M.D.XC[81].

In-8.

[Note 80: Cette pièce aussi curieuse que rare, et qui

mériteroit de figurer dans les _Appendices_ de la _Satire

Ménippée_, est dirigée contre les chefs de la Ligue, et

particulièrement contre la soeur de Guise, Catherine-Marie

de Lorraine, veuve de Louis de Bourbon, duc de Montpensier.

On sait la part qu'elle prit à l'assassinat de Henri III

par Jacques Clément. Le nom de dame Jacquette Clément qu'on

lui donne ici est une allusion directe à cette complicité.

La duchesse étoit boiteuse, comme on le dit ici. V. la

_Satire Ménippée_, 1740, in-8, t. I, p. 17.]

[Note 81: Ce jour, 25 août 1590, le quartier général

d'Henri IV étoit à Saint-Denis. Cette date et ce nom disent

qu'il ne faut pas chercher ailleurs que dans le camp royal,

et dans l'intimité même du roi, l'auteur de cette pièce

anti-ligueuse.]

Dame très curieuse de la charnelle union, il m'est tombé ce jourd'huy

és mains une lettre qu'un badaut de Paris a présumé escrire au roy

très-chrestien Henry 4[82], Dieu-Donné, aussi pleine d'imprudence

et d'irreverence, comme la venimeuse instruction qu'il a receuë

de vous et des autres predicans, traitres pseudoprophètes comme

luy, le luy a permis et enseigné; à laquelle je ne daignerois

respondre ny repliquer, comme chose qui n'en merite pas la peine.

Mais, sans m'arrester à ce chien grondant, simple organe de vos

meschantes et mal-heureuses conceptions, j'ay trouvé plus expedient

de m'addresser directement à vous, qui estes l'officine de tout

ce qu'il a de mal fait en France, d'où sortent non seulement tous

les libelles diffamatoires que l'on voit trotter par ce royaume,

encontre Dieu et son roy bien-aymé, mais où ce forgent encores toutes

les conspirations paricides, rebellions, assassinats, volleries,

extorsions, trahisons, sacriléges, ravissemens, embrasemens et

autres brutales inhumanitez dont la pauvre France est flagellée,

spécialement depuis trois ans, et me semble que vous addresser, et

non à autre, ceste replique, c'est à son point la chose approprier.

Ce pauvre escorcheur d'ames me fait pitié en ses forceneries, la

lecture desquelles me fait croire de deux choses l'une, ou qu'il est

halené du vent de vostre chemise (comme sont plusieurs autres), ou

empoisonné de vos sorcelleries, ou pour dire mieux de tous les deux

ensemble; ce qui n'est pas inconvenient, car vostre chair est la

viande plus commune qui soit aujourd'huy dans Paris, comme il nous

fait entendre là où il dit que, malgré les dragons du roy, la bonne

chair s'y trouve à qui y veut employer l'argent, ce qui ne doit estre

entendu d'autre chair que de la vostre, veu que les chairs de cheval

et d'asne (qui sont vos viandes ordinaires) ne peuvent passer pour

bonne chair: aussi que de long temps vous sçavez comment il la faut

debiter, suivant la doctrine de don Bernardin de Mandosse[83]:

_A los Moros por dineros,

A los Christianos de gracia._

[Note 82: Nous ne savons de quel pamphlet l'auteur parle

ici. Il étoit, sans nul doute, du même genre que ceux dont

l'Estoille (V. son _Journal_, édit. Champollion, t. II,

p. 3) donne la liste, et qui paroissoient «imprimés avec

privilége de la Sainte-Union, signé Senault, reveus et

approuvés par les docteurs en théologie...... Tous discours

de vaunéant et faquins, esgout de la lie d'un peuple».]

[Note 83: Don Bernardino de Mendoza, ambassadeur de

Philippe II à Paris.]

La sorcellerie puis après, qui est le principal de vos

artifices[84], est si commune en votre pays, que ceux qui y ont

voyagé rapportent que de lieu en lieu, et de village en village,

se trouvent des poteaux et pilliers où l'on brusle des sorciers,

et disent les bonnes gens des champs que, quelque justice que l'on

en puisse faire, il n'est possible toutes fois d'en nettoyer le

pays, tant ceste malediction a pris racine en vostre contrée; voilà

pourquoy on ne doit trouver estrange si, estant sortie d'un tel nid,

vous avez peu si aysement ensorceler le menu peuple françois, assez

credule de nature, et sur qui aviez gaigné, vous et les vostres,

telle creance par votre hipocrite douceur et parler emmiellé:

_Che lor pottevi far, con tue parole,

Creder che fosse oscuro et freddo il sole._

[Note 84: Allusion aux pratiques de magie tentées par les

ligueurs contre Henri III, et dont il est parlé dans le

_Journal_ de l'Estoille, en plusieurs endroits, et dans le

curieux traité, _La Fatalité de Saint-Cloud près Paris_,

1672, in-8. art. 8. On faisoit, par exemple, une image

du roi en cire, qu'on plaçoît sur l'autel. Après avoir

dit devant l'office des Quarante heures, on la piquoit à

l'endroit du coeur, «disant quelques paroles de magie pour

essayer à faire mourir le roy».]

Voulez-vous plus grands signes de sorcellerie que de voir les

François (qui entre toutes les nations du monde ont emporté le renom

d'estre fidèles à leurs roys) estre par vous induits à s'eslever

contre le feu roy? le chasser honteusement de sa ville capitale?

blasphemer contre luy? le charger d'oppropres et d'injures? composer

libelles diffamatoires contre Sa Majesté, les imprimer avec

privilége? et vendre publiquement, sans punition ny reprehension

quelconque? luy denier l'entrée de ses villes, les tailles, le

tribut, et tous les droits que Dieu a ordonnez à son oingt, pour les

donner à un rebelle estranger? Est-ce pas vraye sorcellerie, après

l'avoir taxé d'estre huguenot, de l'avoir aussi persuadé au peuple,

luy qui a gaigné deux grandes batailles contre les huguenots[85], y

ayant exposé sa propre vie au danger; qui a persécuté les huguenots

tant qu'il a vescu, et les a hays jusques à la mort, quoy que vostre

felonnie l'ay contraint de se jetter entre leurs bras, au moins entre

les bras de son frère, le roy qui est à present, pour eslire (comme

dit le philosophe) de deux maux le moindre; luy, dis-je, qui estoit

le plus catholique et religieux roy qui jamais ayt resté en France.

Je ne veux prendre icy sa cause en main pour le deffendre de ce qu'on

luy pourroit imputer touchant le gouvernement de son Estat, comme

aussi ne voudrois-je estre si presomptueux que le blamer ou taxer,

laissant la definition de ceste cause à Dieu, à qui seul appartient,

et non à autre, la cognoissance et jugement des actions d'un roy,

ou bonnes ou mauvaises qu'elles puissent estre; mais seulement,

pour le fait de sa religion, je dis et diray tant que je vive que

la France n'a jamais eu roy plus catholique et religieux que celui

dont nous traittons maintenant, ny plus sevère observateur des

statuts de nostre mère saincte Eglise: les gens de bien qui l'ont

cognu en rendront fidelle tesmoignage. Cependant vos langues l'ont

ainsi persuadé au peuple, et incité un jeune moine (deshonneur de

l'ordre S. Dominique) de le tuër proditoirement, soubs une feinte

santimonie, tandis que le bon roy l'accueilloit benignement et luy

disoit: _Amice, ad quid venisti_? Helas! s'il eust esté heretique,

eust il admis un moyne en son cabinet[86] à heure indue, à heure

que mesmes messeigneurs les princes ny entroient pas[87], à heure

qu'il s'estoit speciallement reservée pour demander à Dieu pardon

de ses fautes, et luy rendre graces des biens qu'il avoit receus et

recevoit journellement de sa saincte bonté[88]; à la mienne volonté

que quelque ange se fut interposé à la fureur des bons François qui,

premiers appercevans ce piteux spectacle, et poussez d'un juste

courroux, firent carnage de ce parricide infame; qu'ils se fussent

contentez de le prendre en vie, affin de luy faire recevoir le

supplice esgal à son demerite. La belle histoire que nous eussions

euë par son procès, quant il auroit declaré que s'amye Jacquette

l'avoit induit à commettre cest assassinat[89]; quel plaisir à

luy ouyr verbalement reciter les artifices, ruses, desguisemens,

amorces, menées et stratagèmes par lesquelles vous mistes peine à

le rendre amoureux de vous; puis après, par quels regards lascifs,

quelles mines de visage, contenances et gestes du corps, mignardises

de paroles et attouchemens deshonnestes, vous vintes à bout de luy

prostituer vostre pretenduë pudicité, soubs promesse toutes fois

qu'il executeroit ce beau chef d'oeuvre[90]; et finalement, declarer

le vil prix et chetif salaire qu'il avoit receu pour commettre un

meschef si execrable: ha! qu'il auroit bien detesté la cherté d'un

si brief plaisir acheté par la jacture[91] et de son corps et de son

ame. Je croy fermement que avant mourir il auroit fait quelque grande

execration contre vos sortiléges bien autres que la demonomanie de

Bodin, un mien amy, est après à faire un petit livret de meditations

sur le mistere de la saincte union de Jacques Clement avecques vous,

dame Jacquette, sa bonne partie, qui sera chose, à ce qu'il dit,

fort rare et singulière à voir: car les figures de l'Aretin n'y

seront pour rien contées, tant vostre bel esprit est subtil en telles

inventions; je vous asseure que je seray soigneux de le faire mettre

en lumière pour l'amour de vous, affin que les loüanges d'une si

vertueuse dame ne demeurent ensevelies en la fosse d'oubliance. Mais

pour ne point interrompre le fil de nostre discours encommencé, je

diray que, sans point de faute, voyla le plus grand de vos charmes et

la plus grande de vos sorcelleries. L'autre qui vient après n'est pas

moindre que la première, d'avoir persuadé au peuple qu'il soit non

seulement licite, mais expedient et bonne oeuvre d'assassiner un roy

très-chrestien, et que le parricide soit par vous canonizé et mis au

rang des saincts et glorieux martyrs; que lon luy dresse des statuës

sur les autels sacrez, que lon luy porte des chandelles et offrandes,

et que lon l'invoque pour interceder pour ceux qui portent tiltre de

chrestiens. Si telles impietez paganiques doivent avoir lieu parmi

nous, je diray librement ce que disoit Juvenal[92] en son _Hercule

furieux_:

_Scelere perfecto, licet

Admittat illas genitor in coelum manus._

[Note 85: Les victoires de Jarnac et de Moncontour, gagnées

en effet par Henri III, alors duc d'Anjou.]

[Note 86: C'est même, suivant l'Estoille, la crainte qu'on

ne dît qu'il chassoit les moines qui lui fit recevoir

Jacques Clément en toute hâte.]

[Note 87: C'est à huit heures du matin que Jacques Clément

fut introduit près du roi.]

[Note 88: Henri III n'étoit pas en prière quand il ordonna

qu'on introduisît le moine, mais «sur sa chaise percée,

ayant une robe de chambre sur ses épaules». Lorsque Jacques

Clément entra, il ne faisoit que se lever de la chaise

«et n'avoit encore ses chausses attachées». _Journal_ de

l'Estoille, 1er août 1589.]

[Note 89: Malheureusement, comme on sait, il fut tué sur le

champ, avant d'avoir pu rien avouer. Sa nièce Jacquette, la

duchesse de Montpensier, avoua pour lui. «Dieu, que vous me

faites aise, dit-elle quand elle eut appris le crime, et

en distribuant aux siens des écharpes vertes. Je ne suis

marrie que d'une chose, c'est qu'il n'ait su, avant de

mourir, que c'est moy qui l'ay fait faire.» _Journal_ de

l'Estoille, mercredi 2 août 1589.]

[Note 90: Il est question dans plusieurs écrits du temps

des complaisances de la duchesse pour le futur assassin.

V. de Thou, t. IV, p. 496. La _Ménippée_ le dit à mots

couverts, mais transparents. «Pour l'encourager, y dit-on

à Mayenne, vous luy promîtes évêchés, abbayes et monts et

merveilles, et laissâtes faire le reste à madame vostre

soeur.»]

[Note 91: _Jactura_, perte.]

[Note 92: L'auteur veut dire Sénèque, de qui l'on a en

effet une tragédie d'_Hercules furens_.]

Vous ne trouverez estrange (reverendissime dame Jacquette) si,

escrivant à une femme, je me dispence de parler latin: les moynes et

predicans à qui vous avez affaire tous les jours vous mettent si

souvent la langue latine en bouche, que vous la devez avoir aussi

familière comme la maternelle; or, tout ce que j'ay raconté ne

sont que petits peccadilles, pechez veniels parmy vous autres; vos

predicans vous absolvent de tout cela, et, comme dit l'evesque de

Lyon[93] en la _Confession de la foy_, le merite d'estre ligueur est

plus grand que ne sont grandes toutes les offences que le ligueur

pourroit commettre[94]. Voylà une belle confession de foy, et

vrayment digne d'un tel prelat. S'il n'a point d'autre hostie pour

expier l'offence de son double inceste[95], je parie la perte de son

ame; mais que dis-je, son ame? les ligueurs ne croyent aucune ame qui

puisse recevoir ou peine ou salaire en la vie future, laquelle aussi

ils ne croyent point; et plus je m'estudie à rechercher le sommaire

de leur creance, et moins j'y attains. Je pense bien qu'ils croyent

Dieu; aussi font les diables. Ils le croyent et en ont terreur;

mais de croire en Dieu, ils n'y croyent non plus que les diables.

Ils sont d'ailleurs empeschez: l'ambition intolerable, l'insatiable

avarice, l'appetit desordonné de commander, de devenir grand en

peu d'heure, d'accomplir leurs cupiditez deshonnestes, et autres

choses monstrueuses, en excuse leurs esprits et en destourne leur

entendement. Dès le temps de la primitive Eglise, la chrestienté a

esté infectée de diverses erreurs, heresies et sectes; mais de toutes

icelles la plus pernicieuse, à mon advis, est ceste dernière de la

Ligue, comme celle qui combat directement contre Dieu, contre sa

parole et contre sa volonté, pour exterminer les roys, les princes et

la noblesse; et, soubs ombre et pretexte de religion d'affranchir ou

soulager le peuple, tasche à ruyner de fonds en comble la monarchie,

depuis le plus grand jusques au plus petit. S. Paul vous commande

il pas, et S. Pierre tout de mesme, d'obeyr à vos princes quand or

ils seroient meschans et heretiques? Pourquoy donc rejectez vous ce

commandement, et, tournant la truye au foing (comme lon dit[96]),

y apportez vous des gloses et constructions d'Orleans[97]? Dieu

vous commande de rendre à Cæsar ce qui est à Cæsar: pourquoy donc

luy refusez vous, vous, le service, l'obeissance, le tribut et

les droits que vous lui devez? Vous me direz (dame Jacquette)

que Nostre Seigneur adjouste incontinent après: Et à Dieu ce qui

appartient à Dieu. C'est parler en theologien. Qui vous y met

empeschement? En quel lieu est-ce que le roy empesche l'exercice de

notre religion catholique, apostolique et romaine, de ceux qui sont

en son obeissance depuis son advenement à la couronne? Où voit-on

les gens d'église oppressez ou persécutez? Où voit-on les eglises

violées, ou le service divin empesché? A la prinse des faux-bourgs

de Paris, à la Toussaincts derniere[98], quel mauvais acte avez vous

recognu contre les ecclesiastiques ou contre les eglises; demandez

en aux prestres qui y celebrèrent messe par tout le jour des Morts?

Mais quel besoin est-il de specifier les lieux? Tant de villes que

Sa Majesté a reduictes à son obeissance servent de miroir et en

rendent tesmoignage, mesmes des gens d'eglise qui sont entretenus

journellement auprès du roy, honorés et reverez par Sa Majesté, trop

plus qu'ils ne sont de vous autres, sectateurs de Judas Iscariot,

qui edifiez les: temples des prophètes semblables à ceux qui les ont

occis. Qu'ainsi ne soit, voyons les deportemens de ceux de vostre

secte: nous trouverons les eglises pillées, les faux bourgs de

Tours, et villainement poluées de paillardise jusques derrière le

grand autel[99]; les eglises bruslées aux faux bourgs de Chasteaudun,

et le Sainct Sacrement (chose horrible à penser) consommé par

feu; à Quinsy, près Meaux, l'eglise bruslée, et plus de soixante

petits enfants bruslez dans le berceau; à Montereau-faut-Yonne,

à Charlotte-la-Gand, les eglises pillées et desnuées d'ornemens,

calices, croix, reliquaires, et, comme disoit le poëte ferrarois[100]:

_Gittato in terra Christo in Sacramento

Per torgli in tabernacolo d'argento._

[Note 93: Pierre d'Espignac, archevêque, et non évêque

de Lyon, dont on se moque à tant de reprises dans la

_Ménippée_.]

[Note 94: Ce sont, en effet, les doctrines dont il fit

profession en maintes circonstances, notamment à la célèbre

conférence de Surêne. V. cette _Conférence_, 1593, in-8º,

p. 83.]

[Note 95: Pierre d'Espignac avoit deux soeurs, de chacune

desquelles il avoit un neveu; l'un qui se nommoit Edme de

Malain, baron de Luz, et l'autre Chaseuil. De Thou, t.

V, liv. 108, p. 414.--C'est au premier de ces deux fils

incestueux que l'archevêque de Lyon dut de ne pas partager

à Blois le sort du cardinal de Guise. Henri III, qui

aimoit beaucoup le baron de Luz, lui accorda la vie de P.

d'Espignac. De Thou, t. IV, liv. 93, p. 378.]

[Note 96: C'est prendre le contrepied des choses, comme

l'on feroit si, détournant la truie du gland qu'elle veut

manger, on la forçoit de se repaître de foin. V. _Ancien

théâtre_, t. V, p. 240; VII, p. 141; IX, p. 86. «Ce n'est

pas de cela dont j'ai à vous parler, dit un personnage du

_Pédant joué_ (acte II, sc. 9); mais à quoi diable vous

sert de tourner ainsi la truie au foin?»]

[Note 97: On connaît l'ancien proverbe: «C'est la glose

d'Orléans, elle est plus difficile que le texte.»]

[Note 98: «Le mercredi premier jour de novembre (1589),

dit l'Estoille, à la faveur d'un brouillard qui se leva

comme par miracle, incontinent après la prière faite dans

le Pré aux Clercs à six heures du matin, le roy surprit les

faubourgs...»]

[Note 99: Il s'agit des horribles scènes qui eurent lieu

lors de la surprise des faubourgs de Tours en 1589 par

les troupes de Mayenne. Henri III y courut grand danger

d'être pris, et l'eût même été sans l'avis que lui donna un

meunier qui pourtant ne le connoissoit pas.]

[Note 100: Le Tasse.]

Que diray-je de Sainct Denys en France, où vous avez ruyné deux

eglises qui estoient proches du rampart; desrobé et enlevé le tresor

de la grande eglise, que l'ancienne liberalité des roys de France

y avoit amassé[101]; et de mesme dit-on que vous avez faict des

reliquaires de Paris, pour convertir l'or et l'argent à vostre

usage. Que diray-je d'autres eglises infinies en ce royaume, où

vos satellites n'ont fait conscience de mettre le feu pour quelque

interest particulier, sans aucun respect ny reverence du Sainct

Sacrement qui estoit conservé en icelles? En quoy vous vous monstrez

plus cruels et barbares envers celuy dont vous usurpez fausement le

tiltre et vous couvrez indignement de son nom, que n'ont fait les

juifs qui le crucifièrent: car ceux là comme ennemis le mirent à

mort, et vous autres, zuingliens sacramentaires (comme Judas en le

baisant, c'est-à-dire en vous disant ses amis), l'avez mis au feu.

Quelles excuses, quelles deffences alleguerez-vous contre ceste

vérité? Certes aucune, sinon que vous n'y croyez point. Qui voudroit

raconter les extorsions et violences faictes par vos partisans aux

gens d'eglise, ce ne seroit jamais faict; qui pourra aller par la

France en orra les clameurs qui montent jusques aux cieux. Par là

appert que vostre saincte religion n'est autre chose qu'un appetit

desordonné d'en avoir, et de dominer soit à droit, soit à tort. O

le beau et precieux pretexte! Certes, tous ceux qui desirent de

nouveauté ont voulu brouiller un Estat, et qui pour ce faire ont

cherché quelque honneste couverture n'en trouveront jamais qui plus

chatouille les aureilles des auditeurs que ceste-cy, et specialement

du menu peuple. Voilà une belle religion de conspirer contre les

roys, contre les princes, contre la noblesse, contre l'Eglise, contre

la justice; de pervertir les anciennes loix et statuts d'un royaume,

et bouleverser tout s'en dessus dessoubs, à la confusion et ruyne des

trois Estats, afin de chasser les enfans et heritiers de la maison

pour y introduire et subroger des estrangers et mercenaires; ou, ne

pouvant attaindre à ce but, changer à tout le moins la plus belle, la

plus ancienne et la plus florissante monarchie de la chrestienté en

un Estat democratie et populaire. Voylà une plaisante secte d'union

composée de quelques princes estrangers, poussez d'une ambition sinon

loüable, aucunement probable, d'autant que, _si violandum est jus,

regnandi causa violandum est_; composée de quelques marrans[102],

de quelques saffraniers[103], de quelques meschans garnemens, que

la rigueur des loix y a jectez, ou le desespoir et la crainte du

supplice les y retient; gens que le bourreau court à force; composée

de quelques moynes affriandez à la chair que vous vendez à Paris,

et de toutes sortes de vauneans et de la lye du peuple; voylà,

dis-je, une belle et plaisante secte, pour s'opposer et contredire

à tous les princes, grands seigneurs et officiers de la couronne de

France, et generallement à toute la noblesse, qui tous sont unis

à l'obeissance et service du roy tres chrestien; et ceux qu'en

premier lieu je devois avoir nommez, messeigneurs les cardinaux,

prelats et gens d'eglise qui servent ordinairement Sa Majesté de

leurs prières ferventes et assidues, les sacrifices et oraisons

desquels sont si aggreables à Dieu, que le jour mesme, et à la

mesme heure qu'ils faisoient la procession à Tours pour la santé,

conversion et prosperité du roy, Sa Majesté gaigna la bataille à

Sainct André[104], à la confusion et totale ruyne de vostre secte.

Où est donc maintenant le Dieu que vous voulez opposer au nostre? de

quoy pourront servir toutes vos prophanations et sortileges contre

les devotions, voeux et prières des gens de bien? Nos Dieux ne sont

point d'accord (ce dites vous): ils n'ont garde de s'accorder, car

nous n'avons qu'un seul Dieu, qui est celuy qui vous livra à la

fureur de nostre glaive à Senlis[105], à la deffaitte de Saveuse

et Falandre[106], à la bataille qui se donna en Auvergne le mesme

jour que le roy vous chastia si bien à S. André[107]; c'est luy qui

vous a fait tourner le dos en toutes les rencontres qui se sont

faites, et qui vous a fait perdre, depuis l'advenement du roy à la

couronne, tout ce que vous aviez enrichy en Anjou, en Touraine, au

Mayne, en Normandie, en l'Isle de France, et generalement par tout

où Sa Majesté a tourné la teste de son armée. C'est luy mesme qui

vous a fait faire un caresme en juillet[108], et qui vous fera porter

la pénitence de vos vieux péchez, si bien tost vous ne venez à la

recognoissance de vos fautes, et à implorer la misericorde du roy,

qui (comme il est la vraye image de Dieu en terre) aussi sa clemence

et misericorde est plus grande mille fois que n'est la multitude de

vos iniquités. Nonobstant toutes, ces choses, vostre predicant brave

et dit que les forces qui sont dans Paris, tant estrangères que de la

ville, sont suffisantes, soubs la conduite du duc de Nemours[109],

pour rembarrer et mettre en desarroy toute l'armée royalle: ces

choses luy sont autant aysées à dire comme elles sont mal-aisées non

seulement à executer, mais à croire, à ceux qui sçavent mieux faire

que de crailler dans une chaire, mesmes après tant d'experiences que

nous avons veuës de ce peuple, qui le nous ont faict cognoistre tel

que le descrit l'Arioste, disant:

_Queste non dirò squadre, non dirò falange,

Ma turba e popolazzo voglio dire

Prima che nasca degno di morìre._

[Note 101: Ces pillages à Saint-Denis furent commis en

septembre 1589 par quelques compagnies albanaises et autres

troupes que commandoient Rosne et La Bourdaisière, et qui

avoient commencé par mettre à sac tout le pays d'alentour:

Montmorency, Deuil, Choisy, Andilly, Montlignon, etc. «A

Sainct-Denis, dit P. Fayet, pillèrent l'église du dict lieu

et en firent une estable à chevaulx, tellement que l'on

demeura longtemps sans y célébrer ne dire aulcune messe;

ils gastèrent aussi la sépulture de monsieur et madame la

Conestable, qui estoit une des belles et riches de France.»

_Journal historique de_ P. Fayet, 1852, in-12, p. 75.]

[Note 102: Ou _marranes_, nom injurieux donné aux juifs

renégats, et par suite aux Espagnols, dont beaucoup

passoient pour entachés clandestinement de judaïsme. Dans

le dictionnaire françois-espagnol d'Oudin, _Maranno_

s'entend pour _chrétien de race juive_.]

[Note 103: Se prenoit pour _banqueroutier_, parce qu'il

étoit d'usage de peindre de jaune leurs maisons, comme

celle des traîtres. «Me voilà, dit quelqu'un de la _Comédie

de proverbes_, me voilà réduit au bâton blanc et au

saffran, le grand chemin de l'hospital.» _Anc. Théâtre_, t.

IX, p. 25.]

[Note 104: C'est la bataille d'Ivry, gagnée par Henri IV

le 14 mars 1590, et nommée d'abord de Saint-André, parce

qu'elle fut livrée entre ce bourg et celui d'Ivry, à

quelques lieues d'Evreux.]

[Note 105: Le 27 mai 1589, le duc de Longueville, La

Noue, Givry et autres, avoient dégagé Senlis, où Thoré

tenoit pour le roi et qu'assiégeoint les ligueurs.

Ceux-ci, commandés par d'Aumale et Maineville, avoient été

complétement défaits.]

[Note 106: L'Estoille dit Saveuses et Forceville. C'étoient

deux gentilshommes ligueurs de la Picardie, que Chastillon

avoit battus près de Bonneval, le 11 mai 1589. Saveuses,

blessé et pris, avoit été conduit à Beaugency, où il mourut

«sans vouloir demander pardon à Dieu, ni reconnoistre le

roi».]

[Note 107: Le jour même de la bataille d'Ivry, en effet,

c'est-à-dire le 14 mars 1589, Curton et d'Effiat avoient

dégagé Issoire qu'assiégeoit le comte de Randan, et avoient

ainsi obligé à capituler les ligueurs qui tenoient la

citadelle.]

[Note 108: En juillet 1590, la famine commença à être

extrême dans Paris assiégé. «La plus grande partie du

peuple, dit l'Estoille, à la date du 22, commença lors à

manger du pain d'avoine et de son, ce qui se pratiquoit

aux meilleures maisons de Paris, qui ne donnoient par

jour à leurs gens que demie-livre de ce pain. La chair de

cheval étoit si chère que les petits n'en pouvoient avoir,

et qu'ils étoient contraints de chasser aux chiens, et de

manger des herbes crues sans pain.»]

[Note 109: Charles-Emmanuel de Savoie, duc de Nemours, fils

de Jacques de Savoie et d'Anne d'Este, veuve de François

de Guise. Il étoit par conséquent frère utérin du duc de

Guise.]

Et ne faut que vous mettiez en peine de nous persuader, à nous qui,

assistez du Sainct Esprit, ne pouvons estre deceus par vos fausses

illusions, que vous prenez toutes les incommoditez en patience en

louant Dieu, duquel vous attendez secours en bref, car nous tenons

pour maxime très certaine que

_L'honneur que les vicieux

Font aux Dieux,

A Leurs Majestez n'agrée._

Quoi! vous qui avez encor les mains sanglantes du parricide du feu

roy (heureuse et pitoyable memoire), le sang duquel criera vengeance

devant Dieu, sur vous, sur vos enfans et nepveux, jusques au jour

du jugement, de tant de gens de bien par vous massacrez, noyez,

rançonnez, pillez et exilez; qui n'avez pardonné à sexe, aage ou

qualité; qui avez pollu les temples de Dieu en toutes sortes, jusques

à introduire en iceux les idoles de Jacques Clement[110], et autres

de pareille farine[111], leur deferant les honneurs qui sont deuz à

un seul Dieu, luy offrirez maintenant de l'ancens, des chandelles,

des veuz, des sacrifices, et le demeurant de vos faux dieux luy

sera aggreable holocauste? Vous vous trompez (dame Jacquette) si le

pensez: il faut premierement expier ce parricide; que les principaux

autheurs, conspirateurs et conseillers d'un tel meschef reçoyvent la

punition du dernier supplice qu'ils ont demeritée; les autres moins

crimineux, consentens, coadherans, et qui ont favorisé le party (pour

ce qu'il n'est expedient que tout le peuple meure), aillent en abits

nuptiaux, les pieds nuds, la corde au col, une torche au poing,

jusques à Compiegne[112], reprendre le corps du roy defunct pour le

conduire à Notre Dame de Paris, et luy rendre là le dernier service

accoustumé aux roys de France, pour depuis estre porté et rendu à

Sainct Denis, le peuple criant misericorde; et après que le peuple

aura accomply les penitences qui luy seront enjointes, qu'il aura

renoncé à toute heresie, secte, ligue et union contraire à Dieu et au

roy, et qu'il sera retourné au giron de l'Eglise par la confession

de ses fautes et par la communion du vray corps de Nostre Seigneur

Jesus-Christ, qui luy sera administré par les vrais prestres et

curez, non par les predicans de Belial; à ceste heure là (dis-je), je

croiray que Dieu, ayant destourné son ire et ouvert les yeux de sa

misericorde sur vous, recevra vos priéres et oraisons, et non plus

tot; que si le nom de François, dont vous vous monstrez indignes et

decheus (comme Luciabel après s'estre eslevé contre Dieu), vous est

si odieux, que vous aymiez mieux faire élection du plus veillacque

Espagnol qui se trouve, que du meilleur huguenot qui soit en France.

Je suis d'advis que, comme juifs ou bohémiens, ou plus tost comme

vrais ligueurs, vous alliez, vagabonds par le monde, chercher

nouvelles habitations en Canada, avecque don Bernardin de Mandosse et

le cardinal Dammi la Dolce, portans chacun une escharpe my-partie de

rouge et de noir, pour marque de vostre cruauté et félonie, et que

vous emportiez avec vous les simulacres de vos nouveaux Mahommet et

Hala: car quant à leurs charongnes et cendres, elles vous seroient

trop malaisées à recouvrir; là ils vous feront de nouveaux miracles

et vous donneront de leurs benedictions accoutumées, favorisant

vos entreprises par cy après comme par cy devant ils ont fait. Si

vous pouvez emmener avecques vous vos predicans frere Bernard[113],

Rose[114], Panigarole[115], Ginestre[116], Boucher[117], et autres

pseudoprophètes, avecques vostre grand sacrificateur l'evesque

naguères de Lyon, ce seroit un grand bien pour vous et pour nous;

mais il ne faudroit pas laisser en arrière la Junon de vostre

chancelier[118], ny la fille du president de Neuilly, tant aymée de

ses deux pères temporel et spirituel[119]; toutefois, j'espère en la

justice de Dieu, que le maistre des hautes oeuvres leur abregera la

longueur du chemin; suivant cest advis, vous serez exempts d'estre

ou de plus vous dire François, ny d'obeyr à un roy françois et très

chretien, noms qui tant vous sont odieux, et vous asseure davantage

que, comme la France ne lairra d'estre France ni le roy d'estre roy

pour vostre absence, il n'y aura aucun bon catholique qui meine

grand dueil de vostre departie, et qui n'aime trop mieux (comme bons

chrestiens) prier Dieu pour vostre conversion et reduction au giron

de l'Eglise catholique, apostolique et romaine, lorsque serez absens,

que de vous voir, nouveaux Attiles, flageller l'Eglise de Dieu et ce

royaume, qui seroit trop heureux

_Si littora tantum

Numquam Lotarenæ tetigissent nostra carinæ._

[Note 110: Le jeudi 1er août 1591, on fit solennellement

aux Jacobins «le service de frère Clément». V. l'Estoille,

à cette date.--On voulut faire encore plus. Quelqu'un de la

Ligue parla d'élever son effigie sur un pilier de marbre

dans l'église Notre-Dame. _Mémoires du duc de Nevers_,

in-fol., t. II, p. 453.]

[Note 111: Ces autres idoles sont les Guises: «à Tholoze,

lit-on dans le _Scaligerana_, ils ont fait des statues de

M. de Guise, les mettoient aux portes des temples, et les

adoroient et les faisoient pleurer, etc.»]

[Note 112: Henri IV l'y avoit fait transporter le 8

août 1589, et l'y avoit laissé en dépôt à l'abbaye de

Sainte-Cornille.]

[Note 113: Bernard de Montgaillard, dit le

_Petit-Feuillant_. C'est à Saint-Severin qu'il prêchoit le

plus souvent.]

[Note 114: Le docteur Roze, évêque de Senlis, grand maître

du collége de Navarre, l'un des prédicants ligueurs les

plus forcenés.]

[Note 115: François Panigarolle, cordelier, évêque d'Ast,

qui tout jeune étoit venu en France sous Charles IX, pour

prêcher le massacre, et y étoit revenu plus tard pour

prêcher la rebellion.]

[Note 116: Jean Guincestre ou Lincestre, curé de

Saint-Gervais, et l'un des plus fougueux ligueurs de Paris.]

[Note 117: Jean Boucher, docteur de Sorbonne, curé de

Saint-Benoît.]

[Note 118: Louis de Brézé, évêque de Meaux, étoit

chancelier de l'Union. Qui étoit sa Junon? Je ne sais.]

[Note 119: Etienne de Neuilly, premier président de la cour

des Aydes, fait prévôt des marchands en 1512 par Henri III,

ce qui ne l'empêcha pas de se jeter à corps perdu dans la

Ligue, avoit une fille d'une grande beauté. Roze, l'évêque

de Senlis, la séduisit et en eut un enfant. On le fait s'en

accuser ainsi dans la Confession générale des chefs de

l'Union:

Sous feinte hypocrisie ai caché l'adultère

De l'enfant que j'ai fait à la belle Neuilly

Lorsqu'en la confessant, son premier fruit cueilly...]

_Au Duc des Moynes._

Variétés Historiques et Littéraires (10/10) Recueil de pièces volantes rares et curieuses en prose et en vers · 第 14 / 88 题