gentilshommes, chapelains, etc., qui composoient la maison
de la reine à Londres, et dont les prétentions turbulentes
avoient soulevé de grands mécontentements à la cour et à
la ville? Le roi les réunit tous un soir et leur intima
l'ordre de partir sur-le-champ; ce qui fut fait, et sans
le moindre retard, car les voitures étoient prêtes. Afin
que la reine ne fît rien pour s'opposer à ce départ de
ses amis, le roi l'avoit traînée dans son appartement et
l'y avoit enfermée. Sa colère, qui fut terrible, ne put
heureusement se porter que contre les vitres, qu'elle
brisa. Une lettre de M. Pory à M. Mead, conservée à la
_Bibliothèque Harléienne_, manuscr. nº 383, donne à ce
sujet de curieux détails. La reine, au moment où ceci se
passa, n'avoit pas moins de quatre cent quarante personnes
attachées à sa maison, ce qui, suivant une lettre du
temps, entraînoit une dépense de 240 livres sterling par
jour. Revenue de sa colère, Henriette pria, supplia, et
fit supplier par Bassompierre, qui étoit alors notre
ambassadeur à Londres. Charles n'accorda rien. «Le roy,
dit Bassompierre dans une lettre insérée au t. III de ses
_Ambassades_, est si résolu à ne restablir aucun François
auprès de la reyne sa femme, et a esté si rude à me parler
lorsqu'il m'a donné audience, qu'il ne se peut davantage.»
D'après une lettre de lord Dorchester à M. de Vic, l'un des
agents de l'Angleterre à Paris, il paroîtroit que le roi
refusa même un médecin françois à la reine, bien qu'il fût
déjà arrivé à Londres avec l'autorisation de la reine-mère.
Quoique tout cela se fût passé depuis bien longtemps,
Henriette et ses amis renvoyés en France ne devoient pas
l'avoir oublié, et leur rancune devoit être toujours vive
contre ceux dont les criailleries avoient poussé le roi à
cette extrémité. Il faut lire sur toute cette affaire un
chapitre fort intéressant des _Curiosities of litterature_
de d'Israëli; on en trouve une traduction dans l'_Écho
britannique_ du 10 janv. 1835, p. 47-53, sous ce titre:
_Histoire secrète du roi Charles Ier et de la reine
Henriette de France_.]
[Note 228: Le 27 avril 1646, le roi étoit venu d'Oxford se
confier à la loyauté des Écossois, campés à Kelham. Peu de
jours après il étoit livré à Fairfax.]
[Note 229: «_Oculum pro oculo, et dentem pro dente._»
Exod., ch. 21, verset 24.]
[Note 230: On a vu plus haut que plusieurs écrits du même
temps émirent un voeu semblable.]
[Note 231: C'est la déesse sanguinaire à laquelle on
sacrifioit des victimes humaines et qui n'avoit d'autels
que dans la Tauride.]
[Note 232: Ces deux vieilles _rancoeurs_ sont les haines
envenimées de la France et de l'Espagne, qui depuis si
long-temps étoient en guerre. David Ferrant voudroit
qu'elles fissent la paix pour s'en aller combattre ensemble
la nation régicide. C'étoit l'avis de beaucoup de bons
esprits en ce temps-là, notamment de M. d'Ormesson, qui,
après avoir appris l'exécution du roi Charles, écrivit dans
son _Journal_: «C'est un exemple épouvantable entre les
roys, et jusqu'à présent inouï, qu'un peuple ait jugé et
condamné son roy par les formes de la justice, et ensuite
exécuté. Tout le monde doit avoir horreur de cet attentat;
et si les rois de France et d'Espagne étoient sages, ils
devroient faire la paix entre eux et joindre leurs armes
pour restablir cette maison royale dans son trosne.»
_Journal d'Oliv. Lefevre d'Ormesson_, publié par Chéruel
(Docum. inéd.), 1860, in-4º, t. I, p. 678.]
_La réjouissance des femmes sur la deffence des tavernes et
cabarets._
_A Paris, de l'imprimerie de Chappellain rue des Carmes, au collége
des Lombards._