FIN.

_La Promenade du Cours, à Paris, en 1653_[30].

[Note 30: Cette pièce se trouve dans le manuscrit 4725 du

supplément françois, à la Bibliothèque Impériale, fol.

328 et suiv. Bien qu'elle ait été publiée deux fois dans

ces derniers temps, d'abord par M. Édouard de Barthélemy

dans le _Bulletin du Bibliophile_, mai 1860, p. 1184-1189,

ensuite par M. Anatole de Montaiglon dans _l'Annuaire

général du département de la Seine pour l'année 1860_, col.

810-813, nous n'hésitons pas à la donner ici. Elle est, en

effet, le complément de celle que nous avons reproduite

dans notre t. IX, p. 125-135, sous le même titre. C'est un

tableau pareil, à vingt-trois ans de distance. La première

pièce est de 1630, la seconde est de 1653. M. de Montaiglon

pense qu'il est question, dans celle-ci, non pas du _Cours

de la porte Saint-Antoine_, mais du _Cours la Reine_,

tandis que M. Ed. de Barthélemy pense le contraire. C'est

son avis que nous partageons.

Le Cours décrit ici est bien, suivant nous, celui de la

porte Saint-Antoine, décrit déjà dans la pièce de 1630.

S'il s'agissoit de l'autre, le _Cours la Reine_, il y

seroit certainement parlé de la Seine, qui, par son

voisinage, en étoit le principal ornement. Or, il n'en

est pas dit un mot, tandis que dans une autre pièce, _le

Cours de la Reyne, ou le grand promenoir des Parisiens_,

Paris, 1649, in-4º, reproduite aussi par M. de Montaiglon

dans _l'Annuaire_ tout à l'heure cité, col. 802-810, on ne

manque pas de faire valoir l'agrément que ce voisinage du

fleuve donnoit à la promenade. D'autres détails, que nous

indiquerons au passage, sont encore favorables à notre

opinion.]

Prince[31], qui fustes jadis

Un des saincts du paradis

Ou petit Dieu d'amourettes,

Merveille des beaux esprits,

Et dont le coeur fut espris

De mille flammes distrètes,

Escoutez donc ce discours

Concerté dedans le Cours

Et dans ces objets grotesques

Dont les jeunes favoris

Bannissent les vieux maris

A barbes pantalonesques[32].

Or pour le moins, s'ils y sont,

Les pauvres viellards s'en vont

Dès les cinq heures sonnées;

Le serein est dangereux

Et les rendroit catherreux

En l'hyver de leurs années.

Aussitost qu'ils sont partis,

Les galants sont advertis

Que les vieillards font retraite.

A l'approche des amis,

Les masques et les mimis[33]

Se donnent à la soubrette.

Lors, d'un pas doux et coulant

Les carrosses vont branlant

Portière contre portière[34];

Et si le Cours est poudreux[35],

Les larmes de l'amoureux

Raffermissent la poussière.

Là s'apprennent tous les maux

Des domestiques deffauts,

Par l'envie des coquettes,

Qu'une telle est du mestier,

Qu'un autre est banqueroutier,

Qu'un tel porte des cliquettes[36].

Les braves à l'oeil froncé

D'un air demy courroucé

Font flotter leurs grands panaches,

Aux portières s'avançant,

Et guignent tous les passants

Au travers de six moustaches[37].

Le mariolet[38] plus huppé

Fait monstre du point eouppé,

N'osant dire ce qu'il pense,

Car il voit le fanfaron

Menacer de l'esperon

Au premier pas qu'il s'avance.

Les visages peinturés

Sont des amants adorés;

La vieille fait la folastre,

Couverte d'huile de talq,

Et, se tenant à l'escart,

Montre un visage de plastre.

Les barbes des vieux Gaulois,

Malgré les sévères lois

De l'aage qui tout consomme,

Noircissent tous les matins,

Et sans faveur des destins

On voit rajeunir un homme.

Les mignons délicieux

Viennent faire les doux yeux

Aux desseins qui les attendent,

Et tient-on pour vérité

Que d'un ou d'autre costé

Messieurs ont ce qu'ils prétendent.

Le bourgeois passe riottant

Et promène en s'esbattant

Cinq enfants et deux nourrices

Qui ont plein leurs devanteaux

De craquelins, de gasteaux,

De guignons, de pain d'espice[39].

La soubrette a son dessein

Et se fait gonfler le sein

Plus dure qu'un cuir de botte,

Et veut charmer de cela

Les yeux de son Quinola[40],

Qui lui promet une cotte.

Les discrettes dans le Cours

Font les doux yeux sans discours,

Droites comme des pouppées,

Et leurs amants ajustés

Ressemblent, à leurs costés,

Marmots de pommeaux d'espées.

Les nobles de cent couleurs,

Estendus parmy les fleurs[41],

Se paillardent sur la soye,

Laissant dans le désespoir

Le commis vestu de noir

Qui n'a que la petite oye.

Un farouche vient au trot

Et s'en va, sans dire mot,

Guetter le monde à la porte[42];

Je crois que le plus souvent

Il n'y cherche que du vent,

Et c'est ce qu'il en remporte.

Quelques braves vont contant

Quel bruit font en s'escartant

Les grains mortels des grenades,

Si bien qu'un bourgeois peureux

Baisse la teste auprès d'eux

Comme au bruit des mousquetades.

L'on y void à certains jours,

Sans rideaux et sans velours,

Un vieil coche de la foire

Où l'on void fort librement

Qu'il a l'air assurément

D'un bordel ambulatoire[43].

Il y vient certains censeurs

Blasmer le siècle et les moeurs,

Et le luxe des étoffes,

Qui font aller leurs chevaux

A pas gravement esgaux,

Pour marcher en philosophes.

Si bien que Fontainebleau

N'a point de si vif tableau,

Encore qu'il en abonde,

Et de guerres et d'amours,

Comme on en void dans le Cours

De la cabale du monde.

Mais quand le soleil, penchant

Sur les rives du couchant,

Replie ses tresses blondes,

Dont le vermeil nous reluit,

Et prend son bonnet de nuit

Pour dormir dessous les ondes,

Retirons-nous, il est tard;

Allons prendre nostre part

Des biens que la terre nous donne,

Et cherchons en lieu secret

La bonté d'un vin clairet,

Car le jour nous abandonne.

Recevez bien ce récit,

Pardonnez si je n'ay dit

Tout ce qui se pouvoit dire:

Car j'ay craint qu'il n'arrivast

Que sa lecture ennuyast

Comme il m'ennuye à l'escrire.

Ce tableau laborieux

Est discret et curieux,

Et fait pourtant bien connoistre

Aux bons esprits que celuy

Qui blasme si bien autruy

Sçauroit bien louer son maistre.

[Note 31: Je ne sais à quel prince l'anonyme s'adresse ici.

Peut-être est-ce Gaston?]

[Note 32: On sait que Pantalon étoit, ainsi que Cassandre,

un des vieillards de la comédie italienne. On peut juger

de sa barbe vénérable, mais peu vénérée, sur la figure que

M. Maurice Sand a donnée de lui au t. II, pl. I, de ses

_Masques et Bouffons_.]

[Note 33: C'est le demi-masque, importé de la comédie

italienne, ou pour mieux dire des _mimes_ italiens, dans

le monde, et nommé pour cela _mimi_. En 1632, il étoit à

la mode déjà. Dans l'étrange tragi-comédie du sieur de

Richemond, _l'Espérance glorieuse_, publiée cette année-là,

nous lisons:

On la voit à l'église avec un tour de teste

Regarder si Phillane a pris garde à son teste,

Et dit, en souriant, à travers le _mimy_:

«Que j'aime ces beaux nez d'un empan et demy!»

Plus tard, les _mimis_ faillirent l'emporter sur les

masques, et peu s'en fallut qu'il n'y eût querelle entre

celles qui préféroient les uns et celles qui tenoient pour

les autres: «Les _mimis_ ont failli de se brouiller avec

les masques,» lit-on dans les _Jeux de l'Inconnu_, Rouen,

1645, in-8º, p. 165. Le _mimi_ s'appela ensuite un _loup_,

«parce que d'abord, dit Furetière en son _Dictionnaire_, il

faisoit peur aux petits enfants.» Il ne s'attachoit pas;

on le tenoit dans la bouche avec un bouton. C'est ce qu'on

avoit appelé d'abord un touret de nez. V. l'_Heptaméron_,

1er janvier, 20e _Nouvelle_.]

[Note 34: Ils alloient ainsi côte à côte, sur une longue

file très serrée, ce qui porta malheur au musicien

Chambonnière. «Il avoit, lit-on dans le _Segraisiana_, p.

79, un carrosse traîné par deux méchants chevaux, avec un

page en effigie et rempli de foin, attaché sur le derrière.

Etant au Cours avec ce carrosse, où les carrosses se

suivent en marchant lentement, suivant la coutume, les

chevaux du carrosse qui suivoient le sien, sentant le foin

devant eux, se mirent à prendre le page par les jambes.

Quelqu'un, qui s'en aperçut, cria au cocher: «Prenez

garde à vos chevaux, ils mangent le page de monsieur.»

Chambonnière logeoit dans ce quartier, et comme ces chevaux

n'eussent pu faire le voyage du Cours-la-Reine, il ne les

menoit qu'au Cours de la porte Saint-Antoine. C'est tout

près, sur le rempart du Marais, aujourd'hui le boulevard

Saint-Antoine, qu'il les envoyoit paître. «Je vous laisse

à penser, dit Tallemant, en quel estat ils estoient.

Des escorcheurs les prirent pour des chevaux condamnés,

et, un beau matin, ils les écorchèrent tous les deux.»

_Historiettes_, édit. P. Paris, t. VII, p. 387.]

[Note 35: Il l'étoit en effet dans les jours de sécheresse

autant que boueux dans les jours de pluie. Richelieu

avoit eu l'intention de le faire paver, mais n'avoit pas,

malheureusement, mis ce projet à exécution. Tallemant,

édit. in-12, t. VI, p. 77.]

[Note 36: Comme les _ladres_, forcés de _cliqueter_

ainsi pour avertir qu'on ne les approchât pas. Les gens

à _cliquettes_, en devenant plus nombreux, formèrent ce

qu'on appelle encore une _clique_. Le mot _quiquelique_,

qu'employoient les écoliers au moyen âge, avoit déjà un

sens injurieux. _Bataille des Sept arts_, édit. Jubinal, p.

22 et suiv.]

[Note 37: La _moustache_ étoit la boucle de cheveux pendant

sur les yeux et sur les joues.]

[Note 38: C'étoit le nom donné depuis Henri IV aux jeunes

beaux de Paris. Sully, _Oeconomies royalles_, 1re édit.,

t. II, p. 107. Ce mot se prenoit aussi alors dans le sens

d'entremetteur. C'étoit le _mezzano_ italien. V. _Guzman

d'Alpharache_, traduct. de Chapelain, 1re part., liv. I,

ch. 8.]

[Note 39: Les petits marchands de ces friandises ne

manquoient pas sur le Cours; mais, pour les avoir bonnes,

il falloit s'en fournir rue Saint-Antoine, près Saint-Paul,

chez Flechmer, l'illustre pâtissier qui, suivant Marigny

en son poëme du _Pain béni_, avoit le monopole des pains

bénits de la paroisse: «Le sieur Flechmer, lit-on dans le

_Livre commode des Adresses_, fait un grand débit de fines

brioches, que les dames prennent chez lui en allant au

Cours de Vincennes.»]

[Note 40: C'est le valet de coeur au _reversis_, et par

suite en bien d'autres jeux: «_La jeune Iris_,» dit S.

Pavin en des stances à Mlle de Sévigné, que M. Montmerqué

publia le premier (_Lettres de Mme de Sévigné_, édit.

Blaise, 1818, in-12, t. I, p. 195):

La jeune Iris n'a de souci

Que pour le jeu de _reversi_;

De son coeur il s'est rendu maître;

A voir tout le plaisir qu'elle a

Quand elle tient un _Quinola_,

Heureux celui qui pourroit l'être!]

[Note 41: C'est-à-dire dans le jardin voisin du Cours,

dont parle plus longuement la pièce que celle-ci complète

(V. t. IX, p. 126. V. aussi t. VII, p. 201-202, note).

Ce détail, qui ne peut s'appliquer au Cours la Reine,

suffiroit pour prouver qu'il s'agit ici de celui de la

porte Saint-Antoine.]

[Note 42: Porte Saint-Antoine.]

[Note 43: C'est le nom qu'on donna plus tard aux fiacres,

et qu'ils ont pour la plupart mérité de garder. «Ces

carrosses, dit Leroux, font ordinairement beaucoup de bruit

en roulant; ils n'ont point de glaces ni devant ni aux

portières... Les fiacres (cochers) qui mènent ces carrosses

sont la plupart des maquereaux, qui connoissent tous les

lieux de débauche de Paris...» _Dict. comique_, 1718,

in-8º, p. 66.]

_Rapport d'un affidé de l'Angleterre, à Paris, en 1655_[44].

[Note 44: Ce _rapport_, des plus intéressants par le détail

qu'il donne sur l'état de la France et sur sa politique

pendant l'une des années qui suivirent la Fronde, se

trouve au _State-paper office_. Il a déjà été publié, dans

_les Archives des Missions_ (année 1850, p. 470-477),

par M. Dareste, mais sans aucun des éclaircissements

indispensables; c'est ce qui nous engage à le reproduire

ici. Nous croyons d'ailleurs qu'il sera mieux à sa place et

moins perdu dans notre recueil que dans l'autre, où ceux

qui le connaissent vont surtout chercher des documents

archéologiques.--Nous ignorons quel est l'auteur de ce

rapport, ou pour mieux dire de cette gazette politique. Ce

devait être un homme d'importance, ainsi que l'indiquent

ses relations presque intimes et ses attaches directes avec

la cour. Il avoit eu part aux conférences de Munster pour

le traité de Westphalie, comme il le dira lui-même, et son

zèle pour les intérêts de l'Angleterre, son ardeur à vanter

Cromwell, donnent à penser qu'il étoit du parti protestant,

dans lequel l'Angleterre se recruta d'espions jusqu'à la

révocation de l'édit de Nantes.]

_5 juillet 1655._--J'ai reçu votre lettre, par laquelle j'ai vu ce

qu'on m'offre par mois, jusqu'à ce que je me sois fait connaître, ce

que j'accepte.

Mais j'entends que quand on aura vu comment je peux servir, et quels

services je peux rendre, on augmente de beaucoup ma pension.

Je vous prie de bien faire comprendre ceci: qu'on ne peut pas

faire naître les occasions à servir, mais qu'on peut seulement les

embrasser lorsqu'on les trouve. Ce que je dis parce que peut-être on

pourra s'étonner de la stérilité des avis, ce qui procédera du cours

des affaires, et non de ma faute.

Assurez-vous que le prince de Condé ne fera grand'chose cette

campagne, que les Espagnols se tiendront sur la défensive, et que

nous faisons cette année de grands progrès partout.

* * * * *

_8 juillet._--Présentement, il n'y a nul changement à attendre en ce

royaume. Les peuples sont accablés de misères, de tailles, de toutes

sortes d'impositions, qu'ils aiment mieux souffrir que la guerre[45].

[Note 45: On peut lire, sur la misère des populations

pendant et après la Fronde, de 1650 à 1655, les relations

des _Missionnaires de M. Vincent_ (saint Vincent de Paul),

envoyés pour examiner la situation des provinces, relations

qu'une société semblable à celle qu'on appelle aujourd'hui

de Saint-Vincent-de-Paul publioit chaque mois, et dont le

recueil, formant une brochure de 120 pages environ, se

trouve à la Bibliothèque Impériale, L, nº 747, in-4º. Il

faut lire aussi, à ce sujet, le seul numéro du _Magasin

charitable_ que possède la Bibliothèque Impériale, L,

759, in-4º. Ce numéro, d'une publication destinée, comme

l'autre, à décrire les misères et à mentionner les secours

apportés, est celui du mois de janvier 1653. Enfin, pour

se renseigner complétement sur l'état des populations,

surtout celles de la campagne, à cette époque, il ne faut

pas oublier _l'Etat sommaire des misères de la campagne

et besoin des pauvres des environs de Paris_, adressé par

l'abbé Féret à l'archevêque de Paris, dont il étoit le

vicaire général. Cette pièce se trouve à la Bibliothèque

impériale, au t. 57e, 3e série, de la _Collection Choisy_.

Un document conservé à l'Arsenal, _Recueil de Pièces_,

nº 1675 _bis_, relatif à la misère de l'année 1662, sera

encore fort bon à consulter.]

La noblesse est tellement ruinée, qu'elle n'est pas capable de monter

à cheval pour aucune exécution, quelque apparence qui leur puisse

être présentée d'une plus avantageuse condition[46].

[Note 46: Les _Relations des missionnaires_ citées tout à

l'heure font foi de cette misère de la noblesse. On lit par

exemple dans celle où est décrite la misère en Picardie et

en Champagne, pendant l'hiver de 1651: «La petite noblesse

a aussi besoin de secours, n'ayant pas moins souffert que

les autres, et se voyant sans pain, sans argent, sans

couverture, et réduite sur la paille, elle souffre encore

la honte de n'oser mendier de porte en porte; et d'ailleurs

à qui pourroit-elle demander, puisque la guerre a mis

égalité partout: l'égalité de la misère!»]

Les parlements sont tous asservis, et ceux qui les composent

n'oseroient parler ni rien dire contre le présent gouvernement[47].

[Note 47: C'est au mois d'avril de cette même année que

Louis XIV, en habit de chasse, avoit fait au Parlement

cette visite qui le rappela si brusquement au devoir. V.

sur cet épisode, presque toujours mal raconté et fort

exagéré, _l'Administration monarchique en France_, par M.

Cheruel, t. II, p. 32-34.]

Les grandes villes ne respirent que le repos, et détestent tous ceux

qui ont été les auteurs des derniers troubles.

L'Ordre ecclésiastique est tout dépendant de la cour et du favori, de

qui ils ont reçu leurs bénéfices.

Tous les gouverneurs de places sont attachés de même à la cour et au

cardinal.

Tous les grands seigneurs se plaignent, et je n'en connais pas un

seul qui soit capable de rien.

Pour Paris, tout le monde déteste le présent gouvernement, et s'y

assujettit pourtant volontairement.

On a cru que le cardinal de Retz pourroit causer quelque altération

pour le jubilé[48], car, venant à être donné par ses ordres,

l'autorité du roi étoit en quelque façon violée, et le jubilé étant

refusé au peuple, cela devoit, selon toute apparence, causer quelque

sédition; cela n'a point du tout réussi: Les grands-vicaires nommés

par le cardinal de Retz ont été mandés en cour. Un d'eux a obéi et

y est allé; l'autre y a été amené par force, et le peuple n'a point

remué. Et quand on auroit pris tous les curés prisonniers, personne

n'auroit rien dit. On voit clairement que dans Paris on veut le

repos, et qu'on ne veut plus entendre à aucun remuement; cela est

certain.

[Note 48: Le jubilé avoit été différé à cause de l'absence

du cardinal de Retz, archevêque de Paris, réfugié à Rome

après sa fuite de la prison de Nantes. Les contestations

survenues au sujet du gouvernement du diocèse avoient aussi

été une des causes de ce délai; mais enfin la nomination

du curé de Saint-Leu, M. Du Saussay, comme grand vicaire,

ayant donné à ce gouvernement la régularité qui lui

manquoit, on crut pouvoir s'occuper du jubilé sans avoir

besoin des ordres du cardinal-archevêque. Ce fut d'autant

plus facile, que M. Du Saussay, dont la nomination avoit

été arrachée par surprise au cardinal de Retz, étoit dans

les intérêts de Mazarin, et tout disposé, pour lui plaire,

à soustraire le gouvernement du diocèse à l'autorité de

l'archevêque exilé. _Mémoires_ de Joly, 1718, in-12, t. II,

p. 167-169.]

Quant aux courtisans, ils sont toujours mal contents; mais avec cela,

il découle toujours quelque douceur qui les appaise, et nul n'est

capable de rien.

Le maréchal de Turenne, qui seul a sens, courage et expérience, est

asservi à la faveur; car, depuis qu'il est marié[49], il a si grande

peur de perdre la fortune de sa famille, qu'il est le valet des

valets de M. le cardinal[50]. Les autres courtisans sont pires que

valets, car ce sont des esclaves.

[Note 49: Il avoit épousé, à la fin de l'hiver de 1653,

Anne de Nompar de Caumont, fille du maréchal duc de La

Force.]

[Note 50: C'est pour servir l'intérêt de sa famille qu'il

maria, son neveu, le duc de Bouillon, avec une des nièces

de Mazarin. St-Simon, _Mémoires_, édit. Hachette, in-12, t.

III, p. 361.]

Pour les princes, le duc d'Orléans est dans sa maison de Blois,

entièrement enseveli dans la douceur de la vie champêtre[51]. On le

prie de venir en cour, et on ne désire pas qu'il vienne. Et lui aime

son repos et considère que s'il étoit à la cour, il seroit le jouet

des favoris, qui, tous les jours, le rendroient méprisable. Il n'est

point homme ni à faire ni à entendre à aucune entreprise, quand même

elle seroit assurée.

[Note 51: C'est-à-dire qu'il s'y livroit à la culture

de ses jardins, dont cette année même son médecin, Abel

Brunyer, publioit, pour la seconde fois, la description,

sous le titre d'_Hortus regius Blesensis_. V. pour la vie

de Gaston à Blois à cette époque, les _Mémoires de_ Mlle

de Montpensier, édit. Petitot, t. III, p. 39, 233-234, et

l'_Histoire du château de Blois_, par. M. de La Saussaye,

1840, in-12, p. 416 et suiv.]

M. le prince de Condé est brave de sa personne, comme vous savez;

mais tout son parti est ici entièrement anéanti. Il est pourtant très

certain que s'il avoit un bon succès, il arriveroit ici une grande

révolution; mais s'il ne gagne une bataille, il n'y a rien à faire

pour lui[52].

[Note 52: Condé, qui commandoit alors dans l'armée

espagnole, eut le bonheur de ne pas gagner, contre son roi,

cette bataille, qui eût si fort avancé ses affaires de

rebelle.]

Le duc de Longueville écoute toutes sortes de propositions, mais il

n'est capable de faire aucune bonne entreprise, ni de prendre point

de ferme résolution[53].

[Note 53: Il n'en prit pas en effet. Depuis sa sortie de la

prison, où il étoit resté un an avec les princes de Condé

et de Conti, il ne se mêla pas activement aux affaires.]

Tous les autres princes effectifs, ou qui se disent tels, ne sont

capables de rien, et ne sont considérables en quoi que ce soit.

Quant à la cour, le roi, en l'âge où il est[54], prend ses

divertissements à la chasse et à faire l'amour.

[Note 54: Il avoit alors dix-sept ans passés.]

On lui a fait paraître mademoiselle Mancini[55], pour la plus

accomplie de tout le royaume. C'est une jeune fille de quinze ans,

nièce du cardinal, qui a beaucoup d'esprit, mais qui n'est pas

belle[56]. Elle est agréable. Le roi en est amoureux, et peu à peu

il se pourroit porter à l'épouser. Tous ceux qui sont autour de

Sa Majesté sont gagnés pour lui inspirer une telle pensée. Quand

cela lui viendroit dans l'esprit, il n'y auroit personne qui s'y

opposât. Je ne dis pas que la chose se fera ni qu'elle ne se fera

pas[57]; mais messieurs les courtisans se ruent, ou directement ou

indirectement, pour acheminer ce mariage.

[Note 55: Marie Mancini, mariée en 1661 au connétable du

royaume de Naples, Laurent Colonna, et morte au mois de mai

1715. La date donnée ici aux commencements des amours de

Louis XIV avec cette nièce du cardinal confirme celle qui

se trouve dans les _Agréments de la jeunesse de Louis XIV_,

pièce ajoutée à l'_Histoire amoureuse des Gaules_ (édit.

elzév., t. II, p. 3), et dément l'opinion de M. Ch. Livet,

qui prétend que cette passion commença deux ans plus tard,

en 1657 (_ibid._).]

[Note 56: «Il choisit Mlle Mancini, laide, grosse, petite,

ayant l'air d'une cabaretière, mais de l'esprit comme

un ange, ce qui faisoit qu'en l'entendant, on oublioit

qu'elle étoit laide, et l'on s'y plaisoit volontiers.» Le

_Palais-Royal_ dans l'_Histoire amoureuse des Gaules_, t.

II; p. 31. Le portrait que fait d'elle Mme de Motteville

n'est pas, sans être plus flatteur, tout à fait d'accord

avec celui-ci: Loin d'être petite, Marie étoit grande

pour son âge, mais mal faite; loin d'être grosse, elle

étoit maigre à faire peur et décharnée. _Mémoires_ (coll.

Petitot, 1re série, t. 39, p. 400-401). Quant à son esprit,

personne, ni Somaize dans son _Dict. des Prétieuses_ (édit.

elzév., I, p. 163), ni Mme de Motteville, ne le mettent en

doute. Celle-ci seulement le trouve «rude, emporté... mal

tourné».]

[Note 57: Elle ne se fit pas, et, contrairement à ce qu'on

pouvoit penser, c'est Mazarin lui-même qui l'empêcha.

Il éloigna sa nièce, et négocia le mariage du roi avec

l'infante d'Espagne. Les courriers royaux portèrent pendant

plusieurs mois à Brouage, exil de Marie, les billets du

prince amoureux. Mazarin le sut, et les lettres qu'il

écrivit alors au roi pour lui reprocher avec énergie de

compromettre ainsi le résultat des conférences commencées,

prouvent, à sa gloire, que l'honneur royal lui étoit plus

cher que l'intérêt de sa famille. «Jamais, dit M. Bazin

au sujet de ces lettres, dont les originaux existent,

jamais homme réputé vertueux dans l'histoire n'a laissé un

plus beau document à l'appui de sa renommée.» _Hist. de

Mazarin_, t. IV, p. 424.]

M. le cardinal subsiste, non-seulement parce que le roi l'aime

tendrement, mais il l'estime et il le craint. Et quand la reine

voudroit détruire les sentiments de Sa Majesté, elle ne le pourroit

faire. Le cardinal a en sa main tous les honneurs et biens à

distribuer; il ne faut donc pas s'étonner si l'on s'attache à lui. Le

cardinal n'a point de confident particulier, mais il change suivant

les occasions; il connoît fort bien le pas glissant où il est, mais

il aime mieux périr honorablement que de se retirer lâchement.

Il n'y a point d'apparence qu'il lui arrive rien ni par poison,

ni par assassinat, ni par disgrâce, et, très assurément, il se

maintiendra; et tout l'Etat demeurera tranquille, excepté que les

Anglais entrassent en France[58], ou que M. le prince de Condé eût

un bon succès: ces deux choses n'arrivant point, cet Etat demeurera

tranquille.

[Note 58: Ce qui ne fut pas longtemps à craindre, grâce

à l'alliance conclue bientôt après entre Mazarin et

Cromwell, Em. de Bonnechose, _Hist. d'Angleterre_, t. III,

p. 349.--Si Mazarin avoit pu vaincre les répugnances de

Charles et lui faire épouser sa nièce Hortense Mancini,

les affaires eussent pris une autre tournure; mais les

cinq millions qu'il offroit en dot ne parvinrent pas à

dorer suffisamment la mésalliance. Charles refusa, et fut

abandonné.]

On a envie ici d'avoir querelle avec le pape[59], parce qu'on n'a eu

nulle part en son élection[60], et parce qu'on craint qu'il commence

le premier a ôter crédit au cardinal, lequel le pape n'estime point,

et il traversera en tout ce qu'il pourra.

[Note 59: Fabio Chigi, élu pape, le 7 avril précédent, sous

le nom d'Alexandre VII.]

[Note 60: Non-seulement on n'avoit pas eu part à cette

élection, mais on y avoit nui autant qu'on avoit pu:

«L'opposition de la France à Chigi, dit Retz dans ses

_Mémoires_ (1719, in-12, t. III, p. 377), étoit encore plus

publique et plus déclarée que celle des autres puissances.

M. de Lionne, neveu de Servien, en parloit, à qui le

vouloit entendre, comme d'un pédant, et il ne présumoit

pas qu'on le pût seulement mettre sur les rangs.» Chigi

ne laissa pas de l'emporter, et cela grâce surtout au

parti dont le cardinal de Retz étoit l'âme, ce qui ne dut

certainement pas contribuer à rendre Mazarin plus favorable

au nouveau pape.]

Pour la maison des Stuarts, en ce royaume, c'est peu de chose.

Charles s'est retiré mal satisfait, car il étoit dans le dernier

mépris[61]. Le duc d'York est dans les armées[62], comme vous savez,

gagnant sa vie à la sueur de son corps. Il a désiré d'épouser

mademoiselle de Longueville, qui l'aimoit[63]. Le père n'y a jamais

voulu consentir, parce qu'il auroit fallu nourrir le duc d'York.

[Note 61: «Le prince de Galles, depuis Charles II, durant

son séjour en France, écoutoit bien moins les avis de ses

plus sages conseillers Clarendon et Osmond, ou même les

leçons de mathématiques, et sans doute de despotisme,

que lui donnoit le philosophe Hobbes, que son caractère

insouciant et son penchant pour les plaisirs. Ses dettes,

ses folies, ses amours, se trouvent dans tous les documents

de cette époque, depuis Tallemant, qui raconte ses

aventures avec les bourgeoises de Paris, jusqu'à Mlle de

Montpensier, qui, dans ses _Mémoires_, ne cherche pas à

dissimuler le plaisir que lui causoit ce royal hommage.»

Rathery, _Des relations sociales et intellectuelles

entre la France et l'Angleterre_, 3e partie. (_Revue

contemporaine_, 15 oct. 1855, p. 168.)]

[Note 62: «Le duc d'York, qui revint plus tard en France

sous le nom de Jacques et avec le titre de roi, mais de roi

détrôné, ennoblissoit au moins son premier exil en faisant

sous Turenne l'apprentissage de la guerre, comme il devoit

ennoblir le second par son courage et sa résignation.»

_Ibid._--Le duc d'York, avec son parent, le célèbre prince

Rupert, qui avoit grade de maréchal de camp dans les armées

du roi, commandoit les troupes irlandaises, au nombre

de 1372 hommes, formant 28 compagnies, qui avoient été

incorporés dans l'armée de Turenne. _Memoirs of prince

Rupert_, 1849, in-8º, p. 321.]

[Note 63: Marie d'Orléans, demoiselle de Longueville, née

le 25 mars 1625. Elle épousa, en 1657, Henri de Savoie, duc

de Nemours. Elle a écrit sur la Fronde des _Mémoires_ qui

ne vont pas, malheureusement, jusqu'à cette année 1655. Il

eût été curieux de savoir si elle avoit aimé réellement le

duc d'York.]

Glocester devoit se faire d'Église pour avoir des bénéfices, afin de

subsister[64]. Montaigu[65] gouvernoit tout ce négoce; tout cela est

déchu.

[Note 64: Le duc de Glocester, né en 1640, et le dernier

des fils de Charles Ier, dont, n'ayant que huit ans, il

reçut les adieux suprêmes. Ce fut des trois frères le plus

intelligent, le plus instruit et le plus sérieux. Il mourut

le 3 sept. 1660.]

[Note 65: «Parmi les plus connus en France des royalistes

anglois qui se groupoient autour des princes exilés, il

faut citer Montaigu, dont le nom se trouve mêlé à toutes

les intrigues du temps, l'ami de Holland et de Buckingham,

le chevalier passionné de Mme de Chevreuse, non moins

dévoué à la reine de France qu'à celle d'Angleterre, qui

devint dévot en vieillissant, et entra dans l'Église sous

le nom d'abbé de Montaigu.» Rathery, _loc. cit._, p. 169.

V. à la page suivante.]

La reine d'Angleterre est toujours dans le couvent de Sainte-Marie

de Chaillot[66]; c'est une personne dont on ne parle plus dans les

compagnies, comme si elle étoit morte. Elle ne parle pas mal du

Protecteur. Il y a peu de jours que je lui ai ouï dire qu'en France

nous n'avions pas une telle tête. Elle a auprès d'elle deux Anglais

fort envenimés, qui, s'ils pouvoient, voudroient bien tramer quelque

chose contre le Protecteur. Montaigu est toujours à Pontoise, à cinq

lieues de Paris. C'est un petit fou qui s'est fait prêtre: il feroit

bien du mal au Protecteur s'il pouvoit, mais il n'est jugé ici bon à

rien. Il fait le bigot et grand catholique, mais il n'y croit rien du

tout, mais cela lui sert à vivre.

[Note 66: Le couvent de la Visitation, qu'elle avoit fondé

trois ans auparavant, et où elle revint mourir en 1669,

étoit le séjour préféré de la veuve de Charles Ier. Elle

n'étoit pas là beaucoup plus riche que pendant l'hiver

de 1649, alors que le cardinal de Retz avoit été obligé

de lui envoyer du bois (_Mémoires_, collect. Petitot, 2e

série, t. 44, p. 320). Quand vint le jubilé dont nous avons

parlé, elle ne put y assister d'une façon digne d'elle.

«Mme de Launay disoit une fois, écrit Tallemant, que la

reine d'Angleterre, faute d'une chaise honnête, n'avoit pas

fait le jubilé en chaise. «Je pensay, ajouta-t-elle, lui en

faire faire une.» _Histor._, édit. in-12, t. X, p. 131.]

Le Protecteur est ici fort estimé du peuple et des plus sensés.

Nos ministres d'Etat les plus signalés disent que le Protecteur n'a

point fait de fautes en sa conduite, mais que nous en faisons tous

les jours.

On ne croit pas qu'entre lui et nous il y ait jamais aucun bon et

solide accomodement.

On tient que le Protecteur balancera toujours les affaires sans se

déclarer ni pour ni contre nous.

On croit qu'il entretient le prince de Condé de vaines espérances,

dont on ne verra nul effet.

M. le prince est aussi lassé des longueurs par lesquelles le

Protecteur le mène depuis trois ans, sans avoir encore rien fait en

sa faveur.

On ne croit pas que ce soit l'intérêt du Protecteur de rien

entreprendre ouvertement contre la France.

On croit qu'il menacera toujours sans rien faire contre nous.

On croit pour certain que M. le prince s'accomodera avec le cardinal,

et que M. le duc d'Enghien épousera une nièce que l'on garde ici

pour cela, outre trois autres et un neveu qui viennent bientôt.

M. de Candale[67] et M. le grand-maître de la Meilleraye[68], qui

devoient épouser des nièces, sont traités fort froidement, à cause

qu'ils ont trop délibéré; et à la fin, il faudra qu'ils les demandent

avec grande soumission, et peut-être qu'on ne les voudra plus donner,

car elles sont toutes destinées pour les grands princes, dedans et

dehors le royaume.»

[Note 67: Louis-Charles Gaston, marquis de la Valette, duc

de Candale, mort en 1658. V. sur lui une note de notre

édition du _Roman bourgeois_, p. 73.--Il fut pour beaucoup

dans la conclusion du mariage du prince de Conti avec une

des nièces de Mazarin; mais quand il dut lui-même faire un

mariage semblable, l'affaire échoua.]

[Note 68: C'est son fils qui épousa Hortense Mancini et

devint duc de Mazarin.]

* * * * *

_11 juillet._--Je vous confirme ce que je vous ai dit à plusieurs

fois: c'est qu'on ne peut pas faire naître les affaires, on ne peut

que les découvrir.

S'il semble que pour quelque temps je ne serai pas fort utile, ayez

un peu de patience; on verra les services que je pourrai rendre.

Je distinguerai les lettres que je vous écrirai en trois parties:

l'une contiendra les nouvelles qui courent; l'autre, le jugement que

je donnerai de l'état des choses; la troisième, qui sera en chiffre,

portera les avis de conséquence, et cela une fois la semaine, et deux

fois, si la matière le requiert.

Je vous ai mandé que Landrecies se prendra[69], que M. le prince ne

fera que ravager la campagne; je vous confirme tout cela.

[Note 69: Cette ville fut prise, en effet, trois jours

après, c'est-à-dire le 14 juillet 1655, par M. de Turenne.]

Je vous ai mandé que le cardinal de Retz, avec le jubilé, donne de la

peine; mais cela ne réussira à rien et ne causera aucune altération

publique; je vous confirme tout cela.

Le peuple souffrira tout plutôt que le trouble.

Le cardinal est mieux affermi que jamais. Le roi est amoureux de sa

nièce: les amours s'échauffent; peut-être il l'épousera; il n'y a

rien de certain en cela.

Les Espagnols ne contentent point, ni le prince de Condé, qui en est

fort las. Si cette campagne lui réussit comme les précédentes, il

s'accommodera avec le cardinal s'il peut. Souvenez-vous bien de cela;

et que quand le prince s'accommodera, cela paraîtra tout d'un coup,

et que le traité se fera en secret[70], dont cependant je pourrai

avoir connaissance.

[Note 70: Cette paix du cardinal et du prince ne se fit

pourtant qu'avec celle des Pyrénées, en 1659, après bien

des difficultés de la part de Mazarin.]

J'ai des nouvelles certaines que le maréchal de Grammont[71] a

commencé une étroite correspondance avec M. le prince par ordre du

cardinal.

[Note 71: Antoine, qui fut d'abord maréchal de Guiche, puis

maréchal de Grammont.]

Pour Rome, je vous confirme qu'on irrite le pape, et qu'on veut être

mal avec lui, et que le cardinal voudroit être maltraité par le pape

pour avoir occasion de lui renvoyer son chapeau de cardinal qui lui

seroit payé par l'épée de connétable, qu'il souhaite extrêmement[72].

[Note 72: Nous ne connaissions pas cette singulière

particularité, qui n'est pas toutefois invraisemblable,

quand on se rappelle que Mazarin ne fut, à ce qu'on croit,

jamais ordonné prêtre, et qu'il avoit commencé par être

capitaine dans les troupes pontificales. Il n'auroit

fait que revenir à son premier métier, en supprimant

bien des grades intermédiaires, car il y a loin de

capitaine à connétable. Il revint un peu plus tard à une

ambition un peu plus raisonnable, quoique plus haute:

«C'est, lisons-nous dans un des _Manuscrits Fontanieu_,

une anecdote sçue de très peu de personnes, et qu'on ne

trouve écrite nulle part, que le cardinal Mazarin, dans

les derniers moments de sa vie, étoit sur le point d'être

élu pape. La France, l'Espagne et l'État de Florence

luy avoient donné leurs voix; et son élection, par ce

moyen, estoit sûre. M. de Croissy, qui pour lors estoit

ambassadeur à Rome, l'a dit à plusieurs de ses amis, et

particulièrement à M. le cardinal Fleury, qui me l'a redit

à moy-mesme. Il adjoutoit que la raison que D. Louis de

Haro donnoit du consentement de l'Espagne étoit que le

cardinal ayant été seul capable du projet et de l'exécution

de la _Jurix-Universelle_, il étoit seul capable de la

soutenir.»]

Je vous ai mandé tout cela, je vous le confirme. Je vous prie, gardez

bien cette lettre pour vous en bien souvenir, et la faites bien

considérer.

Soyez assuré qu'il ne se passera rien de considérable de quoi vous

ne soyez averti par moi. Moquez-vous de toutes les autres nouvelles

qu'on vous mandera, et faites un fondement assuré sur ce que vous

recevrez de moi.

Le sommaire de ce que je vous ai mandé revien à ceci. Si M. le

prince a un grand avantage, et qu'on fasse quelque diversion, toutes

choses sont ici portées à un grand changement; cela n'arrivant pas,

on souffrira plutôt tout que de rien remuer.

On croit qu'après la prise de Landrecies le roi reviendra à Paris:

1º Afin que le peuple reçoive le jubilé par les grands vicaires

nommés par le roi, et non par ceux du cardinal de Retz;

2º Pour faire passer quelques édits pour avoir de l'argent[73];

[Note 73: Le correspondant est fort bien renseigné. Quelque

temps après parut l'édit qui établit le papier timbré.]

3º Pour faire un changement aux monnaies, lesquelles le roi va mettre

en petit volume, ce qui fâche fort le monde; ce changement de monnaie

marque ou mauvais ordre, ou nécessité, ou tous les deux ensemble.

* * * * *

_16 juillet._--La lettre manque, voici cependant le _post-scriptum_:

Je vous ai écrit ce matin ce que j'avais à vous mander.

Depuis ma lettre écrite, j'ai avis assuré que le cardinal et le duc

d'York ont eu depuis trois jours de grandes conférences, et qu'ils

ont été jusques à trois heures ensemble, ce qui ne peut être sans

très grand sujet.

Je suis assuré que le cardinal et le roi d'Ecosse ont commerce

ensemble[74]. Je saurai ce que c'est, et je vous en donnerai avis.

[Note 74: Le roi d'Écosse est Charles II. Ce commerce de

lettres entre le cardinal et Charles étoit sans doute

relatif au mariage rêvé par l'un pour marier l'autre à

sa nièce Hortense, non encore pourvue. Cette dernière

tentative échoua, et, le 2 novembre de la même année,

Bordeaux concluoit avec Cromwell, au nom de la France, un

traité dont l'une des conditions étoit l'abandon complet

des intérêts de Charles II.]

Je suis familier avec Montaigu, par lequel je saurai tout, car il

sait le fond des intelligences.

On se prépare à faire un autre siége après qu'on aura établi les

ordres à Landrecies.

Le cardinal est devenu libéral: il donne à tout le monde et de fort

bonne grâce, et dit qu'il a épargné pour pouvoir avoir de quoi donner.

Sa puissance est tout à fait établie.

* * * * *

_24 juillet._--L'envie que le pape avoit de s'entremettre pour la

paix est fort ralentie; il y a un mois qu'on n'en parle plus.

Ce pape est un homme que j'ai connu à Munster[75]; c'est un

personnage qui n'a nulle méchanceté, plein de bonnes intentions, mais

léger d'esprit et changeant: il embrasse tout avec chaleur, puis il

se relâche. Dès qu'il s'est vu pape, il a voulu tout réformer à Rome,

faire la paix en la chrétienté, attaquer le Turc, bâtir des églises,

corriger tout l'ordre ecclésiastique, jeûner, prier, faire aumônes:

tout cela est bon, mais c'est trop à la fois, car il n'a point de

santé. Il a été taillé deux fois de la pierre, et le pauvre homme ne

se mesure pas selon ses forces; enfin, un sien confident lui a dit:

«Père saint, voulez-vous durer longtemps? laissez le monde comme il

est.»

[Note 75: Fabio Chigi, avant d'être pape, avoit en effet,

comme nonce en Allemagne, pris part aux conférences de

Munster.]

Là dessus, le pape s'est résolu de n'entreprendre pas tant de

besogne. Pour l'entremise de la paix, il n'en parle plus.

Le cardinal Mazarin le méprise tant qu'il peut, et quand la paix

devroit se faire, ce ne sera pas par son moyen.

Il est passé par ici, depuis trois semaines, un moine jacobin qui

a eu conférence avec le cardinal touchant la paix. C'est un père

dominicain espagnol.

Pour l'accommodement de M. le prince, il est très assuré qu'il se

traite quelque chose; mais il n'y a rien encore de bien avancé, et je

n'en ai pas bonne espérance.

Assurez-vous sur moi que vous serez bien averti de toutes ces choses.

L'autorité, la faveur et le crédit du Cardinal sont au plus haut

point: je ne vois rien qui le puisse choquer que le Protecteur; c'est

pourquoi il est très certain que, ou tôt ou tard, le Protecteur lui

jouera quelque mauvais tour[76].

[Note 76: C'est bien ce que craignoit Mazarin; aussi fit-il

le traité du 2 novembre, dont nous avons parlé tout à

l'heure. Mazarin craignoit surtout une alliance de Cromwell

avec les protestants de France, vers lesquels, en mai 1654,

le Protecteur avoit envoyé le suisse Stoupe, ou bien encore

une entente complète et efficace entre lui et Condé. C'est

ce que celui-ci s'efforçoit de conclure depuis 1651, comme

on le voit par les _Mémoires_ de Lenet, mais sans obtenir

du Protecteur autre chose que des promesses illusoires.

Barrière et Lenet, puis après celui-ci M. de Saint-Thomas,

étoient les agents de Condé en Angleterre, et travailloient

en même temps pour les habitants de Bordeaux, restés

rebelles à Mazarin, et qui espéroient le rétablissement des

relations commerciales entre leur ville et l'Angleterre.

Cromwell promit tout et n'accorda rien. De cette manière,

il ne s'engageoit pas, mais toutefois tenait en haleine

l'inquiétude de Mazarin, qui, lui aussi, avoit ses affidés

à Londres, et fut peu à peu, de crainte en crainte, amené à

conclure le traité de novembre. Un de ses articles secrets

qui fut exécuté tout des premiers, étoit que les agents

de Condé et les délégués de Bordeaux seroient expulsés

d'Angleterre. On peut lire sur toute cette affaire un

article rempli de renseignements _inédits_ dans la _Revue

nouvelle_, 1er juillet 1846, p. 379-405. Cet article, signé

P. G., doit être de M. Pierre Grimblot, qui avoit publié

dans la même _Revue_ (15 nov. 1845) un curieux travail:

_Mazarin et Cromwell_.]

Nous avons assiégé la Capelle, et faisons en Flandre des progrès,

car la terreur et la lâcheté a saisi le coeur des Espagnols. En

Italie, nous attaquerons Pavie ou Crémone.

* * * * *

_4 août._--Le roi est parti à la tête de trente mille hommes, et est

entré en Flandres, et a dit à la reine[77] qu'elle n'auroit de ses

nouvelles de quinze jours.

[Note 77: A la reine-mère.]

On parle diversement de son dessein: les uns croient qu'il veut

prendre Condé[78] et le fortifier, et ruiner Maubeuge.

[Note 78: Le 18 du même mois cette place fut en effet

emportée, et le 25 Saint-Guillain fut pris en présence du

roi.]

Les autres, qu'il entrera dans Valenciennes, où il y a un parti formé

pour le recevoir[79].

[Note 79: Ce fut un faux espoir. Valenciennes fut en effet

assiégé l'année suivante; mais Turenne dut abandonner

l'entreprise à la suite d'un échec que Condé fit essuyer au

maréchal de la Ferté, qui resta son prisonnier.]

Les autres, pour entrer bien avant dans le pays et obliger les villes

à son obéissance.

En peu de jours on saura son dessein.

Je vous ai prié de me mander si vous croyez que je puisse être utile

ici: sinon, j'irai en ma maison de campagne jusques au retour du roi

à Paris. Mais si l'on veut que je demeure ici, faites-le-moi savoir.

_Lettre d'un Gentil-homme françois à dame Jacquette Clement,

princesse boiteuse de la Ligue_[80].

_De Sainct Denis en France le 25 d'aoust_

Variétés Historiques et Littéraires (10/10) Recueil de pièces volantes rares et curieuses en prose et en vers · 第 13 / 88 题