que l'on pourrait élever sur les quartiers neufs, c'est-à-dire,
depuis _le Champ de Bataille_ jusqu'à la porte de France, parce que
l'étendue n'est pas assez considérable, pour croire qu'un marais qui
l'aurait occupée eût pu altérer l'air atmosphérique de la ville.
Puisque nous voyons que dès le commencement du 14.e siècle
les Dominicains y avaient établi leur communauté, et qu'une Comtesse
de Provence ne leur donna le local qu'ils occupaient avant l'époque
désastreuse pour tous les monastères, que parce qu'ils étaient trop
exposés aux incursions des barbares. D'ailleurs, quoique à peu de
profondeur on découvre les eaux de la mer qui se mêlent avec celles des
sources abondantes d'eau douce, suite nécessaire de la proximité de nos
montagnes, on voit néanmoins que la surface du sol est de même nature
que le reste du terroir.
En second lieu, la plage était-elle infecte, existait-il des marais
au tour de la ville? Il n'y en avait aucun, et quand même il y en
aurait eu, ils ne pouvaient pas l'infecter. En effet ces marais ne
pouvaient se trouver que hors de la porte de France ou hors de la
porte d'Italie, c'est-à-dire ou à Castigneau ou à la _Rode_; mais nous
savons qu'il n'y en avait pas dans ces deux endroits. Personne n'ignore
que c'étaient deux baies. La 1.re fut comblée à peu près
sous le règne de Henri IV. On y déposa la vase de l'ancien port, ce
qui fit donner à ce lieu le nom de l'appareil dont on se servit pour
son curage, voilà pourquoi l'on y voit encore un dépôt marin qui va
aboutir au _cimetière des Romains_. Le quartier de Castigneau était
aussi une baie qui, s'étendant vers la Beaumette, s'enfoncait jusqu'au
château de Missiessi (quartier d'Entrevigne) où l'on voyait encore il
y a peu d'années des anneaux pour amarrer les bâteaux. Lorsque sous
Louis XIV on creusa le port de la marine royale, la vase fut déposée à
Castigneau, ce qui a fait appeler ce quartier _leis Fangos_. Les côtés
Est et Ouest adjacens à la ville n'étaient donc point des marais dans
leur origine. Un coup d'œil rapide jeté sur la plage de Toulon nous en
convaincra mieux encore et nous expliquera la cause de ceux que l'on
y aperçoit maintenant. La mer fait chaque jour des progrès dans nos
terres. Il n'y a pas un demi-siècle que le fort S.t Louis
était de plusieurs toises reculé dans les terres, tandis qu'à présent
il est enfoncé à plus de 20 toises dans la mer, les précipices affreux
qui couronnent la chaussée du fort de la Malgue, les masses d'énormes
rochers qui sont tombés dans les flots, ne nous annoncent-ils pas que
l'eau envahit chaque jour une portion du rivage? Ces ravages ne sont
pas moins rapides dans la partie Ouest de Toulon. Le mur que l'on avait
élevé à Castigneau vers la Baumette pour retenir la vase et arrêter les
progrès de la mer, et contre lequel elle venait se briser il n'y a que
15 ou 18 ans, a maintenant disparu et les eaux s'étendent à plus de 10
mètres au delà de ce mur. Le pont jeté sur la même route est devenu un
môle dont on pourra bientôt faire le tour sur une barque.
Je pourrais par des preuves non moins palpables soutenir que cet
envahissement de la mer s'étend dans tout le golfe de la Seine.
Cela posé, on conçoit facilement que la mer ayant filtré dans cette
vase l'a détrempée et en a bientôt fait un marais; mais il nous
reste la conviction qu'avant le règne de Louis-le-Grand ces marais
ne pouvaient exister. Quand même on les supposerait, pouvaient-ils
détourner soit les naturels, soit les barbares vagabonds de fixer un
établissement dans cette plage? Est-il dit aux archives que dans les
siècles derniers, des miasmes ou des exhalaisons infectes aient ravagé
cette cité? Point du tout. Toulon est une des villes où l'air est le
plus sain. Or puisque, ainsi que je l'ai prouvé, les marais n'ont dû
s'étendre qu'en progression directe des temps, il est évident que
les siècles les plus éloignés du nôtre, en souffrirent le moins. Si
les marais ne nous incommodent pas maintenant, ils auraient encore
moins incommodé les premiers habitans, il y a vingt siècles. Je ne
parle pas du quartier du Mourillon, où il y avait des salines qui ont
subsisté jusqu'après le 15.e siècle, parce que les vents
Ouest, Nord-Ouest, Nord et Nord-Est, qui sont les plus ordinaires,
auraient rejeté dans la mer les miasmes qui n'auraient nullement nui
aux habitans. D'ailleurs la distance du Mourillon à la ville est assez
considérable.
Passons à la 2.e raison qui, d'après le même auteur, aurait
dû mettre un obstacle à l'établissement d'une colonie sur le sol de
Toulon et écarter de ses bords, soit les naturels, soit les hordes
errantes qui vinrent tant de fois chercher un asile dans la partie
méridionale de la Provence. M. P. l'a déduit de la vaste étendue de la
rade et de l'étroite circonscription du terroir.
Quels motifs ont amené du nord, dès la plus haute antiquité, ces
essaims de barbares, fléaux des climats tempérés? Est-ce l'appas
de l'argent ou le désir d'établir des rapports de commerce? Non.
Ces motifs ne peuvent exister que dans une colonie florissante qui
cherche à s'agrandir: mais ils ne sont pas le premier sentiment
qu'elle éprouve dans sa naissance. Elle ne veut d'abord que se fixer,
posséder quelques arpens de terre pour les cultiver, un bras de mer
ou de rivière pour s'occuper à la pêche, des bois pour la chasse et
pour construire des cabanes. Or qui n'apperçoit que Toulon présente
éminemment toutes ces ressources? La mer leur offrait du poisson aussi
abondant que délicat, nos montagnes du gibier, la terre une fertilité
qu'une douce température et des eaux abondantes favorisaient à l'envi.
Le terroir, dit M. P., est trop circonscrit. Oui, il n'est pas assez
vaste pour nourrir la population actuelle de cette ville, 1.° parce
qu'on ne tire pas le parti le plus favorable de chaque qualité de
terrain. 2.° Parce qu'on en laisse une partie sans culture ou qu'on
le sacrifie à l'agrément. 3.° Parce que nous avons perdu la ressource
d'entretenir de nombreux troupeaux dans les pâturages que nous
offraient les montagnes des environs de Toulon. Mais il est fort-vaste,
ce terroir, pour une peuplade qui s'établit. La plaine qui se prolonge
de S.t-Roch au Fort-Rouge, aux Routes, à Mont-Serra, à la
vallée Bertrand, au Temple, à Entrevigne, est déjà plus grande, à elle
seule, que l'étendue de plusieurs pays réunis qui comptent quelques
mille habitans. Celle qui conduit à Solliès, que les Romains appelèrent
_Vallis læta_ (vallée riante), aujourd'hui Valette ne suffirait-elle
pas pour nourrir, à elle seule, une nombreuse colonie? L'objection
reste donc toujours dans toute sa force et l'on se persuadera
difficilement que les obstacles précités aient pu éloigner une peuplade
qui dans des siècles fort reculés aurait voulu s'établir sur la plage
de Toulon.
[Sidenote: Recher. sur l'orig. de Toulon.]
«Ce fait (une plage infecte, resserrée entre la mer et de hautes
montagnes) nous porte à chercher ailleurs la place où se fixèrent les
premiers habitans de _Telo Martius_, on a cru le retrouver, tantôt
au fond de l'anse S.t-Georges, tantôt entre le Mourillon
et la Grosse Tour; mais ces conjectures me paraissent dénuées de
vraisemblance. Tout me fait croire que cet établissement eut lieu au
fond de la petite rade.... C'est en cet endroit qu'on a découvert des
restes de maçonnerie antique.»
Je pense, comme M. P., qu'on a pas encore, déterminé d'une manière
satisfaisante la place de _Telo Martius_. Si toutefois il a jamais,
existé une ville de ce nom, je crois qu'il faudrait la placer entre
Olbia et Quarqueirane, et non au fond du golfe de la Seyne, quoiqu'il y
ait des restes de maçonnerie antique.
Je découvris en effet en 1825 à quelques cents pas en sortant de la
Seyne pour venir à Toulon, des traces d'antiquité qui s'offrirent par
hazard à ma vue. Le premier objet qui frappa mon étonnement fut une
fosse destinée à recevoir de la litière, dont le fond était pavé en
mosaïque. Sur ses bords on voyait un assez grand nombre de cubes qui en
avaient été détachés par des instrumens d'agriculture. En parcourant
la prairie où est cette fosse dans une surface d'environ 5,000 toises,
j'aperçus une grande quantité de pareils cubes qui ont fait (je le
pense) appeler ce quartier _leis Peirouns_, en français _les petites
pierres_.
[Sidenote: Recher. sur l'Origine de Toulon.]
Curieux d'avoir des détails plus circonstanciés sur un objet aussi
intéressant, je m'adressai à M. Garaudy, qui depuis plus de trente
ans tient en ferme le jardin de M. Marquisan, adjacent au Sud à la
prairie dont je viens de parler, pour m'enquérir s'il n'avait jamais
rien découvert qui eût frappé son attention. Il me répondit que, les
premières années de sa ferme, ayant voulu défoncer profondément les
terres pour les rendre plus fertiles, ses plantations dépérirent
chaque jour; mais qu'il reconnut alors qu'il n'employait pas le moyen
favorable, parce qu'à 14 ou 16 pouces il rencontrait des décombres qui
détruisaient les jeunes plantes. Ce jardin qui est d'environ 6,000
toises offre presque partout la même difficulté. Je parcourus çà et là
son enceinte et je remarquai en effet plusieurs pans de murs antiques
de différentes dimensions que les ruisseaux d'arrosage mettent à
découvert. Les briques antiques y sont en si grande abondance qu'une
partie des murs de cloture en sont formés. Je découvris aussi des
briques qui par leur forme et par la matière semblaient avoir servi à
la décoration de quelque édifice élégant. La prairie dont j'ai parlé
plus haut offre des détails non moins curieux sur toute son étendue.
On y rencontre aussi à la profondeur de 15 à 18 pouces des obstacles
qui ne permettent pas d'y planter des arbres. Je ne doute pas que
des recherches faites avec soin ne devinssent fort intéressantes et
ne jetassent un grand jour sur notre géographie littorale. Jusques à
ce jour, je puis en conclure seulement que c'est la place de quelque
ville importante; mais ces ruines appartiennent-elles à quelque cité
dont le nom n'est pas parvenu jusqu'à nous, ou à quelqu'autre dont le
nom nous est connu, et sur l'emplacement de laquelle nous nous serions
trompés? Voilà tout autant de nouveaux problèmes à résoudre. Je ne
pense pas que, «les habitans en se multipliant se soient rapprochés de
l'emplacement actuel de Toulon.» Cette assertion me paraît gratuite et
n'offre point de probabilité, puisque dans toute l'étendue de la côte
qui est d'environ cinq milles on n'apperçoit pas la moindre trace de
bâtisse, ce qu'on ne manquerait pas de reconnaître, si ce rapprochement
avait été successif, comme M. P. semble le faire entendre. On ne
peut aussi guère supposer qu'il ait été simultané et «que ce ne soit
que dans le moyen âge ... que de nouveaux habitans instruits par
les malheurs de ceux qui les avaient précédés, aient choisi la place
où est aujourd'hui Toulon.» Cette ville rappelle des souvenirs trop
anciens pour soutenir avec succès une pareille thèse. Les lieux que
nous avons nommés plus haut et tant d'autres preuves que nous avons
citées, ne nous convainquent-ils pas qu'elle ne peut être du moyen
âge? Ne voit-on pas encore la chapelle où furent déposés les restes de
S.t-Cyprien aussitôt après son martyre, ainsi que ceux de
Mandrié et Flavien. Qui comme moi n'a pas été témoin de la quantité de
briques antiques qu'on a découverte en réparant les glacis de la porte
d'Italie vers le cimetière jadis appelé des _Romains_? D'ailleurs si
une pareille émigration était arrivée à une époque aussi rapprochée
de notre âge, elle nous serait très-certainement bien connue par les
archives, et le lieu primitif aurait conservé quelque nom analogue à
_Telo-Martius_ ou à _Tauroentum_. Les archives n'auraient pas manqué de
nous conserver le souvenir d'un pareil changement, puisqu'elles nous
ont transmis des événemens bien moins mémorables. Elles n'auraient
pu l'ensevelir dans l'oubli, surtout dans le moyen âge. Or nous ne
trouvons rien ni dans les archives, ni dans les environs de la Seyne,
qui puisse garantir l'opinion de M. P.: ce n'est donc qu'une simple
conjecture dépourvue de preuves.
[Sidenote: Recherc. sur l'Origine de Toulon.]
[Sidenote: S.t Grég. édit. Bened. Epi. 58.]
[Sidenote: Arch. liv. rouge.]
Venant ensuite à l'étymologie de _Telo Martius_, que M. P. développe
avec beaucoup d'érudition, «il me paraît naturel, dit-il, de croire
qu'au commencement du 2.e siècle, l'Intendant de la
teinturerie établie à Narbonne fut instruit par le rapport des
navigateurs ou de ses agens que dans un lieu de la province romaine on
pêchait le mollusque qui produit le pourpre, qu'on y recueillait le
kermès et qu'à ces avantages se joignaient des eaux abondantes et d'une
excellente qualité. Ce lieu fut en conséquence choisi pour recevoir
un nouvel établissement.» En conséquence Narbone aurait envoyé une
colonie à _Telo_ qui aurait pris le surnom de _Martius_ pour désigner
que c'était à _Narbo Martius_ qu'elle devait son origine, et elle
aurait reçu le nom de _Telo_ qui était une divinité qui présidait aux
sources, pour se rendre cette divinité favorable. Cette étymologie est
ingénieuse, je l'avoue avec plaisir; mais elle me présente plusieurs
difficultés. D'abord on ne conçoit pas comment le dieu _Telo_, voyant
que son culte était négligé, a pu faire disparaître _l'abondante_ et
_l'excellente_ qualité des eaux dans le lieu, que M. P. croit être le
berceau de Toulon; car personne n'ignore que la Seyne n'a aujourd'hui
que de la mauvaise eau, et en petite quantité. Cette étymologie
confond aussi le _Telo Martius_ d'Antonin avec _Telonum_ ou _Tolonum_,
identité qui n'est rien moins qu'admissible, malgré le préjugé presque
généralement répandu aujourd'hui. Voici mes raisons. 1.° Aucun auteur
n'emploie le mot de _Telo-Martius_, si on excepte Antonin, encore
est-ce dans un des passages, les moins intelligibles de son itinéraire
et un de ceux qui ont éprouvé les plus grandes altérations, comme
on peut s'en convaincre en lisant Papon et tous les commentaires
auxquels il a donné lieu. Je pense que si cette ville avait existé
après le troisième siècle, d'autres auteurs qui ont tant parlé de
_Tollonum Telonnum_, n'auraient pas manqué de nous parler de _Telo_;
et dans toutes mes recherches je ne l'ai pas trouvé une seule fois.
2.° Quoiqu'il paraisse y avoir une analogie entre Telo et _Tolonum_ ou
_Telonum_ je découvre une très-grande différence entre eux, différence
qui ne permet pas de les confondre. Retranchons le surnom _Martius_
dans les différents cas du mot latin _Telo_, j'obtiens, _Telonis,
Telonem, Telone_ et jamais _Telonum_; mais, par contraire, sur tous
les monumens qui ont échappé au temps, Toulon est toujours appelé
_Tolonum, Tholonum, Tollonum, Telonum_, mais jamais _Telo, ni Tolo,
ni Tholo_. De tous les M. SS. dont l'authenticité soit généralement
reconnue, le plus ancien qui fasse mention de Toulon est une épitre que
S.t-Grégoire adressa à Mennas, évêque de cette ville en 601.
Dans la note (a) de la même épitre il est dit: _at integram épigraphem
exhibent omnes ferè codices M. SS., in quibus Mennas civitatis Telonœ
vel Telonnœ legitur_.... Soit dit en passant que le nom de Toulon écrit
par deux _n_ fortifie admirablement le récit que nous avons fait de
Telennus ou Tolennus qui donna son nom à cette ville. Parmi les écrits
authentiques, le plus ancien qui se soit conservé dans les archives de
la communauté, et dont on possède toute la teneur, est un règlement
de Guillaume II, daté du 8 octobre 1029, lequel porte: _civitatis
Tholoni_, il aurait mis Tholonis ou Tolonœ si _Tolo_ ou _Telo_ était la
racine de ce nom. Qu'on parcoure mes différentes citations, l'épitaphe
de Gaufridi etc., c'est toujours Tolonum que l'on y voit. Dans les
anciennes armes de la ville on trouve en légende: _Tolonum fidum semper
erit regique deoque_. Or le nom de cette cité où se serait-il mieux
conservé que dans les papiers et sur le sceau de la commune? Il paraît
donc certain que Toulon n'a jamais été _Telo Martius_.
Quelque opinion que l'on embrasse, _Telo_ a dû être antérieur au
second siècle. Etant relais de poste, il est au moins aussi ancien que
l'établissement même de la poste: car comme elle se faisait de Nice à
Marseille, partie sur terre et partie sur mer, elle exigeait à chaque
station des ressources pour le radoub des bateaux fracassés et des
rafraîchissemens pour les passagers. En supposant donc que ce Telo ait
existé, je pense qu'il occupait quelque point de la côte entre Fréjus
et Toulon, parce qu'on voit évidemment dans l'itinéraire d'Antonin que
les stations de ce côté sont fort éloignées, puisque du côté de Fréjus,
_d'Alconis_ à _Pomponianis_ il y a XXX milles, tandis que de Toulon à
Marseille elles excèdent peu XII M. P., et que bien souvent, elles sont
inférieures à ce nombre.
Il y a donc ou omission de quelques villes dans cet itinéraire ou
quelque changement considérable dans la place qu'elles y occupaient.
Les rapports de Marseille avec l'Italie ayant cessé pendant la
domination des Visigoths, _Telo_ M. est tombé dans l'oubli. Un jour
peut-être sera-t-il exhumé, comme l'ont été Tauroentum et autres villes.
Toulon, étant une des neuf villes d'Occident où se fesaient les
teintures impériales, pourquoi en attribuer la fondation à Narbonne?
Marseille, dont le commerce était aussi étendu que varié, et qui
par sa proximité ne pouvait méconnaître les productions de Toulon,
n'en n'aurait-elle pas saisi avec empressement les avantages, avant
que Narbonne pût les connaître, pour en former une riche branche
d'industrie dans ses relations avec Rome ou avec Tyr.
[Sidenote: Pline. liv 3. c. 4.]
[Sidenote: Plin. éd. in-4.° not. 43.]
Quels furent donc les premiers habitans de Toulon? Mes recherches
m'ont fait croire que cette ville cachait son berceau dans la nuit
des temps: car dès le V.e siècle, je vois qu'elle possède
une teinturerie impériale, un siège épiscopal; or qu'elle se soit
garantie de sa destruction à une époque où tant d'autres villes ne
purent se relever des désastres que leur avaient causés les barbares,
qu'elle ait même toujours gardé un rang distingué parmi les villes de
la Provence en conservant constamment le siége de son évêque; il est
évident que Toulon devait avoir dès-lors de très-grandes ressources
pour n'être pas anéanti; car il est indubitable que les Vandales,
les Visigoths, les Ostrogoths, les Saxons, les Lombards et autres
peuples descendus du Nord, infestèrent très-long temps les provinces
méridionales de la Gaule, la côte surtout. Une ville peu importante
n'aurait pu se soutenir dans des temps aussi orageux que l'ont été
ces siècles. D'ailleurs les historiens grecs et latins, infiniment
jaloux de la gloire de leur patrie, n'auraient pas manqué de nous faire
connaître la fondation d'une ville dans un site aussi avantageux et
aussi favorable que celui de Toulon. Cependant ils ne nous en parlent
pas[3]. Bien plus, Pline semble nous indiquer que cette ville fut
antérieure aux villes grecques et latines. Cet auteur, après avoir
parlé des diverses nations qui ont habité la Gaule Bracchata[4], passe
à la description de la côte dont il désigne les points principaux.
«Sur la côte maritime, nous dit-il, sont: Marseille notre confédérée,
colonie des Grecs Phocéens, le promontoire de Zao, port Cithariste,
contrée des Camatulliens ... Antibes des Marseillais, Fréjus de la
8._e_ légion, etc.». On s'aperçoit, par le contexte, que Pline ne veut
parler que des ports les plus remarquables de la côte et qu'il ne veut
pas mentionner beaucoup de lieux moins importans, tels que _Heraclia,
Alconis, Æmines, Carcinis_, etc. Il ne fait donc que tracer à grands
traits les positions les plus apparentes de la côte. De Marseille, dont
nous connaissons la gloire et la splendeur, Pline passe au promontoire
_Zao_, contrée jadis occupée par les _Camatulliens_ ou _Camatallans_.
Cette contrée n'a donc point reçu ses habitans, ni de la Grèce, ni de
l'Italie, ainsi qu'il le dit de Marseille, de Fréjus et de plusieurs
autres villes. Pline parle de ces Camatallans comme d'un peuple fort
ancien. Pour bien déterminer où est cette contrée, il est essentiel
de fixer d'abord le lieu où se trouve le cap _Zao_, et comme ce cap
est adjacent au port Cithariste, sa connaissance nous conduira aussi
à celle de ce port, objet de tant de problèmes. Puisque tous les M.
SS. et toutes les éditions de Pline ne mettent qu'une virgule entre le
mot _Zao_ et le mot _Portus_, quoiqu'ils offrent beaucoup de variantes
de ce passage, on ne peut les séparer. Le M. S. de Chiffletus porte:
_Promontorium Zao, Citharista portus regio Camatullicorum_. Le cap Zao,
port Cithariste contrée des Camatulliens. On lit dans l'édition de
Genève 1625, etc., celle de Bâle 1539, etc., _promontorium Citharista,
portus etc._, le promontoire Cithariste et son port. D'autres M. SS.
offrent _promontorium Zao, portus_, le cap Zao et son port. Il est
donc certain que le port Zao et le port Cithariste ou Guitare étaient
adjacens, puisque ces deux noms sont donnés indifféremment au port ou
au promontoire. Où fixerons-nous donc ce promontoire _Zao_? Plusieurs
raisons me portent à croire que c'est le cap Cicia ou tout au moins le
cap Cépet, qui semble en être une dépendance, et que les anciens ont pu
désigner sous le seul nom de _Citharista_. Les voici: 1.° le P. Hardoin
et plusieurs autres savans l'ont déjà pensé d'après la forme d'une
guitare que présentent le cap et le port. 2.° Dans la belle édition de
Pline in-4.°, accompagnée de notes critiques pour l'éclaircissement du
texte, etc., on trouve émise la même opinion. 3.° Il y a une certaine
analogie entre le mot latin _Cicia_ et _Citharista_. Aucun autre cap
remarquable de toute la côte depuis Toulon jusques à Ramatuelle ne
porte un nom qui s'en rapproche mieux. 4.° Le mot _Zao_ signifie en
grec, _vivre_. Or ce nom convient encore au cap Cicia, soit que l'on
entende l'asile salutaire que ce promontoire offrait aux vaisseaux
menacés du naufrage, (aujourd'hui encore dans une forte tempête nos
navires trouvent des abris dans la baie S.t-Elme, le creux
S.t-Georges, le Lazaret et autres lieux non moins sûrs
quoique moins spacieux; en général tout le promontoire Cicia et la
presqu'île adjacente présentent un mouillage assuré tout le long de la
côte dont le fond n'est que vase.) Soit que l'on entende que ce cap
offrait une grande ressource pour alimenter les lieux circonvoisins par
la grande quantité de poissons que l'on y pêchait alors et que l'on
y trouve encore, est-il d'autre promontoire à qui le nom de Zao ou
Cithariste convienne mieux qu'au cap Cicia?
Quel est donc le port voisin ou adjacent à ce promontoire? Ce ne peut
être que la petite rade de Toulon à laquelle son port était réuni avant
la construction des moles, ce qui formait un vaste port également
sûr, et dans lequel les anciens croyaient découvrir, ainsi que dans le
promontoire, la forme de cet instrument: car lorsqu'on les considère
d'un lieu élevé, on voit encore dans leur masse l'apparence d'une
guitare.
[Sidenote: Acte de fond du chap.]
Ce qui vient à l'appui de mes preuves, c'est qu'il est dit dans la
distribution des prébendes du chapitre de Toulon, que le 3.e
bénéficier possédera depuis S.t Mandrié jusqu'au cap
Cithariste. Il est évident qu'il s'agit ici du cap Cicia et non de
Ceireste, ni de tout autre port.
[Sidenote: Arch. du Roi Reg. perg. an 1200.]
Je ne puis me rendre compte de la raison pour laquelle un grand nombre
de savans ont donné à Ceireste le nom de _Citharista_. Le nom véritable
de cette ancienne ville latine tel qu'on le trouve dans les plus
anciens écrits est _Cesarista_, qui signifierait _statio cæsaris_. De
là résulte une si grande différence entre Cesarista et Citharista qu'il
est impossible de les confondre, bien que la consonnance paraisse se
rapprocher. Je pense donc que quoique la ville de Toulon se nommât
Tauroentum, son port prenait le nom de Cithariste. Il n'y a rien en
cela qui ne soit parfaitement conforme aux usages anciens. Les ports
d'Athènes, de Marseille et autres, s'appelaient d'un nom différent de
celui que portaient ces villes. Ma conjecture ne me semble donc pas
hors de vraisemblance.
Pourquoi Pline passe-t-il sous silence le nom de la ville à laquelle
appartient ce port? C'est que cet écrivain n'a d'autre but, ainsi qu'on
en est convaincu en lisant le contexte, que de fixer les lieux les plus
apparens de la côte. Or, comme le cap Cicia domine les montagnes des
environs de Toulon et qu'il est aperçu de fort loin par les vaisseaux
qui sont dans la haute mer, l'intention de Pline était remplie en ne
désignant que ce promontoire.
[Sidenote: Pline. liv. 3. c. 4.]
[Sidenote: Pline. liv. 3. c. 4. not. 45.]
[Sidenote: Essai sur l'his. de Prov. tom. 2. pag. 518.]