elle-même. Elle bondit sur ses pieds, juste à temps pour que le valet
de chambre, attiré par la voix de son maître, ne la surprît pas dans
son étrange prostration.
M. de Villenoise était sur son séant, la figure enflammée, le bras
tendu, les yeux dilatés d’effroi. Sabine le trouva plus navrant à voir
que tout à l’heure sous son masque blême de mourant. Elle perdait la
tête.
—Courez, dit-elle à Prosper, courez... Réveillez les docteurs!
Mais Prosper commença par saisir à bras-le-corps le buste de son
maître, tant il craignait un élan hors du lit. Le brusque appui des
pieds sur le sol pouvait tuer le blessé.
—La potion... dit le domestique. Est-ce l’heure?
Sabine courut au flacon, saisit la cuiller. Elle n’avait pas donné la
potion à temps!... Voilà pourquoi l’accès avait eu lieu. L’heure?...
Qu’en savait-elle?... Il y avait très longtemps peut-être... Grands
dieux! Qu’avait-elle fait?... Elle n’osait avouer sa négligence à ce
valet, plus attentif qu’elle-même. Si les médecins se doutaient de sa
faute, on l’empêcherait de soigner Vincent!...
Toute tremblante, elle approcha la cuiller des lèvres du blessé.
Celui-ci continuait à divaguer, à se débattre, parlant toujours de
cette fuite des arbres, son pauvre cerveau ravagé par cette galopade
fantastique, par cette effrénée déroute glissant éperdument à sa droite
et à sa gauche.
—Mais non... Il n’y a pas d’arbres... Que monsieur ne s’inquiète pas
comme ça... Monsieur est tranquillement dans son lit, disait Prosper
avec douceur.
Le contact frais de la cuiller apaisa un instant le blessé, qui aspira
les quelques gouttes avec délices.
—Encore... A boire!... murmura-t-il.
Sabine lui donna un peu d’orangeade. Alors Vincent retomba sur ses
oreillers. Il s’agita encore un instant, murmura des mots entrecoupés,
mais sans violence. Et, un quart d’heure plus tard, après une seconde
cuillerée du calmant, il s’immobilisa de nouveau, tout épuisé,
avec cette rigidité du visage, ces prunelles noyées sous les cils
entr’ouverts, cet amincissement des narines, cette détente et cette
pâleur des lèvres, qui, tout d’abord, avaient tant impressionné Sabine.
Le valet de chambre se retira. Et, durant le reste de la nuit,
M^{me} Marsan ne manqua plus de donner la potion avec régularité.
Elle ne pleura plus. A partir de cet instant, elle remplit sans
émotion apparente, sans interruption, sans lassitude, son rôle de
garde-malade. Elle conquit cet absolu sang-froid que montrent dans
certaines occasions, et parfois avec continuité, les gens extrêmement
nerveux, sang-froid produit moins par la domination que par la tension
excessive de leurs nerfs.
Le lendemain, toutefois, elle n’osa pas insister quand les docteurs lui
interdirent absolument d’assister à la tentative qu’ils allaient faire
pour l’extraction de la balle.
Ce fut une heure de suprême angoisse.
Les minutes en furent si lentes, que la malheureuse femme, à la fin,
ne put tenir en place. Fuyant les chambres où elle suffoquait, elle
descendit des escaliers, traversa des salons qu’elle ne connaissait
pas, où jamais elle n’avait mis les pieds, et, tout à coup, se trouva
sur une terrasse. Des degrés de pierre descendaient à droite et à
gauche, avec des rampes qui s’arrondissaient. En face, l’immense avenue
de châtaigniers s’étendait, dans la somptuosité royale de sa largeur
sablée, de ses hautaines verdures. Et, tout de suite, ce qui surprit
Sabine, ce fut de voir, au milieu de cette avenue, la tache noire et
mouvante d’une voiture qui accourait à toute vitesse.
Son cœur se serra. Elle eut peur que quelque parente de M. de
Villenoise, inconnue d’elle-même, ne vînt lui prendre sa place au
chevet de cet être qu’elle seule saurait arracher à la mort... O
Dieu! si c’était Gilberte!... Si vraiment il s’était fiancé à la
jeune fille!... Si celle-ci avait le droit de venir le soigner!...
Eh bien, quoi?... Elle la chasserait!... Elle lui crierait qu’elle
est la maîtresse de cet homme... Elle lui dirait... Ah! les paroles
lui viendraient assez vite... Des paroles telles que cette enfant
comprendrait qu’on ne lui volait pas, à elle, Sabine, l’amant qu’elle
adorait!...
La voiture atteignit le perron, s’arrêta... Un homme sauta à terre.
Sabine, saisie, mit quelques secondes à le reconnaître... C’était
Robert Dalgrand.
Il s’élança sur les degrés. Alors elle eut comme un mouvement de
terreur, de recul...
Mais lui, resté sous l’impression de la soirée de Dinant, lui qui
voyait en elle la femme de son ami, et qui constatait sur ce visage
toute l’agonie de douleur qu’elle traversait, n’eut qu’un geste
d’ardente sympathie. Il tendit les deux mains, il s’écria:
—Ah! chère madame...
Elle s’avança, presque en chancelant. Et ce fut les bras que maintenant
Robert lui ouvrit, car elle défaillait. Il dut la soutenir, tandis
qu’elle gémissait:
—Ah! c’est trop affreux!... C’est trop affreux!...
Robert jeta un grand cri:
—Vincent est mort!...
—Non, non!... fit-elle en se redressant tout à coup. Oh! non!... oh!
ne dites pas cela...
Puis, quand elle se fut un peu remise, elle ajouta:
—On est en train d’extraire la balle... C’est une opération cruelle...
Les docteurs ont dû l’endormir...—Elle gémit de nouveau:—Oh!... Et
ils ont si peu d’espoir!...
—Alors, dit Robert, je ne peux pas le voir... Il faut attendre...
Pauvre, pauvre ami!...
Tous deux rentrèrent, montèrent au premier étage, s’avancèrent à pas
étouffés jusqu’à la porte de la chambre. Là, Prosper se tenait en
faction. Personne encore n’avait reparu. Aucun son ne sortait de la
pièce.
Robert entraîna M^{me} Marsan dans le cabinet de travail.
—Quelle est votre idée sur ce crime? lui dit-il à brûle-pourpoint.
Moi, j’ai une conviction que rien ne m’ôtera de la tête.
Il la regardait avec cette expression intense et dure qu’ont les gens
en proie à des pensées tragiques. Les paupières de Sabine palpitèrent
et se baissèrent sous ce regard. Le peu de sang qui colorait ses lèvres
disparut.
—Vous avez une conviction?... murmura-t-elle.
—Oui.
Elle prononça d’une voix éteinte:
—Eh bien... dites...
Il hésita.
—Cela m’est difficile... à vous... madame. J’espérais que, vous-même,
d’abord, vous me mettriez sur la voie.
—Moi?... cria-t-elle... Moi?... Mais qu’est-ce que je puis savoir?...
Elle s’animait, parlait plus haut.
—Moi qui l’adore!... Moi qui me tuerai s’il meurt!... Que voulez-vous
dire?... Comment connaîtrais-je son assassin?...
—Chère madame, dit Robert très doucement en lui prenant la main, ne
vous faites pas tant de mal... Calmez-vous... J’ai tort de vous parler
de cela maintenant...
Il la berçait de ses paroles comme un enfant malade. Sous la caresse de
son accent, Sabine parut sortir d’un cauchemar. Elle passa la main sur
son front, tourna vers le jeune homme des yeux surpris et craintifs.
Puis elle eut un rire nerveux.
—Ah! ah!... c’est vrai... Je suis là qui m’excite... Je suis folle...
Je ne sais pas ce que je dis... Mais parlez, vous. Qu’est-ce que vous
croyez donc?...
Maintenant, tandis qu’il voulait détourner la conversation, éviter ce
terrible sujet, c’était Sabine qui le pressait de lui découvrir ses
soupçons.
—En qui auriez-vous confiance, si ce n’est en moi? lui disait-elle.
Que supposez-vous?... Une vengeance, n’est-ce pas?... Un ouvrier
renvoyé de l’usine?...
Robert secoua la tête, avec un air de dire: «C’est plus grave encore
que cela.»
Alors Sabine lui serra le bras d’une étreinte qui, même sur ses muscles
puissants, creusa une trace douloureuse.
—Ah! s’écria-t-elle, parlez donc! Vous voyez bien que vous me
torturez!...
Dalgrand ne devait réfléchir sur cette conversation que plus tard.
—Vous le voulez? dit-il. Je regrette d’avoir commencé. Je pensais
que mon idée serait peut-être la vôtre et que vous me comprendriez
à demi-mot. Puisque vous ne la soupçonnez même pas, je crains les
réflexions qu’elle va vous suggérer. Ma conviction est que notre
malheureux Vincent... (il s’arrêta encore) a eu la folie... de
vouloir... de... enfin d’attenter lui-même à ses jours.
Le saisissement de Sabine fut tel qu’elle en demeura muette, les yeux
effarés, ne comprenant pas.
—Un suicide... murmura-t-elle enfin. Lui, se suicider... mais pourquoi?
Dalgrand rougit comme une femme. «Elle ne soupçonnait pas l’état de son
cœur!» pensa-t-il.
En effet, Sabine en ignorait les combats, tout en se dévorant de
jalousie à cause de Gilberte. Elle croyait que Vincent amoureux
suivrait simplement sa passion, comme elle-même l’aurait fait s’il eût
été possible qu’elle en aimât un autre.
—Il avait des idées noires, expliquait vaguement Robert. Là-bas, en
Belgique, il n’est venu essayer le viaduc avec moi que dans l’intention
de risquer sa vie...
—En Belgique... Risquer sa vie!... Il n’y allait donc pas pour?...
—Madame!... dit Robert qui se leva, effrayé par l’expression
d’égarement que prit le visage de Sabine.
—Mais... disait-elle, alors... C’est horrible!... C’est horrible!...
Elle s’évanouit. Les médecins entraient. Robert, dans l’émotion et
l’embarras de sa position singulière, avec cette femme entre les bras
et ces messieurs qui le considéraient avec étonnement, n’eut pas la
notion juste des choses. Il ne savait plus après quelles paroles Sabine
avait perdu connaissance, et ne garda aucune appréciation exacte de
cette scène.
—Messieurs, je suis Robert Dalgrand, le meilleur ami de M. de
Villenoise. Madame s’est trouvée mal parce que j’ai risqué l’hypothèse
d’une tentative de suicide... Le malheureux avait des chagrins... Mais
quel est au juste son état?... Je vous en supplie, dites-moi toute la
vérité!
—Un suicide?... répéta le grand médecin de Paris avec un air de
surprise et de doute. Et il regarda le chirurgien. Celui-ci hocha la
tête, eut un grave sourire.
—On ne se suicide pas en se braquant un revolver sur la hanche. Ou
alors ce n’était pas sérieux.
—Messieurs, interposa le médecin du pays, notre blessé, dans un court
instant de connaissance, m’a parlé d’un homme qu’il avait vu s’enfuir.
—Mais comment va-t-il?... Puis-je le voir?... Parlez... supplia
Dalgrand.
Aussitôt ces messieurs lui donnèrent de l’espoir. Ils avaient enfin
extrait la balle. On l’avait retrouvée moins profondément qu’on ne
craignait, mais dans une direction imprévue. Le choc contre l’os
iliaque avait amorti la vitesse du projectile, qui n’avait pas pénétré
dans l’intestin, mais avait effleuré le péritoine. Une péritonite
localisée en résultait, dont le blessé pouvait certainement guérir,
mais que la moindre aggravation rendrait générale et sans doute
mortelle.
—Ah! dit Sabine qui reprenait ses sens, il vivra!... C’est moi qui le
soigne... Aucune complication n’est à craindre.
—Si vous n’êtes pas surprise par des faiblesses comme celle-ci,
madame, dit un des médecins avec douceur.
—Non, non... Pas de danger!... fit-elle.
Et, avant qu’on essayât de l’arrêter, elle glissa hors de la chambre.
—Il faut la laisser faire, prononça le chirurgien. Des sentiments
comme ceux-là accomplissent plus de miracles que nos bistouris.
—Et moi? demanda Robert. Puis-je aller le voir?
—Pas encore, monsieur. M. de Villenoise est affaibli par l’opération
et étourdi par les anesthésiques. La moindre agitation serait
dangereuse. Ayez un peu de patience. Avant la fin de la journée, nous
lèverons sans doute la consigne.
XI
UNE des premières données, en même temps qu’une des premières surprises
du magistrat chargé d’instruire l’«affaire de Villenoise», fut le
faible calibre de la balle. Elle sortait évidemment, non d’un fusil,
ni même d’un pistolet de combat, mais d’un petit revolver de poche.
L’instrument du crime n’était donc pas l’arme d’un assassin vulgaire.
On pouvait à peine admettre que ce fût celle d’un homme décidé à tuer.
L’examen de cette balle tendait à détruire l’hypothèse d’une vengeance
d’ouvrier éconduit. D’ailleurs aucune expulsion ne s’était produite
à l’usine depuis une longue période de temps. La popularité dont y
jouissait M. de Villenoise rendait la supposition plus improbable
encore.
L’agression n’était pas non plus le fait d’un voleur. Moins encore
celui d’un braconnier—qui aurait tiré un coup de fusil. Ayant éliminé
ces diverses catégories de criminels possibles, le juge d’instruction
se sourit finement à lui-même: sans nul doute il se trouvait en face
d’un drame passionnel.
Comme le blessé ne pouvait encore subir un interrogatoire, le magistrat
fit venir Dalgrand et le questionna sur la femme, ou _les_ femmes qui
jouaient un rôle dans la vie de M. de Villenoise.
—Je suis à même de vous renseigner très exactement sur ce point,
répondit l’inventeur. Mon intimité avec M. de Villenoise est telle que
je connais non seulement sa situation amoureuse, mais ses projets et
ses moindres pensées à ce sujet. Depuis six à sept ans, il est lié avec
M^{me} Sabine Marsan, que vous voyez à son chevet, et qui ne vous a
fait nul mystère de cette liaison. La douleur de cette pauvre femme,
le dévouement de ses soins envers mon ami, témoignent d’une tendresse
dont je connaissais déjà toute l’étendue. Il n’y a pas huit jours,
nous avons passé ensemble, à Dinant, une soirée des plus cordiales.
Leur affection réciproque semblait plus étroite que jamais. Pour tout
dire, j’ai des raisons de croire que M. de Villenoise était décidé à
régulariser la situation et que le mariage était prochain. Eh bien,
cette femme qui l’adore, qui allait porter son nom, est la seule femme
qui existe dans la vie de M. de Villenoise...
Robert allait continuer. Il s’arrêta.
—Vous semblez faire une restriction, monsieur, insinua le juge.
—J’ai dit: dans sa vie, reprit Robert. Je n’ai pas dit: dans son cœur.
Mais il s’agit d’un mystère si délicat...
—Cependant, monsieur... Dans l’intérêt de l’instruction...
—Oh! cela n’importe en rien à l’instruction, monsieur. La pure jeune
fille à qui je pense ignore le rêve passager qu’elle a fait naître. Et
d’ailleurs (il sourit avec attendrissement) elle n’est pas de celles
qui tuent. Jamais elle n’a touché un revolver.
Il y eut un instant de silence pendant lequel le juge se demanda s’il
insisterait. La physionomie de Dalgrand l’en découragea. Il reprit:
—Connaissez-vous, monsieur, toutes les particularités de l’existence
que mène M^{me} Sabine Marsan? M. de Villenoise n’a-t-il aucun rival?
—J’en donnerais volontiers ma parole d’honneur. Mais ceci est une
certitude exclusivement morale. Vous avez toutes les ressources de
l’enquête...
Lorsque l’entretien fut terminé, Robert sortit avec un soupir de
soulagement. Ces secrets d’amour étalés, cette nécessaire mais brutale
analyse, le froissaient. Il songeait à Gilberte. Il s’émerveillait
d’avoir tout récemment découvert le prodige d’héroïque pudeur qu’est
parfois le cœur d’une jeune fille.
La veille, il avait vu sa belle-sœur. Après avoir serré la main de son
ami sans que celui-ci l’eût reconnu, Robert était aussitôt retourné à
Paris pour donner des nouvelles à sa famille.
Oh! dans quelle tragique mais tout intérieure et invisible angoisse
elle l’attendait, la pauvre enfant amoureuse!... Comme eux tous,
elle avait appris le malheur par les journaux; elle s’était déchiré
le cœur à toutes les phrases contradictoires et incohérentes du
fait-divers. Vincent était-il vivant ou mort? De quelle gravité était
sa blessure?... Impossible de le savoir au juste. Aussi c’est à cause
d’elle surtout que Robert s’était jeté dans le dernier train du soir,
pour lui sauver l’horreur de l’incertitude pendant toute une autre nuit.
Elle n’avait pas de confidente, personne sur l’épaule de qui sangloter
sa peine. Trop fière ou trop chaste, elle n’avait murmuré dans
nulle oreille son gracieux rêve d’amour. Sa sœur elle-même ne s’en
doutait pas. Et Robert, qui l’avait deviné,—plus par Vincent que
par elle-même,—voyant ce rêve impossible, n’en avait rien dit à
Lucienne. La tendre complicité d’une sœur entretiendrait le mal au
lieu de le guérir. Le silence et l’ignorance valaient mieux autour de
Gilberte. Mais comme il la plaignait maintenant!... Quelle compassion
l’emportait, lui pourtant l’homme raisonnable et fort, l’inventeur
audacieux, le grand garçon rudement musclé, vers ce pauvre petit cœur
muet!
Quand il la vit, si maîtresse d’elle-même, si simplement héroïque,
avec son visage d’enfant, assise à côté de son père, penchée sur sa
tapisserie, l’aiguille seulement un peu flottante entre ses doigts
tremblants, il perdit tout à coup le bel orgueil qui le grisait depuis
le passage du viaduc. «Elle!...» se dit-il, «mais elle aurait ri, à
côté de moi, sur la locomotive! Risquer sa vie! Qu’est-ce à côté de
ce qu’elle éprouve! Et de quelle mystérieuse pureté d’âme procède la
fermeté qu’elle déploie!»
Il décrivit l’état de M. de Villenoise, atténuant ce que la situation
présentait encore de dangereux. Mais à quel point ne fut-il pas
déconcerté, lorsque Gilberte, levant ses beaux yeux bruns de sa
tapisserie, prononça, d’une voix un peu chevrotante:
—Pauvre jeune homme!... Qui est-ce qui le soigne?... Il n’a pas de
mère, pas de sœur à son chevet!... Et les soins des étrangers, des
mercenaires...
Elle n’acheva pas. Décidément les mots se brisaient d’une façon
embarrassante.
—Mais, dit Lucienne, il a Robert.
—Oh! s’écria Gilberte avec vivacité, Robert est ici. Demain seulement
il retournera... Et pendant toute cette longue nuit, dans le moment le
plus dangereux...
Dalgrand prit alors un parti. Ne devait-il pas à cette enfant la
vérité, si dure qu’elle fût?
—Ne vous tourmentez pas trop, mes petites, prononça-t-il,—s’adressant
à sa femme autant qu’à sa belle-sœur,—Vincent possède, au contraire,
la meilleure, la plus dévouée des garde-malades. Même pour vous, je ne
l’aurais pas quitté, si je ne l’avais laissé en bonnes mains.
Lucienne devina tout de suite. D’un sourire malicieux elle riposta au
regard expressif de Robert, puis elle cligna des yeux en lui montrant
Gilberte. Il ne fallait pas en dire trop long devant la jeune fille.
Celle-ci cependant questionnait, curieuse et instinctivement troublée:
—Quelle est cette femme qui le soigne?
—Une dame que vous ne connaissez pas, petite sœur.
—Une de ses parentes, alors?
Robert eut un: «Oui...» prolongé, assez équivoque. Il avait été sur le
point de trancher net, de dire: «C’est, je crois, sa fiancée.» Mais,
d’abord, il n’en avait pas le droit. Puis il craignit que le remède ne
fût pire que le mal. Comment la pauvre fillette, déjà toute secouée
d’inquiétude, supporterait-elle un semblable coup?
Ses ménagements masculins n’atténuaient rien du tout. Il en avait trop
dit, comptant sur l’ignorance de la jeune fille. Mais cette ignorance
n’est que relative. Que de notions flottantes, émanées des causeries
même les moins risquées, des lectures même les plus avouables, et
de l’éducation littéraire même la plus restreinte, sans compter les
indiscrétions, les hasards, viennent se condenser dans ces petits
cerveaux! La curiosité les aiguise, la nature les éclaire. Et tout
cela les emplit d’une vérité à demi fausse, grossie ou diminuée,
mais déformée toujours, pire pour certaines natures que la réelle
connaissance des choses.
Gilberte pressentit tout de suite que la femme qui avait ce bonheur
inouï de soigner Vincent, c’était sa rivale à elle-même. Toutefois,
malgré les craintes de Robert, elle en éprouva presque du soulagement.
Car elle s’était crue simplement dédaignée du jeune homme, et elle
avait eu la douleur de penser qu’il s’était joué d’elle comme d’une
fillette sans importance. Mais s’il était lié ou engagé ailleurs,
peut-être avait-il une excuse. Peut-être même... Une divination d’une
justesse extraordinaire éclaira ce cœur d’innocente. Elle comprit
certaines expressions de tristesse, certaines paroles inexplicables,
remarquées chez M. de Villenoise... Un roman plus flatteur et plus
doux se substituait peu à peu à son amère aventure. Pourtant ce qui ne
renaissait pas, ce qui ne renaîtrait jamais, c’était l’espoir. Quels
qu’eussent été les combats de Vincent, ils se termineraient maintenant
en faveur de cette femme assise à son chevet. Quel indestructible
lien que de mortelles souffrances atténuées par des mains légères!
Comment détourner son amour et ses regards d’un visage qu’on a vu
infatigablement auprès de soi durant les longues nuits fiévreuses?
Pauvre Gilberte, qui n’avait à donner que le sentiment intraduisible et
muet, enchaîné sous les triples barrières de la fierté, de la pudeur et
de la bonne éducation! Elle qui n’avait pas même le droit d’entrer dans
la chambre du blessé, de lui offrir une cuillerée de potion, de relever
ses oreillers sous sa tête douloureuse!... Comment aurait-elle pu se
faire aimer?...
C’est à tout cela qu’elle songeait en tirant ses aiguillées de laine.
Robert et Lucienne s’étaient retirés. En relevant la tête, Gilberte
s’aperçut que le général s’était endormi dans son fauteuil, un livre de
stratégie glissé sur ses genoux.
Alors la jeune fille laissa monter du fond de sa poitrine le long
sanglot silencieux qui l’étouffait depuis longtemps. Puis, une à une,
sur sa tapisserie, des larmes lourdes et désespérées tombèrent...
XII
VINCENT avait repris toute sa connaissance. Le danger semblait conjuré.
Il ne restait plus au malade qu’une extrême faiblesse.
Un matin, Robert lui dit, en montrant Sabine qui, la tête renversée sur
le dossier d’une bergère, laissait ses yeux se fermer de lassitude:
—Sais-tu bien ce que tu dois à cette adorable femme?
Le regard encore lourd et indécis de Vincent suivit le geste de son
ami. Il considéra un instant Sabine. Et, comme ses nerfs n’avaient pas
repris leur solidité, tout de suite ses cils se mouillèrent.
—Voyons, dit l’inventeur, ce n’est pas la peine de t’émotionner non
plus.
—Si... murmura M. de Villenoise. Car j’ai été injuste envers elle...
J’ai été cruel... Je l’ai fait souffrir...
—Ah! bien, si tu te mets à dire des bêtises, fit Robert, je vais
t’interdire de parler.
—Tu ne sais pas... reprit le malade.
—Je ne veux rien savoir, interrompit l’autre gaiement.
Mais de Villenoise, avec un léger effort que lui coûtaient encore les
phrases un peu longues, insista:
—Elle a été si bonne!... si patiente!... toute changée... Jamais je ne
l’avais vue ainsi... D’une telle douceur... Et pas la moindre allusion
pénible, pas un reproche...
—Allons, dit Robert, préoccupé de la fatigue visible de Vincent,
tais-toi... Moi, d’abord, j’ai apporté du travail. Je vais prendre des
notes.
Il se carra dans son fauteuil, ouvrit un livre, fit sortir la mine de
son porte-crayon, et se mit à lire. De temps en temps, il s’arrêtait
pour inscrire des signes dans les marges.
La tête tournée sur ses oreillers, blancs comme son propre visage, M.
de Villenoise regardait toujours Sabine.
La pauvre femme, brisée de fatigue, s’était endormie pour de bon. Et,
dans le ravage de sa beauté défaillante, se lisait la véritable étendue
de son dévouement. Car elle était à l’âge où le moindre excès, la
moindre imprudence, le plus léger surmenage précipite le déclin d’une
jeunesse qui va disparaître. Elle surtout, si effrayée par la crise
fatale, si hantée par cette idée qu’avec chaque parcelle évanouie
de ses charmes s’évanouissait une parcelle d’amour dans le cœur de
Vincent, elle ne pouvait ignorer le travail destructeur des nuits sans
sommeil. Trop clairvoyante sous ce rapport, et prenant d’ordinaire
tant de soin de son teint, l’abritant si volontiers de la grande
lumière, l’entretenant par d’ingénieux artifices de toilette qu’elle ne
pouvait pratiquer à Villenoise, comment avait-elle trouvé le courage
d’un irréparable sacrifice? Et maintenant que Vincent allait mieux,
maintenant qu’il discernait et jugeait tout, elle osait s’approcher de
lui dans la dure clarté de l’aube, après les heures mortifiantes d’une
longue veille. Parce que, dans cette délicate convalescence, les plus
grandes précautions étaient indispensables, et qu’elle ne voulait pas
confier son cher malade, fût-ce pour un instant, à d’autres mains.