Alors il remarqua que le domestique, un peu étonné de ce qui se

passait, demeurait planté devant lui, le regard luisant de curiosité.

—Allez, dit Robert, laissez-moi.

—Monsieur n’a besoin de rien? demanda le valet.

—De rien. S’il me faut quelque chose, je sonnerai.

—Monsieur dînera-t-il au château? Dois-je donner des ordres?

—Eh! je n’en sais rien. Allez-vous-en!

Une fois que l’homme eut quitté la pièce, Dalgrand, avant même de

s’asseoir, ouvrit la seconde enveloppe. Elle contenait une lettre assez

longue, d’une écriture qu’il ne reconnut pas, et un mot très court de

Vincent.

Ce mot, Robert le saisit tout entier d’un coup d’œil. Et il continuait

à le contempler d’un regard fixe, tous les traits de son visage

pétrifiés et blêmes, dans une stupeur qui paralysait même l’émotion.

Puis, tout à coup, un cri sourd monta de sa poitrine. Son grand corps

chancela... Il s’abattit sur un siège, en essuyant, par un geste

machinal de la main, la sueur froide qui lui perlait au front.

Voici ce qu’il avait lu:

«Mon cher ami,

«Sabine est morte. La malheureuse s’est empoisonnée cette nuit avec du

laudanum. Sa femme de chambre affolée est accourue m’apporter cette

terrible nouvelle, avec une lettre qu’elle devait me remettre dès ce

matin, suivant les dernières volontés de sa maîtresse.

«Je cours auprès de l’infortunée qui n’est plus. Viens m’y rejoindre.

Mais lis d’abord sa lettre. Elle t’apprendra, paraît-il, peu de choses

que tu ne saches.

«VINCENT.»

Il se passa un moment avant que Robert eût le courage de lire cette

confession de Sabine. Mais l’idée que son ami l’attendait, plongé

dans les plus pénibles rêveries, auprès de cette morte, le rappela à

lui-même. Il déplia le papier et parcourut ce qui suit:

«Mon Vincent bien-aimé,

«Quand tu liras cette lettre, tu sauras déjà que je suis morte. Ne me

pleure pas, car je suis coupable. Pardonne-moi seulement!

«C’est pour obtenir ce pardon que je quitte la vie. O mon Vincent! ne

me le refuse pas, puisque j’aurai tout racheté. J’ai conjuré la mort

que j’ai failli te donner. Maintenant je me fais justice. Par pitié,

n’enveloppe jamais mon souvenir dans une pensée de malédiction.

«C’est moi qui ai tiré sur toi, Vincent. On te l’aurait dit si je ne

te l’avais pas révélé la première. Je n’ai donc pas le mérite de mon

aveu.

«Ton ami Robert Dalgrand avait découvert la vérité. Sans lui, j’aurais

eu le bonheur suprême et monstrueux de te posséder à toujours par mon

crime. Faut-il le dire?... Je n’aurais pas eu de remords!...

«Non, Vincent. La joie et l’orgueil d’être ton épouse m’auraient fait

m’applaudir de mon horrible action. Ce n’était pas possible, n’est-ce

pas?... Une femme ne peut pas être à la fois aussi diaboliquement

coupable et aussi divinement heureuse! Il ne fallait pas que cela fût.

«Le but radieux auquel j’aurais touché t’explique ma conduite. Je n’ai

pas voulu te tuer, toi sans qui je ne puis pas vivre. Je pensais te

blesser à la jambe, pour te tenir enfermé près de moi pendant de longs

jours, pour t’entourer de mes soins, pour m’afficher auprès de toi, et

pour t’empêcher de revoir l’autre... l’autre!... celle que tu croyais

aimer.

«Malgré ma sûreté de main, ma précaution de viser très bas, je t’ai

porté un coup qui a failli devenir mortel. O pauvre, pauvre adoré!...

Si tu savais ce que j’ai ressenti en approchant de ton lit de

souffrance!...

«Si tu étais mort, je me serais tuée.

«Tu n’en doutes pas, maintenant...

«Oui, l’homme, le misérable criminel que tu as vu bondir sur les

rochers, c’était moi! Je me suis montrée exprès,—sûre, par mon

costume, d’égarer tes soupçons. En haut, dans un fourré, j’avais

laissé une jupe, un chapeau de femme et une mante de soie, avec

lesquels j’étais venue. J’ai rapidement passé tout cela sur mes

vêtements masculins. Mais j’ai jeté dans le Puits du Diable mon

petit revolver—celui à crosse de nacre avec mon chiffre en or—et

mon feutre d’homme roulé autour d’une pierre. Je savais que ces deux

objets tomberaient tout au fond, par l’étroite ouverture, là où se

resserre le puits, et qu’ils seraient hors de portée, à moins qu’on ne

minât le roc.

«Maintenant, tu sais tout, Vincent. Tu es guéri, ma mort te rend

libre... Tu vas être heureux... Oh! ne me chasse pas entièrement de

ton cœur. Donne-moi ce pardon que je te demande!

«Si un élan de miséricorde, si peut-être même un dernier frémissement

de tendresse pour la pauvre créature qui s’en va, te dicte ce pardon,

accorde-moi une suprême grâce, écris-le sur ma tombe. Fais inscrire

sur une petite plaque de marbre: «_Elle repose pardonnée._» Il me

semble qu’éternellement, à travers la pierre, je l’entendrai. Et je

pourrai y croire. On ne ment pas aux morts.

«Tu feras cela. J’en suis sûre. Tu es si bon, Vincent!... Et cette

pensée adoucit en moi l’atroce douleur de savoir que désormais tu

seras heureux par une autre.

«Adieu, et pardon! Je t’aime.

«SABINE.

«Je te prie de me faire enterrer dans le petit cimetière du village

près duquel j’ai vécu cet été.»

XVI

DIX mois s’étaient écoulés. Vincent de Villenoise avait épousé Gilberte.

Le soir des noces, la jeune fille, en ôtant de son corsage le petit

bouquet d’oranger, montrait à son mari, sous les fleurs artificielles

et cousu dans un sachet de satin, le brin de réséda gardé depuis le bal

où elle était sa demoiselle d’honneur. Alors lui-même, en souriant,

tirait de son porte-cartes un brin tout pareil. Chacun avait eu la même

idée: le premier souvenir de leur amour devait les accompagner à la

fête nuptiale. Cette gracieuse coïncidence avait jeté Gilberte aux bras

de son mari, et commencé la défaite de sa virginale timidité. Ce fut la

première fleur échangée jadis qui, cette nuit-là, les fit amants.

L’été commençait. Ils s’installèrent à Villenoise.

Bien des changements avaient été faits dans la propriété. On avait

comblé le Puits du Diable, démoli l’allée qui longeait le Chaos, et

qui maintenant disparaissait sous une plantation de jeunes sapins. Des

tombereaux de terre jetés entre les rocs avaient transformé l’aspect du

ravin lui-même, et se couvraient de fleurs sauvages. A la lisière de la

forêt, la villa qu’avait habitée Sabine n’existait plus; le terrain,

vendu à un paysan, étalait au soleil le manteau or pâle d’un champ

d’avoine mûre.

A la fabrique et dans la cité ouvrière, on connaissait bien déjà le

ravissant visage de la nouvelle châtelaine. M^{me} de Villenoise allait

là-bas presque journellement, dans son panier attelé de deux poneys. Et

c’était pour elle un amusement si doux d’exercer sur ce petit peuple

une royauté de providence généreuse, que son mari dut intervenir.

—Prends garde, mignonne, il ne faut pas trop me les gâter.

Ou bien:

—Méfie-toi d’un premier enthousiasme. Tu ne dois rien commencer que tu

ne sois résolue à poursuivre.

Un jour, Gilberte, après beaucoup d’hésitations, pria Vincent de la

conduire visiter la tombe de Sabine.

La jeune femme avait depuis longtemps appris par son beau-frère les

moindres détails de la triste histoire, et même elle avait lu la lettre

de la morte.

M. de Villenoise accueillit sa requête avec étonnement. Cependant,

réflexion faite, il consentit.

Par une matinée splendide, tous deux partirent à cheval, à travers

bois, se rendant au petit cimetière. Le groom tint leurs montures à la

grille. Ils entrèrent.

C’était un de ces endroits adorables et mélancoliques, où, dans les

très humbles campagnes, la mort se montre d’une bonhomie si douce

et d’une si naïve coquetterie. Un fouillis de fleurs. Des rosiers,

jadis plantés par des mains pieuses, mais qu’on a cessé d’émonder, et

qui maintenant envahissent tout. Des herbes hautes, cachant la forme

étroite et allongée des monticules funèbres. De larges marguerites, de

petits œillets sauvages, des scabieuses aux tons fins, et, de place

en place, les nobles hampes de roses trémières. On ne distinguait pas

les sentiers. Grâce aux croix seulement, on évitait de marcher sur les

tombes.

Mais, au milieu de toute cette verdure et de ces couleurs, un espace

d’une crudité blanche attira et choqua l’œil de Gilberte.

Elle s’approcha, éblouie par cet éclat de marbre sous le ciel d’un bleu

dur, dans la pluie aveuglante de lumière.

Une grille dorée l’arrêta. Et elle resta en contemplation devant la

tombe de Sabine.

A deux pas derrière elle, M. de Villenoise, gêné, restait les yeux à

terre, tête nue sous la brûlure du soleil.

Le monument était un chef-d’œuvre artistique. Vincent l’avait commandé

à un très grand sculpteur. Appuyée contre le bloc de marbre qui portait

le nom de la morte, une figure féminine d’une grâce délicieuse étendait

à demi la main droite, dans un geste d’apaisement, de pardon, de pitié.

Elle semblait vouloir faire descendre quelque chose d’infiniment doux

dans l’invisible profondeur de la tombe. Un peu au-dessous de cette

main, et déroulé à l’angle du bloc, un feuillet de marbre portait ces

mots, qui commentaient le geste de la statue:

ELLE REPOSE PARDONNÉE.

Ainsi était accompli le vœu suprême de Sabine. Pour les rares visiteurs

du cimetière, cette inscription devait sembler une simple formule

religieuse.

Cependant Gilberte s’était retournée vers son mari. Elle lui toucha

le bras. Il leva les yeux. Jamais elle ne lui avait paru si belle.

Une gravité attendrie rendait plus séduisant ce visage où flottait un

charme d’enfance. Elle dit:

—Je la trouve superbe, cette tombe. Mais regarde!... Rien que du

marbre et du métal doré! Elle n’a donc personne au monde, cette pauvre

femme, qui lui apporte parfois une gerbe de roses, ou même un simple

bouquet des champs?...

Et, comme Vincent, très ému, se taisait, Gilberte ajouta d’une voix

insinuante et câline, ainsi qu’une petite fille qui demanderait une

grosse faveur:

—Nous viendrons mettre ici des fleurs, n’est-ce pas? Vois-tu... sa

folie et son crime ont fait notre bonheur. Et elle a tant souffert!...

Puis, plus bas encore, la jeune femme murmura:

—Pauvre, pauvre créature de douleur et de passion!... Vincent, elle

t’aimait et elle t’a perdu... N’est-elle pas assez punie?

[Illustration]

_Achevé d’imprimer_

le cinq mai mil huit cent quatre-vingt-quatorze

PAR

ALPHONSE LEMERRE

25, RUE DES GRANDS-AUGUSTINS, 25

_A PARIS_

Haine d'amour · 第 21 / 21 段