AU LECTEUR.

Amy Lecteur, mon principal but et dessein par lequel j'ay fait ce

petit traité, que je te presente avec mon humble service, sera pour

te prier de ne point censurer la première ouverture que je te fais

de mes oeuvres; ains je te prie de le recevoir en bonne part, et

continuer la lecture, qui n'est icy tracée que pour t'en servir et

faire par icelle ton profit: t'arrestant au point lequel te fera

voir un tableau, dont beaucoup de personnes ont eu leurs testes

voilées, lesquels, pour ne s'estre pas informez du sujet pourquoy

leurs maisons sont tombées en ruine, se sont trouvez enveloppez dans

de grands embarras traisnant après eux diverses adversitez; et tels

revers de fortune viennent bien souvent à cause de la négligence que

l'on a en ne faisant pas boucher des petits trous, qui, à la longueur

du temps, deviennent plus grands et d'autant plus dommageables. Mais

comme le temps d'apresent leur a fait lever le voile, ils voyent

bien le désordre de leur maisons lors qu'il n'en est plus temps;

c'est pourquoy j'ay fait ce petit esclaircissement afin de les ayder,

et pour leurs maistres d'hostels nouveaux, qui pourront prendre

d'oresnavant, pour songer à tout; c'est mon dessein, comme estant

porté d'affection à te faire service, et comme je suis tout à toy.

Adieu.

* * * * *

_L'Oeconomie ou le vray Advis pour se faire bien servir._

Ceux qui depuis vingt ans ont escrit la forme et manière de vivre

parmy les grands, et qui principalement se sont trouvez honorez de

courir en leurs tables et festins, ou bien, comme l'on dit, aux

disners d'amis, et ceux qui familierement se donnent à souper les

uns aux autres, peuvent, en lisant ce petit traité, cognoistre en

partie la vérité, et le sujet de tant de changements et renversements

de cuisines[4] qui se font journellement ès maisons des grands

seigneurs; car ce n'est pas seulement entre les personnes de qualité

où se voient ces diverses mutations; mais, descendant de degré en

degré jusques aux moindres, qui, se voyants comme affaiblies par les

excès des tables, se contentent maintenant à ne pas tant ouvrir de

fois leurs bourses pour l'entretien de leurs bouches[5].

[Note 4: Il y avoit alors déjà des modes pour la cuisine

comme pour les habits. On peut voir dans _les Délices de la

campagne_, etc., de Nicolas de Bonnefons, 1655, in-8º, la

liste et la description d'un nombre prodigieux de gâteaux,

rots, plats de légumes, poissons, crèmes, depuis peu à la

mode.]

[Note 5: V. sur les excès ruineux de la gastronomie,

introduite en France, avec tous ses raffinements, par les

Italiens de la suite des Médicis, le _Discours_ de Bodin

_Sur les causes de l'extrême cherté_, dans notre t. VI, p.

160-161.]

Il y a donc maintenant une reforme generale dont la cause en est

assez cognüe par aucuns. Pour moy (advertissant un chacun à faire

son profit), je diray que ça esté par la trop mauvaise conduite de

ceux qui gouvernoient leurs maisons, donnant tout, pour puis après

ne rien avoir, achetant à grand prix un petit vent de faveur, qui

se dissipe le plus souvent par la plus simple pluye qui soit en la

moyenne region de l'air, et par ce moyen attirer à eux des gens qui

s'accordent en leurs faits, dits et actions, faisant grande chère à

ceux qui bien souvent les vendent à belle mesure, n'attribuant leur

labeur qu'à une parfaite gausserie[6].

[Note 6: Moquerie, duperie. Le verbe _gausser_ et le

mot _gausseur_ sont plus employés que _gausserie_, leur

dérivé. Il étoit toutefois en usage dans cette expression

proverbiale: «_Gaüsserie_ (pour plaisanterie) à part.»

_Comédie des Proverbes_, Anc. Théâtre, t. IX, p. 334.]

Les autres bouleversent les maisons par le jeu, par les débauches

excessives, despences inutiles qui ne rapportent aucun profit, et

qui ne laisse pas de coûter beaucoup, ne se contentant pas de ce

que la nature leur produit: ainsi ils recherchent des nouveautez

surnaturelles, qui ne servent qu'à ruyner ceux qui viennent après

eux, lesquels bien souvent sont privez de la maison de monsieur

tel, à cause du remboursement de la somme de quatre cens mil escus,

tant du plus que du moins, que ledit tel devoit avoir par contract

de constitution de rente fait et passé en l'estude de tel et tel,

notaires, sans conter les autres parties des marchands en gros et en

détail; de sorte qu'il se rencontre bien souvent qu'il n'y a pas

de quoy faire inhumer le corps de monsieur tel, lorsqu'il est mort,

contraignant quelquesfois les heritiers de jetter les clefs sur la

fosse[7]. Des crieurs en tels convois ne sont guères occupez; car

ordinairement les curez mesmes y perdent leurs droicts.

[Note 7: Les héritiers qui renonçoient à une succession

jetoient les clefs de la maison du mort sur sa fosse. La

veuve qui n'acceptoit pas l'héritage faisoit de même, et

de plus déceignoit sa ceinture sur la tombe. V. _Anciennes

coutumes du duché de Bourgogne_, titre des _Fiefs_.]

Cependant donc que le corps de monsieur tel (qui de riche qu'il

estoit durant sa vie, est devenu après sa mort pauvre) est gisant

sur la paille, a le plus souvent pour compagnie le commissaire, le

greffier, le sergent, gens esveillez, qui, à la requeste d'un tel

et d'un tel, pose le sceau jusqu'à ce qu'il soit déclaré quelque

respondant, ou gardien des meubles. Je vous laisse à penser si, en

cette rencontre, se trouve là quelqu'un qui soit venu trop tard

pour avoir sa part de ce qui luy est deub, et que l'on luy dise que

tout est perdu pour luy et qu'il n'y a rien à esperer, le priant

bien humblement de ne s'en point fascher ains se consoler, que ne

fera-t-il point? Ne donnera-t-il pas monsieur un tel à tous les

diables?

Que si telle chose arrive à quelque maranière[8] ou poissonnière des

halles, de quelle malediction ornera elle point le drap mortuaire

de son debteur trespassé? car pour son _libera_, elle invoque les

Diables d'Enfer pour y emporter son ame.

[Note 8: _Marinière._]

Pareillement, si cela s'adresse à un boucher, gens où la pitié

quelquesfois trouve place, quel _De profundis_ dira-il pour le

defunct qui luy a fait perdre son bien? je ne sçay, mais au moins je

croy que Dieu par luy est bien mal prié: car je croy que celuy qui se

voit frustré de la somme de deux mil livres, il ne peut pas songer à

autre chose qu'à sa perte.

Je me suis trouvé une fois en pareille rencontre, sçavoir d'un

boucher, qui, voyant que cette femme pleuroit et se deconfortoit,

voulut se mesler de luy donner quelque consolation, luy disant:

mamie, malheureux sont les personnes qui ont affaires à tels

affronteurs, car j'en suis logé aussi bien que vous à la

levrette[9], et attrappé comme un renard[10]; c'est pourquoy vous

ne vous devez tant affliger, car vos pleurs vous ferons pas plutost

payer. Il se rencontra là un marchand de draps qui avoit sa part

aussi bien que ces deux au gasteau, lequel, prenant la parole, dit au

boucher: nous nous devons bien plus affliger, elle et moy, que vous;

lors le boucher, respondant, dit: pourquoy? pour ce, dit le marchand,

que si vous avez livré à M. tel des boeufs, des moutons et des veaux

qui sont mangez, au moins vous a-il laissé les peaux et le reste pour

maintenant en faire vostre profit, et nous n'avons rien, elle et

moy, qui nous puisse d'oresnavant profiter. Ne voyla pas une belle

consolation que se donnèrent ces trois personnes.

[Note 9: Nous ne connaissions pas cette singulière

locution, et nous n'en comprenons guère le sens. Il peut

s'expliquer, toutefois, si l'on songe que _levretter_,

_levrauder_, vouloit dire poursuivre, harceler, et que, par

conséquent, _être levretté, levraudé_, signifioit: _être

poursuivi_, _malheureux_. Le premier mot se trouve dans un

vieux poète, cité dans le _Dictionnaire étymologique_ de

Noël, t. II, p. 155:

..... Hélas! c'est povreté

Qui, an et jour, m'a si fort _levretté_.

Quant à _levraudé_, il se trouve dans Voltaire: «Il est

un peu extraordinaire, dit-il au mot _Homme_ du _Diction.

philosoph._, qu'on ait harcelé, honni, _levraudé_ un

philosophe de nos jours très estimable....» Ailleurs, dans

les _Mémoires sur sa vie_, écrits par lui-même, il dit: «Je

crois qu'il vaut mieux bâtir un beau château, comme j'ai

fait, y jouer la comédie et y faire bonne chère, que d'être

_levraudé_ à Paris comme Helvétius, etc.» Edit. Gotha,

1790, in-8º, t. 71, p. 311.]

[Note 10: Ici, comme dans le vers de La Fontaine (_le

Renard et la Cigogne_):

Honteux comme un renard qu'une poule auroit pris, etc.,

se trouve un souvenir du _jeu de damier_, où l'on voit

un pion représentant le _renard_, serré de si près par

d'autres qui jouent le rôle de poules, et si bien enfermé

dans un angle, qu'il ne peut plus ni avancer ni reculer.

Adry, _les Jeux de l'Enfance_, p. 250-251.]

Or je dis que pour ne point tomber d'un si haut mal, il faut avec

soin vivre avec ordre, et bon mesnage desormais; c'est pourquoy

la plus part des grands, par exemple, doivent mettre une bonne

reigle en leurs maisons; mais comme tous ne peuvent pas songer ny

gouverner comme il faut un mesnage, et que même il n'est pas bien

seant à leur condition de se mesler de la diversité de leur table,

considerons premierement qu'il est bon d'avoir un homme fidèle et

bien experimenté en l'oeconomie, qu'il soit absolument et du tout

chef d'hostel[11], et par dessus tous les autres domestiques,

et qui ne rende compte qu'au seigneur de la maison de qui il a

reçeu l'ordre de commander: prenant soin qu'il ne s'y passe point

d'amourettes qu'elles ne soient cogneuës pour bonne du seigneur

et de la dame, pour autant que sous telles amitiez, il se fait

ordinairement d'estranges droleries, qui bien souvent passent pour

scandaleuses et de nul effet; aussi est-ce le point principal, à quoy

le maistre d'hostel doit prendre garde, car il y va de l'interest et

de l'honneur pour son seigneur, et le maistre d'hostel doit tous les

soirs prendre advis avec les officiers de cuisine, et de faire rendre

compte de la despence du jour, pour puis après en rendre compte à son

seigneur devant ses domestiques, et sans passion[12].

[Note 11: Le mot _chef_ pour premier cuisinier vient de là.]

[Note 12: C'est ce que dit le sieur Audiger dans le passage

de sa _Maison réglée_ que reproduit notre note, p. 2.]

Il me souvient en passant d'une maison ou j'estois autrefois,

laquelle estoit toute remplie d'amourettes, que le plus petit jusques

au plus grand estoit entaché de cette furieuse maladie; et pour vous

dire la verité, je n'ay jamais vu gens si prompts et charitables à

se secourir les uns les autres en ce sujet, que je puis dire qu'il

n'y a point de religion ou l'on pratique plus cette saincte oeuvre,

tant recommandée en un meilleur sujet qu'en cette folie; car tel

aymoit telle, qui croyoit que ce fust par le moyen de telle ou tel

qu'il falloit l'avoir en amitié, et pour ainsi ils n'osoient ou ne

pouvoient s'accuser les uns les autres. Ainsi bien souvent le maistre

d'hostel excusoit le cuisinier et le sommelier, car lorsque Monsieur

disoit que rien n'estoit cuit ou bon, ou que la viande sentoit le

_reland_[13], ou que tout estoit trop salé, le maistre d'hostel,

qui sçavoit la cause d'où provenoit toutes ses deffectuositez, ne

disoit pas que c'estoit l'amour du cuisinier qui rendoit ainsi les

viandes mal apprestées, mais au contraire faisoit ses excuses envers

Monsieur, disant que c'estoit le temps qui en estoit la cause, ou que

le cuisinier se portoit mal, que le bois estoit vert, que par malheur

il estoit arrivé que le pot s'estoit cassé en voulant dresser le

potage, qui faisoit que le bouillon n'estoit pas si bon qu'il devoit

estre, d'autant que la graisse estoit perduë, tant y a que toutes les

meilleures excuses qu'il pouvoit trouver pour le cuisinier, il le

faisoit, afin que reciproquement le cuisinier excusat ses deffauts

envers son seigneur, et pour ne pas luy reveler que le maistre

d'hostel se promenoit tous les jours avec sa maistresse, ou bien

qu'il s'estoit fait une bonne collation aux depens du seigneur.

[Note 13: C'est-à-dire sentir le _gâté_, le _renfermé_. V.

l'_Ancien Théâtre_ de la Biblioth. Elzévir., t. VIII, p.

77.]

Cependant que la fille de chambre carressoit le valet de mesme

condition, que le cocher avec une semblable à luy, que les chevaux,

mal pensez, n'estoient pas le plus souvent visitez de l'escuyer, qui,

pour s'en rapporter au pallefrenier, passoit legerement par dessus la

sujection de sa charge, ayant d'autres affaires plus pressantes en

ville que celle-là. Cependant il donne ou fait donner tout ce qu'il

faut, sans regarder les parties du charon et du mareschal, et mesme

se fait aymer du cocher, afin qu'il ne parle pas du lieu où il a mené

monsieur l'escuyer; que s'il tarde trop, il s'excuse sur c'est cecy

ou cela qui en est cause; enfin il dit tout ce qu'il veut, hormis

la forte amitié qu'il porte à une telle, qui enfin voit et sent son

ventre enfler, pour laquelle cause l'un s'en va, et l'autre prend

Guillot pour mary, l'autre prend Perette pour femme; un autre est

en fuite pour l'enfant que l'on luy vouloit donner; l'autre plaide

par devant l'official[14] et jure qu'il n'a jamais fait cela à la

quidante qui veut couvrir son honneur du manteau du mariage; bref

c'est un passe-temps que de voir un tel mesnage en une maison.

[Note 14: Sur ces procès par-devant l'official, dont

le résultat ordinaire étoit de forcer le père à

prendre l'enfant et à donner une certaine somme, comme

dédommagement, à la fille engrossée, V. notre t. I, p.

319-320, note.]

Les créanciers, d'autre part, demeurent sans estre payez, car le

seigneur dit que pour luy il ne doit rien; le maistre d'hostel dit

qu'il donnoit l'argent au cuisinier; le gentilhomme[15] dit que

c'est le cocher qui fait trop de despence quand on le reprend sur

le controle (car tels gens bien souvent ruine la maison). Tout se

sçay; alors tout ce que peut faire un seigneur est de faire maison

neufve, et en cas ce à bien de la peine; car bien souvent on prend

des personnes qui volle sans avoir des aisles, ce qui n'est pas

plaisant ny agréable; voila pourquoy ceux qui veulent bien ordonner

leur maison doivent premierement considérer leurs revenus, et ce

qu'il faut aux serviteurs tant à gages qu'à entretenir, et sur ce

faire compte du reste: choisir des gens qui soient de bonne vie

et sans reproche, et faire ellection d'un maistre d'hostel à qui

donnant l'ordre, luy declare son goust, son revenu, ce qu'il veut

despendre par an, ou par jour, pour sa table ordinaire, et tant pour

l'extraordinaire[16]; tant pour ses habits, tant pour ses plaisirs,

tant pour les gages de ses serviteurs, chacun selon son rang; et afin

d'estre bien servy, il ne faut regarder à dix escus, plus ou moins,

quand l'on cognoist un bon et fidel serviteur. Que tous maistres

faisans cecy se resjouyssent gaillardement avec leurs femmes, qu'ils

soient d'accord de tout ce que veut l'un et l'autre, car c'est ce qui

fait le bon ordre de la maison entre les serviteurs; pour ce que s'il

y a de la dissention entre l'homme et la femme, l'un dit je suis à

Monsieur et l'autre dit je suis à Madame, cependant tout demeure à

faire, et rien ne se fait qu'avec dispute bien souvent.

[Note 15: C'étoit l'homme de compagnie du seigneur: «Le

devoir et fonction d'un gentilhomme auprès du seigneur,

dit Audiger, est de luy tenir compagnie, de faire les

honneurs de la maison, d'entretenir les personnes de

qualité qui luy viennent rendre visite, luy donner la main

lorsqu'il est malade ou incommodé, et l'accompagner à la

chasse et à la promenade. Il faut qu'il soit lettré, et

ordinairement, quand on prend un gentilhomme, on cherche

une personne de science et spirituelle, qui ait toujours

quelque chose d'agréable dans sa conversation, et propre

à aller complimenter les amis du seigneur sur tous les

sujets qui se peuvent présenter. Quand le seigneur monte

à cheval, il a toujours le meilleur cheval après luy; il

mange à sa table, et, pour tout dire en un mot, c'est sa

compagnie et son favory.» _La Maison réglée_, liv. I, ch.

10.--Pour le reste de la valetaille, ce fainéant spirituel

n'étoit qu'une bête à l'engrais; aussi, aujourd'hui encore,

dans les campagnes, un porc qu'on engraisse s'appelle le

_gentilhomme_.]

[Note 16: Audiger, à la suite du passage de sa _Maison

réglée_ déjà cité, donne le détail de ces dépenses

ordinaires ou d'_extra_, soumises toutes à la surveillance

du maître d'hôtel. Un livre, aujourd'hui très rare, publié

à Bordeaux en 1624, s'explique aussi longuement sur ce

détail domestique; mais il s'attache plutôt à la dépense

des nobles de province qu'à celle des grandes maisons de

Paris. Ce volume a pour titre: _Le sommaire de l'Oeconomie

de la despence, comment il faut regler la despence selon le

revenu, et sçavoir ce qu'on peut despendre, soit par an ou

par jour, particulièrement pour chaque espèce de despence_;

1634, in-8º.]

Or comme l'homme et la femme sont unis par le sainct mariage, et que

Dieu les bénit, il faut donc s'aymer puisque Dieu le veut ainsi, et

principalement les gens de condition; il faut que l'homme considère

que la femme est sa chair, et la femme cognoisse que son origine est

de retourner à sa source; avec ce conseil de l'Evangile, qu'il faut

quitter père et mère pour suivre son mary, c'est un commandement de

Dieu, et que si tant est que la femme soit douée d'un esprit plus

fort que son mary, il faut qu'elle l'attire à soy par mignardise,

et par ainsi luy oster toute occasion de fascherie; comme si un

vouloit tout perdre, sans vouloir toutesfois rien laisser. Je jure,

et il est vray qu'il n'y a point d'homme qui ne se laisse facilement

persuader par sa femme, quand il est par elle traitté doucement.

L'homme semblablement peut beaucoup sur la femme et luy sert d'un

grand soutien, et semblable à un cocher resistant contre les tempetes

qui taschent de bouleverser un bon mesnage; cela fut dernierement

approuvé par une dame, laquelle voyant sa fille veufve lui dit ces

paroles: il est vray, ma fille, que vous vous devez à bon droict

affliger, puisque vous avez perdu la plus belle fleur qui faisoit

l'ornement de vostre bouquet.

Quand l'homme voit quelque défaut provenir du costé de la femme, il

doit aussi, avec une douceur capable de remède, luy remonstrer ses

manquemens, et luy commander avec une authorité mediocre et la prier

de mieux faire à l'advenir, et que ce soit sans se fascher; et en ce

point le mary est plus que le père et la mère d'icelle, puisque nous

oyons dire ordinairement par les belles mères à leurs filles: c'est

vostre mary, vous estes en sa puissance, faites ce qu'il vous dira.

De mesme le mary peut dire telles raisons à son beau père, à sa belle

mère.

Sçachez sur toutes choses, que pour faire un bon mesnage il est

nécessaire que l'homme et la femme couchent souvent ensemble, et

qu'ils prient Dieu, ainsi que fit jadis Tobie, qu'il luy plaise leur

envoyer des enfans: car par le bonheur d'un enfant, la paix se trouve

ordinairement entre le père et la mère. Et d'autant que je sçay qu'il

y a des personnes qui destournent et empeschent l'homme, par je ne

sçay quel desdain, d'approcher de la femme, je dis qu'il faut chasser

et aneantir tel personne, puisqu'ils se font maistre du mal qui en

peut arriver par après.

Or, puisque la charité commande d'aymer son prochain comme soy mesme,

l'homme doit donc aymer sa femme plus que tout autre chose qui soit

au monde, d'autant qu'il l'a joincte avec luy pour fructifier et

remplir la terre d'une semence qui soit agréable à Dieu; cela estant,

tout ira bien. Esgayez donc vos esprits au cours et à la promenade,

tandis que je donneray l'ordre à vostre maistre d'hostel, comme vous

voulez estre servis, selon tel somme par jour, et ce que vous desirez

qu'il vous soit servy, avec l'instruction par laquelle vous voulez

qu'il se comporte en vostre maison, afin de vous oster de peine et de

tracas.

* * * * *

_Discours de l'Autheur avec le Maistre d'Hostel._

Monsieur le maistre, cependant que le temps est beau, faisons un tour

de jardin; il y a longtemps que je desire vous entretenir sur le

sujet que Monsieur a de vouloir regler sa maison, et c'est pourquoy

il s'en veut rapporter en vous, et m'a commandé de vous dire de sa

part son dessein.

Premierement, il a tant à despenser par an, il en veut mettre tant

pour sa table, tant pour ses chevaux, tant pour ses plaisirs et pour

ses habits, et veut qu'il luy reste cela franc par an. Cela est bien

aysé à faire, mais il veut donner un metier à tel et marier tel avec

telle[17], et prendre de bonnes et fidelles personnes qui soient

affectionnez à luy faire service; c'est pourquoi il veut que vous

soyez indifférent à tous et sans exception de qui que ce soit, vous

les teniez sous le joug de l'obéissance pour son service; mais comme

la jeunesse est libertine et malaysée à corriger, c'est pourquoy

il faut que vous trouviez des moyens propres et faciles, afin d'y

pourvoir, et c'est aussi le principal point de ce que j'ay à vous

dire.

[Note 17: Les seigneurs avoient alors de ces soins dans

leur domestique. Ils étoient _pères de famille_ autant que

maîtres. Audiger, dans la _Préface de la Maison réglée_,

parle de cette sorte de paternité seigneuriale, et vante

particulièrement à ce sujet la conduite tenue par le prince

de Condé: «Ils doivent tous considérer, dit-il, qu'un vieux

domestique qui n'est plus en état d'apprendre un métier

ny d'aller servir ailleurs est véritablement digne de

compassion, et que c'est alors qu'ils doivent s'efforcer

de lui faire quelque bien, et d'imiter en cela feu M. le

prince de Condé, qui, suivant le mérite et les services de

ses anciens domestiques, leur assignoit des pensions ou

leur donnoit des emplois dans ses terres, où ils pouvoient

doucement et sans peine passer le reste de leurs jours.»]

Premièrement, vostre place est au bout de la table; en suite de vous

et à vostre droicte, se doit mettre l'aumosnier[18], si il y en a un;

l'escuyer vis-à-vis[19], et le valet de chambre après. Puis quant

aux officiers, comme les pages[20], le cocher et laquais doivent

suivre, si tant est que la coustume soit qu'ils y mangent, car on

donne ordinairement à tels gens leur argent à despendre par mois, ou

bien ils doivent manger en une table à part, et le meilleur est de

les nourrir que de leur donner leur argent à despendre.

[Note 18: Tout un long chapitre, le 5e du livre Ier, est

consacré à l'_Aumônier_ dans la _Maison réglée_ d'Audiger.]

[Note 19: L'écuyer a son chapitre aussi, le 8e du livre

Ier, dans l'ouvrage d'Audiger, «car, dit celui-ci, sa

charge tient encore le haut rang parmi les domestiques les

plus considerez d'un grand seigneur. Elle regarde le soin

de commander à tous les gens de livrée, etc.»]

[Note 20: «Lorsqu'il y a des pages dans la maison d'un

grand seigneur, comme estant gentilshommes, ils ne servent

qu'à luy faire honneur. On ne les met là que pour apprendre

à vivre et à faire leurs exercices.» Audiger, liv. Ier,

ch. 9.--C'étoit à qui auroit des pages, même sans avoir un

très grand train de maison. La Fontaine se moque de cette

prétention quand il dit dans sa fable _la Grenouille qui se

veut faire aussi grosse que le Boeuf_:

Tout marquis veut avoir des pages.

Sarrazin, dans ses _Vers irréguliers à madame la princesse

de Condé_, parle aussi de la haute noblesse qui seule

donnoit droit aux doubles laquais et aux pages:

Vous verrez bien que ces atours

Ne sont pas de noblesse à complet équipage

Qui double le laquais, qui pousse jusqu'au page,

Et qui mène carrosse au Cours.

En 1682, quand fut jouée _la Matrone d'Ephèse, ou Arlequin

Grapignan_, la mode en étoit un peu passée. Cependant,

on s'y moque encore des «marquis à pages». _Le Théâtre

italien_ de Ghérardi, t. 1, p. 36-40.]

Vous representez le maistre du logis, faisant les hola et empeschant

le desordre; laissez faire la bénédiction de la table à l'aumosnier,

et quand la feste de Pasque s'approchera, c'est à vous de dire que

tel et telle fassent leur bon jour, et devez leur commander de

jeusner, afin d'estre mieux preparez pour ce faire, et bien que ce

soit la charge de l'aumosnier de leur montrer ce qui en est, d'autant

qu'il est prestre; mais s'il advenoit qu'il ne fust pas en ces

jours-là en la maison, vous devez, en ces cas, servir de prestre et

de maistre d'hostel, et commencez le premier à estre bon, tout le

reste après vous suivra; quand aux autres festes, cela despend de la

volonté d'un chacun. Procurez du bien pour les serviteurs, empeschez

tant que vous pourrez les blasphemes et juremens, faites congedier

les amours impudiques, et sans frapper, donnez congé à ceux qui

n'auront jamais voulu obeyr, avec quelque recompense: c'est là le

seul et vray moyen de se faire bien servir.

Et quant à servir sur table[21], il faut prendre garde que si c'est

une table carrée, l'on doit servir par quatre plats[22]. Le haut

bout est le lieu le plus apparent du costé droict, ou selon que le

lieu est disposé; mais le plus commun est à main droicte sous la

cheminée. Si la table est ronde, il faut prendre garde de servir par

sept, neuf ou treize plats, car c'est l'ordre de la table ronde pour

estre bien couverte; et si la table est longue, il faut poser les

plats en longueur; et faites si bien que vos plats ne soyent pas trop

escartez, et semblablement qu'ils ne se touchent pas et qu'il y ait

diversité entre les viandes, en sorte qu'il ne s'en rencontrent point

de deux façons, c'est-à-dire blanc, verd, rouge, et noir.

[Note 21: Dans _les Délices de la campagne_ de Nicolas de

Bonnefons, 1655, in-8º, les fonctions du «maistre d'hotel

servant sur table» sont décrites en détail.]

[Note 22: «La grande mode, dit aussi Bonnefons, est de

mettre quatre beaux potages dans les quatre coins, et

quatre porte-assiettes entre deux, avec quatre salières

qui toucheront les bassins des salières en dedans. Sur

les porte-assiettes, on mettra quatre entrées dans des

tourtières à l'italienne.» V. aussi sur cette règle

fondamentale du nombre 4 dans les repas, _l'Ecole des

officiers de bouche_, au chapitre: _Idées qu'on peut se

former pour servir toutes sortes de repas_.]

Que s'il advient que Monsieur desire traitter quelqu'un

extraordinairement, vous devez recevoir son ordre, et observer de

point en point ce qu'il vous dira; et afin que vous n'y manquiez,

faites un mémoire de vos plats d'entrée, de second, d'entre-mets et

de fruict selon la saison. Marchez le premier, et soyez suivy de vos

gens, chacun portant un plat[23], les faisant demeurer en rond; que

le premier deschargé passe par autre voye qu'il n'est venu, afin

qu'il ne renverse rien de son compagnon. N'oubliez pas d'escrire

tout ce que vous accepterez, recevrez et donnerez par jour, afin

d'en rendre (le soir de chaque jour, par sepmaine ou par mois) bon

et fidel compte; ayez un tarif, papier de despence, avec poids et

balance, plume et escritoire. Achetez du vin à bon pris et tout du

meilleur, ayez tousjours quelque chose preste à mettre en broche,

et lorsque vous serez aux champs, il faut s'enquester de ceux qui

doibvent par rente des poulles, poulets, pigeons, agneaux et lièvres,

faisant le tout apporter en la maison; faites saler du lard, et

songez que vous estes comme un père de famille, et prenez plaisir à

tout cela. Vous ferez souvent aussi reveuë dedans la cave avec le

sommelier; c'est tout ce que je vous puis dire, car voilà Monsieur

qui revient de la promenade: je m'en vais le saluer et prendre congé

de luy,

[Note 23: C'est l'ordre suivi dans le repas de Boileau:

.....Un jambon d'assez maigre apparence

Arrive sous le nom de jambon de Mayence.

Un valet le portoit, marchant à pas comptés

Comme un recteur suivi des quatre facultés.

Deux marmitons crasseux, revêtus de serviettes,

Lui servoient de massiers et portoient deux assiettes.]

Monsieur, ha! vous voilà encore? Il est vray, Monsieur, que je me

suis fort promené dans vostre jardin avec monsieur le maistre. Et

bien! Nous avons parlé de l'estat de vostre maison, et de vostre

ordre ce qui se trouve bon, c'est pourquoy j'ay disposé monsieur le

maistre à vostre volonté. Vous avez eu un beau temps au Cours! Ouy.

Monsieur. Voilà vostre souper que l'on a servi, je m'en vay prendre

congé de vous et vous donner le bon soir; Je suis votre très-humble

serviteur.

Monsieur le maistre, est-il bon que vous voyez un peu comme l'on sert

à la maison des grands et particulièrement, pour vostre cuisinier,

qu'il hante Forger, escuyer de la reine, pour les potages[24]; La

Diablerie pour les entrées; Nicolas pour les autres mets[25]; George

pour le poisson[26]; Mathieu Pallier peur les ragouts[27]; La Pointe

pour les confitures[28]; Hester pour le linge[29]; avec maistre

Martin pour le boudin. Trois de mes amis sont morts, qui faisoient

bon ypocras et bonne limonade. Espargnez le bien de vostre maistre.

Je me recommande à vous jusques à la première reveuë; et surtout ayez

patez et jambons près, pour les survenans, et principalement pour les

chasseurs, car c'est le plaisir du maistre du logis.

[Note 24: C'est à cet officier de bouche, au service d'Anne

d'Autriche, qu'on devoit sans doute ce fameux potage à la

reine, «fait de quelque hachis de perdrix ou faisan,» dont

parle Nicolas de Bonnefons.]

[Note 25: C'est le maître Nicolas, «célèbre cuisinier» de

M. de Valencay, d'abord évêque de Chartres, puis promu

à l'archevêché de Reims en 1641, l'année même où maître

Crespin vantoit ainsi son cuisinier. Tallemant, édit.

in-12, t. III, p. 190.]

[Note 26: C'est Georges, l'écuyer de cuisine de la maison

du roi, avec lequel Louis XIII apprit si bien à larder. «On

voyoit venir l'écuyer Georges avec de belles lardoires et

de grandes longes de veau, et une fois, je ne sais qui vint

dire que Sa Majesté lardoit. Voyez comme cela s'accorde

bien: _Majesté_ et _larder_.» Tallemant, édit. in-12, t.

III, p. 68.]

[Note 27: V. pour la diversité des _ragoûts_ dans lesquels

excelloit Mathieu Pallier, _le Cuisinier françois_ de La

Varenne, Lyon, 1680, chap. des _Entrées_.]

[Note 28: Il y a un livre spécial pour cette partie du

dessert ou de l'_issue_, comme on disoit alors: _Nouvelles

instructions pour les confitures, les liqueurs et les

fruits_, Paris, Sercy, 1692, in-12.]

[Note 29: Le linge de table importoit beaucoup. L'un des

axiomes gastronomiques, suivant _l'Art de bien traiter_,

Paris, 1674, in-12, chap. _Principes_, étoit celui-ci: «Bon

pain, bon vin, _linge propre_, et servez chaud.» Le linge

devoit non-seulement être propre et fin, mais habilement

disposé. Il y avoit un art particulier de bien plisser la

nappe, plier les serviettes, etc. On peut se renseigner,

à ce sujet, dans _le Cuisinier françois_ de La Varenne,

au chapitre: _Manière de plier toutes sortes de linges de

table et en faire toutes sortes de figures_.]

Variétés Historiques et Littéraires (10/10) Recueil de pièces volantes rares et curieuses en prose et en vers · 第 12 / 88 题