Ce jeudy au soir[168].
[Note 168: Cette lettre, des plus importantes, a, je ne
sais comment, échappé à M. Cousin et à M. Sainte-Beuve.]
Voilà un billet que je vous suplie de vouloir lire, il vous instruira
de ce que l'on demande de vous. Je n'ay rien à y adjouster, sinon que
l'homme qu'il l'escrit[169], est un des hommes du monde que j'ayme
autant, et qu'ainsi, c'est une des plus grandes obligations que je
vous puisse avoir que de luy accorder ce qu'il souhaitte pour son
amy. Je viens d'arriver à Fresne, où j'ay esté deux jours en solitude
avec madame du Plessis[170]; en ces deux jours-là, nous avons parlé
de vous deux ou trois mille fois; il est inutile de vous dire comment
nous en avons parlé, vous le devinés aisement. Nous y avons leu
les _Maximes_ de M. de La Rochefoucauld[171]: Ha Madame! quelle
corruption il faut avoir dans l'esprit et dans le coeur, pour estre
capable d'imaginer tout cela! J'en suis si espouvantée, que je vous
asseure que si les plaisanteries estoient des choses sérieuses, de
telles maximes gasteroient plus ses affaires que touts les potages
qu'il mangea l'autre jour chez vous[172].
[Note 169: C'est-à-dire _qui l'écrit_. Cette fois, madame
de La Fayette n'avoit pas écrit elle-même, elle avoit
dicté, à qui? je ne sais, mais c'étoit assez souvent son
habitude, et toute main alors lui étoit bonne.]
[Note 170: Madame du Plessis-Guénégaud, chez laquelle
madame de Sévigné, madame de La Fayette, Arnaud d'Andilly,
etc., alloient souvent dans ce beau château de Fresnes,
près de Meaux, illustré plus tard par Daguesseau. V.
_Lettre_ de Sévigné, 1er août 1667.]
[Note 171: Elles étoient encore manuscrites. L'auteur les
avoit communiquées à madame de Sablé, qui, à son tour, sans
avoir l'air d'agir en son nom, les communiquoit à ceux ou
à celles qui lui paraissoient le plus capables d'en juger.
V. les _Lettres_ de La Rochefoucauld dans l'édit. de ses
_Oeuvres_. Blaise, 1818, in-8º, p. 220 et suiv. «Mme de
Sablé exigeoit, dit M. Cousin (p. 149), que l'on n'en tirât
pas de copie et qu'on lui envoyât par écrit son opinion,
puis elle montroit toutes ces lettres à La Rochefoucauld.»
Que dut-il dire de celle-ci, où se trouve le jugement le
plus violent qu'on ait certainement porté alors contre son
livre, même dans le camp des femmes, dont les critiques sur
ce point étoient pourtant unanimes, avec plus ou moins de
vivacité dans la forme? M. Cousin, se faisant fort d'une
phrase qu'on trouvera vers le milieu de la lettre suivante,
décide, contre Aimé Martin, que madame de La Fayette, loin
d'approuver le système de La Rochefoucauld, lui étoit
absolument contraire, et déclare que, par conséquent, les
notes, presque toujours admiratives, qu'on trouve aux
marges d'un exemplaire qui appartint à M. de Cayrol, ne
peuvent avoir été écrites par elle. (_Madame de Sablé_, 2e
édit., p. 174.) Si, après ce que dit l'éloquent écrivain,
le doute pouvoit être encore permis, il tomberoit devant
la lettre reproduite ici, et qu'il est si regrettable que
MM. Sainte-Beuve et Cousin n'aient pas connue. C'est la
meilleure de leurs armes qu'ils ont laissée échapper.]
[Note 172: M. de La Rochefoucauld étoit en effet, nous
l'avons dit, très-friand des potages de Mme de Sablé, et
de ses ragoûts. Sans cela même, pas de _maximes_! Il lui
falloit un potage par paragraphe. «Voila, lui écrit-il un
jour en lui envoyant son manuscrit, voilà tout ce que j'ai
de _maximes_; mais, comme on ne fait rien pour rien, je
vous demande un potage aux carottes, un ragoût de moutons,
etc.»Ces potages gâtoient les affaires du moraliste, s'il
faut en croire madame de La Fayette; mais quelles affaires?
et près de qui? Affaires d'amour et près d'elle-même. Nous
verrons tout à l'heure que la liaison s'engageoit alors
entre madame de La Fayette et La Rochefoucauld. En dépit
des potages et des _maximes_, elle fut bientôt nouée. Les
_maximes_ même, qui pouvoient la rompre, y servirent par
les occasions de discussions qu'elles amenèrent entre
l'auteur et sa spirituelle adversaire, entre le corrompu
à convertir et l'aimable prêcheuse: «C'est, dit fort bien
M. Sainte-Beuve, c'est cette idée de corruption générale
qu'elle s'attacha à combattre en M. de La Rochefoucauld, et
qu'elle rectifia. Le désir d'éclairer et d'adoucir ce noble
esprit fut sans doute un appât de raison et de bienfaisance
pour elle, aux abords de la liaison étroite.»]
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