_Réception des Ambassadeurs du roi de Siam, en_ 1686.
Extrait des _Mémoires_ du baron de Breteuil[142].
[Note 142: Le baron de Breteuil fut introducteur des
ambassadeurs depuis 1698 jusqu'en 1715. Ses _Mémoires_
existent en original à la bibliothèque de Rouen, _fonds
Leber_, et la bibliothèque de l'Arsenal en possède une
copie. Dernièrement il en a été donné de longs extraits
dans le _Magasin de Librairie_, par MM. Ch. Roux et
Frédéric Lock, qui pensoient les avoir consultés les
premiers. (V. _Magasin de Librairie_, t. I, p. 120, note.)
Ils se trompoient; le chapitre que nous publions ici en
est une preuve; il n'est pas _inédit_. La _Revue de Paris_
l'avoit déjà reproduit dans son nº du 28 août 1836, p.
253-260, sans se vanter d'avoir découvert le manuscrit d'où
elle le tiroit.]
Le 18 juin, trois ambassadeurs du roi de Siam[143], accompagnés de
huit mandarins et de vingt domestiques, étant arrivés à la rade de
Brest, furent aussitôt visités par le sieur Descluseaux, intendant de
marine. On fit équiper une espèce de galère, à laquelle quantité de
chaloupes, ornées de différentes parures, se joignirent, pour mettre
les ambassadeurs à terre.
[Note 143: Le but de cette ambassade étoit une alliance
avec la France, qui vouloit, par l'établissement d'un
comptoir au Siam, contrebalancer la puissance des
Hollandais en Orient. V., à ce sujet, un rapport de M.
Monmerqué au _Comité historique_, le 9 août 1841; la
brochure de M. Ét. Gallois, _L'Expédition de Siam au XVIIe
siècle_, 1853, in-8; l'_Athenæum franç._, 18 mars 1854,
et le _Moniteur_ des 21, 29 et 30 août 1861.--C'est la
troisième ambassade qui soit venue de Siam en France.
La première, en 1680, avoit péri dans la traversée; la
seconde étoit venue à Versailles, avoit vu le roi dans la
galerie, mais n'avoit pas eu d'audience. (Henault, _Abrégé
chronolog._, 27 nov. 1684.) C'est au Havre que cette
seconde ambassade avoit débarqué.]
A leur entrée, ils furent salués de plus de soixante volées de canon,
auquel celui du château répondit. Ils trouvèrent à leur descente, sur
le bord de la mer, la bourgeoisie sous les armes. On les conduisit
dans la maison du roi, où ils furent logés avec leur suite, et
traités par le sieur Descluseaux jusqu'à l'arrivée du sieur Stolf,
gentilhomme ordinaire de la maison du roi, qui avoit amené un maître
d'hôtel pour leur traitement et pour la dépense qu'on seroit obligé
de faire pendant tout leur séjour en France.
Ce jour-là même, le premier ambassadeur ne fut pas plus tôt dans
la chambre qu'on lui avoit destinée, qu'il suspendit la lettre que
le roi de Siam écrivoit au roi à une hauteur fort élevée au-dessus
de lui. La lettre étoit écrite sur une lame d'or, les rois de Siam
n'écrivant jamais autrement. Elle étoit enfermée dans trois boîtes:
celle par-dessus étoit de bois de vernis du Japon; la seconde,
d'argent, et la troisième, d'or. Toutes ces boîtes étoient couvertes
d'un brocard d'or, enfermées avec le sceau du premier ambassadeur,
qui étoit en cire blanche. Aucun des Siamois ne prit, par respect
pour la lettre, de chambre qui fut au-dessus de celle de cet
ambassadeur, ce qu'ils ont observé par tous les lieux où ils ont logé.
Au départ de Brest, qui fut le 9 juillet, on se servit jusqu'à Nantes
de litières, et de là jusqu'à Orléans, de voitures ordinaires[144].
Comme il falloit que la lettre du roi, leur maître, fût plus élevée
qu'eux, ils faisoient attacher dans le carrosse, au-dessus de leur
tête, un placet sur lequel ils plaçoient la lettre.
[Note 144: Le 18 juillet ils étoient à Angers, où ils
repassèrent en s'en retournant le 25 janvier 1687. On
peut lire, au sujet des fêtes qui leur furent données à
l'arrivée et au retour, le _registre_ du maire d'Angers,
M. de la Feauté-Renou, dans les _Archives de l'Hôtel de
ville_.]
Le sieur Stolf avoit eu ordre de leur faire rendre tous les honneurs
dans toutes les villes où ils avoient à passer. Les intendants
alloient au devant d'eux; on les saluoit de canon à leur entrée; une
compagnie de la bourgeoisie se mettoit sous les armes à la sortie
de leur logis; la chambre des comptes à Nantes envoya des députés
les complimenter, ce qu'elle ne devoit pas faire. Il faut que les
compagnies en dernier ressort aient des ordres exprès, quand elles
ont à saluer même des souverains. Les présidiaux et autres corps, par
tous les lieux de leur passage, envoyèrent aussi des députés leur
faire des compliments. C'étoit trop faire pour des ambassadeurs les
corps des villes doivent aller seuls les complimenter chez eux, et
non à la porte de la ville. Ce dernier honneur est réservé aux rois,
aux reines et aux princes, qui n'ont personne au-dessus d'eux, et qui
sont d'un rang distingué.
Il n'y eut qu'à Orléans que l'intendant n'alla point au devant des
ambassadeurs et qu'on ne tira pas le canon[145]. On pouvoit cependant
suivre l'exemple des autres villes.
[Note 145: Dangeau (_Journal_, 2 oct. 1686) parle aussi
du peu d'accueil qu'on leur fit à Orléans. Ils en furent
mécontents, et ne se montrèrent guère plus satisfaits de la
réception des autres villes. C'est à Versailles seulement
qu'ils n'eurent plus à se plaindre: «Ils sont, dit Dangeau,
charmés des bontés de Sa Majesté. Ils n'étoient pas si
contents quand ils arrivèrent à Paris, parce que sur leur
route il y avoit des lieux où ils n'avoient pas été trop
bien traités, surtout à Orléans.»]
Ils arrivèrent à Vincennes le 27 juillet. Le _Mercure galant_[146]
dit qu'ils ne furent point logés au château, parce qu'il étoit rempli
d'ouvriers. L'auteur se trompe: on ne loge jamais les ambassadeurs
dans le corps de logis du roi, mais ils peuvent être logés dans les
avant-cours des maisons royales. Le duc de Pastrana, ambassadeur
extraordinaire d'Espagne en 1679, eut à Fontainebleau, dans la cour
du Cheval-Blanc, l'appartement de M. de Louvois, qui étoit absent.
[Note 146: La relation du _Voyage des ambassadeurs de
Siam_, donnée en supplément par le _Mercure galant_, forme
4 vol. in-12.]
Avant Henri IV, personne n'étoit logé dans la maison du roi que les
fils naturels, les princesses, qui y logeoient leurs maris avec
elles, le grand-maître de la maison du roi, le premier gentilhomme de
la chambre, le capitaine des gardes et le maître de la garde-robe.
Ces officiers y logeoient avec leurs femmes; les survivanciers de ces
charges y avoient aussi leurs logements. Les cardinaux n'y logeoient
point. Il n'y eut jamais que le cardinal de Lorraine qui, comme pair
de France, y eut un logement marqué à la craie. Les favoris d'Henri
III en eurent aussi. Anne de Montmorency, qui étoit grand-maître de
la maison, y avoit un appartement par sa charge; son fils, qui en
avoit la survivance, après avoir été fait maréchal de France, donna
la démission de sa charge au duc de Guise, et demanda au roi la grace
de lui vouloir conserver son logement.
Le 30, le sieur de Bonneuil[147] vint à Vincennes faire compliment
de la part du roi aux ambassadeurs. Ils lui donnèrent la main. Les
ambassadeurs avoient des Suisses de la compagnie des cent-suisses
de la garde du roi pour empêcher aux portes la trop grande foule de
monde qui venoit les voir; ils les eurent pendant tout leur séjour à
Paris[148].
[Note 147: Il étoit alors introducteur des ambassadeurs.]
[Note 148: Ils en avoient besoin, car la populace se
montra si peu respectueuse à leur égard, que Seignelay fut
obligé d'écrire à la Reynie, pour qu'il prît à leur sujet
quelques mesures contre les insultes de la foule. V. dans
la _Corresp. administ. de Louis XIV_, t. II, p. 575, une
lettre en date du 18 août 1686.]
De Vincennes on les mena à Berny, où ils furent assez longtemps,
en attendant leurs ballots, qui avoient été embarqués à Brest pour
Rouen. Ils ne pouvoient se résoudre à demander audience, que les
présents qu'ils avoient à faire au roi de la part du roi leur maître,
et ceux qu'ils faisoient de leur chef, ne fussent exposés dans la
chambre d'audience, selon l'usage de leur pays. Tous les ballots
étant arrivés, les ambassadeurs firent leur entrée à Paris le 12
août. Ils partirent ce jour-là de bonne heure de Berny[149], et se
rendirent à Rambouillet[150].
[Note 149: Ce château appartenoit alors à M. de Lyonne,
ministre et secrétaire d'État.--Peut-être, toutefois, au
lieu de Berny faut-il lire Bercy. La note suivante dira
pourquoi.]
[Note 150: Il ne s'agit pas ici du château de Rambouillet,
mais de la maison des _Quatre-Pavillons_, que le financier
Rambouillet avoit fait construire dans le faubourg
Saint-Antoine, sur un emplacement écorné depuis par la rue
de Bercy. (Sauval, t. II, p. 287.) Cette maison, qu'on
n'appeloit que _Rambouillet_, et dont l'enclos produisoit
les meilleurs fruits des environs de Paris, étoit l'endroit
d'où partoient les ambassadeurs des puissances non
catholiques pour faire leur entrée à Paris. Piganiol de la
Force, _Descript. de Paris_, t. V, p. 103. M. Walckenaer
a donné une intéressante description de cette maison et
de ses jardins dans sa notice sur M. de la Sablière, dont
Antoine Rambouillet étoit le père. _Vie de plusieurs
personnages célèbres_, 1830, in-8, t. II, p. 208-209, 217.]
Le maréchal duc de la Feuillade alla avec le sieur de Bonneuil, dans
les carrosses du roi et de madame la dauphine, les prendre. Les
ambassadeurs, étant avertis de leur arrivée, vinrent les recevoir
dans la première pièce en entrant de leur appartement, qui étoit au
rez-de-chaussée. Après les civilités rendues de part et d'autre, le
premier ambassadeur monta dans le carrosse du roi, se mit au fond de
derrière, à droite, ayant le duc de La Feuillade à côté de lui; le
sieur de Bonneuil occupa le fond de devant avec le sieur Stolf. Les
deux autres ambassadeurs se placèrent dans les carrosses de madame la
dauphine avec le sieur Girault et l'abbé de Lyonne, qui devoit servir
d'interprète.
On marcha dans cet ordre:
Deux carrosses du maréchal duc de La Feuillade, remplis de ses
gentilshommes;
Quelques carrosses de louage, où les domestiques des
ambassadeurs étoient[151];
Huit trompettes de la chambre du roi sonnant. Les ambassadeurs
les avoient demandés pour faire honneur à la lettre du roi de
Siam. Ou a bien voulu leur faire ce plaisir, contre l'usage, les
trompettes ne sonnant jamais aux entrées des ambassadeurs.
Le carrosse du roi, entouré de laquais du maréchal duc de La
Feuillade et de ceux de l'introducteur;
Le carrosse de madame la dauphine;
Le carrosse de Monsieur et celui de Madame;
Les carrosses de la famille royale;
Les carrosses des princes et des princesses de la maison royale;
Le carrosse du secrétaire d'État des affaires étrangères[152];
Le carrosse de l'introducteur.
Le carrosse du chevalier de Chaumont et de l'abbé de Choisy, qui
avoient été en ambassade à Siam[153];
Le carrosse de l'abbé de Lyonne[154];
Un carrosse des missionnaires étrangers fermoit la marche.
[Note 151: Il a été dit plus haut qu'ils en avoient vingt.
«Ils sont, dit Dangeau, trois ambassadeurs. Ils ont avec
eux quatre gentilshommes et deux secrétaires, et mangent
tous neuf ensemble. Le reste de leur suite n'est que de la
valetaille.»]
[Note 152: C'étoit alors Colbert de Croissy.]
[Note 153: Il y avoit un peu plus d'un an que Louis XIV
avoit envoyé le chevalier de Chaumont et l'abbé de Choisy
au Siam, auprès du roi Tchaou-Naraia, pour lui rendre
l'honneur qu'il lui avoit fait par l'ambassade de 1684,
dont nous avons parlé. Partis de Brest le 3 mars 1685, nos
ambassadeurs étoient de retour en France le 18 juin 1686,
avec les nouveaux ambassadeurs siamois dont il est question
en ce moment. Chaumont et Choisy publièrent chacun une
relation du _Voyage à Siam_. Celle de l'abbé est la plus
intéressante.]
[Note 154: Artus de Lionne, l'un des fils du célèbre
ministre Hugues de Lionne. Il étoit évêque de Rosalie et
avoit été missionnaire en Chine. C'est lui et le père
Tachard qui servoient de conducteurs et d'interprètes aux
ambassadeurs. L'abbé de Lionne avoit été du voyage de Siam.]
Les ambassadeurs descendirent à l'hôtel des ambassadeurs
extraordinaires[155], où étant arrivés, le maréchal duc de La
Feuillade les accompagna jusque dans leur chambre; et, après
quelques moments de conversation, il se retira. Les ambassadeurs le
conduisirent jusqu'à son carrosse, qu'ils virent partir.
[Note 155: L'ancien hôtel du maréchal d'Ancre, rue de
Tournon, près du Luxembourg. Il appartint ensuite à M. le
duc de Nivernois, qui dut le reconstruire moins monumental,
à cause des catacombes, dans lesquelles son poids l'avoit
fait s'enfoncer. La duchesse douairière d'Orléans
l'habitoit en 1814; il sert aujourd'hui de caserne à la
garde de Paris. Nous avons déjà parlé de cet hôtel, t. IV,
p. 80.]
Dès le soir même, ils furent traités par présents. Le sieur
Chanteloup, un des maîtres d'hôtel du roi, et un des contrôleurs
d'office, furent chargés de leur traitement, qui fut pendant trois
jours et demi; après lesquels le maître d'hôtel qui étoit venu à
Brest continua d'avoir soin d'eux. C'est un usage que tous les
ambassadeurs envoyés par des maîtres dont les états sont hors de
l'Europe sont défrayés, pendant tout leur séjour, aux dépens du roi.
La première action que le premier ambassadeur fit fut de placer
la lettre du roi son maître, a la ruelle du lit de la chambre des
parades, dans une machine qu'ils appellent en leur langue: _mordoc
pratinan_.
Tous les ambassadeurs mettoient tous les jours des fleurs nouvelles
dessus la lettre du roi, et toutes les fois qu'ils passoient devant
ce _lieu royal_, ils faisoient de profondes révérences. Ce respect ne
doit point paraître extraordinaire. Tous les vieux courtisans de mon
jeune temps saluoient le lit du roi, en entrant dans la chambre, et
la nef. Quelques dames de la vieille cour les saluent encore.
La fièvre quarte qui survint au roi le jour de leur entrée fut cause
que l'audience qu'ils devoient avoir le 14 fut différée.
Le 15 août, les ambassadeurs se rendirent à Notre-Dame pour voir la
procession qui se fait tous les ans le jour de l'Assomption.
Le roi étant entièrement guéri, il donna audience aux ambassadeurs le
1er septembre. Le sieur de Bonneuil conduisit, dans les carrosses du
roi et de madame la dauphine, à l'hôtel des ambassadeurs, le maréchal
de La Feuillade, qu'il avoit été prendre chez lui. Les ambassadeurs
vinrent au devant de lui, mais le maréchal ne voulut point entrer
dans leur appartement; il reçut leurs compliments sur les degrés, et
les pria, parce que l'heure pressoit, de monter dans les carrosses
du roi, de peur d'arriver trop tard. Chacun prit la même place
qu'il avoit occupée le jour de l'entrée, dans la marche de Paris à
Versailles.
Le roi, en envoyant le maréchal de La Feuillade, voulut les recevoir
moins bien que les autres ambassadeurs des têtes couronnées, à qui
il envoie des princes étrangers, les jours qu'ils ont leur première
audience: on leur fit valoir le titre de colonel des gardes que le
duc de La Feuillade possédoit.
Sur les dix heures, les ambassadeurs, arrivés à Versailles,
trouvèrent dans l'avant-cour du château les gardes françaises et
suisses sous les armes, tant celle qui relevoit que celle qui devoit
être relevée, tambours appelants[156]. Ils mirent pied à terre à
la salle de descente des ambassadeurs; ils attendirent l'heure de
l'audience. Après s'être lavés selon leur coutume, ils mirent des
bonnets de mousseline, faits en pyramides, au bas desquels étoient
des couronnes d'or larges de deux doigts, qui marquoient leurs
dignités; de ces couronnes, il sortoit des fleurs, des feuilles d'or
minces, ou quelques rubis en forme de grains. Ces feuilles étoient
si légères, que le moindre mouvement les agitoit. Le troisième
ambassadeur n'avoit point de fleurs au cercle d'or de sa couronne.
Les huit mandarins avoient une pareille coiffure de mousseline sans
couronne.
[Note 156: On les fit accompagner, même à la montée
du grand escalier, par le bruit des tambours et des
trompettes, «pour imiter, dit le marquis de Sourches, la
manière du roi de Siam, qui ne descend jamais à la salle
des audiences sans cette musique.» _Mémoires_, t. II, p.
162.]
On avoit préparé au bout de la grande galerie du château, du côté
de l'appartement de Mme la dauphine, un trône élevé de six degrés,
le tout couvert d'un tapis de Perse à fond d'or, enrichi de fleurs
d'argent et de soie. Sur les degrés, on avoit placé de grandes
torchères et de grands guéridons d'argent; au bas du trône, à droite
et à gauche, en avant, on avoit mis, d'espace en espace, de grandes
cassolettes d'argent, chargées de vases d'argent. On avoit ménagé un
espace vide de quatre à cinq toises, où les mandarins qui étoient à
la suite des ambassadeurs pussent être pendant l'audience, sans être
pressés par les courtisans[157].
[Note 157: De Visé, dans sa 3e partie du _Voyage des
ambassadeurs de Siam en France_, a donné une planche
représentant ce «siége d'argent», comme l'appelle le
marquis de Sourches. _Mémoires_, t. II, p. 162.]
On marcha à l'audience en cet ordre:
Le sieur Girault à la tête des deux secrétaires de l'ambassade,
nu-tête;
Six mandarins vêtus de vestes avec des écharpes, le poignard au côté,
leurs bonnets de soie fine en tête, faits en pointes pyramidales;
douze tambours de la chambre du roi, battant la marche;
Huit trompettes de la chambre du roi précédoient une machine de bois
doré, faite en pyramide, appelée _lieu royal_, où la lettre du roi de
Siam étoit posée; elle étoit portée par des Suisses du régiment des
gardes; quatre Siamois marchoient autour, avec de grands bâtons de
deux toises de haut, portant quatre espèces de parasols;
Les trois ambassadeurs, de front sur une même ligne, avec le duc de
La Feuillade à droite, et le sieur de Bonneuil à gauche.
Deux officiers portoient de grandes boîtes rondes ciselées, avec des
couvercles relevés. Ce sont des marques de leurs titres et de leurs
dignités, que le roi de Siam leur donne lui-même, en présence duquel
ils ne paraissent jamais sans ces marques de distinction.
On passa, en cet ordre, par la cour du château, où les gardes de la
prévôté étoient en haie; une partie des cent-suisses de la garde
hors la porte de l'escalier du grand appartement, et l'autre sur les
degrés.
Le sieur de Blainville, grand-maître des cérémonies, et le sieur de
Saintot, maître des cérémonies, à la tête des cent-suisses, reçurent
les ambassadeurs, l'un marchant à droite, et l'autre à gauche dans la
marche.
La machine du _lieu royal_ arrêta en dehors de la porte de la salle
des gardes du corps, où elle resta. Le premier ambassadeur en
tira une boîte d'or, dans laquelle la lettre du roi de Siam étoit
enfermée. Il la donna à un mandarin, pour la porter sur une soucoupe
d'or, le faisant marcher devant lui.
Les tambours et les trompettes restèrent en cet endroit. Le maréchal
duc de Luxembourg, capitaine des gardes du corps, reçut les
ambassadeurs à la porte de la salle des gardes, tous en haie et sous
les armes. Il prit sa place ordinaire à droite, en avant, partageant
avec le duc de La Feuillade l'honneur de la main de l'ambassadeur.
A l'entrée de la galerie, ceux de la suite et du cortége de
l'ambassadeur se prosternèrent, aussitôt que le secrétaire ordinaire
du roi à la conduite des ambassadeurs les eut rangés à droite et à
gauche: ils auroient toujours eu le visage contre terre, si le roi
ne leur eût permis qu'ils le regardassent. Il dit qu'ils étoient
venus de trop loin pour ne leur pas permettre de le voir[158]. Les
mandarins, voyant de loin le roi sur son trône, le saluèrent sans
ôter leurs bonnets, tenant leurs mains jointes à la hauteur de la
bouche. A chaque salut qu'ils faisoient, ils s'inclinoient par trois
différentes fois sans sortir de leur place; ce qu'ils firent de
temps en temps, s'approchant du trône, au pied duquel ils se mirent
à genoux. En cette posture, ils saluèrent le roi par trois profondes
inclinations de corps, après quoi ils s'assirent contre terre, et y
demeurèrent pendant toute l'audience.
[Note 158: Il n'étoit, du reste, pas fâché d'être vu dans
sa magnificence. Le marquis de Sourches a décrit l'habit
qu'il portoit, habit fait exprès pour cette cérémonie, et
qui, dit-il, valoit mieux que tout le royaume de Siam: «Il
étoit à fond d'or, tout chamarré de diamants d'une grosseur
prodigieuse.» _Mémoires_, t. II, p. 163.]
Les ambassadeurs, du moment qu'ils aperçurent aussi le roi, firent
trois profondes révérences, pliant leur corps, et élevant leurs
mains jointes à la hauteur de leur tête. Ils marchèrent ensuite,
toujours les mains élevées, et firent, de distance en distance,
de très-profonds saluts, jusqu'à ce qu'ils fussent arrivés au
pied du trône. Alors le roi, sans se lever, se découvrit pour
les saluer[159]. Sa Majesté étoit accompagnée de monseigneur le
dauphin et de Monsieur, de M. de Chartres, de M. le duc de Bourbon,
de M. le duc du Maine et de M. le comte de Toulouse, qui tous se
couvrirent pendant l'audience; elle avoit derrière son fauteuil le
grand chambellan, les premiers gentilshommes de la chambre, les
grands-maîtres de la garde-robe, et le maître de la garde-robe. Le
chef de l'ambassade, qui tenoit la place du milieu, sans ôter ses
mains élevées à la hauteur de son visage, fit un compliment au roi.
Les deux autres ambassadeurs étoient dans la même posture et dans la
même situation que lui.
[Note 159: Dangeau remarque, pour la plus grande gloire de
son maître, qu'il n'ôta son chapeau qu'une fois ou deux.
_Journal_, dimanche 1er sept. 1686.]
Son discours fait, l'abbé de Lyonne, qui avoit appris la langue
siamoise, à la maison des missionnaires de Siam, s'approcha du roi
pour lui dire la harangue de l'ambassadeur[160]; à quoi le roi
répondit avec des termes très-honnêtes. Quand le roi eut répondu au
compliment de l'ambassadeur, le premier ambassadeur monta sur le
trône, ayant pris la lettre du roi son maître d'un des mandarins qui
le suivoient; il la présenta au roi, qui se leva pour la recevoir, et
la mit entre les mains de M. de Croissy. Les deux autres ambassadeurs
qui accompagnoient le premier ministre de l'ambassade, étant au
trône, laissèrent une marche entre eux et lui. Le roi leur parla
assez de temps, l'abbé de Lyonne interprétant ce qui se disoit de
part et d'autre.
[Note 160: De Vizé a donné l'analyse de ce _Discours_ dans
le _Voyage des ambassadeurs de Siam en France_, 2e partie,
p. 343-348.]
L'audience finie, les ambassadeurs, avant que de descendre du
trône, firent de profonds saluts qu'ils réitérèrent au pied du
trône, pendant que les mandarins saluoient à genoux le roi, tous
pliant le corps; après quoi, les mandarins étant levés, ils se
placèrent derrière les ambassadeurs, et tous ensemble firent, en se
retirant, les mêmes saluts qu'ils avoient faits en entrant dans la
galerie, avec cette discrétion de ne point tourner le dos au roi
que lorsqu'ils virent au bout de la galerie que les courtisans, qui
faisoient haie des deux côtés, eussent fermé l'ouverture du passage.
Les ambassadeurs sortirent de la grande galerie, précédés comme
ils étoient venus, et accompagnés du maréchal de La Feuillade, du
maréchal duc de Luxembourg[161], qui les quitta à la porte de la
salle des gardes-du-corps.
[Note 161: Il étoit alors capitaine des gardes en quartier.]
Le grand-maître et le maître des cérémonies prirent congé d'eux au
bas du grand escalier, et le duc de La Feuillade, avec le comte de
Bonneuil, les conduisant à la salle de descente, ou l'on les vint
prendre peu de temps après pour les mener dîner en la salle du
conseil, avec table de vingt couverts, dont le duc de La Feuillade
fit les honneurs, les sieurs Bonneuil, Girault et Stolf dînant
avec eux. Après le dîner, les ambassadeurs eurent une audience de
monseigneur le dauphin, et y furent conduits par le maréchal de
La Feuillade, par le grand-maître des cérémonies, par le sieur de
Bonneuil, et par l'officier des gardes-du-corps, avec les mêmes
cérémonies qu'ils avoient été conduits chez le roi. Ils étoient
précédés des mandarins, qui firent leurs révérences avec le même
respect qu'ils les avoient faites au roi, s'agenouillant ensuite, et
s'asseyant par terre pendant l'audience.
Monseigneur reçut les ambassadeurs assis et couvert, et ne se
découvrit que dans le temps que les ambassadeurs firent les dernières
révérences.
Le compliment de l'ambassadeur fini, l'abbé de Lyonne le lut en
français, et servit d'interprète.
Les ambassadeurs ne virent point Mlle la dauphine: elle venoit
d'accoucher[162]. Le duc de La Feuillade, après les avoir conduits à
la salle de descente, prit congé d'eux, sa fonction cessant.
[Note 162: Elle étoit accouchée la veille d'un nouveau
fils, le duc de Berry. Elle ne vit les ambassadeurs qu'un
peu plus tard, lorsqu'ils revinrent à Versailles. Elle les
reçut en déshabillé magnifique, étant dans son lit «presque
tout couvert d'un fort beau point de France.» De Vizé, t.
II, p. 308.]
Les ambassadeurs allèrent, accompagnés de l'introducteur, du
grand-maître et du maître des cérémonies, du sieur Girault et du
sieur Stolf, chez M. le duc de Bourgogne, chez M. le duc d'Anjou,
et chez M. le duc de Berri, chez Monsieur, chez Madame[163], les
visitant tous les uns après les autres dans leurs appartements avec
les mêmes cérémonies.
[Note 163: Ils virent Monsieur et Madame à Saint-Cloud, où
ils retournèrent le 7 pour le duc de Chartres.]
Leurs visites faites, ils partirent pour Paris dans les carrosses
du roi, sans être accompagnés du duc de La Feuillade; les gardes
françaises et suisses étant, à leur passage, sous les armes, tambours
appelants.
Ce même jour, à leur retour, le prévôt des marchands les envoya
prier, par le greffier de la ville, de vouloir se trouver,
le lendemain, au feu d'artifice qu'on devoit tirer devant
l'Hôtel-de-Ville pour la naissance de monseigneur le duc de Berri;
mais comme il ne parla qu'au chef de l'ambassade, qui se mettoit au
lit, l'ambassadeur s'excusa de ne pouvoir rendre réponse qu'après
avoir conféré avec les autres ambassadeurs. Le lendemain, ils
envoyèrent dire qu'ils ne pouvoient prendre aucun plaisir qu'ils ne
se fussent auparavant acquittés, envers les princes et princesses, de
leurs devoirs.
Le 7, ils allèrent à Saint-Cloud voir M. de Chartres et Mademoiselle,
et firent ensuite les autres visites, sans observer les mêmes
révérences qu'ils avoient faites à monseigneur le dauphin, à Monsieur
et à Madame.
_Lettres de Mme de La Fayette à Mme de Sablé[164]._
[Note 164: Nous ne donnons pas ces lettres pour inédites,
loin de là; nous prouverons en effet tout à l'heure
qu'elles sont connues et ont été publiées bien avant
l'époque où l'écrivain qui pensa les avoir découvertes
commença leur réputation par quelques extraits qu'il en
donna. Les originaux existent au département des Manuscrits
de la bibliothèque impériale, dans un des quatorze
portefeuilles que le docteur Valant, ami de madame de
Sablé, avoit formés avec les lettres qu'elle lui laissoit
recueillir parmi celles qu'on lui écrivoit chaque jour.
Ces portefeuilles, auxquels la passion d'étude dont notre
époque s'est prise à juste raison pour le XVIIe siècle
a donné tant de prix, furent déposés par Valant à la
bibliothèque de l'abbaye de Saint-Germain-des-Prés, où ils
passèrent, pendant la Révolution, à la bibliothèque de
la rue de Richelieu, où ils font partie du fonds appelé
_Résidu de Saint-Germain_. Celui où se trouvent les huit
lettres qui vont suivre porte le nº 4. Dès l'année 1821,
un très-ardent dépisteur de manuscrits et d'autographes
curieux, J. Delort, mit la main sur le précieux paquet
et le publia tout, en y joignant un _facsimile_, dans le
tome I, p. 217-223, de son livre bizarre _Mes Voyages aux
environs de Paris_. Personne ne seroit allé certainement
les chercher dans ce coin, où, publiées, elles étoient
moins en vue que, manuscrites et inédites, dans les
portefeuilles de la bibliothèque impériale. C'est là que
les retrouva M. Sainte-Beuve, pour qui, comme pour tout le
monde, la découverte et la publication de Delort étaient
non avenues. Plusieurs lettres de cette adorable paresseuse
dont madame de Grignan disoit à sa mère: «Elle ne vous
écriroit pas dix lignes en dix ans;» dont madame de Sévigné
écrivoit: «Elle est fatiguée de dire bonjour et bonsoir;»
et qui disoit elle-même: «C'est assez que d'être!» Des
lettres de madame de La Fayette! quelle bonne fortune!
M. Sainte-Beuve se hâta donc de copier, et de publier,
avec quelques extraits des autres, la plus longue et la
plus importante dans son article sur madame de La Fayette
(_Portrait_, 1842, in-18, p. 71-73). Il ne manqua pas de
dire, ce qu'il croyoit sincèrement, que le tout étoit
_inédit_. M. Gérusez le pensa de même, et, reproduisant
dans sa notice de madame de La Fayette et au tome IV du
_Plutarque français_, p. 304, note, la lettre donnée par
M. Sainte-Beuve, il eut soin de lui faire honneur de la
découverte. Depuis est venu M. V. Cousin, avec son livre
sur _madame de Sablé_, où les lettres avoient leur place
tout naturellement marquée d'avance. Les citations faites
par M. Sainte-Beuve le gênèrent. S'il eût su que la
découverte et la première publication étoient de Delort
dès 1821, il eût été plus à l'aise et ne se fût pas privé
de la principale lettre, qu'il évita de peur d'avoir l'air
d'emprunter quelque chose à M. Sainte-Beuve. Il crut se
dédommager en publiant quelques-unes de celles que le fin
critique n'avoit pas complétement reproduites, ou qu'il
avoit simplement effleurées. Il les donna comme _inédites_,
bien que Delort les eût aussi publiées. Aujourd'hui nous
donnons à notre tour tout le paquet. On y trouvera les
lettres citées par M. Sainte-Beuve, celles aussi qu'a
citées M. Cousin, et de plus celles que Delort seul a
reproduites. Comme lui, nous les transcrirons toutes
avec la véritable orthographe de madame de La Fayette, à
laquelle MM. Sainte-Beuve et Cousin ont substitué la leur.]
I
Ce mardy au soir[165].
[Note 165: Cette lettre, dont nous ne savons pas la date,
n'a été reproduite ni par M. Cousin ni par M. Sainte-Beuve.]
Vous ne songez non plus à moy qu'aux gens de l'autre monde, et
je songe plus à vous qu'à tous ceux de celui-cy. Il m'ennuie
cruellement de ne vous point voir, j'ay esté quinse jours à la
campagne[166], c'est ce qui m'a empeschée d'aller un peu vous
empescher de m'oublier. Si vous vouliez demain de moy, j'yrois
disner avec vous, à condition qu'il n'y aura ny poulet, ny pigeon
d'extraordinaire[167]. Si vous avez affaire demain, donnés-moi un
autre jour.
[Note 166: Elle y alloit souvent passer ainsi des
quinzaines, «pour être, dit madame de Sévigné, comme
suspendue entre le ciel et la terre.» En 1672, c'est à
Fleury-sous-Meudon qu'elle se retiroit, sans doute dans la
maison qui, depuis, appartint à Panckoucke.]
[Note 167: Chez madame de Sablé, même lorsqu'elle fut dans
sa retraite voisine de Port-Royal, à Paris, la cuisine
étoit des plus fines. «Elle tenoit école de friandise,» dit
M. Cousin, qui le prouve par quelques extraits des lettres
de La Rochefoucauld, un des gourmets de cette table, un
des élèves de madame de Sablé en l'art de la marmelade et
des confitures. _Madame de Sablé_, 2e édit., p. 105.--Il
sera parlé tout à l'heure des potages que La Rochefoucauld
mangeoit chez Mme de Sablé. D'Andilly avoit donné à la
marquise la recette d'un des plus délicats. On la trouve
dans ses lettres manuscrites, à la Bibliothèque impériale,
sous ce titre: _Pour faire une écuellée de panade_. M. P.
Paris, dans son édition de Tallemant, t. III, p. 122, a
reproduit cet échantillon de la gourmandise à Port-Royal.]
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