FIN.

_Vers d'Erasme à sainte Geneviève, traduit en vers françois par E. Le

Lièvre_ (1611)[240].

[Note 240: Cette pièce fort rare se trouve à la suite

de _l'Ordre et cérémonie observée tant en la descente

de la chasse de madame saincte Geneviefve, patronne de

Paris, qu'en la procession d'icelle_, par E. Leliepvre. A

_Paris_, chez Jean Du Carroy, imprimeur, demeurant en la

rue de Rheims, près le collége, 1611, pet. in-8.--C'est la

traduction exacte et presque littérale quoiqu'en vers, du

petit poëme qu'Erasme composa en l'honneur de la patronne

de Paris, dont l'intercession l'avait guéri de la fièvre

quarte: _D. Erasmi Roterodami divæ Genovefæ præsidio a

quartana febri liberati carmen votivum, nunquam ante hoc

excusum. Parisiis excudebat Christianus Wechelus, sub sento

Balilenti, in vico Jacobæo, anno M.D.XXXII_. L'édition

de Paris, dont nous venons de donner le titra, est on ne

peut plus rare. Erasme avoit publié son poëme à Bâle, chez

Froben, dont alors il étoit l'hôte, puis en même temps à

Fribourg, chez Jo. Emmens, et à Paris, chez Ch. Wechell.

Panzer n'a cité que l'édition de Bâle. M. Ap. Briquet, dans

une note du _Bullet. du Bibliophile_ (janv. 1859, p. 53),

a fait valoir la rareté de l'édition de Fribourg, mais

personne n'a parlé de celle de Paris, dont nous possédons

un exemplaire. Il étoit du reste naturel qu'un poëme

fait en l'honneur de sainte Geneviève eût sa publicité

spéciale dans la ville dont elle est la patronne.--Je ne

sais quel est le E. Leliepvre, auteur de la traduction

reproduite ici. Toutefois, comme ce poëme, par sa nature

un peu médicale, ne devoit pas répugner à la muse d'un

médecin, je croirois volontiers que notre traducteur en

rimes n'est autre que Elie Lelièvre, de qui l'on connoît

deux ouvrages devenus fort rares: _Officine et jardin de

chirurgie militaire, contenant les instruments nécessaires

à tous chirurgiens_, etc., Paris, Robert Colombel, 1583,

pet. in-8; _Epydimyomachie, ou Combat de la peste, avec,

le règlement politique, et douze tables démonstratives

des choses naturelles et contre nature_, Paris, Robert

Colombel, 1581, pet. in-12.]

O saincte Geneviefve, à qui je m'estudie

D'offrir ces vers promis que mon coeur te dédie,

Favorise mes voeux, arrousant le canal

De mon esprit tary, tant que d'un chant égal

A tes mérites saincts, je raconte ton ayde.

Donne m'en le pouvoir toy qui seurement aide

Le peuple qui t'invoque en tous les saincts endroits

Par où s'estend la Foy et sceptre des François.

Mais surtout celuy-là t'est aymé par où Seine

Roulle ses flots meslez avec la blanche areine,

De Marne qui l'acroist et l'accolle à travers

Les vergers pommoneux, et parmy les prez vers,

Et entre les cousteaux renommés les plus nobles

En fertiles et beaux et genereux vignobles;

Et par où ce grand fleuve et superbe et luysant

Va d'un cours plantureux les plaines arrousant

Qui foisonnent de fruits, et, tranchant la contrée,

Se haste d'aller faire à Paris son entrée.

Paris, chef des citez, où du gauche costé

Ses ondes à l'approche adorent la cité

Où sur toutes paroist l'eglise Nostre-Dame;[241]

Et à coup se fendant, ses rives il entame

Et comme avec deux bras les serre estroitement,

Et d'un dévot reply se flechit humblement

Devant la Vierge mère eu sa plaisante islette

Puis, retournant à soy d'une course plus preste,

Il vogue allaigrement au très plaisant terroir

Où tu naquis heureuse en très heureux manoir,

Dans un petit village, heureux par ton issue,

Où se tournant en deux en passant il saluë

Le Monastère sainct sepulchre des grands Rois,

Sacré à sainct Denis, apostre des Gaulois.

Par ces vallons retors il se recourbe et erre,

Et se recostoyant arrouse enfin la terre

Des ondes qu'il respand des cornes de son front,

Et dirois que ses flots à regret s'en revont[242].

A bon droit les François honnorent tous Nanterre,

Qui faict monstre aux passans au milieu de sa terre,

O saincte, de ton bers[243] et des sainctes liqueurs

De la fontaine vive et propice aux langueurs[244]:

Mais par sus tout Paris, peuplade nompareille,

Se sent infiniment heureuse par la veille

Et patronage, ô vierge, ou c'est que de ta part

Avec la vierge mère un bonheur se départ

Sans qu'elle en soit en rien jalouze qu'avec elle

Tu face là dedans garde perpetuelle.

Là bien haut eslevée à la cime du mont,

Tu descouvres de loin les plaines jusqu'au fond,

Et repousses les maux qui menacent la France.

Mais icelle au milieu de la ville s'avance

D'embrasser en pitié les habitans piteux,

Oyant les pleurs et cris des pauvres souffreteux;

Et là, comme elle sait son cher fils pitoyable,

Tu l'imites aussi son espouse amiable.

Tandis vous deffendez ensemble, en voeux pareils,

Les saincts Estats unis, le Conseil des Conseils,

Le parlement sacré, mais surtout la province

Et le Roy très-chrestien et très-auguste Prince,

Les uns qui sainctement découvrent les secrets

Au peuple très-dévôt des mistères secrets!

Les autres qui par loix équitables régissent

La ville où maintes gens, merveille! se policent.

C'est donc de voz bienfaitz qu'on ne voit aujourd'hui

Peuple florir ailleurs au-dedans de cestuy.

Mais, ô saincte, il est temps que je te remercie

Pour avoir recouvré par tes mérites vie,

Et veux, un entre mille et mille retirez

De mort par ton secours, t'offrir ces vers sacrez.

L'hivernallet frisson d'une fièvre infuiable[245],

Qui le quatriesme jour revient presque incurable,

M'avoit déjà passé jusques au fond des os,

Lorsque le médecin requis pour mon repos

Me console et promet que telle maladie

Ne sera qu'ennuieuse et sans perte de vie.

Il m'esjouit autant que s'il m'eust en effect

Dict que dans quatre jours je pendrois au gibet,

Car il me semble avis que le mal recommence

Quand après si longs ans[246] j'ai bien la souvenance

Que ce peu langoureux en ma prime verdeur

Me geina tout un an, dont je n'avois au coeur

Que desir de la mort, la quelle, bien que blesme,

N'est si triste qu'un mal dict du medecin mesme.

Alors, ô saincte Vierge, il me souvient de toy

Et d'un espoir très bon je confirme ma foy,

Remuant en mon coeur ces secrètes pensées:

O épouse de Dieu, qui vierge lui agrées,

Et qui durant qu'icy la vie eut si beau cours

Souloit toujours donner aux malades secours,

Et qui peux ores plus, après que le ciel mesme

T'a donné près de Dieu ta demeure suprême;

Icy, icy regarde et chasse de mon corps

La lente fièvre quarte et la banny dehors:

Rends moy, je te supply, et moi-mesme à mon livre

Sans la joye du quel je ne saurais plus vivre.

Car je pense qu'il est plus aisé de mourir

Une fois que fiévreux par tant de jours languir.

Mais ce n'est rien qu'icy je te fasse promesse:

Aussi tu n'as besoin de notre petitesse,

Ainsy je chanteray le loz de ton bienfaict.

A peine sans parler j'avois ce voeu parfaict,

Mais sans plus, à part moy, au secret de mon âme,

Je diray grand merveille, et si n'y aura blasme,

Je retourne à l'estude et dispos et gaillard

Sans aucun sentiment de langueur de ma part

Ni de lente frisson de sa fièvre scieuse.

Sept jours passoient déjà que la fièvre odieuse

Se devoit remonstrer, mais tout le corps devient

Plus frais qu'auparavant. Le médecin revient

Admirant le miracle, il me visage en face,

Il visite ma langue et faict produire en face

De l'urine qu'il void, puis me taste le poux,

Et me trouvant tout sain, il dict: «Qui t'a recous[247]

De la fièvre si tost, Erasme, et quelle grace,

Et quel Dieu t'a rendu le bon air de ta face?

Quiconque est le bon sainct qui t'a si bien guery,

Il en sçait plus que moy, bien que je sois nourry

En l'art de medecine, et n'en a plus affaire.»

Le nom du medecin je ne veux jamais taire:

C'est Guillaume Le Coq[248], lequel estoit alors

En la fleur de ses ans, jeune encore de corps,

Mais plus agé que moy ez vieilles bonnes lettres,

Philosophe parfaict entre les plus grands maistres,

Aujourd'huy tout chenu et chargé de vieux ans,

Il est presque adoré de tous les courtizans.

Près du grand roy Françoys entre les plus illustres,

Comme un astre esclatant de mille et mille lustres,

Et jouït là du bien de ses divers labeurs,

Dignement respecté des princes et seigneurs[249].

Or, je produiray donc devant ta saincte image,

O vierge (mon secours), son grave tesmoignage

De la santé reçüe et de la vie encor.

A la debilité de mon fragile corps,

Combien que tout l'honneur de ce bien appartienne

Du tout à Jesus-Christ, mais (vierge très-chrestienne)

Il t'a donné cet heur avecques luy là haut,

Pour luy avoir compleu au monde comme il fauct,

C'est de sa grâce aussi qu'après ta chère vie

Quoique morte tu peux guerir la maladie,

Comme par charité tu feis en ton vivant.

C'est ainsy que le veut ton espoux tout pouvant.

Il luy plaist d'eslargir par toy ses dons et graces,

Et de se voir loué par toy en tant de places,

Prenant plaisir de luire au temple transparent

De ton corps qu'il esleut, comme un jour esclairant

Au travers de la vitre, et comme une fontaine

Pousse par des canaux sa source pure et saine.

Ce point me reste seul, que j'obstienne de toy

Par ta saincte prière (ô vierge) que sur moy

Ce blasme ne soit mis, de quoy par si long terme

J'ay differé ce voeu, payé de foy très-ferme.

Endure, je te prie, qu'il te soit adjousté

Ce beau cantique deu à ton los mérité

Et à tant de blasons, d'honneurs et de louanges

Et lettre de ton nom, que les peuples estranges,

Ny latins, ni Gregeois, ni aultres nations,

Ne cogneurent jamais plus de perfections

En vierge de renom; que par ta modestie

Et par ta chasteté la grâce est departie,

A ton pouvoir parmy les bienheureux espritz

N'auront pas plus que toy de gloire en paradis.

[Note 241: L'île Notre-Dame, aujourd'hui l'île Saint-Louis,

qui appartenoit alors tout entière au chapitre de la

cathédrale.]

[Note 242: Santeul, dans son inscription pour la pompe

du pont Notre-Dame (_Opera omnia_; 1698, in-8, t. I, p.

344), parle aussi de cet amour que la Seine a pour Paris,

dont ses flots ralentis semblent ne pouvoir quitter le

voisinage. Voici la traduction de ces vers de Santeul par

P. Corneille:

Que le Dieu de la Seine a d'amour pour Paris!

Dès qu'il en peut baiser les rivages chéris,

De ses flots suspendus la descente plus douce

Laisse douter aux yeux s'il s'avance ou rebrousse:

Luy mesme à son canal il desrobe ses eaux,

Qu'il y fait rejaillir par de secrettes veines,

Et le plaisir qu'il prend à voir des lieux si beaux

De grand fleuve qu'il est, le transforme en fontaine.]

[Note 243: C'est la plus ancienne forme du mot _berceau_,

qui n'en est du reste que le diminutif. On disoit aussi

_bercelet_, comme on le voit par un passage du _Recueil des

histor. de France_, et _bercerole_, joli mot employé par

Pasquier, _Recherches_, liv. V, ch. 32.]

[Note 244: C'est le puits de la maison du père de sainte

Geneviève, dont on avoit fait une fontaine sacrée. Le P.

Lallemant, dans la _Vie_ de la sainte, dit qu'on faisoit

boire de l'eau de ce puits à Charles VI pendant sa maladie.]

[Note 245: Erasme étoit venu achever ses études à Paris,

dans l'infect et redoutable collége de Montaigu, qu'il a

tant maudit en ses _Colloques_, quand sa nature délicate

étant exténuée par la mauvaise nourriture, poissons

pourris, oeufs gâtés, etc., et par l'humidité des chambres,

il se trouva pris de la maladie dont il parle. V. dans

l'édit. de Leyde, in-fol., ses _Lettres_, p. 1479.]

[Note 246: C'est en effet fort tard, lorsqu'il avoit

soixante-cinq ans, qu'Erasme fit à sainte Geneviève ce

remerciement pour la guérison dont il lui avoit été

redevable près d'un demi-siècle auparavant. Il avoit été

guéri en 1492, et il ne remercioit qu'en 1532! encore son

remerciement étoit-il intéressé. Erasme se sentoit vieux,

malade; et vieillesse et maladie ne lui avoient rendu la

mémoire du bienfait qu'avec un secret désir de recourir

une seconde fois à la divine bienfaitrice. Comme tant de

débiteurs en retard, il ne payoit que pour avoir de nouveau

le droit d'emprunter.]

[Note 247: Secouru, sauvé. V. _Anc. théâtre_, t. VIII, p.

191.]

[Note 248: _Guihelmus Copus_, dit le texte; E. Lelièvre

traduit donc mal en écrivant Lecoq. Le médecin dont parle

Erasme est Guillaume Cop, qui vint de Bâle, sa ville

natale, à Paris, du temps de Louis XII. Il fut médecin de

ce roi, puis de François Ier, et traduisit une partie des

oeuvres de Galien et d'Hippocrate.]

[Note 249: Lors qu'Erasme parloit ainsi de son mérite et

de sa vaillante vieillesse, Guillaume Cop n'avoit plus que

peu de mois à vivre; il mourut, cette même année 1532, le 2

décembre.]

Variétés Historiques et Littéraires (10/10) Recueil de pièces volantes rares et curieuses en prose et en vers · 第 43 / 88 题