La preuve ne me paraît pas péremptoire. Les ruines antiques

ESSAI

SUR

l'Origine de Toulon

OU

MÉMOIRE POUR SERVIR A L HISTOIRE DES PREMIERS SIÈCLES DE CETTE VILLE.

Par H. V.

Caritates patria una complectitur omnes.

_Cic. de offic._

A TOULON

CHEZ LES PRINCIPAUX LIBRAIRES

1827.

AVANT-PROPOS

Personne n'ignore que l'histoire de Provence présente encore bien

des lacunes et laisse beaucoup à désirer, quoiqu'elle ait été écrite

par plusieurs hommes aussi laborieux qu'érudits; mais il leur était

impossible, quelque peine qu'ils se donnassent, de débrouiller par

eux-mêmes tout le chaos épouvantable qu'offrent dans cette contrée les

siècles anciens et ceux du moyen âge. Il aurait fallu à ces écrivains

qu'ils eussent été devancés par des historiens de chacun des pays dont

ils devaient réunir l'ensemble des événemens: car on ne peut avoir de

bonnes histoires générales, avant d'avoir des histoires particulières

écrites avec exactitude, et dont les documens aient été recueillis

dans les archives de chaque ville et même de chaque bourg dont on

veut faire l'histoire. Leur rapprochement donne alors à l'historien

le moyen de distinguer le vrai du faux, et au lecteur la satisfaction

de ne point voir omis les faits et les usages de son pays. Toute

la Provence, ayant été, pendant de longs siècles, le théâtre des

guerres les plus sanglantes, les monumens sont devenus fort rares, une

infinité d'erreurs s'y sont mêlées, de sorte qu'avant d'en écrire même

l'histoire particulière, pour ne point rompre le fil de la narration,

nous pensons qu'il serait à propos de relever par des mémoires

isolés ces erreurs et de rétablir ainsi les événemens dans toute

leur véracité. C'est le motif qui nous fait donner de la publicité à

cette notice. Son titre ne semble annoncer qu'une aride dissertation,

environnée des formes d'une austère dialectique; mais pour soutenir

l'attention de l'esprit et satisfaire la curiosité du lecteur, nous

avons parsemé nos preuves de faits qui pussent intéresser et faire

oublier les froids raisonnemens de la controverse.

Nous avons été sobres de citations et de raisonnemens pour ne pas

donner trop d'étendue et trop d'importance à ce petit essai. La

connaissance de ce mémoire et de ceux que nous pourrons publier

encore est indispensable pour l'intelligence de l'histoire de Toulon

que nous pourrions peut-être un jour nous déterminer à présenter

aux vœux de tant de personnes qui désirent de connaître les mœurs

et les révolutions d'une cité qui joue depuis long-temps, parmi les

plus grandes villes de la France, un des premiers rôles sur la scène

politique.

_Nota._ M. S. signifie _manuscrit_.

ESSAI

SUR

l'Origine de Toulon

[Sidenote: Journal l'Ami du bien.]

Une étude particulière et assez longue des Monumens relatifs à

Toulon m'avait fait soupçonner que cette ville pouvait bien avoir

une très-haute antiquité, lorsqu'une notice insérée dans le journal

intitulé l'Ami du Bien, ayant pour titre: _Recherches sur l'Origine

de Toulon,_ vint tout-à-coup attaquer et combattre toutes mes idées.

Il n'est assurément personne qui plus que moi, soit le sincère

appréciateur des talens et du mérite de M. P. Dans cet opuscule même

qui n'est qu'une suite de conjectures, tout y semble si naturel qu'en

lisant cet écrit on est néanmoins porté à partager l'opinion de son

auteur; aussi, soit par un certain charme attaché à son style, soit

par l'opinion favorable que lui concilie à juste titre la variété de

ses connaissances, son jugement forme une autorité parmi les gens de

lettres; mais comme le résultat de nos recherches était bien différent,

j'ai examiné de nouveau la question; j'en ai mûrement pesé les preuves,

et je me suis bien convaincu qu'elles ne sont pas sans réplique.

Alors l'étimologie de _Telo Martius_, que M. P. applique à Toulon, si

séduisante d'abord, ne m'a plus paru qu'un trait ingénieux qu'on petit

rapprocher de l'interprétation spirituelle des trois personnages gravés

sur la pierre antique trouvée à Cogolin, où le même auteur a cru voir

Ulysse, Pénélope et Eumée.

N'ayant, comme M. P., d'autre but que la connaissance de la vérité, je

vais présenter d'abord les principales réflexions qu'a fait naître en

moi la lecture de cette notice, tant sous le rapport de l'exactitude

des faits qui y sont relatés, que sous celui des conjectures qui me

paraissent trop hasardées. Je présenterai ensuite ce que j'ai trouvé de

plus probable sur l'origine de cette ville.

Avant d'émettre son opinion sur la fondation de Toulon, M. P. tâche de

prouver que l'autorité des auteurs qui en ont parlé comme d'une ville

fort ancienne est de peu d'importance. «A la fin du 16.e

siècle, nous dit-il, et au commencement du siècle suivant, quelques

hommes érudits et laborieux recherchèrent les traces de l'état ancien

de la Provence, pour y attacher son histoire moderne: d'autres, entrés

dans la même panière avec plus d'imagination que de savoir, composèrent

des espèces de romans qui furent accueillis à une époque où la critique

historique n'était pas encore née.... Toulon, comme la plupart des

autres villes, fut jalouse de chercher ses titres de noblesse dans

une antiquité reculée. J'aurai occasion de rappeler les traditions

fabuleuses que nos crédules ayeux s'empressèrent d'adopter».

Quels sont les écrivains qui vers la fin du 16.e siècle

ou au commencement du siècle suivant, pour donner de l'illustration

à la ville de Toulon, ont fabriqué des titres, inventé des romans,

résultat de leur imagination plutôt que de leur savoir? Nous n'en

connaissons aucun. M. P. voudrait-il par hasard désigner, sous des

traits si peu favorables, Papire, Masson, J. Raymond, le P. Isnard et

autres historiens contemporains qu'il a cités quelques lignes plus bas.

Il y aurait de l'injustice à considérer ces écrivains respectables

commes des hommes qui avaient plus d'_imagination_ que de _savoir_.

La rigueur de ce jugement proviendrait-elle de ce que ces auteurs ont

avancé que Toulon est le _Tauroentum_ d'Antonin? Cette opinion ne me

paraît pas digne de mépris: ils la partagèrent avec Sanson qui montra

la géographie à Louis XIV, avec Perrot d'Ablancourt qui fut choisi par

Condé pour écrire l'histoire de Louis-le-Grand, etc. Tous ces savants

vivaient dans un siècle où les monumens étaient bien plus nombreux que

de nos jours; et s'ils ont cru que _Tauroentum_ est le nom primitif

de Toulon, ne frappent-ils pas d'une prévention défavorable l'opinion

des modernes qui le placeraient ailleurs. Bouche le jeune, excellent

juge en cette matière, dit: que J. Raymond de Souliers ou Soleri était

très-savant dans l'antiquité Provençale. Le P. E. Isnard s'était

acquis un nom par ses talens, et les ressources que son emploi ou

l'estime dont il jouissait auprès de ses concitoyens, mettaient à sa

disposition, donnent un grand poids à ce qu'il avance. Ces historiens

écrivirent dans un siècle moins brillant à la vérité, mais plus érudit

que le nôtre: et ils avaient tous un jugement peu commun. Est-il donc

bien équitable de traiter de _bons_ des hommes semblables, et de

_chroniqueurs_ ceux qui partageraient leur sentiment?

Au reste, aucun des écrivains que je viens de citer n'a été le premier

à émettre l'opinion qui place _Tauroentum_ à _Toulon_: cette croyance

leur est antérieure de bien des siècles. Elle est consignée dans la

Charte de Désidératus, évêque de Toulon en 573, Charte qui, vraie ou

fausse, n'en est pas moins d'une très-haute antiquité et par conséquent

antérieure à ces historiens. La même croyance est encore consignée dans

un M. S. des archives de l'hôtel-de-ville qui a près de mille ans. Le

fait suivant prouvera mon assertion.

Les mémoires de Trévoux étaient publiés; les savans y applaudirent

et s'empressèrent d'enrichir ce journal de notices intéressantes. Un

magistrat de Toulon fut prié de recueillir ce que cette cité offrait de

plus curieux et de moins douteux. En compulsant les archives, il trouva

un M. S. en vieux langage provençal dont l'origine remontait, ainsi que

ce Magistrat l'assure, au delà de 700 ans. C'est cet écrit qui renferme

l'origine de Toulon, ses anciennes révolutions et ses principales

réédifications; et cette ville y est constamment appelée _Taurentum_,

jusques à la fin du 4.e siècle. J'ignore si la date de ce M.

S. fera sur mes lecteurs l'impression qu'elle a produite sur moi-même.

J'ai cru y découvrir l'époque de quelqu'une des restaurations de

Toulon qui furent alors si nombreuses.

En effet, pendant que Charles Martel était Maire du palais, les

incursions des Sarrasins furent très-multipliées. Toute la Provence fut

plusieurs fois saccagée; les maux que les villes de la côte éprouvèrent

furent plus grands encore; mais aucune ne fut aussi maltraitée que

Toulon, parce qu'il devint comme le point de leur descente; aussi ses

malheurs se prolongèrent-ils pendant près de deux siècles et ce ne fut

qu'à la fin du 9.e ou au commencement du 10 siècle que cette

ville vit sa population s'augmenter et reprendre son premier état. Me

ferais-je illusion! Mais cette longue période de révolutions me semble

se rapprocher de l'époque où parut le M. S. dont je viens de parler:

dans des siècles si fertiles en ruines et en désastres, quelques années

de différence ne sauraient former une difficulté réelle sur son origine.

Il me paraît donc naturel de croire que dans quelqu'une des

catastrophes du 9.e ou 10 siècle les papiers de Toulon

étant devenus, malgré le soin de nos pères, la proie des flammes ou

des barbares, on s'empressa aussitôt que le calme fut rétabli, de

recueillir les lambeaux épars des archives et de transcrire en forme

de notes les événemens mémorables dont la tradition avait conservé

le souvenir. Cette preuve me paraît d'autant plus vraisemblable

que, comme on ne l'ignore pas, nos ancêtres étaient fort jaloux de

transmettre à leurs enfans les traditions du pays, qu'ils tenaient

eux-mêmes de leurs pères, leur mémoire étant bien souvent le seul

fonds de leur connaissance. Cela posé, il suffit d'être médiocrement

versé dans l'histoire pour sentir combien il a dû être difficile à

nos pères de fixer au juste les époques chronologiques, puisque nos

historiens les plus exacts présentent souvent les mêmes difficultés. De

là ont dû nécessairement naître des anachronismes, des erreurs sur les

circonstances des événemens et mille accidens de cette nature; mais la

substance des faits n'en demeure pas moins digne de notre confiance.

L'antique M. S. de nos archives a peut-être éprouvé quelqu'un de ces

inconvéniens: la chronologie surtout n'y est point aussi fidèle qu'on

pourrait le désirer: ce ne sont là que des accidens inséparables de ces

révolutions; mais pourquoi rejetterions-nous absolument les faits qu'il

contient? Ils sont en petit nombre, et si mémorables, que la tradition

orale seule aurait suffi pour les transmettre à de longues générations.

D'ailleurs il n'est aucune autorité qui les infirme, loin de là, si

quelque historien ancien parle de certains évènemens qui ont rapport

à ce M. S., ce qu'il en dit ne sert qu'à le fortifier et à lui donner

un nouveau degré de confiance. Qui n'apperçoit encore à la première

lecture de cet écrit que le rédacteur n'a employé ni la liaison, ni

les détails, ni le ton, ni le merveilleux dont aurait fait parade un

romancier. Ce M. S. au lieu d'être digne d'un souverain mépris, mérite

donc quelque respect.

[Sidenote: Arch. G. repert.]

[Sidenote: Inst. Fond. du chapitre.]

Je vais plus loin. Toute concession faite aux adversaires, je veux

supposer un instant avec eux que l'auteur du M. S. ignorât les faits

qu'il raconte: il ne pouvait se méprendre sur le nom de la ville,

du lieu où ces événemens s'étaient passés. Supposez encore qu'il le

méconnût ce nom. S'il avait voulu surprendre la crédulité de nos ayeux,

il se serait servi d'un nom que personne ne pût ignorer. Il lui était

facile de rapporter à _Telo Martius_ ce qu'il raconte de _Taurentum_,

d'ajouter même des circonstances qui, en se rapprochant de la

vraisemblance, se seraient éloignées de la vérité; mais l'auteur de cet

écrit désigne constamment Toulon sous le nom de _Taurentum_ et jamais

sous celui de _Telo Martius_ ni de _Tolonum_. Preuve certaine que les

personnes les plus éclairées de cette ville savaient que Toulon avait

jadis porté le nom de _Taurentum_. Arrivé vers la fin du 4.e

siècle, il nous avertit qu'un nommé _Tolennus_ ou _Telennus_ s'étant

converti à la religion chrétienne fit agrandir la ville, en combla

les habitans de bienfaits, et voulut qu'on l'appelât désormais de son

nom Tolonum. Les monumens ecclésiastiques nous apprennent le même

changement, à la même époque et avec les mêmes circonstances.

Ce ne sont donc point les historiens du XVI.e siècle

qui pour _enter leur histoire_ sur celle d'une ancienne colonie de

Phocéens, ont imaginé que _Toulon_ est _Taurentum_.

«Les géographes les plus estimés s'accordent à penser que Toulon est

le nom moderne de _Telo Martius_. Cependant quelques écrivains ont

confondu cette ville avec Tauroentum.»

Je suis fâché de ne pas partager à cet égard l'opinion de M. P.,

je pense au contraire que sa 1.re proposition n'est pas

admissible: car les géographes estimables dont il veut parler sont

ou parmi les anciens ou parmi les modernes. Dans les deux cas la

proposition est insoutenable dans sa généralité.

Parmi les anciens, aucun n'aborde et ne discute cette difficulté, il

n'en est même aucun qui parle de Telo Martius après Antonin. Ce nom

long-temps perdu n'a été reproduit que par les modernes. Il n'en est

pas ainsi de Taurentum, ou Tauroentum. On le trouve cité jusques vers

la fin du 5.e siècle et même dans le moyen âge; on est sans

doute surpris de voir, dans une époque aussi rapprochée de la nôtre,

reparaître un nom qui d'après mes principes devait avoir disparu avec

le 4.e siècle. Toute surprise s'évanouira quand on saura

que, quoique la ville de Toulon ne s'appelât plus _Taurentum_, la tour

des Phocéens qui en était la principale défense prenait quelquefois

ce nom comme je le prouverai plus bas. Il nous importe maintenant de

prouver que le nom de Taurentum ne peut convenir aux ruines qu'on voit

aux Lèques, puisque cette ville a été détruite de fond en comble dès le

2.e siècle. C'est là le sentiment de Marin qui a fait une

étude particulière des lieux. Voici ses expressions:

[Sidenote: Mémoire sur Tauroentum]

«Rien n'indique la révolution qui anéantit cette colonie. Des tombeaux,

des vases cinéraires, des instrumens de sacrifice, des lampes ...

annoncent des temps fort anciens et ne déterminent aucun temps fixe;

mais le flambeau de la critique pourra nous éclairer, au défaut des

lumières qui nous manquent. J'examine les médailles de Tauroentum,

je vois des Vitellius, des Vespasiens, des Trajans, des Antonins, des

Marc-Aurèles, des Faustines et des Alexandres-Sévères: on ne m'en

présente point des règnes suivans. Ces dernières sont en plus grand

nombre et les mieux conservées, et je conclus que Tauroentum a été

détruit au commencement du 3.e siècle de l'ère chrétienne,

sous Alexandre Sévère. Cette opinion ne pourra être combattue que par

des monumens des temps postérieurs.» Dans une note à cet article Marin

continue:

«Parmi toutes les médailles que j'ai pu me procurer ou que l'on m'a

montrées, il n'y en a aucune postérieure à ce prince (Alex. sévère)

on pourrait cependant en trouver des règnes suivans, sans que cela

détruisit mon opinion. M. A. Guion, homme très-éclairé, qui possède

auprès des ruines, une maison de compagne qu'il habite une partie

de l'année, m'a attesté n'avoir vu aucune médaille postérieure à

Alexandre-Sévère.»

Or puisque la ville dont on voit les ruines aux environs des Lèques,

n'existait plus dès le 3.e siècle, il est certain que les

historiens du 4.e siècle et des siècles postérieurs qui nous

racontent les événemens passés à Tauroentum, veulent désigner toute

autre ville. Quelle est-elle? C'est Toulon. Je le prouve.

[Sidenote: Inst. Desiderii.]

Au milieu du 5.e siècle, Taurentum étant tombé au pouvoir

des barbares, l'Evêque fut massacré avec Deutère et beaucoup de

fidèles. _Cùm autem invasissent Taurentium, immolaverunt cum B.

Gratiano prædicando in ecclesiam ad populum, suum socium Deuterium cum

multis aliis._

[Sidenote: Mémoire sur Tauroentum]

Un historien du moyen âge pour lequel Marin témoigne le plus grand

respect, ne nous dit-il pas que les Sarrasins détruisirent Tauroentum?

Il est évident que ce ne peut être le lieu des Lèques, puisque Mahomet

ne parut que plusieurs siècles après sa destruction, et que les

Maures ne commencèrent leurs ravages dans la provence que dans le

8.e siècle. Aussi Marin qui ne se doutait pas qu'un autre

lieu eût jamais porté le nom de Taurentum, exprime son étonnement

sur cette assertion avancée par un auteur estimable. On voit donc

reparaître Tauroentum après la destruction de la cité des Lèques.

Et nous avons de très-fortes preuves outre celles que nous avons

alléguées, qui nous portent à ne point douter que ce nom convient

exclusivement à Toulon.

Cette dernière ville compte parmi ses Evêques, Gratien I et Gratien

II; l'un vivait dans le 1.r siècle et l'autre dans le

5.e. Le siège de ces deux évêques est tantôt appelé

Taurentum et tantôt Toulon, selon que les auteurs employaient le nom

primitif de la ville ou celui qu'elle reçut dans la suite: mais il est

impossible de ne pas les identifier. Gratien I. nous est connu par un

ancien martyrologe M. S. de Venise, conservé précieusement dans cette

ville, lequel porte:

[Sidenote: Marty. M. S. Venise.]

[Sidenote: Marty. de Primus.]

[Sidenote: Marty. Gall. page 1039.]

_Gratianus episcopus Telonensis missus à B. Cleto successore divi

Petri. Multi allucinantur: putant enim fuisse episcopum Turonensem.

Tolonum enim est civitas propè Massiliam._ Primus, évêque de Châlons,

dans son martyrologe en parlant du même Gratien, dit: _Tauroentium

narbonensis Galliæ civitas propè Massilimam; hìc Gratianus discipulus

sancti Cleti ... migrat_. Le martyrologe gallican emploie les mêmes

expressions: _sic Cleti papæ et martyris, Petri cooperatoris et

successoris, Gratianus discipulus apud Tolonium in provinciâ_. Le

rapprochement de ces citations ne nous prouve-t-il pas d'une manière

satisfaisante que Toulon est un même lieu que Tauroentum? Gratien II,

que j'ai dit plus haut avoir été massacré à Tauroentum, est compté par

Antoine du Blanc, prévôt de la cathédrale de Toulon et homme d'une

très-grande érudition, parmi les évêques de cette ville.

[Sidenote: Séries épisc. Tolon. Paris. anno 1621]

Voici ses expressions; _Huic successit Gratianus tempore Zenonis

imperatoris scripsit in genesim_. Les auteurs anciens, loin d'être

contraires à notre opinion, la favorisent dont: et la fortifient.

[Sidenote: Plin. hist. mundi.]

Si parmi les anciens nous interrogeons ceux qui se sont plus

particulièrement attachés à la géographie, tels que: Apollodore,

Strabon, Ammien d'Héraclée, Jules-César et autres, nous ne trouvons

dans leurs écrits rien qui puisse favoriser l'opinion de M.r

P. Tous ces géographes ne nous ont laissé sur la partie littorale de

Marseille à Nice qu'un aride catalogue des lieux les plus importans

ne nous donnant aucun détail sur leur véritable position, comme dit

Pline: _locorum nuda nomina_. Aussi cette contrée est sans contredit

celle dont on connaît le moins et les peuples qui l'ont habitée et

le nom et la place des cités nombreuses qui bordaient la côte. Ces

villes étaient, par leur position, plus souvent exposées aux fréquentes

incursions des barbares, que celles qui étaient dans l'intérieur

des terres. Aussi les révolutions qui s'y sont opérées, ont dû leur

apporter de plus grands changemens, de telle manière que Danville

regarde comme impossible de fixer avec exactitude la correspondance

des noms anciens avec les noms modernes. M. P. ne peut donc s'appuyer

sur les géographes anciens.

Sera-t-il plus heureux en invoquant en sa faveur les modernes? Je ne le

pense pas.

La divergence des géographes modernes nous laisse dans la plus grande

incertitude sur le nom et l'emplacement des villes de la côte. Danville

place Alconis à Aigue-bonne, Papon à Cavallaire. Quelques géographes

placent Olbia à Eoubes, d'autres à Hières, etc. Citharista a été mis

successivement à Ceireste, à Toulon, dernièrement on l'a cru à la

Ciotat, quoi qu'il ne soit fait mention de ce bourg pour la première

fois que dans le 16.e siècle. Et combien de villes encore,

dont on ne soupçonne pas même le gissement!

A l'aide de données plus certaines sur _Telo Martius_, les géographes

modernes l'auraient-ils fixé unanimement à Toulon? Point du tout.

L'opinion contraire compte des hommes du plus grand mérite: Papire

Masson, J. Raymond Soleri, le P. E. Isnard, Sanson, d'Ablancourt, César

Nostradamus, Wosseling et autres pensent que le nom de _Taurentum_

convient à Toulon et par là ils rejettent celui de _Telo Martius_.

Le P. Hardouin, Pigagnol de la Force etc. croient que Toulon est le

_portus citharista_. L'accord des géographes modernes sur le nom

primitif de Toulon n'est donc pas plus unanime que celui des anciens.

La conclusion la plus naturelle de ce doute ou de cette incertitude,

est d'avouer que, puisque les monumens des auteurs anciens ne nous

suffisent point pour déterminer où était Tauroentum, le moyen le

plus sûr pour parvenir à un certain degré de probabilité, est de

consulter les traditions anciennes du pays, qui sont dans ce cas,

infiniment précieuses: car en supposant les faits altérés, le nom du

lieu où ils se sont passés, n'a pu être dénaturé au point de devenir

méconnaissable. En conséquence l'opinion de Raymond de Souliers, du

P. Isnard et autres, qui est appuyée sur une semblable tradition,

favorisée encore par divers auteurs anciens, forme une autorité capable

de renverser celle de tous ceux qui, loin de cette ville, voudraient en

pénétrer les premiers âges. Il est donc plus conforme aux règles d'une

sage critique de placer Toulon à _Tauroentum_, qu'à _Telo Martius_.

Pour nous convaincre que le nom de Tauroentum ne peut convenir à

Toulon, M.r P. nous donne le récit des ruines vénérables

qui couvrent la plage des Lèques, «Si à ces preuves, dit-il, on ajoute

que ce lieu porte encore aujourd'hui le nom de _Tarento_, pourra-t-il

rester quelque incertitude?»

[Sidenote: M. Taur. page 40.]

La preuve ne me paraît pas péremptoire. Les ruines antiques que l'on

trouve à un mille, Est des Lèques, les quais, les aqueducs, les

colonnes et les autres monumens que le sable couvrait, annoncent à la

vérité les traces d'une ville fort-ancienne; mais a-t-on la moindre

garantie que ce fut la ville de Tauroentum? Parmi les médailles et les

inscriptions que l'on a trouvées, y en a-t-il une seule qui l'indique?

Non. Ces ruines ne prouvent donc rien en faveur de M. P. Quant au nom

de _Tarento_ que le peuple des Lèques donne à ce lieu, il ne prouve pas

davantage. Pour que ce témoignage fût de quelque force, il faudrait

prouver que, dans une tradition non interrompue, on l'a toujours appelé

de ce nom; et je doute bien que l'on fournisse jamais une pareille

preuve. Marin nous avertit que le voisinage de Tarento _très-peuplé

aujourd'hui était désert autrefois_, il est, du reste, facile à

comprendre à quelle époque les habitans des Lèques et des campagnes

voisines donnèrent le nom de Tarento à ces débris. Cette ville après

avoir été pendant plus de treize siècles ensevelie sous les sables,

fut découverte le siècle dernier. Les savans la visitèrent en foule.

Des fouilles furent faites sur divers points et le succès couronna

l'attente des curieux; mais quel nom pouvaient-ils donner à une ville

dont ils ne soupçonnaient pas même l'existence? En considérant le nom

des villes de la côte, ces savans s'apperçurent qu'aucune d'elles ne

s'appelait _Tauroentum_, et ignorant la cause qui avait fait quitter

ce nom à Toulon, ils donnèrent au lieu voisin des Lèques le nom de

_Taurentum_. Les habitans de S.t Cyr et des campagnes

environnantes excités par la curiosité et par l'appât des trésors y

accoururent aussi, et bientôt ils retinrent le nom que les hommes

instruits donnaient à ces lieux, la multitude de voyageurs qui chaque

jour étaient obligés de se faire indiquer la route ne contribua aussi

pas peu à propager parmi ce peuple le nom de Tauroentum et par une

légère altération _Tarento_.

Si ces raisons pouvaient laisser quelques doutes sur mon assertion, il

me suffirait, pour les dissiper, d'assurer que, d'après la connaissance

que j'ai acquise de la topographie du lieu, cette ville n'a jamais pu

être qu'un mouillage et non un port malgré les vestiges de quais, qu'on

y rencontre.

On voit donc que la dénomination de _Tarento_, ne tire pas à

conséquence contre notre opinion, et qu'elle nous laisse dans la même

incertitude que M. P. croit avoir dissipée entièrement.

M. Toulousan, si avantageusement connu par son zèle infatigable,

propose une autre objection qu'il est bon de ne point passer sous

silence, pour bien convaincre nos lecteurs que, n'ayant d'autre

désir que d'atteindre la vérité, nous ne laissons échapper aucune

des difficultés que l'on peut faire à notre opinion, sans donner des

raisons qui puissent les aplanir.

[Sidenote: Statist. des B. du Rhône T. 2. p. 226.]

«Vers l'embouchure d'un ruisseau, aujourd'hui obstrué par les sables,

se trouvait le bourg de _Tauroentum_. Les bastides de ce quartier sont

encore appelées _leis Taureous_.»

La difficulté ne me paraît qu'apparente. Marin, comme je l'ai dit,

assure que le voisinage de _Tarento_, très-peuplé aujourd'hui, était

désert autrefois; il a fallu d'abord que quelques familles s'y soient

établies sur différens points qui sont devenus ensuite le centre de

plusieurs habitations. Quand une unique famille s'est multipliée

considérablement, les petit-fils ont bâti à côté des toits de leurs

ayeux et ce groupe de maisons a reçu le nom patronimique de ceux qui

l'occupaient. C'est ainsi que se sont formés dans les environs de

Solliès, _leis Aiguiers, leis Senès, leis Toucas etc;_ à Pierrefeu,

_leis Vidaous_, à Mazaugues, _leis Gras_ etc. etc.

De même, aux environs de la Cadière, de la Ciotat, des Lèques etc.

le nom de _Taoureou_, Taurel en français, n'y est pas rare, il est

même fort répandu aux Lèques ainsi que les _Aiguiers_, les _Senès_,

les _Toucas_, le sont à Solliès. Il n'y a donc rien d'étonnant qu'une

famille du nom de Taurel se soit fixée à l'embouchure du ruisseau

qui vient des Baumelles et que dans la suite pour distinguer cette

habitation ou ce quartier des nouvelles bastides qui se formaient aux

environs, on l'ait appelé du nom de _Taoureous_ leurs habitans.

[Sidenote: Recherche sur l'Origine de Toulon.]

[Sidenote: Dict. hist. soc. de gens de lettres.]

Suivons l'auteur de la notice: «à l'opinion que je viens de combattre

(c.a.d. que Toulon n'est pas Tauroentum) se rattache une tradition

chère à quelques personnes plus pieuses qu'éclairées.» Lorsqu'on saura

que cette tradition est celle de l'arrivée de Lazare, Maximin, Clèon et

autres, on soupçonnera ce jugement d'être un peu hasardé et même trop

bref et trop décisif. Jusqu'à ce jour ceux qui avaient mis en doute cet

évènement avaient respecté le nombre et le mérite de ses defenseurs.

Hégésipe, Democarès, Gélase, Baronius, Génébrad, Antoine du Blanc,

André de Saussay, auteur du Martyrologe Gallican, Guesnay etc. étaient

de ce sentiment. N'est-ce pas être un peu trop sévère que d'appeler

ces écrivains respectables, _des hommes plus pieux qu'éclairés?_

L'autorité des Martyrologes Romain et Gallican ne mérite-t-elle pas

quelque considération? L'adhésion que l'église générale a donnée au

brévière romain dans plusieurs époques, notamment la bulle de Pie V

qui dit, qu'on en a retranché tout ce qui était faux ou incertain,

_Remotis his quæ aliena et incerta sunt_, n'imprime-t-elle pas quelque

force à cette croyance et un certain respect qui ne permet pas de

traiter si légèrement ses défenseurs? Avec quelle autorité M. P.

vient-il la renverser? Avec celle de Dulaunoy qu'il nomme à la vérité

_savant_ et _judicieux_. L'opinion contraire ne compte-t-elle pas

aussi des hommes d'un mérite au moins égal? Les auteurs de la vie

de Dulaunoy le regardent comme un homme qui avait, il est vrai, de

vastes connaissances, mais dont les _raisonnemens ne sont pas toujours

justes_. Est-ce à cause de son opinion qu'on le regarderait comme

judicieux? Mais son caractère original et la nature des conférences

qu'il tenait chez lui doivent nous mettre en garde contre ses

décisions. Il était si bien connu de ses contemporains, qu'ils le

surnommèrent, _le dénicheur des saints_. Le curé de S.t

Roch disait à son égard: _je lui fais toujours de profondes révérences

de peur qu'il ne m'ôte mon S.t Roch_. Le parlement d'Aix

ordonna par arrêt de 1644 la suppression de son écrit qui combattait

l'arrivée de S.t Maximin. Je pense donc qu'on ne regardera

pas l'arrêt de Dulaunoy comme sans appel.

L'auteur des _Recherches sur l'origine de Toulon_ passe à d'autres

considérations: je pense, dit-il, que cette ville est du moyen âge,

parce qu'elle ne présente sur son sol et celui de ses environs aucun

monument antique. La raison est spécieuse, il faut en convertir; mais

enfin elle n'est que négative, ainsi elle ne prouvera jamais rien, elle

ne pourrait tout au plus que devenir un préjugé en faveur de l'opinion

contraire à la nôtre.

Examinons néanmoins si Toulon ne présente point de monumens antiques

et si lors même qu'on n'en trouverait aucun, l'on pourrait en conclure

qu'il est moderne.

Nous partagerons les monumens en trois classes; édifices, médailles,

inscriptions.

Toulon ne peut offrir à notre admiration des tours, des arcs de

triomphe, des cirques, des temples etc. qui, en nous garantissant son

antiquité, nous fassent connaître le goût des beaux-arts dans cette

ville. Rien n'a pu échapper à l'empire du temps et aux révolutions

nombreuses dont elle a été le théâtre. Et même on ne peut que

difficilement concevoir les maux affreux qu'elle a éprouvés jusqu'au

règne de Henri IV. Lorsque, par les soins de ce prince, Toulon eût été

mis en état de se garantir des incursions soudaines des Sarrasins, on

l'agrandit; des quartiers entiers furent rasés pour l'embellir ou le

défendre, d'autres coupés pour l'alignement, de sorte qu'il ne nous

reste presque rien de l'ancienne ville et toutes les rues ont éprouvé

de tels changemens qu'on y trouverait peu de maisons qui pussent offrir

4 ou 5 siècles d'antiquité. Que reste-t-il à Marseille, elle-même,

cette bien-aimée des Grecs et des Romains, de tous les édifices dont

ils ne manquèrent pas sans doute de l'embellir? Rien. La tradition

vient suppléer à notre perte et nous donne la garantie qu'il existait

dans Toulon plusieurs édifices qui ne pouvaient avoir été construits

qu'avant le 1.r siècle.

[Sidenote: Grand rep.]

Les archives de la ville font mention de divers temples érigés à des

divinités du paganisme. Il y en avait un consacré à _Apollon_ qui nous

est connu par trois passages des archives, les deux premiers peuvent

moins supporter les assauts d'une critique rigoureuse. C'est pourquoi

je ne présenterai que le dernier qui est recueilli dans un siècle où

nos archives commencent à prendre beaucoup d'ordre et de suite. Je le

cite tout entier parcequ'il vaut à lui seul de longues preuves. «Une

armée turque ayant fait descente au port dit _des Troyens_ au rivage

de la Coubué ou de l'Eigoutier, sortit sur les neuf heures du soir

dans le mois d'août 1225, vint donner l'alarme du côté du _palais des

Romains_, tandis que les vaisseaux à la faveur de la nuit avaient

approché de la ville et mis du monde à terre du côté de la porte

des Idoles _d'Apollon_. N'ayant point trouvé de résistance, ils se

rendirent maîtres de la place sur les minuit, et il n'y eut que ceux

qui se trouvèrent dans le _palais des Romains_, dans la tour _des

Phocéens_ et celle de S.t Vincent qui furent sauvés.» Or

puisque la tradition est un flambeau qui répand sa clarté jusques dans

les âges les plus reculés, le seul passage précité, ne nous donne-t-il

pas des conclusions très-favorables sur l'existence de Toulon avant

le 2.e siècle? Je m'abstiens donc de leur donner un plus grand

développement, chacun est capable de les apprécier. Ce qui est encore

digne de remarque, c'est que toutes mes recherches, loin de me

détromper sur l'existence des lieux que je viens de nommer, n'ont

fait qu'accroître ma conviction. Il est dit encore dans les archives

que l'ancienne église de S.t Vincent fût élevée sur les ruines d'un

temple consacré aux idoles romaines, ainsi que le palais Royal de la

ville, qui était occupé par le Gouverneur, et qui depuis a été remis

aux Pères Dominicains; mais je n'ai pas de preuves assez victorieuses

pour en garantir la tradition d'une manière aussi satisfaisante.

L'inscription se trouve en caractères gothiques, nous la rapportons

en caractères ordinaires parce qu'il nous importe seulement d'en

connaître la teneur.

QUI TUMULUM CERNIT CUR NON MORTALIA SPERNIT. S. ANNO INCARNATIONIS

DNI. MILLO CCXXX NONO NONAS JULII OBIIT DNS GAUFRIDETUS DNS. TRITIS

ET TOLONI IN PACE EJUS AIA. REQUIESCAT. ITEM. OBIIT DNA. GUILLELMA

UXOR DNI. GAUFRIDETI. ANNO DNI. ANNO CC TRIGESIMO CARTO X. K.

SEPTEMBRIS OBIIT DNS. GISBERTUS DE BAUCIS. SIT NOT. CUIS QUOD DNA.

SIBILIA FECIT FIERI HOCC SEPULCRUM AVE MA.

L'existence du temple du _dieu Ammon_ tout extraordinaire qu'il

paraisse d'abord est mieux constatée:

[Sidenote: Arch. grand rep.]

«En 1181, le Comte Raimond fit entièrement détruire les restes de ce

temple, parce qu'il était trop rapproché des fortifications, et il fit

élever à côté une tour qu'on nomma _la Tour d'Ammon_.»

[Sidenote: Arch. com.]

[Sidenote: Valere. max.]

En 1232 plusieurs citoyens s'étant rendus coupables d'un homicide

sacrilège, par arrêt du Gouverneur, furent pendus aux arbres qui

étaient à la place _du Dieu Ammon_. Enfin en 1621 par convention

entre la Communauté de Toulon et l'hospice S.t Esprit, la

Communauté céda, en payement de 2988 fr. qu'elle devait à l'hôpital,

la faculté de construire une hâle à la place du _Portal Ammon_, avec

droit de mesurage. Bien des faits historiques généralement accrédités

reposent sur des preuves moins certaines. Le culte d'un pareil dieu

étonne sans doute, mais la surprise cesse quand on fait attention à

la diversité des peuples qui ont successivement relevé cette ville de

ses ruines, et qui naturellement ont dû y introduire avec eux leurs

principales divinités. Je présume que le culte d'Ammon nous venait

des Egyptiens, chez lesquels ce dieu était particulièrement honoré et

avec lesquels plusieurs villes des environs de Marseille avaient des

cérémonies religieuses communes. _Voyez Papon, tome 1., page 409, et

Bouche, tome 1. page 108_. Il est donc vrai de dire que, quoique aucun

des édifices antiques ne subsiste, on ne peut point en conclure que

l'origine de Toulon date des siècles voisins du nôtre.

Pourrait-on le conclure avec plus de vraisemblance de la petite

quantité de médailles que l'on rencontre sur son sol? Non. Parce

que les révolutions arrivées sur notre territoire ont mis de grands

obstacles à trouver les objets qu'il peut récéler. Il suffit d'examiner

les hautes montagnes qui entourent la ville: elles sont devenues

entièrement chauves par les longs services qu'elles ont rendus aux

habitans dans la suite des siècles qui nous ont précédés. Lorsque

les mélèses qui les courraient eurent été arrachés, la vigne et

l'olivier les remplacèrent. Bien des siècles ont dû s'écouler avant

que ces montagnes aient pu prendre cet aspect hideux qu'elles offrent

aujourd'hui; elles ne sont plus qu'un aride rocher incapable d'ouvrir

son sein à toute végétation. Rien ne s'anéantit dans la nature. Que

sont devenues les terres immenses qui les recouvraient? La plaine les

a reçues et avec elles une grande quantité de petites pierres, qui

ont formé un nouveau terrain sur l'ancien composé de brèches ou de

poudingues, de sorte que le sol primitif a été entièrement caché par

le second qui présente les plus grands obstacles. Je puis confirmer ce

que j'avance par l'observation. Les objets antiques, tels que tombeaux,

vases, etc. dont je parlerai plus bas n'ont été trouvés au pied de ces

montagnes qu'à plus d'une toise de profondeur au dessous de la terre

végétale, dans le déblais de la grande route d'Italie.

Malgré ces difficultés, peut-on assurer que le territoire de Toulon

n'offre pas de médailles? On ne peut point l'assurer: et lors même

qu'on le pourrait, une pareille assertion ne prouverait rien.

[Sidenote: Mem. Taur.]

D'abord, on ne peut assurer que le terroir de Toulon ne présente

point de médailles. Il est vrai que de nos jours on n'en exhume plus

de fréquens amas, comme il arrive dans les ruines isolées et dont on

n'a jamais remué les cendres antiques, ainsi qu'on le voit encore

aujourd'hui dans plusieurs villes de la Grèce. Le siècle dernier nous

en offre aussi un exemple bien frappant. Marin nous dit que lorsqu'on

eut découvert les ruines qui sont aux Lèques, on y trouva une quantité

si prodigieuse de médailles, qu'un seul particulier en possédait un

sac, tandis qu'il faut à présent faire beaucoup de recherches pour

en trouver une seule: mais enfin dans Toulon, elles ne sont point

aussi rares qu'on pourrait le présumer. Plusieurs agriculteurs, avec

lesquels j'ai eu des rapports, m'ont assuré en avoir trouvé dans des

vases de terre, qu'ils les avaient données à leurs enfans, parce

qu'ils n'en fesaient nul cas. Dans ma jeunesse, on en trouva plusieurs

dans ma propriété; elles étaient si fortement adhérentes, qu'on ne

put les détacher qu'à coup de marteau. C'est dans le même lieu qu'en

1817 je trouvai un Tibère, un Galba, un Vespasien bien conservés.

Prétendra-t-on que les médailles éparses ne prouvent rien en faveur

de l'antiquité de cette ville? Cela pourrait être vrai, si l'on

n'en trouvait que rarement; mais pour nous donner une juste idée de

la quantité prodigieuse de médailles que le sol de Toulon renferme

encore dans son sein, quoique le nombre diminue chaque jour, il ne

faut que consulter les marchands, chez lesquels le petit peuple, qui

fait une partie des travaux de la compagne, vient acheter les objets

les plus nécessaires à la vie. On est surpris de la quantité des

médailles qu'il introduit dans la monnoie surtout en hiver. Nos bassins

d'église, que l'on passe aux premières messes, nous en offrent aussi

beaucoup.[1] Retirées du commerce par des personnes plus délicates,

elles sont vendues aux fondeurs de cuivre, entre les mains desquels

j'en ai rencontré des tas de douze à quinze livres qui allaient être

jetées dans le creuset. Il faut encore considérer que les médailles

des deux premiers siècles y sont les plus communes. Avec de pareilles

données, si l'on se rapproche des âges, où nos pères firent les

premiers défrichemens pour planter la vigne et l'olivier, ne conçoit-on

pas qu'ils ont dû en trouver une quantité incalculable, puisque après

tant de siècles et de bouleversemens il n'est pas rare d'en rencontrer

encore? Ce qui étonne, c'est que dans l'étroite circonscription du

terroir et avec la culture annuelle de nos terres, il s'en présente

encore une seule. Pourquoi nos anciens ne nous ont-ils pas conservé

le souvenir des précieuses découvertes qu'ils firent en ce genre? Ils

furent trop peu amateurs des beaux-arts. Dans ces trouvailles ils

appréciaient bien plus la matière, que les avantages que les lettres

en pouvaient retirer. Fortuitement j'appris il y a quelques mois une

découverte de cette nature fort-intéressante: je l'ai reçueillie de

la bouche même de M. Morel, ancien directeur des chemins. En faisant

en 1784 le déblais pour construire la route d'Italie, il trouva

environ 160 tombeaux qui presque tous renfermaient des lampes, des

vases, des urnes, et une ou deux médailles qu'il garda avec soin; la

maison de M.r Morel, possesseur de ces divers monumens,

ayant été dévastée dans le vendalisme révolutionnaire de 1793, ces

monumens précieux furent brisés ou dispersés ainsi que les papiers qui

renfermaient des notes sur ces objets intéressans, devenus pour nous

comme n'ayant jamais été. Cette dernière perte ajoute à la douleur de

ne point connaître les belles découvertes que nos pères durent faire

et qui sont aussi perdues à jamais pour les générations futures.

C'est donc avec raison, que j'ai pu assurer que le nombre de médailles

que les environs de Toulon nous offrent, n'est point fort petit, et que

quand il le serait, on ne pourrait pas en conclure que cette ville est

moderne.

Si Toulon cache son origine sous les voiles d'une haute antiquité, on

devrait, dira-t-on, y voir du moins des inscriptions, si fréquentes à

Arles, Aix, Marseille etc. Ces monumens par la grosseur de leur volume

semblent promettre, mieux que les médailles, de parvenir à la postérité.

Je pense qu'il a dû s'en trouver dans les diverses réédifications de

la ville; mais je ne suis nullement surpris qu'on n'en rencontre plus.

Le génie du malheur semblait planer continuellement sur Toulon, et nos

pères étaient bien plus occupés à défendre leurs foyers qu'à cultiver

les sciences. Exiger d'eux qu'ils aient conservé des inscriptions,

c'est vouloir leur attribuer plus de connaissances qu'ils n'en

avaient. Rencontraient-ils des pierres tumulaires ou autres, elles

avaient le sort commun des pierres brutes et elles trouvaient leur

place à la première bâtisse. Une seule a échappé à la destruction

générale, encore est-elle du moyen âge. Elle a dû sa conservation à

l'ancienne tour de l'horloge (tour des Phocéens) à laquelle elle était

adossée. La voici telle qu'on la voit; encore sur la façade extérieure

de cette tour devenue la chapelle des fonts baptismaux de l'église

S.te Marie.

Plusieurs Comtes de Toulon et autres personnages remarquables s'étaient

fait élever de superbes tombeaux dans la même église. Que sont devenus

les marbres qui les décoraient et qui, en nous transmettant des faits

ou des noms précieux à l'histoire, auraient fait connaître en même

temps les progrès des beaux-arts pendant cette période de siècles?

Hélas! ils ne sont plus. Ceux qui existent encore sont destinés à

servir de marche à la chapelle de S.t Joseph de cette

paroisse. Les restes de sculpture que l'on apperçoit sur une des

faces nous indiquent seuls leur première destination. Chacun peut

s'en convaincre à la première inspection. Peut-on en conséquence

raisonnablement exiger que nos pères aient eu la pensée de nous

transmettre des pierres qui n'auraient porté que quelques caractères

barbares? N'avons-nous pas vu un vendalisme au moins semblable se

renouveler de nos jours dans Toulon, lorsqu'on a détruit le monastère

des Dominicains appelé le grand Couvent? Que d'inscriptions précieuses

qui ornaient le pavé de son église ont été brisées ou perdues! Que sont

devenues les épitaphes qui couvraient les cendres de plusieurs de nos

évêques? Que sont devenues les inscriptions de Pierre de Marville, de

Thomas Jacomel et autres prélats qui ayant appartenu à ce monastère

avaient voulu y être inhumés? Elles ont été enveloppées dans un même

sort. Or si dans le 19.e siècle qui revendique seul le droit

d'avoir des lumières, dans ce siècle qui se dit l'ami et le protecteur

des lettres, on a ainsi traité ces respectables et précieux monumens,

que pouvons-nous reprocher à nos pères, qu'on se plaît à nous dépeindre

comme plongés dans la plus grossière ignorance?

Quoique Toulon n'offre point d'inscriptions antiques, on ne peut donc

pas en conclure qu'elle n'est pas ancienne.

L'auteur _des Recherches sur l'Origine de Toulon_, sentant toute la

force de l'objection que peut faire contre son hypothèse tout homme

qui connaît la localité, s'adresse à lui-même cette demande: Comment

a-t-il pu arriver que les Celtes et les Liguriens, peuples navigateurs

et commerçans, aient méconnu les avantages et la position de Toulon,

qu'ils n'aient pas été portés à s'y fixer par la douceur du climat,

la sureté de son port et de ses rades, la beauté de ses eaux et les

ressources qu'offre son terroir? Il répond:

«Que l'espace qu'occupe aujourd'hui la ville était un marais et que

cette plage infecte, resserrée entre la mer et de hautes montagnes

étaient peu propre à inviter les étrangers ou les naturels à s'y

établir.... On en trouve la preuve dans les terrains qui avoisinent la

ville tant du côté de l'Est que celui de l'Ouest.»

Une pareille réplique est séduisante; mais examinons si elle

est vraisemblable. Des marais pouvaient-ils être un obstacle à

l'établissement d'une ville dans ces siècles reculés? Par la

connaissance que j'ai acquise de la localité, les marais de Toulon ne

pouvaient occuper que peu d'espace; mais ce léger inconvénient était

racheté par des avantages infiniment précieux, qui ne pouvaient être

méconnus par les naturels du pays voisin et ne pas s'offrir au premier

aspect de tant d'avanturiers qui cherchaient un asile dans notre

climat. Marseille, les Lèques etc. avaient de très-vastes marais, dont

la place a conservé le souvenir dans le nom de _la Palud_ qui lui a

été donné. Ils n'empêchèrent pas néanmoins qu'on s'y établit dans une

très-haute antiquité. Pourquoi auraient-ils été un si grand obstacle

pour les déterminer à se fixer à Toulon? Approfondissons mieux la

question.

Est-il bien vrai que _l'espace qu'occupe aujourd'hui la ville était

un marais_ et que _la plage_ fut _infecte_, on ne peut soutenir une

pareille assertion.

[Sidenote: Registre du Lavad.]

[Sidenote: Arch. de l'hosp. S.t Esprit.]

[Sidenote: _Idem_.]

[Sidenote: Arch. com. Reg. de l'hos.]

[Sidenote: _Idem_.]

[Sidenote: _Idem_.]

Car d'abord Toulon est-il bâti sur des marais? Prenons la

circonscription de cette ville après le règne de François

I.r et avant celui de Henri IV, ce qui nous donne son

agrandissement moyen. Les remparts longeaient la rue des Chaudronniers

où il devait y avoir une porte vers le palais de justice qui conduisît

_au Bourg de la Savonnerie_. A la rue du Pradet il y avait un autre

portail appelé _Portalet_ qui conduisait à un bourg de ce nom. A la

Halle il y avait le portail _d'Ammon_ qui conduisait au _Bourg_ de

N. D. de l'Humilité; les remparts ceignaient la ville vers le pavé

d'Amour en descendant au Cours: par des portails placés à diverses

distances on entrait dans les faubourgs _S.t Michel,

S.t Lazare, S.te Catherine_ de la _Lauze_ ou

des _Cauquières_.[2] que l'on considère avec soin tout cet espace;

on n'y trouvera pas la moindre trace de marais. Le terrain y est au

contraire de nature très-aride, et loin d'avoir jamais été occupé

par les eaux de la mer, les puits que l'on y a creusés presque dans

chaque maison sont d'une eau excellente. La ville est d'ailleurs dans

un plan très-incliné, puisque, malgré l'abaissement que le pavé de

S.te Ursule éprouva en 1622, il reste encore au niveau des

toits de l'hôtel-de-ville. Je demande donc si ce n'est pas s'éloigner

un peu trop des règles de l'hydraulique, que de supposer que ce terrain

a pu être un marais, et si l'on pouvait y creuser _des fossés que les

eaux de la mer pussent facilement remplir?_ Pour un plus grand droit,

étendons la circonférence de la ville, prolongeons-la jusques aux

remparts actuels. Considérons le terrain des glacis, celui surtout qui

vient d'être enlevé pour construire les casernes de la porte d'Italie

qui est la partie où l'on pourrait plus vraisemblablement soupçonner

qu'il y a eu des marais, et l'on se convaincra que le sol est partout

le même, c'est-à-dire aussi aride, aussi pierreux que celui des lices.

Il ne pouvait donc y avoir des marais dans le plan qu'occupe Toulon.

Essai sur l'origine de Toulon: Mémoire pour servir à l'origine de cette ville · 第 1 / 3 段