jusqu’à ma maisonnette, un jour, avant d’aller prendre son train... La
voiture le mettrait ensuite à la gare. Il en aurait pour une heure et
demie en tout.
C’est ce projet que Dalgrand proposa de réaliser le lendemain. Il
était sûr que Vincent ne viendrait pas avec eux: une heure et demie de
voiture, sans même compter le retour de la gare à Villenoise, étant
encore trop pour lui.
Sabine—bien qu’elle-même en eût naguère donné l’idée—montra peu
d’empressement. Elle sembla précisément redouter ce que Dalgrand
désirait: un tête-à-tête. Peut-être y avait-il ce soir, dans les façons
de l’inventeur, et malgré tous les efforts de celui-ci, quelque chose
qui inquiétait M^{me} Marsan.
—Voyons, dit M. de Villenoise, il faut décider cela pourtant, puisque
Robert ne reviendra pas de sitôt.
Mise au pied du mur, Sabine déclara qu’elle pouvait s’arranger. On
partirait à huit heures et demie du matin, et M. Robert pourrait
prendre le train de dix heures quinze. Puis, dans l’après-midi, Vincent
viendrait la chercher, tout doucement, dans la victoria, qui ne le
secouait pas trop.
Dès que cette décision fut prise, on se retira dans les chambres à
coucher. Robert ne dormit pas de la nuit. Sa principale crainte était
que la mauvaise volonté évidente de Sabine ne fît manquer un plan
si bien combiné. Elle avait trop deviné son désir. D’instinct elle
s’en méfiait et elle voulait le déjouer. Que pourrait-il lui dire
en présence de Vincent pour la décider à l’écouter seule à seul? Si
elle ne sortait pas avec lui demain matin, il faudrait partir sans lui
parler. Il avait trop dit, pour mieux hâter les choses, qu’il était
absolument forcé de prendre ce train de dix heures.
Toute l’habileté de Robert se heurtait maintenant à cette difficulté
médiocre.
Le lendemain, dès sept heures, il était dans la chambre de son ami.
Tous deux causèrent. On leur apporta le café au lait. La pendule sonna
huit heures et demie. M^{me} Marsan ne paraissait pas.
—Le phaéton est attelé, vint annoncer le valet de chambre.
Vincent fit demander si Madame était prête.
—Madame fait dire qu’elle s’est éveillée trop tard, qu’elle n’est pas
habillée, fut la réponse.
Une rage froide saisit Dalgrand.
«Ah! tu te crois plus forte que moi!...» dit-il en lui-même. «Eh bien,
nous allons voir, ma belle!»
A neuf heures moins cinq, Sabine parut. Elle se répandit en excuses.
—Oh! ne vous désolez pas, madame, dit Robert. Nous avons encore
pleinement le temps de passer chez vous, puis d’aller à la gare.
—Pour le train de dix heures quinze?...
—Mais oui!
—Cela me paraît difficile, observa M. de Villenoise en regardant la
pendule.
Sabine éclata de rire.
—Mais, monsieur Robert, vous ne connaissez pas le pays!...
Et comme on entendait le déclanchement de la sonnerie:
—Tenez, dit-elle, voilà neuf heures!
—Cette pendule ne va pas, dit Robert.
Il tourna le dos à Vincent, et, fixant sur Sabine un regard d’une
saisissante intensité:
—C’est ma montre qui va bien, ajouta-t-il. Regardez-la!...
Elle frémit à son accent. Et elle le contemplait, toute blanche, comme
fascinée. Sur un geste qu’il fit, elle abaissa les yeux vers le cadran
de la montre...
La miniature était là, sous le verre, avec son petit sujet
microscopique et pimpant, sa forme spéciale, son angle brisé...
Ce fut un coup de foudre.
Sabine glissa d’abord sur les genoux. Elle leva les mains comme pour
une supplication... Puis elle s’abattit en arrière, les membres raidis,
les yeux révulsés, la gorge secouée par un hoquet nerveux.
M. de Villenoise, encore couché, sauta du lit, se précipita.
—Qu’est-ce qu’il y a? Qu’a-t-elle? cria-t-il.
—Ce n’est rien, dit Dalgrand... Une attaque de nerfs.
—Mais comment ça l’a-t-il prise?
—Eh! je n’en sais pas plus que toi... Soignons-la d’abord. Laisse-moi
la porter sur ton lit.
Dalgrand prit cette femme entre ses bras comme il eût fait d’un enfant,
et l’étendit avec douceur. Puis il arrêta son ami, qui courait vers le
timbre électrique.
—N’appelle pas! dit-il. Voyons, tu n’es pas vêtu. Veux-tu que ton
valet de chambre la voie ainsi entre nous deux?
Vincent dit:
—Tu as raison.
Et il commença de s’habiller. Son premier saisissement se dissipait. La
pitié s’en allait en même temps. Il grommela:
—Allons, voilà que ça la reprend! Je croyais que c’était fini, ces
crises-là.
—Elle y est sujette? demanda hypocritement Robert, qui passait un
flacon sous le nez de Sabine.
—Mais oui... Je te l’ai dit... Qu’est-ce que tu lui fais respirer là?
—Je ne sais pas. Et Dalgrand regarda l’étiquette collée sur la petite
bouteille.
Il lut avec gravité: «Potion selon la formule», et un nombre de sept
chiffres.
—Mais c’est une de mes drogues! s’écria Vincent. Qu’est-ce que tu veux
que ça lui fasse? Attends, j’ai des sels anglais dans mon cabinet de
toilette.
Sabine gémissait d’une façon continue. Ses prunelles, remontées à
demi sous la paupière supérieure, semblaient baignées d’une vapeur
blanche. Ses doigts se refermaient avec tant de force que les ongles
paraissaient s’incruster dans les paumes, et que toute la vigueur de
Robert ne parvenait pas à lui ouvrir les mains. Quand Vincent approcha
les sels de son visage, elle fit un léger mouvement comme pour s’en
détourner, mais la crise parut plutôt redoubler de violence:
—C’est de l’éther qu’il faudrait, opina Dalgrand.
—J’en ai, dit Vincent, je vais en chercher. Il y a une pharmacie dans
le château.
Un moment après, il revint. Les deux amis firent respirer de l’éther
à la malade, puis ils en mirent un peu dans de l’eau sucrée et lui en
coulèrent une petite cuillerée entre les lèvres.
Peu à peu, les phénomènes nerveux s’atténuèrent. Les gémissements
saccadés s’espacèrent et se turent. Les doigts se détendirent. Les
prunelles reprirent leur éclat.
—C’est fini, murmura Vincent.
Malheureusement, ce qui frappa les yeux de Sabine, lorsqu’elle reprit
connaissance, ce fut le visage de Robert. Aussitôt elle retomba en
arrière avec un véritable hurlement de terreur. Et la crise hystérique
reprit avec une nouvelle intensité.
—On dirait vraiment que c’est de t’avoir vu là... hasarda Vincent.
—Évidemment... Dans son état, ma présence la gêne, dit Robert. Je vais
me retirer. Tu viendras me dire quand elle sera remise.
—Mais ton train?
—Je ne le prendrai pas.
Robert se retira dans sa chambre.
«La crise n’était pas jouée,» pensa-t-il. «Mais si elle m’en sert
d’autres de ce genre... Si elle ne veut pas disparaître sans bruit de
l’existence de Vincent, comme je le lui demanderai... Ma foi, tant pis!
je la livre au juge d’instruction.»
* * * * *
Une heure après, il admirait l’énergie de cette volontaire créature.
L’effrayante convulsion passée, elle était redevenue elle-même, elle
souriait, elle s’excusait de ce qu’elle appelait «ses stupides nerfs»,
et elle déclarait ne pas comprendre comment cela avait pu arriver.
—Et M. Dalgrand a eu la bonté de manquer son train à cause de moi!
disait-elle. Alors, monsieur, j’espère que vous serez aimable tout à
fait. Vous viendrez jusqu’à mon _cottage_ comme vous me l’aviez promis,
avant de vous rendre à la gare?
—Certainement, madame, avec le plus grand plaisir, dit Robert en
s’inclinant.
—Pas avant de déjeuner, j’espère, s’écria M. de Villenoise.
A table, Dalgrand observa Sabine. Elle parut d’une gaieté charmante
et d’un calme parfait. Il ne surprit dans ses yeux qu’une seule
lueur d’angoisse. Ce fut à un moment où, par un geste machinal, il
faillit tirer sa montre. Sauf cet éclair tragique, elle ne laissa rien
soupçonner de ce qui se passait en elle.
«Quelle organisation merveilleuse et redoutable que celle des femmes!»
pensa Dalgrand. «Ou du moins d’une femme comme celle-ci.»
Peu après le déjeuner, M^{me} Marsan et Robert montaient sur le
phaéton. Le jeune homme conduisait. Un domestique se plaça derrière eux.
La première partie de la course fut silencieuse. L’homme en
livrée empêchait les paroles graves. Quant aux banalités, comment
fussent-elles venues à ces lèvres serrées par la résolution ou par
l’angoisse?
Robert, à un moment, fit tourner les chevaux dans une allée de traverse.
—Pas par là! s’écria Sabine avec une expression de terreur.
—Mais si! dit Robert avec calme. Je sais bien qu’on ne peut pas
continuer en voiture. Mais nous ferons le tour de la colline à pied.
Le phaéton ira nous attendre de l’autre côté du Chaos.
—Ah! murmura-t-elle, c’est là que vous voulez me conduire?
—C’est là, répliqua-t-il.
Et il ajouta d’un ton dégagé:
—Je voudrais, chère madame, vous montrer l’endroit où j’ai trouvé ce
petit objet...
Elle l’interrompit, d’une voix très basse, mais avec une fermeté
extraordinaire:
—N’essayez pas de coup de théâtre. C’est inutile. Je m’expliquerai
aussi franchement chez moi. Mais, pour Dieu! marchons sans nous arrêter.
Il la regarda. Elle n’avait pas tourné la tête, mais parlait avec les
yeux fixés droit devant elle, pour échapper autant que possible à la
curiosité du domestique.
Elle prononça encore:
—Je vous jure de vous répondre sincèrement. Mais pas là!... Non!...
Jamais là!... Marchons!
Dalgrand songea à la crise nerveuse du matin. Il renonça à son idée
première de traîner cette malheureuse femme sur le lieu de son crime
pour l’y foudroyer plus sûrement. D’ailleurs sa promesse de franchise
équivalait à un aveu. Avait-elle donc résolu de dire la vérité?
Il regagna l’allée principale, effleura du fouet les épaules de son
attelage, et le grand trot cadencé des chevaux rythma de nouveau le
silence.
Lorsqu’on eut franchi la grille de la propriété, Sabine indiqua le
chemin à Robert. Et bientôt on se trouva chez elle.
A peine descendue de voiture, M^{me} Marsan dit à sa femme de chambre:
—Ma fille, je vais à Paris. Préparez-vous, et partez par l’omnibus.
Vous avez le temps pour le prochain train. Et vous gagnerez ensuite la
rue de la Pompe par le chemin de fer de ceinture.
Quand Estelle eut disparu, Dalgrand s’écria:
—Comment! vous partez?...
—Mon cher monsieur, nous avons à causer, n’est-ce pas?
Il inclina la tête.
—Notre conversation sera peut-être longue, reprit-elle. Si nous la
tenions ici, vous manqueriez votre train. Vincent arriverait, vous
trouverait encore chez moi... Nous ne serions sans doute pas maîtres de
lui cacher... Or, ajouta-t-elle avec force, je ne veux pas qu’il sache!
—Pardon, dit Dalgrand, il saura.
Sabine blêmit.
—Oui, fit-elle les dents serrées d’impuissante fureur, il saura...
Mais non pas vos calomnies, monsieur! Il saura la vérité, que je lui
dirai moi-même... Et il l’apprendra quand je voudrai la lui dire... Ce
ne sera pas par accident, ni par surprise... Et je ne veux pas que ce
soit aujourd’hui!
—Madame, dit l’inventeur, la vérité, je la connais tout entière,
appuyée sur les preuves les plus irréfutables. Ce sont ces preuves que
je voulais vous soumettre. Si vous refusez de les voir, je les porterai
à qui de droit.
—Mais je ne refuse pas de vous entendre... limier de police! dit-elle
avec un superbe mépris.
Et ses yeux, chargés d’une indicible haine, eurent la satisfaction de
voir Dalgrand rougir.
—Seulement, ajouta-t-elle, on donne au moins à une femme le droit de
fixer l’heure et le lieu d’un rendez-vous.
—Fixez, madame, répondit Robert.
—A Paris, chez moi, dès l’arrivée du train.
—Je suis à vos ordres. Mais M. de Villenoise ne devait-il pas vous
rejoindre ici tout à l’heure?
—Cela me regarde.
L’inventeur s’inclina.
—Eh bien, dit-elle, nous pouvons repartir.
Puis, lui lançant, comme elle passait devant lui, un coup d’œil
par-dessus l’épaule, elle ajouta en ricanant:
—A moins que vous ne teniez toujours à monter voir mon tableau?...
—Mais... ce serait avec plaisir, sourit Dalgrand, non sans une égale
ironie.
Sabine haussa les épaules, traversa le jardin et monta sur le phaéton.
—Quand vous nous aurez mis à la gare, dit-elle au domestique, vous
retournerez au château le plus vite possible, et vous ferez dire à
monsieur que j’ai été forcée de partir pour Paris.
—Bien, madame.
—N’est-ce pas? vous le ferez dire tout de suite, pour que monsieur ne
se dérange pas. Vous ajouterez que c’est une lettre trouvée chez moi
qui m’a obligée à partir immédiatement, mais que je reviendrai demain
de bonne heure. Vous avez bien compris?
—Oui, madame.
Un quart d’heure après, Robert et Sabine étaient sur le quai de la
gare. Le train arrivait. Quand il eut stoppé, Dalgrand ouvrit un
compartiment de premières, et s’effaça pour laisser monter la jeune
femme.
—Je n’ai pas besoin de garde du corps, dit-elle. Vous trouverez de la
place ailleurs.
Et elle escalada le marchepied.
Il n’insista pas pour lui imposer sa présence, mais monta dans le
compartiment contigu. Seulement, de temps à autre, il regarda par le
petit carreau mitoyen, et, à chaque station, il guetta la portière
voisine, prêt à s’élancer s’il voyait descendre M^{me} Marsan.
A Paris cependant elle accepta une place dans son fiacre.
Leur arrivée rue de la Pompe eut quelque chose de lugubre. Ni l’un
ni l’autre ne parlaient, et, quand ils pénétrèrent dans l’appartement
inhabité, le demi-jour, la fraîcheur et le silence semblaient le cadre
morne préparé pour recevoir l’horrible secret qu’ils apportaient.
La femme de chambre n’arriva qu’après eux. Ce fut M^{me} Marsan qui
déverrouilla les serrures, ouvrit les volets, souleva les stores de
la petite serre. Alors le jardinet apparut,—un jardinet triste, déjà
dévasté par le précoce automne parisien, et au fond duquel, sur un mur
grisâtre, les dernières feuilles de la vigne vierge plaquaient des
taches de sang.
Sabine choisit deux sièges enveloppés de leurs housses à rayures.
—Je vous écoute, dit-elle.
Sa physionomie, crispée d’inquiétude, avait perdu de son audace.
—Madame, dit Robert, c’est vous qui avez tiré sur M. de Villenoise.
Elle eut un rire étrange.
—Ah! dit-elle, c’est bien à cela que je m’attendais.
Si la conviction de Robert eût pu être ébranlée, elle l’aurait été
par le son de ce rire et le ton de cette exclamation. Il eut même un
instant de stupeur.
Elle ajouta d’une voix très calme:
—Prouvez-le.
—Vous vous êtes habillée en homme et vous vous êtes cachée pour
assassiner mon ami, reprit l’inventeur, comme vous vous étiez déguisée
et cachée pour l’épier un jour qu’il se promenait avec deux dames...
Ce rapprochement, auquel Sabine était loin de s’attendre, la troubla
d’une façon visible. Pourtant elle s’écria:
—Quelle jolie invention!
—Ne niez pas, dit-il, j’ai des témoins.
Il reprit alors toute l’histoire du crime, telle qu’il l’avait
reconstituée, faisant des allusions à la scène de Belgique entre les
deux amants, comme s’il en eût connu les moindres détails, peignant la
fuite furieuse de Sabine, le guet-apens, la tentative de meurtre, et,
finalement, ce bond hardi sur les rochers, terminé par une demi-chute
et le bris de la bague.
—Vous auriez mieux fait de laisser la miniature où vous prétendez
l’avoir trouvée, dit M^{me} Marsan. Quelle valeur cette découverte
a-t-elle maintenant pour un magistrat, ou même pour M. de Villenoise?
On verra trop les fils blancs dont est cousue votre anecdote.
Croyez-vous qu’on ne devinera pas vos motifs?... qu’on ne comprendra
pas que vous voulez détacher de moi mon amant pour lui faire épouser
votre belle-sœur?... Un mari vingt fois millionnaire!... Cela n’irait
pas mal à cette petite fille d’officier pauvre!...
Robert pâlit, avec une flamme aux yeux si effrayante que Sabine se
leva, prête à fuir... Mais à cette minute, un souvenir revint à
Dalgrand... celui d’un incident remarqué durant l’entrevue avec le
juge. Et, à tout hasard, il lança cette phrase, dont il ne pouvait
lui-même deviner la portée:
—Vous oubliez, madame, que je suis mécanicien, et que j’ai des
moyens très faciles d’élargir le Puits du Diable, pour permettre aux
magistrats d’aller voir ce qui se trouve au fond.
Sabine retomba sur son siège, écrasée, muette, les mains et les lèvres
tremblantes.
Dalgrand profita de ce moment de faiblesse, et, d’une voix subitement
adoucie:
—Vous voyez, madame, qu’il vaut mieux tout me dire. Ce misérable
secret restera entre nous.
—Entre vous et moi?... dit-elle, se trahissant par ce cri involontaire.
—Non, dit Robert, Vincent le saura.
—Il me pardonnera! s’écria victorieusement Sabine. Car j’ai agi par
amour... Et le ciel m’est témoin que je ne voulais pas le tuer!
—Que vouliez-vous donc? demanda Dalgrand.
Elle reprit son air le plus froidement hautain.
—De quel droit me le demandez-vous? Je ne le dirai qu’à lui-même. Et
je vous le répète: il me pardonnera.
Robert secoua lentement la tête.
—Il vous pardonnerait s’il vous aimait, dit-il.
Cette phrase fit l’effet d’un coup de massue. Les yeux altiers de
Sabine se noyèrent, s’effarèrent comme ceux d’une bête blessée à mort.
—Oh! gémit-elle, si vous me percez faussement d’un tel doute, vous
êtes plus criminel que moi!... Non, quoi que j’aie fait, on n’a pas le
droit de frapper ainsi une pauvre femme!
A cet accent de douleur, une pitié traversa le cœur de Robert.
Cependant il devait aller jusqu’au bout. Se rappelant cette «cruauté»
ignorée dont s’était accusé Vincent, il reprit:
—Ne vous a-t-il donc jamais avoué le véritable état de son cœur?
Sabine murmura:
—Il est revenu à moi depuis.
—Depuis?... répéta Robert. Puis sur une autre intonation, il
ajouta:—Depuis... l’accident?...
Une lumière éclatait dans sa tête. Il comprenait maintenant le plan
désespéré conçu par Sabine pour reconquérir M. de Villenoise. Non, elle
n’avait pas voulu le tuer, pas même le blesser aussi grièvement, sans
doute... La malheureuse femme lui fit moins horreur. Ce fut avec un
imperceptible attendrissement dans la voix qu’il reprit:
—Voyons, réfléchissez... Maintenant que Vincent croit vous devoir la
vie, quel est le sentiment qu’il vous exprime? Prononce-t-il le mot
d’amour, ou celui de reconnaissance?
—Il veut m’épouser, déclara Sabine.
Mais cette réponse indirecte montrait la défaillance de son orgueil et
de sa sécurité.
Robert insista:
—Vous dit-il qu’il vous aime?
Elle se tut. Son silence était bien la chose la plus abattue, la plus
navrée, la plus humble, dont Robert eût jamais été témoin. Pour ne
point avoir l’air d’en savourer la tristesse, il détourna les yeux.
Tout à coup il entendit la voix de Sabine, mais si changée, si timide,
qu’il en tressaillit de surprise. Elle disait:
—Monsieur, répondez-moi sur votre honneur. Vincent vous a-t-il dit
qu’il ne m’aime plus?
Comme il se taisait, désarmé par cette douceur, hésitant à porter un
pareil coup, même à cette grande coupable, elle ajouta:
—Vous m’avez fait bien du mal, monsieur, et je vous hais. Cependant
j’estime que vous êtes un honnête homme, et je croirai votre parole
d’honneur. Parlez.
Il répondit:
—Madame, je vous jure de dire la vérité. Vincent m’a confié qu’il vous
épousait par devoir.
Sabine porta les deux mains vers son cœur et ferma les yeux, avec un
long frémissement de tout le corps. Quand cet éclair de souffrance
affreuse eut cessé de lui tordre les nerfs, elle regarda son bourreau,
et reprit très bas:
—En aime-t-il une autre?
—Là-dessus, madame, dit Dalgrand, permettez-moi de ne pas vous
répondre.
Elle eut un rire déchirant, atroce.
—En effet, reprit-elle, vous aviez raison: il ne me pardonnera pas!...
Un silence tragique tomba dans le grand atelier à demi vide, sans
tentures, sans tapis, où de larges toiles grises, jetées sur des amas
de choses, semblaient des linceuls ensevelissant les heures mortes, les
heures de joie vécues là, et qui ne reviendraient jamais.
A la fin, Sabine parla:
—Je sais quelle promesse vous me demanderez, monsieur, pour ne pas me
livrer à la justice.
Il l’interrogea du regard.
—C’est, n’est-ce pas? reprit-elle, de m’exiler, de partir, peut-être
même de ne pas revoir une dernière fois Vincent.
Étonné de son calme, il répondit simplement, comme pour un projet
ordinaire:
—Je crois que cela vaudrait mieux.
—Je le crois aussi, dit-elle du même ton. Je vous en fais volontiers
le serment. Mais, en retour, je vous demande une grâce.
—Laquelle?
—Ne retournez pas à Villenoise avant demain dans l’après-midi. D’ici
là, Vincent aura reçu une lettre de moi où je lui aurai tout avoué. Je
veux qu’il apprenne par moi-même...
Elle s’interrompit devant le regard soupçonneux de Robert.
—Quel serment faut-il faire? demanda-t-elle.
Puis, avec un sourire de surhumaine tristesse:
—Les sentiments de votre ami ne vous sont-ils pas garants que je ne
pourrai ni le circonvenir, ni fléchir son cœur, ni lui arracher mon
pardon?
Comme Dalgrand réfléchissait encore, elle ajouta:
—Voulez-vous que j’écrive l’aveu de mon crime, adressé au juge
d’instruction? Si je vous ai trompé, si j’ai revu Vincent lorsque vous
arriverez demain à Villenoise, vous ferez parvenir cette lettre.
Elle se levait déjà pour chercher du papier, une plume. Mais la
sincérité, la dignité de son accent avaient persuadé l’inventeur. Il
fit un geste de la main.
—Inutile, madame.
Il s’était levé à son tour, et restait debout, embarrassé de quelque
chose qu’il avait encore à dire.
—N’avons-nous pas fini, monsieur?
—Madame, dit-il, s’il vous convenait de voyager en Amérique, vous
seriez peut-être assez bonne pour accepter la commande de certains
travaux de peinture pour lesquels votre talent me serait bien utile.
Je voudrais connaître, au point de vue pittoresque, les grandes
constructions métalliques...
Elle comprit son intention généreuse, et, l’interrompant avec ironie:
—Vous pourriez aussi peut-être m’obtenir la clientèle de M. de
Villenoise?
—Je vous assure, madame...
Elle eut un tel mouvement de tête et un si vif regard qu’il n’osa pas
insister.
—Adieu donc, madame, dit-il.
Dans la lenteur de son salut, l’inclinaison profonde de sa tête, il mit
toute la respectueuse politesse de l’homme du monde.
Elle ne lui répondit pas, mais le regarda partir, toute droite, les
prunelles fixes, les bras tombés, dans une immobilité de statue.
Et, du seuil, il la vit encore, silhouette fatale et fière, qu’il ne
devait plus oublier.
XV
LORSQUE, le lendemain, vers quatre heures de l’après-midi, Robert
Dalgrand, dans une voiture de louage, franchit la grande grille de
Villenoise, une appréhension lui crispa le cœur. Que se serait-il
passé? Comment allait-il trouver Vincent?
Devant lui, la royale avenue de châtaigniers s’étendait, d’aspect
plus grandiose encore, dans la sauvage tristesse de l’automne. Au
fond, la façade du château, blanche et rigide au milieu de son cadre
élargi, ressemblait à un visage dont l’impassibilité garde un secret
mélancolique.
Pour la première fois peut-être, l’imagination, chez Robert, domina
l’énergie de la pensée, et il se sentit impressionné par la physionomie
des choses.
Son malaise intérieur se changea en une terrible anxiété lorsqu’un
domestique lui dit que monsieur n’était pas au château, mais qu’il
avait laissé une lettre pour M. Dalgrand.
—Une lettre pour moi!...
—Oui, au cas où M. Dalgrand viendrait.
—Où est-il?... A l’usine?
—Non. Monsieur est parti brusquement pour Paris.
«Parti brusquement pour Paris!...» Qu’avait-elle donc inventé, cette
femme, pour le faire accourir vers elle, lui qui ne pouvait encore sans
imprudence entreprendre ce voyage?... Que lui disait-elle en ce moment,
dans cet atelier où, hier, lui-même, Dalgrand, l’avait confondue,
réduite au désespoir et à la soumission?... Par quelles sorcelleries le
reprenait-elle?
Ainsi elle avait manqué à sa parole! Elle avait trouvé moyen de revoir
Vincent! Elle l’avait joué, lui, Robert!... Mais ne s’était-il pas
conduit comme le dernier des insensés en refusant cette lettre qu’elle
voulait écrire pour le juge d’instruction? Dire qu’il avait cru cette
sirène, cette créature de sang et de perfidie! Maintenant tout était
bien perdu, car l’intervention même de la justice arriverait sans doute
trop tard pour éclairer Vincent, pour le délivrer du piège où elle
l’aurait enfermé.
Ces réflexions ôtaient à Robert son habituel sang-froid, tandis qu’il
suivait le valet de chambre jusque dans le cabinet de travail où M. de
Villenoise avait laissé sa lettre.
L’épaisseur du pli l’étonna. Robert déchira l’enveloppe, et tout de
suite il en remarqua une seconde sur laquelle ces mots en grosses
lettres lui sautèrent aux yeux:
«Attends d’être seul pour lire.»