Robert ne lui répondit pas. La locomotive s’engageait sur le tablier

d’aluminium. Une vibration métallique s’éleva... Puis, bientôt, sous le

poids des wagons, cela devint un gémissement... ensuite une clameur.

Tout le pont criait sous l’écrasement de cette masse. Les oreilles de

Dalgrand bourdonnèrent. Et il ne savait plus ce qu’il entendait, si

c’était seulement la trépidation du métal, ou si c’était le craquement

des charpentes, l’éclatement des joints, le hurlement désespéré de son

œuvre qui se disloquait, s’effondrait...

D’en bas, la foule des curieux regardait, immobile d’attente, avec des

faces blanches, des bouches ouvertes et sans souffle. Allait-on voir ce

frêle plancher s’ouvrir, et cette effrayante charge culbuter, tomber à

pic, crever le miroir paisible de la Meuse?...

La machine maintenant, avec sa sinistre lenteur, atteignait le milieu

du pont. Sur le ciel, le dessin des wagons se profilait, difforme par

l’énormité et la bizarrerie des chargements. Un roulement assourdi

remplissait l’espace. Et chaque fois qu’un nouveau chariot suivait les

autres sur le viaduc, ce tonnerre s’enflait, devenait plus menaçant.

Cependant, sous la progression de la masse noire et mouvante, la ligne

étroite du pont gardait sa rigidité. Et les sveltes X qui lui servaient

de soutiens s’alignaient toujours avec une netteté d’épure sur le fond

laiteux de l’atmosphère, sans la moindre déformation dans leur élégante

géométrie.

Et lentement, lentement, la locomotive continua d’avancer. A présent,

elle soufflait plus fort... Elle semblait se lasser de traîner cette

effroyable charge, que le léger viaduc soutenait, sans un effort

apparent, dans la merveilleuse sécurité de ses lignes infléchies.

Quelques mètres seulement et la machine atteindrait la seconde

culée... Cette distance se rétrécit encore... Mais, avant d’arriver à

l’extrémité du pont, tout à coup la locomotive s’arrêta, comme pour

reprendre haleine, à bout de force, exhalant sa vapeur par petits

halètements successifs. Le train, maintenant, s’allongeait tout entier

sur le viaduc. Dalgrand l’immobilisait là, pour qu’il prolongeât sa

pression, et aussi pour infliger encore aux charpentes la secousse de

l’arrêt et du départ.

Alors, dans le silence brusquement tombé, devant ce triomphe de

la science et de la volonté humaines, en face de ce drame que

l’ignorant même pressentait si grand sous sa simplicité apparente,

l’enthousiasme de la foule éclata. Du fond des berges, du haut des

talus, de la lointaine campagne, des applaudissements partirent, et des

acclamations, des hourrahs. Ces bruits, toutefois, sonnèrent grêles

et comme perdus dans l’amplitude de l’espace, qui les absorba, les

dispersa.

Quand la machine repartit, de nouveau la foule se tut; mais sans

anxiété désormais, les nerfs détendus dans l’assurance du succès final.

On ne craignait, on n’attendait plus rien. Ce n’était qu’un train

qui passait. On le regarda machinalement s’éloigner jusqu’au dernier

fourgon, son disque rouge accroché en queue, ses fanaux allumés comme

pour un voyage véritable.

Et lorsque, l’expérience achevée, il eut filé se garer sur la droite,

on ne vit plus, entre la rivière bleue et le ciel gris-perle, que le

dessin délicat du viaduc, d’une inflexible rigidité dans sa hardiesse

légère, tout en lignes et en espaces de clarté, devenu désormais

imposant, sous sa finesse aérienne, par tout le prestige de sa force.

Là-haut, à l’écart, sur la plate-forme de la locomotive au repos,

Dalgrand et de Villenoise s’étreignaient à pleins bras.

Mais, seul peut-être, l’inventeur entrevoyait l’importance de son

triomphe: l’aurore d’une ère nouvelle, l’avènement du métal de

l’avenir, et la défaite du fer,—de ce fer pesant et dur, d’un travail

si coûteux, si lent, dont le règne brutal a cessé de correspondre

aux conceptions ambitieuses et à l’impatiente activité de la pensée

humaine.

X

L’ÉMOTION éprouvée par M. de Villenoise au passage du viaduc le

laissait dans un état d’âme tout spécial. C’était un contentement de

lui-même qui le disposait à l’indulgence, et aussi une aspiration

vers le dévouement et le travail, très favorable à Sabine, et à sa

traduction de Manilius, plutôt négligée durant les derniers mois.

D’ailleurs ses recherches d’érudition n’allaient plus lui suffire. Il

voulait s’adonner à une tâche plus utile, d’un esprit plus moderne et

d’une application plus immédiate. Depuis vingt-quatre heures, Vincent

roulait dans sa tête de vagues et grandioses projets. L’exemple de

Robert, l’ivresse d’héroïsme et d’ambition partagée avec ce vaillant,

lui communiquaient une exaltation extraordinaire. Comme il ne pouvait

accomplir nulle découverte scientifique ou industrielle, Vincent se

proposait d’en poursuivre quelqu’une sur le domaine philanthropique

et social. Désormais il ne se contenterait plus de rendre heureux

ses ouvriers. Le bien-être de ces braves gens ne devait pas dépendre

du bon ou du mauvais vouloir d’un patron. Il allait étudier la

question ouvrière avec eux, parmi eux. Il écrirait des livres sur ses

observations, sur ses essais. Il tâcherait d’apporter, lui aussi,

sa pierre à l’édifice de demain, d’être l’actif manœuvre qui gâche

le plâtre et soulève les fardeaux, au lieu du rêveur aristocratique

enfermé dans les songes élégants d’autrefois. Et, lorsqu’il se serait

passionné pour son œuvre, sans doute il oublierait sa plaie d’amour,

son mal égoïste. Comme avait dit Robert, qu’étaient-ce que ces infimes

tourments auprès des préoccupations dignes d’absorber les forces et

les pensées d’un homme? Puisqu’il se croyait attaché à Sabine par un

devoir, il allait se réconcilier avec elle. Mais ensuite, il espacerait

leurs entrevues, il rendrait leurs relations plus distantes. Car il ne

devait pas laisser les exigences et les nervosités d’une femme entraver

ses entreprises futures. Il n’avait plus d’amour pour elle, et il en

avait pour une autre... soit! Mais qu’importait au héros moral qu’il

voulait être! Sa conduite à venir était bien simple: il éliminerait

l’amour de sa vie.

En proie à cette espèce de fièvre sublime, M. de Villenoise fit presque

sans en avoir conscience le trajet de Dinant à Paris, puis celui de

Paris à Villenoise.

Le lendemain,—le jour même pour lequel il avait annoncé par dépêche sa

visite à Sabine,—il arriva dans son château à neuf heures du matin.

Il fit aussitôt seller sa jument Gipsy, tandis que lui-même se mettait

entre les mains de son valet de chambre. Après une toilette rapide, il

monta à cheval et se dirigea vers la villa de M^{me} Marsan.

La route était longue, car il lui fallait traverser la forêt, et il

en avait bien pour trois quarts d’heure en se hâtant. Tout de suite,

il mit sa jument au galop, lui laissant développer la fougue que de

simples promenades au pas, entre les mains des piqueux, avait amassée

chez cette ardente bête, pendant l’absence de son maître. Gipsy,

fort étonnée qu’on ne lui demandât pas quelque acte préliminaire

d’obéissance par une sévère mise en main, s’en donnait à cœur joie,

secouant avec espièglerie les rênes abandonnées sur son cou. Elle

allait, à grandes foulées vigoureuses, tout enivrée de vitesse. Et M.

de Villenoise eut même ensuite quelque difficulté lorsqu’il voulut la

ralentir. Enfin il la remit au petit galop rassemblé, puis au pas. Un

soudain besoin de flânerie et de rêve l’avait pris comme il passait

près du «Salon des Fées». Il se rappelait sa dernière promenade en cet

endroit. La vision précise de Gilberte lui apparut, avec l’air dont

elle avait dit certains mots, la façon dont elle tendait ses mains sous

le filet d’eau de la cascade, et la tristesse avec laquelle ensuite

elle s’était détournée de lui.

Il songea aussi à la singulière frayeur qui l’avait tout à coup rejetée

entre ses bras. Depuis, M. de Villenoise n’avait plus pensé à cet

incident. Ses gardes ne lui avaient révélé aucune présence suspecte à

l’intérieur du domaine. Ce domaine était clos d’ailleurs, mais d’un mur

assez bas, facile à escalader, et qui, par places, tombait en ruines.

Quelque rôdeur avait pénétré jusque-là, puis, craignant d’être surpris,

s’était caché parmi les broussailles. Et le pauvre diable n’avait pu

retenir un mouvement d’admiration qui avait écarté les branches lorsque

avait passé, si près de lui, l’adorable jeune fille...

Malgré cette réflexion rassurante, les yeux de Vincent fouillaient

l’épaisseur du fourré, et sa main droite s’enfonçait, d’un geste un peu

nerveux, dans celle de ses poches qui contenait un revolver.

Il suivait alors une allée tout à fait assombrie par la proximité de

la colline rocheuse. A un moment, cette allée, qu’un cheval pouvait

parcourir, mais qui n’était pas carrossable, longeait le chaos de

pierres, d’arbustes et de plantes grimpantes où s’indiquait la place

de l’ancien éboulement. Les blocs écroulés disparaissaient sous

l’envahissement des verdures. Un sentiment de solitude profonde et la

sauvagerie du site procuraient à Vincent un plaisir légèrement anxieux,

grâce auquel il oublia, durant quelques minutes, et ses souvenirs et le

but de sa course.

Mais un détour du chemin le ramena dans une large avenue qui ondulait

presque jusqu’à l’horizon, par des alternatives de montées et de

descentes, entre le rideau sombre des futaies. Alors il mit Gipsy au

trot. Et il ne l’arrêta plus que devant la grille de la villa.

Du bout de son stick, et sans descendre de cheval, il agita la

sonnette. De l’autre côté d’une pelouse, sur les marches du perron,

Estelle, la femme de chambre, apparut.

Elle s’exclama: «Ah! monsieur!...» Puis, au lieu d’ouvrir, elle rentra

dans la maison, comme pour appeler quelqu’un ou prendre quelque chose.

Un instant après, elle revint, tenant entre ses doigts une lettre.

M. de Villenoise, pris d’impatience et d’inquiétude, avait sauté à

terre, et secouait de nouveau la sonnette, cette fois à tour de bras.

Pourquoi Sabine ne paraissait-elle pas à une fenêtre?... Elle devait

l’attendre cependant.

Quand il revit Estelle, il cria:

—Mais, sapristi! Arrivez donc!

Et avant qu’elle eût ouvert la bouche:

—En voilà une idée de me faire poser à la porte!... Où est madame?...

Est-ce qu’elle n’a pas reçu ma dépêche?

—Je demande pardon à monsieur, dit la femme de chambre. Je cherchais

cette lettre que madame m’a dit de remettre à monsieur dès qu’il...

—Elle n’est donc pas là!...

Vincent jeta ce cri avec un frémissement d’émotion où il y avait de la

joie et de l’angoisse.

—Non, monsieur... Mais madame sera ici sans faute demain matin...

—Ah! dit-il,—et ce fut la joie qui se dissipa pour ne plus laisser

que l’angoisse,—qu’est-ce qu’il y a donc?

La femme de chambre, qui maintenant ouvrait la grille, expliqua que

madame s’était trouvée forcée de partir pour Paris... Une retouche

à un tableau qu’on emportait en Amérique,—ce qui ne souffrait pas

de retard. Madame avait été désolée, car, ayant reçu la dépêche de

monsieur, elle se réjouissait de le revoir. Mais elle l’attendrait

demain, et si monsieur voulait indiquer le moment de la journée...

Vincent regardait Estelle, cherchant à lire sur le visage de cette

fille quelque chose qu’elle ne disait pas. Il trouvait tout cela

singulier. Et, par une contradiction bien humaine, il se vexait de

ce que Sabine eût fait passer une affaire quelconque avant la grande

affaire de le revoir et de terminer leur querelle. Il demanda:

—Madame ne pouvait donc pas me faire prévenir à Villenoise? J’ai

voyagé toute la nuit...

—C’était difficile, monsieur. Le château est loin, à pied... Madame

n’a que moi... Ou alors il aurait fallu rencontrer un garde...

—Bon... Assez... interrompit M. de Villenoise. Tenez-moi mon cheval.

Inutile de le faire entrer à l’écurie. Je repars tout de suite.

Il traversa la pelouse, monta les marches, entra dans le salon, pour

lire la lettre de Sabine loin des regards curieux d’Estelle.

M^{me} Marsan lui disait ce qu’avait dit la domestique, mais en y

ajoutant des paroles tendres et désolées. Aucun reproche quant au

brutal aveu dont il l’avait foudroyée à Dinant. Point d’allusion, même

détournée, à Gilberte. Mais un pardon bien humblement demandé pour sa

propre démence, pour l’indiscrétion de son voyage et les excès de sa

jalousie. Voici comment elle terminait:

«Ah! mon Vincent, j’ai trop souffert!... Je n’interrogerai plus ton

cœur! Je le bercerai s’il dort, je le consolerai s’il souffre, je le

panserai s’il saigne!... Que m’importera son secret, tant que je le

tiendrai doucement dans mes deux mains, ce cœur chéri, tant que tu ne

me l’arracheras pas. Et vois-tu, je t’aime trop, moi, je te défie de me

l’ôter!...»

M. de Villenoise mit froidement dans sa poche le feuillet satiné

sur lequel s’étalait cette phraséologie. «Je crois à son amour,»

pensa-t-il. «Hélas! je n’y crois que trop... Mais jamais je ne croirai

à cette angélique tendresse... Ce baume délicieux qu’elle me promet, où

le trouverait-elle? Son orgueil et sa passion ne lui versent dans l’âme

que des torrents de lave. C’est de bonne foi qu’elle veut m’ouvrir le

paradis... Mais elle n’en a pas les clefs. Nous ne sortirons jamais de

cet enfer.»

Il alla retrouver son cheval, sauta en selle, et dit à la femme de

chambre:

—Saluez votre maîtresse de ma part. Elle peut compter sur ma visite

demain, vers la même heure.

Puis il rendit la main à Gipsy et partit au petit trot. Il se sentait

plus nerveux qu’en venant. L’absence de Sabine lui causait une

irritation. Mais tout de cette femme l’agaçait à présent. Si elle se

fût trouvée là, il n’aurait pas manqué d’être agressif. Ah! misère!...

Il résolut de ne plus penser à elle, au moins pour aujourd’hui. Non...

pas à elle... mais pas à une autre non plus... Il poussa un grand

soupir.

«Allons,» se dit-il, «je vais rentrer bien vite. Je déjeunerai

aussitôt. Puis j’irai faire un tour à l’usine. Et, dès cette

après-midi, je causerai avec quelques-uns de mes ouvriers. Je verrai

quelles sont leurs idées, leurs aspirations... Je prendrai les

premières notes pour mon futur travail.»

Il arrivait dans l’allée sombre, voisine de ce qu’il appelait «le

Chaos». Comme tout à l’heure à cet endroit même, il se mit au pas.

L’ombre était exquisement fraîche dans ce coin sauvage. De légers

pépiements d’oiseaux, avec le ruissellement distant, cristallin, de

l’invisible petite cascade, rendaient plus profond le silence des

grands bois déserts.

Tout à coup, Gipsy parut inquiète. Elle coucha les oreilles, dressa la

tête, avec un regard de côté vers les roches noyées de verdure. Puis,

brusquement, elle fit un écart.

M. de Villenoise, par principe, l’obligea à une volte-face, et voulut

la ramener vers le massif dont elle avait semblé prendre ombrage. Alors

la bête se défendit, pointa. Étonné,—car une telle résistance était

rare,—le cavalier attendit que la jument eût posé les sabots de devant

par terre, et il allait la corriger avec ses éperons, lorsqu’un fait

dont il ne se rendit pas tout de suite compte se produisit.

Ce fut à la fois le bruit d’une détonation et un tel choc dans le

côté droit de Vincent qu’il en vacilla sur sa selle. Aussitôt Gipsy

s’emballa. Comme M. de Villenoise venait de lui rendre toutes les rênes

parce qu’elle pointait, il ne put prévenir son élan affolé. Mais déjà

il comprenait qu’on venait de tirer sur lui. Par un effort désespéré,

il tâcha d’arrêter sa jument. N’y parvenant pas, il retourna la tête

pour surprendre quelque indice. Et, distinctement, d’un rocher sur un

autre, il vit le bond dangereux, presque invraisemblable d’audace, d’un

homme qui s’enfuyait.

A quoi bon retourner, même s’il avait réussi à calmer Gipsy folle de

peur?... Un cheval ne pouvait suivre un homme dans ce chaos de pierres.

Et lui, Vincent, ne s’y engagerait point à pied. Il était blessé... Il

le sentait. A chaque foulée de sa jument, il croyait maintenant qu’un

poignard entrait plus avant dans son flanc droit. Sur sa culotte gris

clair, du sang coulait, que le vent de la course parfois éclaboussait

en pluie sur la robe dorée de l’alezane.

M. de Villenoise voulut tirer son mouchoir pour boucher sa blessure.

Mais une faiblesse lui cassa les bras. Une sueur froide mouilla

ses tempes. Son cœur se crispa dans une mortelle angoisse. Puis

l’étourdissement s’accentua. Un bien-être survint. Le galop furieux

de Gipsy l’emportait comme dans un rêve... Qu’est-ce qui fuyait si

vite de chaque côté de son chemin?... Toute une foule éperdue qui se

précipitait... Où donc couraient ces géants dont les fronts touchaient

le ciel?...

C’étaient les châtaigniers de la royale avenue dont Vincent, de ses

yeux troubles, distinguait la déroute vertigineuse. Par quel prodige

d’équilibre inconscient le malheureux restait-il à cheval?... Gipsy

galopait toujours, mais, la vue du château l’ayant rassurée, elle

ralentit un peu son allure. Dans le parc anglais, des jardiniers

aperçurent M. de Villenoise, couché sur l’arçon, la tête glissant

contre la crinière. L’un d’eux remarqua du sang. Ils coururent et

crièrent. Des gens les virent du château. On s’élança. Devant le

premier homme d’écurie qui se présenta, Gipsy s’arrêta net. Et ce fut

le piqueur, aidé d’un garçon jardinier, qui reçut dans ses bras M. de

Villenoise évanoui.

* * * * *

Lorsque Vincent rouvrit les yeux, il vit à côté de son lit le médecin

attaché à la cité ouvrière dépendant de son usine.

—Ne vous inquiétez pas, monsieur, dit modestement ce brave homme. J’ai

téléphoné à votre docteur de Paris. Il est déjà en route et il amène un

de nos premiers chirurgiens.

—Un chirurgien!... s’écria le blessé.

—Oh! simplement pour extraire la balle que vous avez dans le côté.

J’ai déjà fait un sondage, et je crois pouvoir vous répondre qu’aucun

organe essentiel n’est atteint.

—On a voulu m’assassiner! dit Vincent. Mais comment?... Pourquoi?...

Quel est cet homme? Je n’ai pourtant pas d’ennemis. Mes ouvriers

m’aiment... N’est-ce pas, monsieur?

—S’ils vous aiment!... L’usine est sens dessus dessous... Il ne

faudrait pas que le gredin s’y montrât!... M. le directeur était ici

à l’instant. Mais il est parti pour empêcher les hommes et les femmes

d’accourir au château.

—Ils voulaient venir, ces braves gens?...

—Oui, et les femmes se disputent à qui vous servira de garde... Mais,

monsieur, il ne faudrait pas vous agiter. Vous serez bien raisonnable

de ne pas parler du tout.

La recommandation se trouva inutile. Avant la fin de la phrase, Vincent

était tombé dans un nouvel évanouissement.

Il n’en sortit que dans le délire et la fièvre.

L’impossibilité de l’interroger rendait absolu le mystère dont

s’enveloppait l’attentat. Le Parquet, prévenu sur-le-champ, ouvrit une

instruction. Mais, comme les données étaient à peu près nulles, force

fut d’attendre que le blessé lui-même—si toutefois il ne mourait

pas—pût fournir les renseignements indispensables.

A cause de la personnalité de M. de Villenoise, de sa situation, du

bien qu’il faisait, des sympathies venues à lui de toutes parts, cette

tentative d’assassinat mit en rumeur toute la province et occupa

l’attention de Paris.

La blessure de Vincent était très grave. Plusieurs sondages n’amenèrent

pas la découverte de la balle. Pour ces douloureuses opérations, il

fallait endormir le blessé. Chaque fois, les médecins tremblaient qu’il

ne se réveillât pas.

Lorsque Sabine revint chez elle le soir du crime, elle savait déjà

l’horrible chose. L’émotion des gens à la gare, une conversation

entendue en route, lui avaient appris ce qui se passait. Elle parvint

dans sa villa tellement défaite, que sa femme de chambre qui, par

hasard, ne savait rien encore, en fut épouvantée.

—Préparez-moi vite un sac de nuit, dit la malheureuse femme, qui

haletait. Je vais à Villenoise, et je n’en sortirai que lorsqu’il sera

hors de danger.

Elle ajouta plus bas:

—Ou morte, s’il...

Une convulsion d’angoisse lui coupa la parole.

—Mais, dit Estelle, madame sait-elle qu’il est déjà dix heures? La

nuit est particulièrement sombre. Comment madame ira-t-elle par le bois?

—Le bois!... murmura Sabine. (Elle trembla, secouée d’un

frisson.)—Oh! non... La voiture qui m’a ramenée de la gare m’attend.

Je tournerai la propriété et je remonterai par la grande avenue.

Deux heures après elle entrait dans la chambre du blessé.

Toute sa volonté se tendait pour donner l’illusion d’un calme factice.

Car elle trouvait là des médecins qui ne la connaissaient pas, et, si

elle leur paraissait devoir être, par sa présence, un danger pour le

malade plutôt qu’un secours, ces messieurs lui fermeraient la porte

sans cérémonie.

Quand ils la virent, toute pâle, mais très ferme, d’une distinction qui

s’imposait, et d’une beauté si douloureuse, tout de suite et presque

sans paroles ils lui donnèrent la place qu’elle réclamait au chevet du

blessé.

Dans cette chambre muette, où planait une si sombre angoisse, elle

aperçut une robe de femme qui se mêlait aux redingotes noires des

illustres praticiens et à celle, un peu râpée, du modeste médecin de

campagne. C’était une humble jupe grisâtre d’ouvrière. Une des femmes

de l’usine avait été bien heureuse et bien fière qu’on voulût accepter

ses services.

—Allez, ma bonne, lui dit Sabine de cet air à la fois doux et altier

auquel les gens du peuple ne résistent pas. Vous pouvez vous retirer

maintenant. C’est moi seule qui soignerai M. de Villenoise.

L’ouvrière s’éloigna, refermant la porte sur elle si doucement qu’on

ne l’entendit pas. Alors Sabine s’avança vers le groupe des trois

hommes, qui la regardaient avec une curiosité grave, non exempte d’une

bienveillance attendrie.

—Le sauverez-vous? leur demanda-t-elle.

Naturellement ils lui donnèrent de l’espoir.

—Mais où donc l’a frappé cette balle? Je croyais qu’il avait seulement

la jambe cassée.

—La jambe cassée, madame! Mais cela ne serait rien... Qui a pu vous

dire?...

—Oh! personne... fit-elle précipitamment.

Pour ce soir, il n’y avait plus rien à faire. Les docteurs se

retirèrent dans leurs chambres. Celui de Villenoise voulait veiller,

mais, devant l’attitude de Sabine, il comprit que son dévouement

deviendrait de l’indiscrétion. Ces messieurs, d’ailleurs, se

tiendraient prêts à répondre au premier appel.

—Soyez tranquille, dit M^{me} Marsan. Je vous réveillerai plutôt sans

nécessité.

Et l’ironie légère de sa bouche avait l’air de dire: «Ce n’est pas

votre sommeil qui me préoccupe.»

Le valet de chambre de M. de Villenoise, Prosper, s’installa sur un

fauteuil dans la pièce voisine, après avoir fermé, sur l’ordre de

«madame», la porte de communication.

La consigne des médecins était simple. Il fallait, autant que possible,

empêcher le blessé de se mouvoir. Une potion calmante, versée par

demi-cuillerées, à intervalles égaux, entre ses lèvres entr’ouvertes,

devait le maintenir dans une espèce d’engourdissement et mettre

obstacle aux frénésies de la fièvre. Dès la première heure du jour,

on ferait une nouvelle tentative pour extraire la balle, qui avait

contourné l’os iliaque et se trouvait sans doute vers la hauteur de

l’aine.

Près de Vincent, Sabine resta seule.

Elle vint à son lit et le regarda. En présence des autres, à peine

avait-elle osé fixer les yeux sur ce visage. Si elle l’avait vu

vraiment, qu’aurait-elle trahi de sa douleur ou de sa passion?

Maintenant elle le contemplait. Toute droite, dans une immobilité de

statue, elle tâcha de prolonger cet examen. Ce qu’elle voulait, c’était

enchaîner son propre cœur, en dominer le tumulte, se rendre compte de

la situation, et penser avant de sentir.

Elle ne put pas. Le spectacle était trop poignant. Sabine glissa sur

ses genoux, baisa la main du blessé qui pendait contre les couvertures,

se cacha les yeux avec cette pauvre main brûlante et inerte. Alors des

sanglots lui montèrent à la gorge. Longtemps elle pleura, étouffant

dans les draperies soyeuses sa convulsive douleur. Parfois sa tête

oscillait comme secouée d’un vertige d’angoisse voisin de la démence.

Puis elle s’immobilisa, le front enseveli,—apaisée peut-être par un

évanouissement... peut-être clouée là par quelque méditation terrible.

—Les arbres se sauvent... Ils se sauvent!... Arrêtez-les!... Ils m’ont

tué!... Oh! les assassins!...

Haine d'amour · 第 15 / 21 段