devait rester un mystère pour Dalgrand. Mais celui-ci se trouvait
suffisamment éclairé, surtout par le dernier mot. Car la seule cruauté
que peut montrer un amant envers une femme aussi passionnément éprise
que Sabine, c’est de lui laisser entrevoir qu’il en peut aimer une
autre. M. de Villenoise n’était pas un homme à injurier sa maîtresse,
encore moins à la frapper. Et il aurait battu Sabine qu’il n’eût pas
gardé plus de remords que Robert n’en avait entrevu dans ses yeux à
deux reprises.
Avec les données que possédait l’inventeur, on pouvait reconstituer
la scène de Dinant. S’il admettait que le personnage dont l’apparition
avait effrayé Gilberte était Sabine, travestie et cachée pour épier M.
de Villenoise, quelle n’avait pas dû être la rage de cette créature
violente en apercevant l’homme qu’elle aimait, seul dans les bois,
avec une jeune fille aussi jolie que M^{lle} Méricourt! Elle avait dû
en arriver, tôt ou tard, à quelque terrible explosion de jalousie.
Et alors le pauvre Vincent, doublement torturé, poussé à bout, avait
laissé échapper quelque parole irréparable—l’aveu peut-être de son
amour sacrifié—ou, pire encore, la phrase de rupture, l’intention
exprimée d’épouser la rivale.
Alors s’expliquait l’affolement de la maîtresse jalouse, menacée
d’abandon.
Et pourtant... quelque chose échappait à Robert... Non, ses déductions
n’étaient pas exactes. Car, au lendemain du crime, quand Vincent avait
repris connaissance, le blessé et Sabine ne s’étaient pas regardés
comme des adversaires de la veille. Ils s’étaient tout de suite
témoigné trop de tendresse, de confiance. Puis, encore un coup, de
quelle manière interpréter les soins ardemment dévoués de Sabine?
Comment admettre que cette amante exaspérée jusqu’au meurtre voulût
ensuite sauver pour une autre celui dont elle préférait la mort à
l’infidélité?
Ainsi, la situation restait la même. Des indices, oui... Des indices
de plus en plus clairs et significatifs. Mais pas une preuve!... même
pas une preuve morale!... aucune certitude absolue! Impossible, dans un
pareil doute, de se risquer à agir! Et pourtant les jours passaient.
Vincent était presque guéri. Bientôt il allait annoncer officiellement
son mariage avec Sabine... Puis le conclure. Et Dalgrand, avec
le tragique soupçon qui lui dévorait le cœur, assisterait à la
cérémonie!...
C’était à perdre le sang-froid et la raison.
Et, durant tout ce temps, l’enquête officielle n’avait point avancé
d’un pas. Déjà les magistrats énervés souhaitaient de ne plus entendre
parler de ce malheureux attentat de Villenoise, qui les mettait en
défaut. L’affaire allait être classée.
XIV
UNE après-midi, Robert Dalgrand arrivait à l’improviste chez son
beau-père, boulevard Malesherbes.
C’était presque tout de suite après le déjeuner. Le général et sa fille
se trouvaient à la maison.
—Père, dit Dalgrand, voulez-vous me confier Gilberte?
—Tant que vous voudrez, mon ami. Qu’est-ce que vous voulez en faire,
de cette petite personne?
—J’ai besoin d’elle.
Il dit cela d’un ton qui fit pâlir la jeune fille. Elle pensa qu’il
l’emmenait chez le juge d’instruction. M. Méricourt lui-même fut
impressionné par la gravité de son gendre.
—Si c’est à propos de cette triste affaire de Villenoise, observa le
vieillard, ne serait-ce pas à moi plutôt de l’accompagner?...
—Ayez confiance en moi. Je ne mènerai pas cette fillette où il ne
serait pas convenable qu’elle allât sans vous. Elle ne se trouvera avec
personne d’autre que moi-même. Mais c’est une course que je ne puis
faire sans elle. Et il m’est impossible de vous dire maintenant de quoi
il s’agit.
—Va t’habiller, mignonne, dit le général. Et ne fais pas attendre
Robert.
La recommandation était inutile. Malgré certains battements de cœur
provoqués par une inexplicable appréhension, la jeune fille eut bientôt
mis son chapeau, sa jaquette, ses gants.
—Me voici, dit-elle.
En bas, sur le boulevard, un fiacre fermé attendait.
—Je vois que Lucienne a pris le coupé, remarqua Gilberte.
—Non, mademoiselle, dit Robert plaisamment. Votre sœur n’est pas
sortie. Seulement j’ai mes raisons pour ne pas me montrer aujourd’hui
avec vous dans ma propre voiture.
Cette précaution acheva de communiquer à Gilberte le sentiment qu’elle
voyageait dans le romanesque et le mystère.
—Remontez par le parc Monceau, dit Dalgrand au cocher. Vous irez
jusqu’à l’Étoile, puis vous reviendrez par les Champs-Élysées à la gare
Saint-Lazare.
—C’est donc une promenade hygiénique? sourit Gilberte.
—Vous l’avez dit, petite sœur.
Une fois dans la voiture, il expliqua:
—Notre but est la gare. Seulement nous arriverions trop tôt. Je m’y
suis pris d’avance, craignant ne pas vous rencontrer après deux heures.
Le cocher ne poussait pas son cheval. Malgré cela, Robert lui fit
encore faire un détour.
—Et nous aurons tout de même à attendre, dit-il à sa belle-sœur.
—Est-ce que nous prendrons le train? demanda celle-ci.
—Non, avant cinq heures je vous aurai ramenée à papa.
Ils arrivaient à la gare Saint-Lazare. Dalgrand fit entrer la voiture
dans la cour du Havre. Et il voulut la garder sur place en face de
l’escalier des grandes lignes.
—Il nous est défendu de stationner ici, dit le cocher.
—Où se mettent les voitures qui viennent attendre les voyageurs?
—Là, fit le cocher, lui montrant une victoria postée
perpendiculairement au trottoir du café.
—Eh bien, mettez-vous là, mais aussi près que possible de la gare,
ordonna Dalgrand.
Le cocher prit l’air désobligeant qu’adoptent ses pareils pour se
conformer à une indication dont ils ne comprennent pas le but. Mais il
obéit. Dalgrand remonta dans la voiture à côté de Gilberte.
—Ne bougez pas, dit-il. Restez bien enfoncée dans votre coin. Là!...
Vous n’avancerez la tête que lorsque je vous le dirai.
Puis, soulevant le petit volet de drap sur le carreau derrière lui,
Robert se mit à guetter avec une attention profonde.
L’inventeur avait eu beaucoup de peine à combiner la rencontre qu’il
espérait obtenir aujourd’hui. Plusieurs fois ses plans avaient manqué.
Puis, enfin, il avait décidé Sabine non seulement à faire le voyage de
Paris, mais à convenir d’avance avec lui du train qu’elle reprendrait.
Depuis quelque temps il avait reconquis la confiance de M^{me} Marsan.
Elle voyait en lui presque un allié. En tout cas, elle le ménageait
et le flattait, à cause de l’influence qu’il avait sur Vincent. Aussi
lorsque, la veille, il lui avait proposé un rendez-vous à la gare pour
retourner ensemble à Villenoise, elle avait tout de suite accepté.
—Seulement, avait-il dit, si vous ne me voyez pas dans la salle
d’attente quand on ouvrira les portes, ne m’attendez pas. C’est que je
me trouverai retenu par quelque affaire.
—Parfaitement, avait-elle dit. Tâchez d’être exact. Moi je n’y
manquerai pas.
C’était la première fois qu’elle quittait Vincent pour une aussi longue
absence. Le jeune homme était maintenant guéri. Cependant Dalgrand
connaissait trop Sabine pour penser qu’elle laisserait désormais M.
de Villenoise s’habituer à ne plus la voir autour de lui, et qu’elle
l’abandonnerait à lui-même plus de quelques heures à la fois. Il était
donc bien sûr qu’elle ne manquerait pas son train.
Cependant l’instant du départ approchait. Robert, en proie à cet
énervement spécial que cause l’attente, regardait tantôt l’aiguille
du gros cadran, là-haut en l’air, tantôt les fiacres entrant dans la
cour. Il guettait surtout ceux qui venaient par la rue de Rome, car
c’était le chemin de Sabine en arrivant de Passy. Le plus grand nombre
étaient découverts, ce qui favorisait son examen. En effet, on n’était
pas encore à la mi-octobre, le temps restait beau, et très peu de
voitures fermées circulaient. Quand les fiacres dépassaient la grille
de la gare, ils se mettaient au pas, suivant le règlement. Et Dalgrand
dévisageait à loisir les voyageurs qui s’approchaient.
Toutefois nul visage ne ressemblait à ce beau visage impérieux dont il
attendait l’apparition.
Contrarié, il levait encore une fois les yeux vers l’horloge quand,
tout à coup, il sentit les mains de Gilberte se crisper sur son bras.
Malgré l’anxiété de son attente, il se retourna vivement. Ce fut
pour constater la pâleur et l’effroi répandus sur la figure de sa
belle-sœur. Les traits de la jeune fille étaient décomposés.
—Oh! murmura-t-elle, l’homme!...
Puis tout de suite:
—C’est une dame!... Oh!... Mon Dieu!...
Dalgrand comprit en un éclair. Il suivit le regard de Gilberte, et,
dans un fiacre s’arrêtant au ras du trottoir, il reconnut Sabine.
M^{me} Marsan portait un petit feutre de voyage orné d’une simple
aigrette,—presque un chapeau d’homme. Une voilette au tissu
imperceptible ne cachait en rien ses traits. Et sa jaquette à revers
contribuait encore à lui donner une apparence légèrement masculine.
—Regardez... Regardez, Gilberte! murmura Dalgrand.
Il ne put pas dire autre chose. Il tremblait autant que la jeune fille.
Pourtant il eut le sang-froid de se dire: «Mon expérience réussit mieux
encore que si je lui avais moi-même désigné cette femme.»
Sabine attendait que son cocher eût fini de compter sa monnaie. Elle se
tenait debout, le visage un peu relevé, directement en face de Robert
et de Gilberte. Les gens ralentissaient le pas en approchant d’elle.
Quelques-uns se retournèrent. On voulait voir plus longtemps cette
taille élégante, cette physionomie originale, ce beau profil.
Enfin elle remit quelques pièces dans sa bourse en or, prit son en-cas
et un petit paquet sur les coussins du fiacre, se détourna et disparut
sous la voûte—lentement, la tête droite, sans aucune attention
apparente à l’admiration des passants.
Dalgrand regarda Gilberte.
Il rencontra deux yeux chargés de stupeur, qui ne l’interrogèrent même
pas, car ils percevaient sa propre certitude. Et ces deux grands yeux
épouvantés, dans ce pâle et muet visage d’enfant, lui firent peur.
N’avait-il pas imposé à cette pauvre petite un excessif saisissement?
—Eh bien, petite sœur, dit-il gravement, vous êtes donc tout à fait
sûre?
Elle répondit d’une voix de somnambule:
—Tout à fait... tout à fait sûre.
—Rentrons, fit-il.
Et se penchant à la portière, il donna au cocher l’adresse du boulevard
Malesherbes.
Quand il se renfonça dans son coin, Gilberte n’avait pas bougé. La
fixité, l’effarement de ses yeux, restaient les mêmes. Rien n’était
plus sinistre que son silence et son immobilité.
—Mignonne... dit câlinement son beau-frère, prenant ses mains, qu’il
sentit froides à travers le gant. Voyez... C’est vous qui nous sauverez
tous... Vous vouliez la justice... Eh bien, elle sera faite.
—Ah! murmura la jeune fille, c’est épouvantable! C’est trop
épouvantable!...
Elle fondit en larmes violentes. Ce fut une diversion salutaire.
Ses nerfs se détendirent. Robert, en la voyant pleurer, éprouva un
soulagement infini. Car il se reprochait déjà de ne pas l’avoir
préparée, si peu que ce fût, à une émotion pareille. Lui qui
connaissait l’état d’âme de cette enfant, son amour, ses angoisses,
ses jalousies peut-être, n’aurait-il pas dû s’effrayer pour elle d’une
épreuve si tragique, où les plus secrètes profondeurs de son être
seraient à la fois bouleversées? Mais ses gros sanglots d’enfant le
rassuraient. Il lui dit doucement à l’oreille, comme on approchait de
la maison:
—Pleure plus, petite sœur. Père croirait que j’ai fait du chagrin à sa
Gilberte.
Elle sécha bravement ses yeux. Puis se tournant vers le jeune homme:
—Oh! Robert, dit-elle. Qu’est-ce que nous allons faire?
—Vous? Rien du tout, ma chérie. Vous allez vous calmer, vous
tranquilliser, vous reposer entièrement sur moi. Et surtout garder le
silence. En aurez-vous la force?
Un cri jaillit de ces douces lèvres discrètes, emporta le secret de ce
cœur si chastement fermé:
—Oh! mais elle est en route!... C’est vers lui qu’elle va!... Si elle
allait le tuer!...
Il n’avait pas songé à cette affreuse inquiétude qu’elle devait
forcément concevoir.
Il la rassura. Il lui jura sur la tête de Lucienne que ce danger-là
n’existait plus. Mais il ne pouvait lui peindre l’intimité, la sécurité
régnant à Villenoise, ni le triomphe de cette même femme, que Vincent
songeait à faire sienne aux yeux de tous pour toujours. Donc il
manquait d’arguments devant la réflexion entêtée de la jeune fille:
—Mais puisqu’elle a déjà voulu sa mort!...
—Ne dites pas cela, Gilberte, prononça-t-il enfin. C’est une
présomption de notre part... une forte présomption. Mais nous n’avons
pas le droit, même vis-à-vis de nous-mêmes, de la changer en certitude.
Cette femme est peut-être le personnage que vous avez aperçu...
—Comment! peut-être?
—Oui. Car on a vu des ressemblances aussi extraordinaires. Mais cela
même ne prouverait pas qu’elle eût tiré sur M. de Villenoise.
Ils arrivaient au boulevard Malesherbes. Robert prit le général à
part et le mit au courant. Mais, tout d’abord, il lui avait demandé
sa parole d’honneur de le laisser agir. Le vieillard lui conseilla
d’aller trouver le juge d’instruction et de tout dire à ce magistrat.
Puis il ajouta:
—D’ailleurs, faites ce que vous jugerez le mieux. Après tout, M. de
Villenoise, s’il aime cette femme, lui pardonnera peut-être le coup de
pistolet. Il vous saurait mauvais gré de la faire arrêter pour si peu
de chose. Entre amoureux, ces peccadilles ne font souvent que pimenter
la passion.
Et M. Méricourt, avec un sourire sceptique, se désintéressa du drame.
Il ne pensait guère que le bonheur et peut-être la vie de sa chère
petite Gilberte étaient noués à cette trame sanglante. Il ne s’en
douta pas davantage ce soir-là, quand il la vit prendre sa tapisserie
et s’asseoir comme d’habitude auprès de son fauteuil. Il remarqua
seulement qu’elle était un peu pâle.
—C’est cette sacrée rencontre de cette après-midi, se dit-il. Ça l’a
remuée, cette fillette. Robert aurait bien dû laisser M. de l’APÉRITIF
se débrouiller avec sa Dulcinée, sans mêler cette mignonne à une
pareille histoire. Enfin, elle oubliera ça. Parlons-lui d’autre chose.
—Tu ne sais pas? dit-il tout haut. Si ma petite Gilberte est bien
sage, je lui ferai monter un cheval... Oh! mais un cheval!...
Seulement, dame! ce n’est pas une bête de femme. Il ne faudra pas
l’agacer. Tu me promettras de ne rien faire avec lui que ce que je te
permettrai.
—Bien sûr, petit père. Et qu’est-ce que c’est que cette merveille de
cheval? demanda la jeune fille avec un gentil sourire.
Elle était soulagée que son père n’abordât pas le sujet qui lui
subjuguait l’âme. Pourtant elle aurait encore préféré le silence.
* * * * *
Le lendemain, Robert Dalgrand se rendit à Villenoise sans téléphoner
comme d’habitude par quel train il arrivait. Il ne voulait pas trouver
à la gare une voiture du château. Une fois débarqué, il monta dans un
omnibus du pays qui passait devant une des grilles du parc. Puis, à
pied, il pénétra dans le bois.
Pour la dixième fois peut-être, il allait examiner l’endroit d’où l’on
avait tiré sur Vincent. Une force l’attirait là. Il ne pouvait pas
s’abstenir d’y retourner encore.
Quand il se trouva dans l’allée, il s’arrêta en face du massif que
Vincent même lui avait désigné la semaine précédente, lors de sa
première sortie en voiture.
Il y pénétra. L’accès en devenait plus facile, car les feuillages
s’éclaircissaient sous les coups de vent d’octobre et les piqûres de la
gelée blanche. Il examina les moindres rameaux, se pencha vers le sol,
souleva les feuilles et les mousses.
Chacun de ses mouvements était presque machinal. Il n’espérait plus
rien trouver. Quand il eut quitté le taillis, Robert escalada les
pierres, remontant, comme avait fait le meurtrier, vers la cime de
l’escarpement.
Bientôt il atteignit une roche assez élevée, séparée d’une autre un
peu plus basse, au delà de laquelle seulement il pouvait continuer
l’ascension. C’était là que l’homme, en fuyant, avait exécuté ce bond
dont l’esprit de Vincent était resté frappé. La distance entre les deux
roches était suffisante pour qu’on ne fut pas tenté de la franchir
de sang-froid. Mais, pour continuer à grimper de ce côté, il fallait
absolument faire le saut. Dalgrand, malgré sa force, ou peut-être à
cause de cette force, qui ne lui laissait guère de légèreté ni de
souplesse, ne s’y était jamais risqué. Quand il voulait reprendre,
au delà du ravin, la trace du meurtrier, il tournait la colline et
redescendait du sommet jusque-là.
Aujourd’hui, son intention n’était pas de prendre cette peine. Que
verrait-il là-haut de plus que les autres jours?... En bas, dans les
broussailles, il avait conservé l’espoir de découvrir un fragment
d’étoffe arraché, un objet tombé, une empreinte restée par hasard
ineffacée et inaperçue... Mais, sur les rochers découverts et dans les
allées battues, la course du meurtrier n’avait dû laisser aucune trace.
Robert s’arrêta donc au bord de l’excavation, à mesurer de l’œil ce
bond audacieux, qu’il n’eût vraiment pas osé faire. Il en restait plus
impressionné, maintenant que les verdures, en se dispersant, dénudaient
le roc.
«Une femme...» pensait-il. «Quelle hardiesse! Mais, au fait, il n’y a
que les femmes pour avoir de ces résolutions insensées...»
Il distinguait sur l’autre bord l’endroit où elle avait dû reprendre
pied... Ce maigre arbuste, poussé dans une fente de la pierre, elle
avait dû s’y accrocher pour ne pas chanceler au-dessus du vide...
A ce moment, une brise fit frémir cet arbuste que Robert examinait. Des
feuilles s’envolèrent. Un nouveau morceau du rocher se découvrit. Et
là, sur cette surface aride...
Le jeune homme se pencha davantage. Ce n’était pas une cassure de
pierre qui brillait de cet éclat blanchâtre... On aurait dit une petite
médaille d’argent, ou un fragment de porcelaine. Mais il eut beau
regarder, à la distance où il était, il ne put saisir la nature de ce
minuscule objet qui venait d’attirer son attention.
«Bah!» se dit-il, «c’est un petit caillou plat, ou quelque débris sans
conséquence. Cela ne ressemble guère à une pièce de conviction. Voyons,
vais-je remonter la colline pour aller l’examiner de près?»
Il revint sur ses pas, presque décidé à se diriger tout droit vers le
château. Mais, comme déjà il en prenait la direction, une espèce de
remords le saisit.
«Je n’ai pas le droit de rien négliger,» pensa-t-il.
Il tourna donc dans le Salon des Fées, prit le sentier qui montait le
plus directement. Puis, une fois au sommet, il s’orienta et se dirigea
du côté par où le meurtrier, dans sa fuite, avait abordé le plateau. Il
dut alors redescendre un peu, et, finalement, il se trouva sur la roche
faisant face à celle où il se tenait tout à l’heure.
Mais d’ici, le point de vue étant tout à fait différent, il eut du
mal à identifier l’arbuste qui devait lui servir de repère. Quand il
l’eut reconnu, il lui fallut encore chercher longuement, parmi les
irrégularités du rocher, l’infime objet qui, de l’autre côté, avait
attiré son attention. Le rayon de soleil frappant cet objet quelques
minutes auparavant, s’était éloigné. Rien ne brillait plus sur la
surface grisâtre de la pierre.
Dalgrand allait y renoncer, quand tout à coup son œil se fixa sur ce
qui lui parut être un très petit caillou tacheté. Il le ramassa, le
posa dans sa paume, le retourna sur ses deux faces... Et tout à coup,
avec la soudaineté de la foudre, la vraie figure de cet objet éclata
dans son cerveau.
C’était la miniature qu’il avait vue enchâssée dans la bague de
Sabine... cette miniature cassée à l’angle, arrachée du chaton par un
choc violent... cette miniature dont elle parlait avec tant de trouble,
et dont elle expliquait la complète disparition par une histoire si
évidemment fausse.
C’était donc ici, en heurtant une aspérité de ces roches, qu’elle
l’avait brisée, perdue!... Et cela s’était passé entre la soirée à
Dinant, où l’inventeur avait admiré le bijou, et le troisième jour
suivant, où il était accouru au chevet de son ami.
Bien plus... L’endroit où Dalgrand retrouvait cette miniature,
c’était la place même sur laquelle le meurtrier avait dû retomber en
bondissant, et sous l’arbuste où sa main avait dû prendre un point
d’appui.
Le jeune homme se répétait toutes ces choses. Non plus qu’il eût besoin
d’une preuve, mais parce qu’il voulait savoir s’il tenait vraiment en
main de quoi confondre une criminelle. Car il s’était réservé d’agir
lorsqu’il pourrait l’écraser d’une certitude et, du même coup, éclairer
Vincent par une évidence foudroyante. Jusque-là, tant qu’il resterait
à cette femme habile une issue pour s’échapper, il devait craindre son
audace et l’aveugle générosité de M. de Villenoise.
Maintenant enfin, il la tenait, la malheureuse!... Il pouvait à peine
croire à son sinistre succès. Assis sur une pierre, il contemplait au
fond de sa main ce fragment de bijou, cette peinture microscopique,
d’une délicatesse délicieuse, et qui allait devenir une arme
effroyable. Comme il arrive dans certaines émotions puissantes et
imprévues, il s’écoutait sentir, avec l’étonnement de ce qui se passait
en lui. C’était une sombre joie mêlée d’orgueil, en même temps qu’une
indignation et un dégoût indicibles. Il savourait à la fois l’ivresse
et l’horreur de son rôle.
Robert Dalgrand fut surpris dans sa méditation par les premières
ombres du soir. Il se leva. Pendant une minute alors il chercha où il
allait placer sur lui la miniature, pour ne courir aucun risque de la
briser, de la perdre ni de la montrer involontairement. Il tira son
porte-monnaie, puis il se ravisa. Et, de son gousset, il sortit sa
montre. Cette fine lamette d’ivoire tiendrait certainement dans le
boîtier. Il l’essaya sous le boîtier, puis sous le verre du cadran.
Elle s’y logeait également bien. Mais ici elle arrêtait les aiguilles.
Toutefois, après un instant de réflexion, ce fut sous le verre qu’il la
laissa.
Au château, on l’attendait avec une impatience voisine de l’inquiétude.
La veille, il avait téléphoné ses regrets d’avoir manqué le train,
et le matin même il avait annoncé qu’il n’était pas sûr de pouvoir
venir. M. de Villenoise, habitué maintenant à ses visites presque
journalières, craignait qu’il ne fût survenu quelque accident à l’usine
de Billancourt.
Quand il vit son ami, Vincent l’accueillit par un aimable reproche,
puis tout de suite, s’accusa d’égoïsme.
—Au fait, dit-il, depuis plus d’un mois tu me consacres à peu près
toutes tes journées. Sans compter la fatigue des allées et venues. Pour
un homme occupé comme toi, c’est le plus grand sacrifice d’affection,
c’est du dévouement «extra-supérieur»! Cher vieux Robert!... Et moi
qui le gronde!... Hélas! me voilà guéri maintenant. Il faut renoncer à
guetter l’heure des trains, en me réjouissant de voir apparaître ton
grand corps de géant et ta bonne figure grave. Ma parole, c’est à se
faire flanquer une balle de l’autre côté, pour être soigné de nouveau
comme je l’ai été par vous deux!
En achevant cette boutade demi-plaisante, demi-émue, M. de Villenoise
baisa la main de Sabine.
—Il est vrai, dit Dalgrand, que je vais être plus pris que jamais. Moi
aussi je regretterai de ne plus venir... D’ici quelque temps cela me
sera bien difficile.
—Tu restes cependant jusqu’à demain matin? demanda Vincent.
—Bien entendu.
Et Robert ajouta:
—Mais toi-même, et M^{me} Marsan, ne comptez-vous pas rentrer bientôt
à Paris?
—Non... Pas avant Noël peut-être.
—Cependant tu n’es pas assez solide encore pour chasser?
—Oh! ce n’est pas la chasse à courre qui me retient. C’est une petite
formalité que nous t’annoncerons bientôt, car nous aurons besoin de toi.
Il souriait. Sabine se détourna d’un air qui voulait être embarrassé.
Alors Dalgrand comprit que le mariage devait se célébrer à Villenoise.
«Comment,» se disait-il, «vais-je obtenir de me trouver seul avec cette
femme, sans éveiller de surprise chez Vincent?»
Avant la fin du dîner, il avait trouvé un prétexte.
Durant leurs récentes causeries, on avait parlé peinture. Robert avait
poliment exprimé le désir de voir les œuvres de M^{me} Marsan. Celle-ci
l’avait invité à visiter son atelier de la rue de la Pompe.
Mais Vincent s’était écrié:
—Sans attendre que vous soyez de retour, vous devriez bien, ma chère
amie, montrer à Robert le tableau que vous venez de faire ici, à la
campagne. Vous n’avez jamais été mieux inspirée. Oui... vraiment, cela
me ferait plaisir qu’il le vît.