M. de Villenoise avait, dans sa nature nerveuse et fine, assez de côtés

féminins pour apprécier ce qui, aux yeux d’autres hommes, fût resté

inaperçu, ou même eût fait tort à Sabine. Un amant moins sentimental

aurait éprouvé peut-être un regret voisin du détachement à contempler

ce pauvre visage dont il eût été l’involontaire bourreau. Tandis que

jamais, dans tout son éclat, la beauté de Sabine n’avait remué Vincent

comme en ce moment le remuaient les meurtrissures du teint et des

traits, le bistre des yeux, l’amaigrissement des joues, et les menues

griffures des rides sur cette figure endormie.

«Pauvre chère créature!» pensa-t-il. «Elle m’a sauvé la vie... Moi,

j’avais brisé la sienne!... Et à quel prix m’arrache-t-elle à la

mort?... Au prix de ce qu’une femme a de plus précieux,—surtout à son

âge,—sa beauté. Et cela lorsque je venais de lui avouer brutalement

mon amour pour une autre!...»

Robert, qui leva les yeux de son livre, devina en partie les pensées de

Vincent.

—Eh bien, lui dit-il, que comptes-tu faire?

—L’épouser, répondit M. de Villenoise.

A ce moment le médecin entra. Le mouvement de cette entrée réveilla

Sabine, qui vint écouter anxieusement les observations faites par

l’homme de science.

—Je trouve un peu d’excitation, prononça celui-ci. Le pouls était

meilleur hier.

Et, se tournant vers M^{me} Marsan:

—Le juge d’instruction est en bas. Il désire interroger M. de

Villenoise le plus tôt possible. Mais je ne suis pas assez content de

mon malade aujourd’hui. Je vais demander qu’on remette cela à demain.

—Docteur, je vous en prie!... s’écria Vincent d’une voix presque

forte. Faites-le entrer. J’ai si peu de chose à lui dire que cela ne me

fatiguera pas.

Le médecin hocha la tête.

—Mais, reprit nerveusement le blessé, vous ne savez donc pas que c’est

ce mystère qui me fait mal!... On a voulu ma mort... On la veut encore

peut-être...

—Votre mort!... s’écria Sabine.

Elle haussa les épaules.

—Mais, quelques centimètres plus bas, cette petite balle vous eût fait

à la jambe une blessure insignifiante! Est-ce bien sûr qu’on ait voulu

vous tuer?

Un silence étonné accueillit cette exclamation. M^{me} Marsan se força

de rire et ajouta très vite:

—C’est vrai!... Il se met martel en tête. Ne faut-il pas le remonter

un peu?

—Docteur, laissez venir le juge, insista Vincent.

Le médecin se pencha de nouveau vers son malade. Mais Robert continua

de regarder Sabine, qui, elle-même, regardait M. de Villenoise. Et tout

à coup—il ne sut pas pourquoi—l’inventeur eut dans l’oreille comme

l’écho des paroles échangées entre lui et M^{me} Marsan, le lendemain

du crime, dans le cabinet de travail. Pourquoi repensait-il à cette

conversation? Peut-être parce que Sabine venait de s’exprimer avec

une intonation semblable. Que lui avait-elle dit alors? Il se sentait

près de s’en souvenir, comme dans un réveil bizarre d’impressions...

Une similitude d’accent évoquait des lambeaux de phrases, et aussi des

particularités de physionomie. Elle lui apparaissait de nouveau la même

femme que ce matin-là... Un peu différente d’elle-même, différente de

la garde-malade sublime qu’il admirait tout à l’heure... Pourquoi?...

L’autre jour, c’était l’émotion—ou du moins il l’avait cru. Mais

maintenant?... Quelle note inquiétante avait donc sonné dans sa voix?...

Robert, pris d’un vague malaise, tenait toujours ses yeux fixés sur

M^{me} Marsan. Elle sentit ce regard qu’elle évitait de rencontrer. Et,

soudain, sans attendre le dernier avis du docteur, elle se détourna et

sortit de la chambre.

Cependant le médecin se laissait fléchir par les instances de M. de

Villenoise. Craignant que son refus ne provoquât plus de fièvre que

l’entretien avec le juge, il partit en promettant de faire monter

celui-ci.

Des minutes se passèrent. Personne ne paraissait. Le blessé

s’impatienta.

—Va donc voir, dit-il à Robert.

Bientôt celui-ci revint, suivi seulement de Sabine.

—Mon ami, dit-elle en s’approchant du lit, c’est moi qui ai prié le

juge de partir. J’ai vu que le docteur faiblissait, je suis descendue

avant lui...

Elle ajouta, en passant légèrement ses doigts sur le front du malade:

—Oh! ne froncez pas méchamment vos sourcils. Pardonnez-moi... J’avais

si grand’peur que vous ne vous fissiez du mal!...

—Est-ce sûr, demanda Vincent, qu’il reviendra demain?

—Oui, oui... demain matin. Il est aussi pressé que vous.

Le quelque chose de soupçonneux et d’inquiet qui s’était éveillé chez

Dalgrand se dressa de nouveau en lui, moins inconscient, plus aigu. Et,

dans la journée, cela prit forme. L’inventeur crut remarquer que M^{me}

Marsan souhaitait qu’il ne fût pas là quand le juge d’instruction

interrogerait Vincent.

Depuis l’accident, Robert circulait sans cesse entre Paris et

Villenoise. Parfois il passait la nuit au château. C’était quand il y

arrivait dans la soirée. Ce jour-là, étant venu de Paris par le premier

train, il comptait s’en retourner avant le dîner, pour ne pas condamner

Lucienne à une solitude trop longue. Mais il trouva que M^{me} Marsan

s’occupait, par extraordinaire, un peu trop de son départ. Elle avait

donné bien vite l’ordre de faire atteler à trois heures pour conduire

M. Dalgrand à la gare. Puis, s’informant de l’heure où il faudrait le

faire chercher demain, elle avait dit:

—Pas trop tôt le matin, n’est-ce pas? Nous aurons le juge

d’instruction... On pourrait oublier d’envoyer la voiture... Et déjà on

devra le chercher lui-même, au train d’Évreux.

De telles objections, dans une maison où les nombreux attelages

n’avaient plus rien à faire, et de la part de Sabine, qui laissait

d’ordinaire tous ces soins au premier piqueur,—affectant même de ne

pas se poser en maîtresse vis-à-vis de la valetaille,—ne pouvaient

manquer de frapper Dalgrand, surtout dans l’état d’esprit où il se

trouvait.

«Elle veut certainement,» se dit-il, «que je n’assiste pas à

l’interrogatoire de Vincent. Mais pourquoi?... Il faut que je sache.

Je resterai, et je l’observerai. Ces diables de petites cervelles

féminines... On ne sait jamais quelles bizarres combinaisons peuvent

s’y établir.»

Robert, qui ne manquait pas de finesse, malgré la franchise large de sa

nature, ne déclara pas brusquement qu’il voulait rester à Villenoise.

Il sut se faire retenir par Vincent. D’après une idée qu’il lui

suggéra, le malade se mit en tête de le garder jusqu’au lendemain.

—Vois-tu, dit celui-ci, je serais bien aise que tu fusses là en même

temps que le juge. Tu connais tout de ma vie... Tu auras peut-être une

idée qui ne nous viendrait ni à lui, ni à moi. Puis cela m’évitera la

fatigue de faire deux fois le même récit, les mêmes réflexions. Ce que

je dirai sera nouveau pour toi, puisqu’on ne m’a pas encore permis de

parler de...

Robert l’interrompit en riant.

—Et tu en dis bien long, cependant. Allons, tais-toi, sacré bavard!

C’est entendu, je reste. Je vais aller dans ton cabinet téléphoner à

Lucienne.

Le malade secoua la tête. Puis, comme il se sentait vraiment las, il

fit signe à Sabine d’expliquer quelque chose.

Celle-ci n’eut pas la présence d’esprit de cacher sa contrariété. Elle

prit un air glacial.

—Le téléphone du château ne communique pas avec Paris, dit-elle. Il

n’y a que celui de l’usine. Téléphonez à l’usine, qui téléphonera à

Paris. Ou bien allez à l’usine, à votre choix.

—Je vais à l’usine, dit Robert. Cela me promènera. Et je rapporterai à

Vincent des nouvelles de tout son monde.

Quand il revint, deux heures après, il trouva M. de Villenoise

assoupi. Dès le seuil, il vit le doigt levé de Sabine. Il s’assit donc

à distance, et se mit à déployer un journal, avec toute la lenteur

nécessaire pour que le papier ne criât pas.

M^{me} Marsan se leva et, souriant d’un air gracieux, vint se placer

sur un siège plus proche de l’inventeur. Elle avait donc réfléchi

sur sa propre maladresse? Comme il était sous l’influence d’une

prévention, Robert trouva maintenant quelque chose d’exagéré dans la

politesse qu’elle lui témoignait.

—Nous pouvons parler, dit-elle à voix basse. Ce n’est pas encore,

malheureusement, le sommeil de la santé. C’est un accablement plus

profond. Pauvre ami!...

—Il a dormi tout le temps de mon absence? demanda Robert.

—Tout le temps. Et ça va bien, là-bas, à l’usine?

—Comme sur des roulettes. On travaille ferme. Et tout ce monde-là ne

pense qu’à lui. Ah! il est sincèrement aimé.

—Il le mérite bien. Mais lisez votre journal, monsieur Dalgrand.

Tenez, moi aussi, j’ai ma lecture.

Elle lui montra un roman commencé. Ils échangèrent encore quelques

réflexions sur le sujet et sur l’auteur, puis Sabine se renversa contre

le dossier de son fauteuil et éleva le livre, derrière lequel son

visage disparut. Robert ne voyait plus que ses deux mains allongées et

pâles, qui soutenaient le volume.

Lui-même s’absorba dans la politique. Mais, de temps à autre, la

blancheur de ces mains sur la reliure foncée l’attirait, et il relevait

les yeux.

Tout à coup il se pencha vers elle, frappé par une remarque:

—Tiens! mais votre bague... vous ne l’avez plus?

Sabine eut un grand sursaut. Elle retira les mains si vivement que le

livre tomba sur ses genoux.

—Oh! comme vous m’avez fait peur!

En effet, elle restait blême, et tout son corps tremblait.

—Mon Dieu! dit-il, que je suis fâché! C’est vrai... J’ai parlé trop

brusquement... Mais le souvenir de cette bague m’est revenu tout à

coup... Et vous m’aviez dit, à Dinant, que jamais elle ne quitterait

votre doigt.

—J’ai eu le malheur de la casser, répondit Sabine, qui se remettait

avec peine.

—De la casser!...

—C’est-à-dire... la miniature.

—Comment cela? Vous l’avez heurtée?

—Probablement.

—Et la miniature s’est fendue?

—Fendue... brisée en morceaux... Enfin elle est tombée.

—Vous avez les débris?

—Non.

—Tiens, pourquoi? On aurait pu recoller, raccommoder la chose,

peut-être. Mais vous devez être désolée, vous y teniez tant!

—Que voulez-vous!...

Cette exclamation d’une banalité résignée étonna Robert. Il crut

remarquer de la gêne dans l’attitude de M^{me} Marsan. Aussitôt il

insista beaucoup sur ce léger malheur. Où cela s’était-il produit?

Elle avait dû se faire mal? car il fallait un choc assez violent pour

briser cette petite plaque d’ivoire doublée d’or, surtout en plusieurs

morceaux.

Elle ne se rappelait pas. Avait-elle eu le loisir d’y prêter attention

quand Vincent était à la mort? La miniature s’était détachée. Et s’il

y avait plusieurs morceaux, c’est qu’ensuite, probablement, on avait

marché dessus. Le fait est que la miniature n’existait plus, et que,

par conséquent, on ne pouvait la replacer dans le chaton de la bague.

—Pourquoi ne portez-vous pas au moins l’anneau? demanda Robert, qui

s’amusait à prolonger l’embarras visible de Sabine.

—Parce que Vincent aurait pu remarquer...

Bien vite elle expliqua:

—Cela lui aurait fait de la peine... l’aurait impressionné comme un

présage. Quand il sera guéri, je lui dirai.

Un doute ironique pointait dans les yeux de Robert.

—Pourquoi me regardez-vous comme cela? interrogea Sabine avec un

air de hauteur. Si vous ne me croyez pas, allez regarder dans cette

bonbonnière, là, vers le milieu de cette vitrine. Vous y trouverez la

bague.

Il le fit comme elle le lui disait, poussé par un sentiment

irrésistible, qui supprimait toute galanterie, et presque toute

politesse,—car il semblait douter de sa parole. Dans la bonbonnière,

il trouva l’anneau d’or, avec la doublure du chaton, toujours entourée

par la guirlande en marcassites. Mais, de la miniature, il ne restait

qu’un fragment encore solidement encastré dans la monture. En examinant

l’objet avec attention, il remarqua que l’anneau, pourtant ancien et

massif, était déformé, faussé, et le chaton bossué.

—Diable! murmura-t-il, avec un ton plein d’une méfiance voulue, il a

fallu un fameux choc!...

Instinctivement il se sentait sur la piste de quelque petit mystère

féminin. Aussi, quoiqu’il n’y attachât guère d’importance, il

s’amusait, par malice, à prendre des airs soupçonneux et à poser sur

Sabine des regards capables de troubler la conscience la plus pure.

A son grand étonnement, il la vit se lever, et marcher vers lui avec

une telle expression de fureur mêlée d’effroi qu’il en fit un pas en

arrière.

—Rendez-moi cette bague! dit-elle.

Il la lui tendit tout de suite. Et aussitôt il en eut du regret, en

constatant la surprise et la joie mal dissimulées de M^{me} Marsan. Une

détente se produisit en elle. Sa main, crispée sur le bijou, s’enfonça

dans sa poche. Mais, en même temps, elle essaya de rire.

—Allons! reprit-elle, vous feriez un mauvais juge d’instruction. Ne

vous essayez plus à jouer ce rôle-là.

«Un juge d’instruction!...» Le mot eut un retentissement tragique

dans l’esprit de Robert. Cette bague avait donc un rapport quelconque

avec le crime?... Ce n’est pas le hasard qui fait monter aux lèvres

certaines syllabes à certains moments décisifs. En ce jour, et à

Villenoise, on ne parlait pas de juge d’instruction sans songer au

drame qui occupait toutes les pensées. Une femme comme Sabine n’aurait

pas fait une plaisanterie pareille, si quelque impulsion venue des

profondeurs mêmes de son âme ne l’eût poussée à prononcer cette phrase.

«J’en aurais su davantage,» se dit Robert, «si j’avais feint de garder

cette bague. La crainte que je m’en emparasse a fait perdre la tête à

cette impérieuse créature, quand elle a vu que j’examinais le bijou

de trop près. Elle a peur que je ne soupçonne quelque chose... Et, de

fait, je soupçonne beaucoup... Mais quoi?... dans quel sens?... dans

quel ordre d’idées?... Je serais bien embarrassé de le dire. J’ai

pourtant un jalon maintenant. L’accident arrivé à cette bague coïncide

certainement avec le coup de revolver tiré sur mon pauvre ami. Partons

toujours de là. Nous arriverons peut-être à un résultat que M^{me}

Sabine elle-même ne saurait pas découvrir.»

Justement ce soir-là, comme Vincent se trouvait mieux, après son long

sommeil, il supplia sa chère garde-malade de consentir à prendre enfin

un repas régulier, à descendre dîner avec Robert. Elle fit moins de

façons qu’il ne s’y attendait. Et, comme elle montrait même de la

gaieté, presque une nuance de coquetterie, le malade se mit à les

taquiner tous les deux, s’accusant d’imprudence, prenant plaisamment

ombrage du tête-à-tête qu’il provoquait lui-même.

—Ah! enfin... s’écria-t-elle. J’entends votre bon rire. O Dieu!...

J’ai eu tellement peur de ne plus jamais...

Un sanglot lui coupa la parole. Elle se pencha vers son amant...

Et—tandis que, par discrétion, Robert s’éloignait—les bras amaigris

du blessé enveloppèrent le buste fin qui touchait sa poitrine.

—Chère Sabine!... Ma chère femme!

—O mon Vincent!...

Ils se donnèrent un long baiser. Puis, la première, pour ne point le

fatiguer par trop d’émotion, elle détacha leur étreinte.

—Va, ma chérie, dit-il, avec un ton d’attendrissement profond.

Elle se dirigea vers la porte. Mais, sur le seuil encore, elle lui

envoya, des lèvres et des doigts, une caresse avec un sourire.

Robert, qui avait compté sur ce repas en tête-à-tête pour surprendre

quelque indice du secret de Sabine, se leva de table plus désorienté

qu’auparavant. Il s’était retrouvé en face de la charmeuse admirée en

Belgique. Une source mystérieuse de joie—ouverte, sans qu’il le sût,

par un mot de Vincent—transfigurait de nouveau la changeante créature.

Et, devant l’épanouissement de sa gaieté, dans le vol fantasque de son

esprit, sous le rayon de ses yeux fiers, Dalgrand perdit sa pénétration

d’analyste et d’observateur. Pourtant il garda l’impression de méfiance

éprouvée dans l’après-midi,—impression trop vive et trop nette pour

s’effacer de sitôt.

Durant les heures silencieuses de la nuit, d’étranges idées le

hantèrent.

Quand il se les rappela, au matin, en entrant dans la chambre de son

ami, Robert crut avoir été le jouet d’un cauchemar.

Tout semblait harmonie et joie dans cette chambre, même sur la

physionomie du malade. M. de Villenoise allait beaucoup mieux, et

sur son visage pâle se peignait cette ivresse que cause à ceux qui

ont vu de tout près la mort la sensation du retour à la vie. Sabine

avait changé de toilette. Sa femme de chambre était venue avec une

malle. On avait mis de côté la robe sombre et simple, portée pendant

des jours et des nuits. La jeune femme—car elle paraissait jeune

ce matin-là—semblait vraiment la châtelaine de Villenoise, dans

l’élégance et l’intimité de son chez-elle, vêtue qu’elle était d’un

souple costume d’intérieur, d’un blanc crémeux et doux, rendu vaporeux

par la profusion des dentelles. Ses magnifiques cheveux noirs, partagés

comme toujours en deux bandeaux sur le front, n’étaient pas tordus

en chignon, mais pendaient en une seule grosse natte, dont le bout,

négligemment attaché, s’éparpillait en lourds anneaux et en mèches

folles bien au-dessous de la ceinture. Robert fut surpris de la grâce

que cette coiffure négligée donnait à cette beauté plutôt sévère;

dix années lui semblaient ôtées depuis la veille. Il est vrai que la

fraîcheur inattendue des joues et des lèvres, que l’éclat des yeux,

si l’on pouvait y voir le résultat d’une première nuit de complet

repos et l’effet d’une absence toute nouvelle d’inquiétude, devaient

être attribués peut-être plus exactement à un imperceptible et savant

maquillage.

Quoi qu’il en fût, cette radieuse silhouette féminine, et on ne sait

quel air de fête répandu dans la pièce,—l’attirail des médicaments

disparu, des gerbes de chrysanthèmes disposées avec goût,—puis surtout

peut-être l’allégresse de vivre étincelant dans les yeux de cet homme

jeune, couché dans ce lit qui avait failli devenir son lit de mort,

tout ce spectacle, embrassé d’un coup d’œil, fit s’ouvrir le cœur un

peu serré de Robert Dalgrand.

—Tu nous admires, hein? s’écria gaiement M. de Villenoise. Nous nous

sommes faits beaux. Regarde-moi donc!

Et il carrait en riant ses épaules amincies dans un joli veston de

flanelle à ganses de soie.

—Oh! le fat, riposta son ami du même ton. Toi, beau?... Par

exemple!... J’aime mieux regarder M^{me} Sabine.

—Tiens!... dit Vincent. Et l’embrasser peut-être... Allons, vas-y, je

te le permets.

Robert effleura galamment de sa moustache la poudre de riz si

habilement étendue sur la joue de M^{me} Marsan. Puis tous trois se

mirent à échanger des taquineries sans prétention, des drôleries

niaises, tous les enfantillages par où le cœur et l’esprit se

détendent, après les grands travaux et les grandes anxiétés.

Un domestique vint demander si M. le juge d’instruction, avec son

greffier, pouvait être reçu par M. de Villenoise.

On les fit entrer. Le magistrat prit un siège tout près du malade. Le

greffier s’assit à une petite table, que l’on débarrassa de plusieurs

bibelots pour qu’il pût écrire. Aussitôt M. de Villenoise demanda la

permission pour M^{me} Marsan et pour son ami Robert d’assister à

l’entretien. Le juge connaissait déjà ces deux personnes. Il acquiesça

avec un empressement poli.

Dès le début de la séance, les facultés observatrices de Dalgrand

s’aiguisèrent en face d’un tout petit fait. Il observa que Sabine

s’asseyait derrière le juge et à contre-jour.

«Décidément,» se dit-il, «elle a quelque chose à cacher,—quelque chose

que je dois et que je veux surprendre. Mais, mon Dieu! quel rapport

peut-il y avoir entre un secret de cette femme, qui tient à Vincent

plus qu’à sa propre vie, et le crime qui a failli le lui enlever?»

Il se plaça lui-même de façon à l’observer le mieux possible. Mais à

peine était-il assis, qu’elle vira d’un mouvement imperceptible, et,

posant son coude sur le bras de son fauteuil, du côté de Robert, elle y

appuya sa tête de sorte qu’il ne vît plus son visage.

«Oh! oh! ma belle,» pensa-t-il. «C’est donc sérieux?... Nous avons donc

vraiment peur?»

M. de Villenoise raconta au juge tout ce qu’il savait de l’attentat

dirigé contre sa personne. C’était peu de chose. Et cependant il avait

aperçu l’assassin.

—Vous dites, monsieur, que cet homme sautait d’un rocher sur l’autre,

et que le bond indiquait beaucoup de hardiesse, de légèreté? demanda le

magistrat.

—Une hardiesse étonnante, monsieur. J’en ai été saisi, même dans ma

situation critique.

—Donc l’homme est jeune, murmura le juge.

Vincent releva le mot.

—Jeune!... Oh! je le crois. Dans ma pensée, ce serait plutôt un jeune

garçon qu’un homme fait.

—Sur quoi basez-vous cette supposition?

—Mon Dieu!... C’est difficile à dire... Sur la silhouette, l’allure

du corps, et—je puis presque affirmer—l’absence de barbe. Mais,

monsieur, autant je distingue nettement cette rapide vision quand je

ferme les yeux, autant je suis incapable de la fixer par des mots, d’en

détailler le moindre trait. C’est une impression plutôt qu’une image...

Et cependant, je la vois.... Il me semble que je la vois!...

M. de Villenoise, en prononçant ces derniers mots avec force, projeta

le buste en avant.

Dalgrand crut remarquer—mais il n’en fut pas sûr—que Sabine avait eu

comme un léger haut-le-corps en arrière.

—Nous avons fait une première perquisition, monsieur, reprit le juge,

vers l’endroit d’où nous supposions qu’était parti le coup de revolver.

Mais cet endroit, nous ne le connaissons pas avec certitude. Et si vous

voulez bien le déterminer exactement... aussi exactement, du moins, que

votre mémoire...

—Monsieur, je puis vous l’indiquer à un mètre près. Et s’il m’était

possible de m’y rendre, je crois que je vous désignerais la broussaille

d’où l’on a tiré. Si vous partez du château...

Il commença une description minutieuse de l’itinéraire à suivre, puis

de l’allée sombre, et enfin du point précis où Gipsy s’était cabrée.

—D’ailleurs, ajouta-t-il, voici mon ami Dalgrand qui doit reconnaître,

à peu de chose près, l’endroit dont je parle, et qui vous y conduira.

Tu vois cela d’ici, n’est-ce pas, Robert?... La pointe du Chaos, là où

les derniers blocs de l’éboulement ont roulé, se sont arrêtés...

Le juge se tourna légèrement vers l’inventeur qui faisait: «Oui,» de la

tête.

—Et, tiens! reprit Vincent, frappé d’une idée. Le joli saut de mon

bonhomme, eh bien, il l’a exécuté un peu plus haut, en remontant, de

l’une à l’autre de ces deux roches... tu sais bien... entre lesquelles

je t’ai proposé un jour en riant de construire ton premier pont en

aluminium.

—Ah! très bien, j’y suis, dit Dalgrand.

—Alors, dit le juge, l’homme remontait dans les rochers...

Pourquoi?... Quel chemin rejoignait-il au sommet?

—Aucun. Il ne pouvait que redescendre de l’autre côté par un sentier

en pente douce. Mais il se mettait momentanément hors de portée. Car,

pour le rattraper, il eût fallu bondir aussi lestement que lui, ou

faire un très grand détour.

—N’y a-t-il pas, demanda le magistrat, une excavation vers la partie

supérieure de la colline?

—Oui, un trou étroit et profond, que nous appelons le Puits du Diable.

A ce nom, Robert vit distinctement trembler la main sur laquelle

reposait la tête de Sabine.

—J’ai déjà pensé à faire fouiller ce trou, remarqua le juge.

M^{me} Marsan changea de position, prit une de ses mains dans l’autre.

Mais, comme malgré son effort visible pour se raidir le frémissement

nerveux continuait, elle se leva, fit deux pas dans la chambre.

Et bientôt elle parut très occupée à disposer différemment les

chrysanthèmes d’une des gerbes.

Robert n’osa la suivre des yeux. Il se sentait devenir tellement pâle

et craignait tant une trahison de son regard, qu’à son tour il enfouit

sa tête dans ses mains.

Mais tout de suite il repoussa le soupçon inouï qui venait de le

traverser comme un éclair.

«Elle a peur qu’on ne fouille ce trou, parce qu’elle y a jadis jeté

quelque lettre peut-être, un de ces riens compromettants que toutes

les femmes gardent parmi les chiffons de leur armoire à glace, et dont

elles ne se débarrassent qu’à la dernière extrémité. Voyons, est-ce que

j’ai eu un instant de folie? Qu’est-ce que j’allais imaginer là?...»

Enfin maître de son propre trouble, il revint à la conscience de ce qui

se passait pour entendre Vincent expliquer que des fouilles dans le

Puits du Diable n’amèneraient guère de résultat.

Haine d'amour · 第 17 / 21 段