—Les roches se resserrent vers cinq à six mètres au-dessous de

l’ouverture, de façon à ne pas laisser passer le corps d’un homme.

C’est le revolver que vous penseriez peut-être retrouver là dedans,

monsieur? Eh bien, si l’assassin l’y a jeté, il connaissait l’endroit,

sans doute, et ce rétrécissement du trou. Il aurait eu là une idée

excellente.

—Avez-vous vu, monsieur, dit le juge, la balle qui a failli vous tuer?

—Non, répondit Vincent. Le docteur m’a dit qu’elle est d’un calibre

infime.

—La voici, prononça le juge.

M. de Villenoise la prit entre ses doigts d’un air un peu ému. Puis il

la fit rouler dans sa paume. Et finalement il éclata de rire.

—Mais ce n’est pas sérieux! s’écria-t-il. C’est sorti d’un joujou

d’enfant. Dire que ce méchant petit grain de plomb!... C’est humiliant,

ma parole d’honneur!

Comme le magistrat se taisait, Vincent, à son tour, l’interrogea:

—Qu’en pensez-vous?

—Je pense, dit-il, que cette balle est sortie d’une arme élégante,

d’un de ces petits revolvers à crosse ouvragée, que certains hommes du

monde aiment à avoir dans leurs poches, mais surtout que les femmes

adorent, comme des bijoux qui seraient dangereux.

Robert, involontairement cette fois, leva les yeux vers Sabine. S’il

avait prévu son propre mouvement, il n’eût jamais osé l’accomplir. Son

regard en disait trop.

Il rencontra celui de M^{me} Marsan. Elle posait sur lui, ardemment,

ses prunelles noires. Quand elle se vit surprise, elle ne les détourna

pas. Au contraire elle s’adressa directement à l’inventeur.

—Oui, c’est vrai, dit-elle en relevant la dernière phrase du juge.

Je les connais, ces petits revolvers. J’en ai eu un moi-même... un

charmant, dont la crosse était de nacre avec mon chiffre en or.

Le juge d’instruction se retourna vivement. Lui aussi, il examina cette

femme.

Elle était calme, souriant presque de l’allusion faite à la puérile

crânerie de son sexe. Elle avança vers le lit, et passant la main

devant le juge:

—Vous permettez?... dit-elle.

Vincent lui tendit la balle:

—Tenez, ma chère amie... C’est bien avec de petits projectiles de ce

genre que vous faisiez de si jolis cartons.

—Madame est forte au pistolet? demanda le juge d’instruction.

—Mais oui, assez... répondit-elle avec un léger rire de fierté.

—Vous seriez bien bonne, madame, reprit le magistrat, de m’autoriser

à prendre chez vous votre revolver. Nous pourrions voir si c’est bien

ce genre d’arme...

—Oh! dit-elle, je ne l’ai plus. Ces exercices masculins déplaisaient à

M. de Villenoise... Je m’en suis ôté jusqu’à la tentation.

—C’est vrai, sourit Vincent. Je lui ai assez fait la guerre!...

A cette exclamation du malade, le juge prit un air véritablement

perplexe. Puis, très vite, il s’empressa de faire dévier

l’interrogatoire, craignant qu’on n’eût entrevu le soupçon qui venait

de l’effleurer. Il avait fait une enquête minutieuse. Et maintenant

il était absolument certain que, dans la vie de M^{me} Marsan, toute

dévouée à son unique amour, nulle intrigue, nulle coquetterie même,

ne se dissimulait à M. de Villenoise. Celui-ci, d’autre part, offrait

l’exemple d’une fidélité rare chez un homme si jeune, dont la fortune

devait attirer les femmes comme la lumière attire les papillons, beau

garçon en outre, fait pour plaire et pour aimer à plaire. Bien que

soupçonneux par devoir et par vocation, le magistrat eut un mouvement

de gêne, en songeant à la pensée monstrueuse dont il venait d’obscurcir

ce délicat roman. D’ailleurs la monstruosité de la conjecture

l’humiliait moins que l’invraisemblance. Sur quelle piste absurde

avait-il failli s’égarer? Il rattrapa bien vite à ses propres yeux sa

courte sottise en affectant des airs d’homme du monde auprès de M^{me}

Marsan.

Dès qu’il lui eut débité trois ou quatre phrases aimables, Sabine se

retira de nouveau derrière lui. Mais elle se retira par un brusque

renversement du corps, comme quelqu’un à bout de forces, qui n’en peut

plus, qui va, s’il ne quitte pas à temps la scène, défaillir sous le

poids de son rôle. Quand elle se rassit dans le même fauteuil qu’elle

avait quitté trois minutes auparavant pour arranger les fleurs, ce

fut un affaissement, un abandon écrasé de toute sa personne et un

laisser-aller de sa tête sur le dossier, tels que Dalgrand crut qu’elle

allait se trouver mal.

Il se leva alors lui-même, changea de place. Car il ne voulait pas

qu’elle revînt à elle sous son regard, qu’elle lût dans ses yeux le

trouble effroyable de sa pensée. Il n’osait plus regarder cette femme.

Il se sentait vis-à-vis d’elle l’âme éperdue, le geste égaré, les

prunelles fuyantes d’un coupable. Trop de certitude en même temps que

trop de doutes le bouleversaient, lui ôtaient la disposition de son

jugement, la maîtrise de son attitude.

Comment l’interrogatoire se termina, comment Robert se trouva dans une

voiture à côté du juge d’instruction, se dirigeant vers le lieu de

l’attentat, il s’en rendit à peine compte. Le désir de fuir avant tout,

de quitter momentanément son ami et Sabine, avait, pendant quelques

minutes, dominé son tumulte intérieur. Et il avait eu la force de leur

donner une main paisible, de sortir avec un air naturel, pour obtenir

cette délivrance immédiate.

Une fois hors de la chambre, il reconquit en partie son sang-froid. Le

juge réfléchissait. Lui-même garda le silence. Du château à l’allée

mystérieuse, il eut le temps de se tracer une ligne de conduite.

Dalgrand résolut de cacher à tous, aux magistrats aussi bien qu’à

Vincent, et surtout à Sabine, l’abominable soupçon qui, d’un seul coup,

lui avait étreint l’âme comme par des grilles acérées, ainsi qu’une

bête monstrueuse. Cette étreinte, il ne s’en débarrasserait qu’au moyen

d’une évidence établie par lui-même, dans un sens ou dans un autre. A

côté du juge d’instruction, il allait, lui, faire son enquête. Il y

apporterait toute la prudence, toute la dissimulation nécessaires. Car

de son habileté dépendaient son propre repos, le bonheur de Vincent

et—peut-être—celui de Gilberte. Il se répétait ces résolutions. Il

tendait sa volonté. Mais comment conquérir, dans de si extraordinaires

circonstances, l’impartialité, la froideur, la clairvoyance, dont il

voulait s’armer?...

Il ne distinguait rien nettement. Son exploration avec le juge fut sans

fruit. D’ailleurs ce magistrat, n’étant plus assez jeune pour grimper

dans des rochers, se promettait de recommencer, avec des limiers lestes

et habiles, un examen plus minutieux.

Ce fut le soir seulement que Robert reprit possession de lui-même. La

vue de sa petite belle-sœur, un peu pâlie et souffrante, mais d’une

si souriante douceur en son héroïque silence de vierge, retrempa ses

forces, lui rendit l’énergie, le calme dont le dénuait depuis quelques

heures cet immense bouleversement moral.

XIII

SI elle est coupable, elle l’est tout à fait,» se disait Robert, «et

elle a tiré elle-même. Cette femme-là ne se donnerait pas de complice.

D’ailleurs, dans sa vie retirée, où donc en aurait-elle pris un? Alors

elle se serait déguisée en homme?... La difficulté n’est pas là. Que

Vincent ne l’ait pas reconnue, dans une vision rapide, et grimée

comme elle devait l’être, cela n’a rien d’étonnant non plus. Elle est

violente et jalouse. Je la crois capable d’une action désespérée. Mais

le but?... le but d’un pareil crime?... C’est là ce qui m’échappe, ce

qui renverse mon hypothèse. Et une autre chose la réduit à néant: ce

n’est pas une comédie de sollicitude que Sabine a jouée près de ce lit;

elle a positivement arraché Vincent à la mort... Comment croire après

cela qu’elle ait jamais voulu le tuer?»

Un premier mode d’investigation s’indiquait. Il fallait faire

causer Vincent sur les dernières conversations tenues entre lui et

sa maîtresse, avant le crime. Leur bonne intelligence écartait la

supposition d’un différend grave. Pourtant quelque chose avait pu se

passer entre eux, d’où Robert tirerait un indice.

Mais, pendant plusieurs jours, il ne put rester seul avec M. de

Villenoise. Toujours Sabine était présente. Cette obstination lui

parut suspecte. Toutefois, pour ne pas trahir ses préoccupations, il

s’interdit de solliciter ouvertement le tête-à-tête.

Cependant l’enquête avait minutieusement examiné les roches et les

buissons témoins du crime. Rien de particulier ne fut découvert.

Les gardes et les portiers du parc, interrogés, ne fournirent aucun

renseignement.

Robert en était réduit à épier les moindres gestes, les moindres

paroles de Sabine. Il reprit en sa présence, pour les commenter, tous

les détails de l’entretien avec le juge. Il ne surprit plus en elle

la moindre trace de trouble. Même il crut remarquer qu’à certaines

allusions trop nettes, elle lui lançait un regard de triomphe narquois,

comme pour lui dire: «Je te comprends, mon bonhomme... Va toujours...

Tu perds tes peines.» Était-ce là l’ironie audacieuse d’une criminelle

qui sait ses précautions bien prises, ou la moquerie supérieure d’une

innocente qui méprise le soupçon?

* * * * *

Un matin, à Billancourt, comme Dalgrand dépouillait son courrier dans

son cabinet de travail, il vit entrer sa belle-sœur. Elle était en

amazone, et son joli visage rougissait de chaleur sous ses frisettes

ébouriffées. Son air d’animation et d’enfance amena une taquinerie sur

les lèvres de l’inventeur.

—Tiens, Gilberte!... De si bon matin!... On lève donc les petites

filles si tôt, mademoiselle?

—Oh! dit-elle, si vous saviez, Robert, comme j’ai fait trotter et

galoper ce pauvre papa! J’ai vraiment un peu peur qu’il ne prenne du

mal, car le fond de l’air est frais.

Robert se leva.

—Je vais lui prêter des vêtements. Il pourra se changer.

—Mais non, reprit la jeune fille. Il doit être maintenant presque

à l’École de Guerre. Il a consenti à me laisser venir toute seule à

cheval du Point-du-Jour jusqu’ici. Ah! ça n’a pas été long!

—Il se passe donc quelque chose de grave? demanda Robert, qui devint

sérieux.

—Jugez-en, dit-elle. Je suis sûre que je peux vous donner une

indication sur l’assassin de M. de Villenoise.

—J’en doute, petite sœur, fit-il, avec un sourire de mystère et

d’incrédulité.

En même temps il la forçait à s’asseoir. «Comme vous avez chaud!»

disait-il. «Tenez, mettez ceci sur vos épaules.» Et n’ayant rien

d’autre sous la main, il l’enveloppait d’un voile de divan en étoffe

algérienne,—ce qui fit sourire la jeune fille malgré la gravité de ses

préoccupations.

—Robert, dit-elle, écoutez-moi. Vous pensez que s’il s’agissait d’une

absurdité, père ne m’eût pas permis d’accourir ici ventre à terre. Mais

je l’ai mis au courant, et c’est lui qui m’a conseillé de vous prévenir

tout de suite.

—Eh bien, voyons... Qu’est-ce que c’est? demanda l’inventeur.

—Oh! ce n’est pas une découverte. Seulement un souvenir. Cela m’est

revenu cette nuit, et je n’ai pu refermer l’œil. Mais d’abord,

dites-moi? N’est-ce pas dans ses propres bois qu’on a tiré sur M. de

Villenoise?

—Oui, dans ses bois. Vous le savez bien.

—Je sais?... Mais non, je ne sais pas!... On l’a blessé pendant une

promenade à cheval... Mais où?... Jamais on ne me l’a dit au juste.

D’ou venait-il? Où allait-il?

—D’où il venait?... répondit Dalgrand, non sans quelque embarras. Peu

importe! Il rentrait chez lui, au château. Et l’assassin le guettait au

bord d’une allée sombre, dans une espèce d’éboulis de rocs, encombré

de végétation folle...

—C’est cela, interrompit Gilberte, le Chaos.

—Ah! vous voyez bien, dit Robert, que vous savez.

Sans relever cette interruption, la jeune fille reprit:

—C’est au pied d’une colline rocheuse, couverte de l’autre côté par

des sapins. Au sommet, il y a un drôle de trou profond que l’on appelle

le Puits du Diable.

—Tiens! s’écria son beau-frère. Comment connaissez-vous si bien la

géographie de Villenoise?

—Vous ne vous rappelez donc pas la promenade que j’ai faite avec

Lucienne et M. Vincent... le jour où nous sommes tous allés là-bas, et

où vous avez montré l’usine à papa?

—Ah! oui.

Tout de suite Robert se souvint. Mais il n’avait jamais su au juste

de quel côté Vincent avait conduit ces dames, parce qu’on avait pris

le train précipitamment. Puis, en chemin de fer, le général et lui

s’étaient entretenus de la fabrique.

—Eh bien, dit Gilberte (et ses grands yeux bruns s’ouvrirent plus

grands encore), lorsque M. de Villenoise et moi nous sommes redescendus

de la Fontaine aux Pins, j’ai vu un homme... Oui, un homme caché, qui

nous épiait. J’ai eu peur... Il s’est sauvé. Mais deux minutes plus

tard, M. de Villenoise l’a distinctement aperçu qui se penchait au

sommet du rocher.

—Un homme!... dit Robert.

—Oui, un jeune homme.

—Qu’est-ce qu’il faisait?

—Il guettait. Peut-être que si M. de Villenoise eût été seul, il

aurait tiré sur lui ce jour-là.

De rose qu’elle était en évoquant la Fontaine aux Pins, Gilberte

maintenant devenait toute pâle. Et, malgré cette pâleur, l’animation

non encore apaisée de sa course au grand trot lui marbrait les joues de

plaques brûlantes.

—Petite sœur... dit doucement Robert (et toute sa sympathie tendre

amollit sa voix), petite sœur, ne vous émotionnez pas ainsi!...

Elle se sentit devinée... La complicité affectueuse de son beau-frère

faillit faire éclater son cœur. Deux larmes noyèrent ses yeux... Les

sanglots allaient suivre... Mais l’effort désespéré de sa pudeur

l’emporta. Elle trouva le courage de sourire.

—C’est bête, n’est-ce pas?... Je suis encore saisie comme lorsque j’ai

vu cette mauvaise figure entre les branches. Et quand je pense que

c’était sans doute l’assassin!...

Devant ce parti pris de silence, Robert n’insista pas. Il détourna ses

propres yeux, qu’il sentait devenir humides aussi, pour ne pas blesser

par une affectation de clairvoyance l’adorable fierté de cette enfant.

Quand il ne la regarda plus, le sens de ce qu’elle racontait lui revint.

—Vous êtes bien sûre de tout ce que vous me dites là, ma petite

Gilberte?

Elle répondit simplement:

—Demandez à votre ami.

Puis, comme il se taisait pour réfléchir, doutant un peu de

l’importance qu’il devait attacher à ce récit, n’y voyant guère qu’un

de ces fréquents effets de l’imagination féminine, une coïncidence

trouvée après coup et de bonne foi, Gilberte reprit avec un accent

d’horreur:

—Ah! le misérable... Mais si je le rencontrais seulement, je suis sûre

que je le reconnaîtrais!

—Vous avez vu son visage!... cria Dalgrand avec une impétuosité dont

tressaillit Gilberte. Décrivez-le-moi.

Il se penchait vers elle, empoigné cette fois, la respiration coupée.

—C’était un tout jeune homme, pâle, très brun, très maigre, sans

barbe. Une figure plutôt efféminée, si ce n’était l’énergie des yeux.

Oh! ces yeux méchants! quel regard ils m’ont jeté!... Toute ma vie je

le verrai!...

A mesure que Gilberte parlait, Dalgrand se redressait peu à peu,

reculait son buste jusqu’au dossier de son fauteuil. Et ses yeux,

devenus fixes, exprimaient presque de la terreur. C’est que la vérité

de ses soupçons éclatait trop foudroyante, dans une fulgurance trop

tragique!

—Elle vous épiait!... murmura-t-il. Elle vous a vue à côté de lui!...

seule avec lui!...

Gilberte eut un cri de saisissement.

—Robert!... Qu’est-ce que vous dites?...

—Rien, mon enfant, rien! Laissez-moi réfléchir.

Il mit sa tête entre ses mains et, durant quelques minutes, resta d’une

immobilité de pierre, fasciné par l’idée intérieure.

Gilberte le regardait, tremblante d’anxiété, dévorée du désir

de savoir, et soulevée tout à coup par elle ne savait quelle

indéfinissable espérance.

A la fin, elle prononça presque tout bas:

—Robert...

Puis, plus haut:

—Robert, j’ai bien fait, n’est-ce pas? de vous dire...

Il releva le front, tout étonné. Il avait oublié qu’elle était là. Puis

sa physionomie s’adoucit, et il prononça d’un ton presque léger:

—Oui, très bien, petite sœur. Mais ne vous mettez pas martel en

tête... Et surtout ne parlez de ceci à personne.

Elle fut désappointée par son accent.

—Papa le sait déjà, dit-elle.

—Oh! père peut le savoir... Lucienne aussi... Je leur dirai de garder

le secret.

Comme Gilberte ne bougeait pas, Robert ajouta:

—Vous serez bien gentille d’aller maintenant la retrouver, Lucienne.

Moi, j’ai beaucoup à faire, je vous prierai de m’excuser.

Alors elle rassembla son courage et lui dit d’un air brave, malgré

l’indécision de sa voix:

—Vous savez, Robert, s’il faut aller raconter cela au juge

d’instruction, je n’aurai pas peur. Je ferai tout ce qu’il faudra pour

qu’on retrouve...

Il l’interrompit d’un sourire.

—Bravo, petite fille! Mais je vous le répète: ne vous mettez pas

martel en tête... C’est moi qui vous dirai quand il faudra parler au

juge d’instruction.

* * * * *

Lorsque, vers la fin de ce même jour, Dalgrand revit Sabine à

Villenoise, son imagination s’efforça de la revêtir d’habits d’homme.

Dans sa pensée, il relevait les lourds cheveux noirs sous un feutre

à bords étroits; il remplaçait, sur les épaules et autour du cou, le

nuage des dentelles par les lignes nettes du veston et du col droit;

puis il se répétait le signalement donné par Gilberte: «Un garçon brun,

maigre, pâle, au visage efféminé, si ce n’était l’énergie des yeux...»

La ressemblance de ce portrait lui donnait une absolue certitude.

Puis, tout à coup, il tressaillait. Un mot de douceur adressé par

Sabine à M. de Villenoise, une attention délicatement féminine, un

geste gracieux, le réveillait de sa méditation comme d’un cauchemar.

«Non, décidément, c’est impossible!...»

Alors, tout ce qu’il prenait auparavant pour d’irréfutables preuves

s’affaiblissait. Y avait-il rien de plus vague que des termes tels que:

«brun, pâle, maigre?»... des mots qui désigneraient huit jeunes hommes

sur dix. D’ailleurs, comment Gilberte eût-elle distingué des traits

entrevus dans le saisissement d’un instant de frayeur? Et, d’autre

part, si Robert se reportait à l’interrogatoire de Vincent par le juge

d’instruction, comment s’étonner d’un peu d’émotion chez une femme

durant un pareil entretien, ou même d’une défaillance physique, surtout

après les extraordinaires fatigues supportées par M^{me} Marsan? Et

c’était de ces riens que lui-même déduisait le plus abominable drame!...

Jamais si tragique problème ne s’était posé devant son esprit. Il ne se

rappelait pas avoir moralement souffert à ce point, même dans les plus

rudes phases de son entreprenante jeunesse. Parfois, il tâchait de n’y

plus songer durant quelques minutes de suite, afin de suspendre par un

répit, si court qu’il fût, l’obsession de son cerveau.

Enfin, cependant, il eut la bonne fortune de se trouver seul avec son

ami. Pour cette occasion tant cherchée, Robert avait préparé un plan de

conversation. Il n’eut pas de mal à faire intervenir le nom de Sabine.

Ce fut même Vincent qui le prononça le premier.

—Mais, dit Robert d’un ton de plaisanterie, je ne vois pas trace en

elle de ce caractère difficile dont tu me parlais. Jusqu’à présent, je

n’ai recueilli des indices que sur ta propre tyrannie.

—Moi, un tyran! s’exclama de Villenoise, qui se mit à rire.

—Certes... Ne lui as-tu pas interdit toutes sortes de choses?...

Attends que je me rappelle... Ah! oui... par exemple, de tirer au

pistolet.

—Oh! entendons-nous, répliqua Vincent. Ce n’est pas contre le

pistolet précisément que j’objectais. Figure-toi qu’à un moment Sabine

s’amusait à me contrarier en se donnant des allures masculines,—ce

que je déteste le plus chez une femme! Elle s’habillait en homme dans

son atelier, recevait ses modèles, et même des journalistes, dans ce

costume... Elle fumait comme un petit volcan... Et, par-dessus le

marché, en effet, elle avait installé un tir dans son jardin. Puis,

brusquement, un beau jour, elle a fait disparaître tout cela, dans

un de ses accès de soumission passionnée qui parfois suivaient ses

révoltes les plus violentes. Mais, ajouta Vincent, qui s’interrompit

en remarquant une expression singulière sur le visage de l’inventeur,

qu’est-ce que tu as donc? Tu trouves, n’est-ce pas, qu’il fait trop

chaud ici? Ouvre donc une fenêtre. Tu sais, je ne crains pas l’air.

—C’est vrai, j’étouffe! dit Robert en se dirigeant vers la croisée.

—Va donc faire un tour, mon pauvre vieux. Ce n’est pas une atmosphère

pour toi, cet intérieur de malade.

Dalgrand protesta contre le dernier mot. Il affirma que Vincent n’était

plus malade.

M. de Villenoise, en effet, avait quitté le lit. Assis dans son

fauteuil, les jambes soulevées sur un pouf et couvertes par une

courte-pointe en satin, les cheveux et la barbe sortant pour la

première fois des mains du coiffeur, il était bien près de redevenir

le beau garçon de naguère. Mais ses yeux encore un peu rentrés dans

leurs orbites, son teint trop blanc, la maigreur de ses joues et de

ses doigts, témoignaient encore de la rude épreuve qu’il venait de

traverser.

—Toi, malade! répétait Robert. Allons donc! Tu as plutôt l’air... eh!

parbleu... d’un fiancé. Voyons, sois franc! A quand la noce?

Un nuage passa sur le front pâle de M. de Villenoise. Il ne répondit

pas tout de suite.

—Je te demande pardon, murmura son ami. Je croyais que c’était décidé.

—Oui, soupira Vincent. Après ce qu’elle a fait pour moi, c’est mon

strict devoir.

—Mais c’est un devoir qui, j’ai lieu de le supposer, ne te pèsera

guère.

Vincent lui lança un regard de reproche.

—Crois-tu, lui dit-il, que j’aie deux cœurs, ou que le mien puisse

oublier si vite?

—Cependant...

—Ne revenons pas là-dessus, dit avec fermeté M. de Villenoise. Je n’en

ai pas le droit. Nous ne pourrions dire que des paroles dangereuses et

inutiles. J’ai pour Sabine la plus infinie reconnaissance. Je l’aime

tendrement. Pourtant... (il hésita), pourtant, lorsque je l’épouserai,

je ne ferai pas un mariage d’amour.

Là-dessus, il détourna la tête et ferma les yeux. Car il n’avait pas

encore la vigueur suffisante pour dominer son émotion.

Dalgrand, que poussait le sentiment d’une effrayante responsabilité,

eut le courage de ne pas respecter cette faiblesse qui se dissimulait.

Un point très important devait être éclairci.

—Voyons, dit-il, je ne t’accuse pas d’avoir deux cœurs,—comme tu

le disais à l’instant,—mais je présume que cet organe, unique chez

toi, ne s’est jamais guéri tout à fait de l’ancienne affection. La

reconnaissance décide le triomphe de cette affection-là. Mais est-ce

bien la reconnaissance toute seule? Avant ton accident, ne te

souviens-tu pas de certaine soirée en Belgique, où j’ai pu me figurer

que je dînais avec le couple le plus uni et le plus légitime de la

terre?... La reconnaissance, pourtant, n’était pas encore née.

—Ah! cette soirée... cria Vincent.

Et il se redressa sur ses coussins avec des yeux de feu dans son visage

tout blanc.

Robert eut le remords du mal qu’il faisait à ce convalescent. Mais il

touchait peut-être au fond de la vérité. Il fallait qu’il sût.

—Eh bien, quoi, cette soirée?... Elle était charmante. J’en ai gardé

le meilleur souvenir.

Il parlait d’un air presque léger. Toutefois, en ce moment, il n’était

pas moins pâle que son ami.

—Mais tu ne sais rien, mon pauvre garçon! dit Vincent. Tu es là

qui juges au hasard... Je te dis que tu ne sais rien!... ni de mes

sentiments, ni de ce qui se passait alors entre nous. Parbleu!... Elle

t’a joué la plus merveilleuse comédie!...

Il s’interrompit. Puis, se reprenant avec une espèce de violence:

—C’est trop fort! Est-ce que je vais dire du mal de cette pauvre femme

à présent?...

Il ferma les lèvres avec une expression si résolue que Dalgrand

n’espéra plus lui en faire avouer davantage.

—Voyons, reprit l’inventeur d’un ton bon enfant, quelle idée te

mets-tu dans la tête? Mais non, tu n’en dis pas du mal.

Le silence de Vincent se prolongeait. Dalgrand reprit:

—Bah! Elle t’avait fait quelque scène?... Ce n’est pas dire du mal

d’une femme que de raconter cela... surtout à un vieux frérot comme moi.

M. de Villenoise avança la main.

—Non, mon ami, j’aime mieux n’en plus reparler jamais... Pas même à

toi. Tu es pour moi autant et plus qu’un frère... Mais Sabine sera ma

femme... Si elle a eu quelques torts, je les oublie. Quant aux miens,

je les réparerai. Ce ne sont pas les moindres. J’ai agi brutalement,

cruellement...

Haine d'amour · 第 18 / 21 段