Villenoise. Et encore, remarquez-vous que, malgré sa valeur d’art, il
ne contient pas de pierres précieuses? Voyez-vous, monsieur Dalgrand,
l’amour n’est pas inaltérable comme votre aluminium: le contact de l’or
le corrompt. Aussi j’en ai préservé le mien. Mais combien j’aime ma
petite bague!... Vous me faites plaisir en la trouvant jolie. Elle est
à mon doigt depuis sept ans. Et elle ne le quittera jamais.
Lorsque Dalgrand voulut prendre congé, M^{me} Marsan lui rappela qu’il
était venu pour causer avec M. de Villenoise. Elle offrit de se retirer
dans le salon voisin.
—Je ne le souffrirai pas, madame, dit Robert. Ce que j’ai à dire peut
être entendu de vous.
Il se retourna vers Vincent, et d’une voix changée, assourdie:
—On essaie le viaduc après-demain. En es-tu toujours?
—Plus que jamais! s’écria M. de Villenoise, avec un accent et un
élan qui donnaient une gravité singulière à sa phrase. Et il souligna
encore son exclamation en allant prendre la main de son ami, en la
serrant avec une effusion qui répondait sans doute à quelque chose de
sous-entendu entre eux.
A peine Robert fut-il parti que Sabine dit à Vincent:
—C’est donc après-demain l’inauguration? Et il était entendu que
vous y seriez! La famille Méricourt aussi, naturellement. Pourquoi me
disiez-vous que cette cérémonie n’aurait pas lieu avant la semaine
prochaine, et que vous ne resteriez pas ici pour y assister?
Les soupçons qu’avaient éveillés chez Sabine les derniers mots
mystérieux des deux amis anéantissaient pour elle les triomphantes
sensations de cette soirée, la rejetaient à ses doutes, à ses
angoisses, et, du même coup, à ses maladresses.
—Il ne s’agit pas de l’inauguration, répondit Vincent, qui haussa les
épaules. (De nouveau il se sentait irrité, découragé. Chez lui aussi,
les impressions apaisantes n’avaient été que passagères.)
—De quoi s’agit-il donc? demanda Sabine.
—De l’essai du pont sous diverses charges et à des vitesses
différentes.
—L’essai du pont? Vous ne m’en aviez jamais parlé!
C’était l’intention de s’exposer au danger à côté de Dalgrand qui avait
rendu discret M. de Villenoise. Maintenant encore il ne lui convenait
pas de rien expliquer. Outre qu’il voulait épargner une inquiétude
à M^{me} Marsan, et à lui-même des scènes ennuyeuses, le ton de juge
d’instruction que prenait celle-ci n’était pas pour lui desserrer les
lèvres.
—Je savais bien, s’écria-t-elle, que vous me cachiez quelque chose!
—Dans quel hôtel êtes-vous descendue, ma chère amie? Permettez-moi de
vous reconduire. Vous devez être fatiguée.
—Vous n’aurez qu’un étage à monter, répliqua-t-elle railleusement. Je
demeure ici même.
—Excellent poste d’observation!
—Oh! non, dit-elle, car il n’y pas d’observation possible. Un menteur
comme vous échappe toujours par quelque subterfuge.
—Sabine!... Je n’accepterai pas plus ce mot de vous que d’aucun être
au monde!... Vous allez le retirer, ou je vous quitte pour ne jamais
vous revoir!
—Le retirer?... Ou le prouver?... Je vous donne le choix.
—Prouvez-le!... Je vous en défie!... cria Vincent qui perdait son
sang-froid.
—Quittons d’abord ce salon, dit-elle. Voulez-vous me mener dans votre
chambre?
Il l’y conduisit. C’était une vaste pièce au rez-de-chaussée, donnant
sur la terrasse. Par les deux croisées ouvertes, on apercevait la
Meuse, qui scintillait sous les lumières.
Vincent, pour ne pas sonner un valet qui eût vu M^{me} Marsan dans sa
chambre, alluma lui-même les candélabres de la cheminée, puis ferma les
volets, les fenêtres, les rideaux.
Ensuite il marcha sur elle les bras croisés.
—Prouvez-moi, dit-il, que je suis un menteur.
Sabine tomba défaillante sur une chaise, mit ses deux mains devant son
visage et murmura:
—Pardonnez-moi!... Je n’ai plus le courage de l’épreuve...
Il lui écarta rudement les mains.
—Sabine, dit-il, vous jouez avec la fierté d’un homme, avec sa
loyauté, avec tous ses meilleurs sentiments. Vous ne savez pas à quelle
force il me faut recourir... Mais ma patience est à bout! Quelle est
cette épreuve dont vous n’avez pas le courage, et qui doit montrer si
je sais dire la vérité?
—Ah! je ne peux pas!... gémit-elle. Ayez pitié! Je suis une
misérable!... Je ne vous parlerai plus comme je l’ai fait.
—Que vouliez-vous dire?
—N’insistez pas. Dans deux jours cette malheureuse inauguration sera
passée... Nous retournerons à Paris ensemble, et nous oublierons ces
vilains moments.
M. de Villenoise frappa du pied.
—Je vous ai dit que ce n’est pas l’inauguration.
—Alors vous me laisserez y assister!
—Ah! c’est un piège! cria le jeune homme hors de lui. Vous ne me
croyez pas encore! Eh bien, non, vous n’y assisterez pas! Vous ne
pouvez pas y assister. Et vous repartirez pour Paris demain... ou tout
est fini entre nous.
Sabine s’écria:
—Il se passe après-demain quelque chose que vous voulez me cacher!
Pourquoi ne verrais-je pas essayer un viaduc? Vous m’éloignez pour être
libre.
Vincent répondit:
—Eh bien, soit!
Alors elle se leva toute droite, le visage d’une blancheur de cendre,
et elle dit d’une voix sans timbre:
—Cette épreuve dont je vous parlais tout à l’heure, voulez-vous encore
vous y soumettre?
Il répliqua brutalement:
—Allez-y!...
—Vincent, reprit-elle, je vais vous poser une question, et je verrai
si vous savez mentir.
Le jeune homme se troubla légèrement.
—Quelle question?... Si c’est encore une de vos folies, aurai-je au
moins le droit de n’y pas répondre?
—Que vous répondiez ou non, je devinerai bien la vérité, à moins que
vous ne soyez un parjure et un menteur.
Il bondit de nouveau sous ces deux mots, prononcés avec la plus
méprisante intonation. A ce moment, son exaspération lui tourna la
tête comme une ivresse. Il vit trouble. Il ressemblait au taureau piqué
de banderilles. Il avait trop souffert secrètement à cause de cette
femme pour être ainsi harcelé par elle. D’ailleurs il ne lisait dans
ses yeux que méfiance et que haineuse fureur. Elle risquait beaucoup à
le défier.
Mais elle-même ne se possédait plus. La malheureuse s’approcha de son
amant et lui dit:
—Jurez-moi donc que vous n’aimez pas Gilberte Méricourt!
Ce fut comme un coup qu’elle lui aurait porté en pleine poitrine. Il
recula.
—Puisque vous ne savez pas mentir, ajouta-t-elle, ne réfléchissez
pas... Répondez.
Il lui dit:
—Qu’est-ce que vous voulez donc? Vous êtes une imprudente et une
folle!...
Elle répétait, les lèvres raidies et blêmes, les yeux fixes:
—Jurez... Jurez...
—Je ne puis pas jurer cela.
—Vous l’aimez donc?
—Oui.
Elle ne s’évanouit pas. Elle ne pleura pas. Une colère furieuse la
soutenait, et peut-être aussi l’atroce triomphe d’avoir convaincu
Vincent de sa duplicité. S’il aimait Gilberte, il cherchait à épouser
la jeune fille. Les deux idées se confondaient. Elle avait donc eu
raison d’incriminer ce voyage en Belgique. Sans doute il ne lui aurait
avoué la chose qu’une fois accomplie... Toutes ces pensées, qu’elle
embrassa en quelques secondes, la soulevèrent d’une indignation
qui supprima presque la douleur. Ses yeux n’avaient pas changé
d’expression, n’avaient pas quitté ceux de Vincent. Il attendait avec
anxiété ce que ce calme tout nouveau lui préparait. L’inévitable
crise de nerfs allait éclater. Il s’étonnait de ne pas voir couler
des torrents de pleurs. Il se rétracterait alors, il trouverait des
arguments—puisque ce n’était pas une rupture qu’il voulait. Mais tout
à coup, comme il allait prendre les devants, ne voyant arriver ni les
convulsions ni les sanglots, Sabine tourna sur ses talons, courut à la
porte, l’ouvrit, s’enfuit, s’élança dans l’escalier.
Vincent la suivit—mais d’un pas moins prompt, pour ne pas donner aux
gens de l’hôtel le grotesque spectacle d’une poursuite. Quand il arriva
devant la porte qu’elle refermait à clef, il se mit à frapper, mais
inutilement. Il l’appela même à mi-voix. Point de réponse. Nul bruit à
l’intérieur. Un garçon passa, qui ramassait les chaussures. Cet homme
tourna plusieurs fois la tête avec curiosité le long du corridor. M. de
Villenoise, gêné, se retira.
Une demi-heure après, comme il n’était pas minuit, le jeune homme
sonna et fit demander si M^{me} Marsan n’était pas encore couchée et
pouvait lui accorder deux minutes d’entretien. La femme de chambre vint
répondre que cette dame était au lit.
—Vous a-t-elle répondu elle-même? demanda Vincent, dont une terrible
inquiétude crispait le cœur.
—Oui, monsieur, répondit la servante. Cette dame m’a parlé à travers
la porte, sans ouvrir.
Il se calma un peu en pensant qu’elle n’avait accompli aucune folie
sur le premier moment, qu’elle savait qu’il avait insisté pour la
revoir, qu’elle attendrait donc certainement jusqu’au lendemain, pour
connaître ce qu’il avait à lui dire, avant de prendre une résolution.
Mais il restait encore haletant d’effroi au moindre bruit. Dès qu’une
espagnolette ou une serrure grinçait dans le silence de la maison, il
écoutait avec anxiété s’il n’entendrait pas tout de suite après la
chute d’un corps dans la Meuse...
Il ne reposa pas de la nuit. Toutefois, vers le matin, le jour étant
déjà levé, il s’endormit lourdement.
Lorsqu’il ouvrit les yeux, il éprouva d’abord ce malaise confus et
abominable qu’apporte le réveil après un malheur. Tout de suite, il se
souvint, il sauta du lit. Comment lui, qui sacrifiait son existence
pour ne pas briser le cœur de Sabine, avait-il pu percer ce cœur de
la plus cruelle, de la plus inguérissable des blessures?... Il avait
commis l’action dont il se croyait le moins capable. Quelle éclipse
avait donc subie sa volonté?
Il regarda sa montre. Elle marquait huit heures et demie. Avant même
de procéder à sa toilette, il écrivit un mot pour Sabine, puis sonna,
tendit l’enveloppe au domestique.
—Mais, monsieur, dit l’homme, cette dame est partie dès la première
heure ce matin.
Alors commença pour Vincent la crise d’attendrissement et de remords
que subissent les natures impressionnables après toute séparation
violence. Il oublia les torts de Sabine pour ne se rappeler que les
siens, à lui. Dans son imagination, les défauts de la pauvre femme
s’atténuèrent, et les qualités grandirent. Quel tort avait-elle, après
tout? Celui de trop l’aimer. La jalousie qu’elle avouait était une
souffrance et non un crime. Et il la revit telle qu’hier soir, au dîner
avec Robert: si séduisante, si jolie, d’un éclat si rayonnant! Que
lui manquait-il pour être toujours ainsi?... Se sentir aimée de lui,
Vincent... Pauvre passionnée Sabine!
Il courut au télégraphe, et lui envoya cette dépêche à sa villa près de
Villenoise:
_Ayez confiance en moi. Je serai chez vous après-demain dans la
matinée. Rien ne changera._
VINCENT.
Mais, tout en combinant des mots qui, sous une indifférence
extérieure, portassent une signification consolante, le jeune homme
n’alla pas jusqu’à se contredire. En effet, la première émotion
passée, déjà naissait en lui l’espoir que Sabine, par fierté ou par
désintéressement, lui rendrait sa liberté, maintenant qu’elle le
savait épris d’une rivale. Car il ne l’abuserait plus: son cri avait
été trop sincère, Sabine était trop clairvoyante. Jamais, au prix des
plus habiles mensonges, il ne pourrait lui ôter la conviction qu’il
aimait Gilberte. Certes, il regrettait encore de le lui avoir dit, et
si brutalement!... Mais puisqu’elle le savait... De quoi cette femme
n’était-elle pas capable par orgueil? En ce moment il avait tout à
craindre ou à espérer d’elle. Pourquoi n’espérerait-il pas?
Une espèce de fatalisme engourdit les pensées de Vincent. Après tout,
ne risquait-il pas sa vie demain, à côté de son ami Robert? A ses
yeux, le danger paraissait plus réel qu’à ceux de l’inventeur. Il
n’avait jamais cru d’une foi bien enthousiaste à toutes les vertus de
ce nouveau métal. Il attendrait donc de voir s’il vivait encore pour
recommencer à se tourmenter.
IX
LE lendemain, en apercevant le viaduc, une appréhension étreignit le
cœur de M. de Villenoise. Il n’avait pas voulu le visiter auparavant,
et il ne prévoyait pas ce qui lui apparut.
C’était une construction d’une légèreté extraordinaire. Au-dessus des
piles très hautes, le tablier courait, se dessinant de profil comme une
ligne presque dépourvue d’épaisseur, que soutenait une charpente fine,
découpée sur le ciel en guipure métallique. Des grilles à volutes, d’un
modèle tout à fait artistique, servaient de garde-fous.
Le viaduc se divisait en trois travées: celle du centre appuyée sur
les deux piles émergeant des flots bleus de la Meuse; les deux autres
rejoignant les culées accotées au remblai de la voie.
Sur le ciel matinal, d’une pâleur laiteuse, toutes ces lignes déliées
et hardies se dessinaient en noir. Mais, lorsqu’on approchait, l’œil
restait saisi par la nuance d’argent mat qui reluisait doucement dans
la fraîche lumière. Alors on pensait à quelque caprice de Sardanapale
moderne, on croyait contempler un gigantesque objet d’art, sculpté dans
un métal précieux.
Sur les berges, à une assez grande distance, et là-haut, dans la
campagne, des groupes de gens étaient massés. Comme on venait
d’interrompre, par ordre de police, la navigation sur la Meuse, et qu’à
cent mètres, en amont et en aval, des barques étaient postées, montées
par des agents qui faisaient respecter la consigne, le bruit s’était
répandu qu’on allait essayer le pont. La foule aussitôt arrivait pour
voir, avec l’espoir inavoué d’une catastrophe. Mais des piquets de
soldats, disposés en cordons, arrêtaient les badauds.
Le long de la voie ferrée, et sur le viaduc même, des messieurs
allaient et venaient. On regardait de loin respectueusement leurs
silhouettes. C’étaient des personnages importants, les directeurs de
plusieurs Compagnies, des fonctionnaires de haut grade, des ingénieurs
étrangers. Même on affirmait que le ministre des travaux publics venait
d’arriver de Bruxelles.
Près d’un hangar, sur la rive gauche, des machines chauffaient. On
entendait leur souffle rythmé. Puis, tout à coup, elles vomissaient
à grand bruit des flots de vapeur, ou lâchaient un coup de sifflet
strident. L’une d’elles s’avança jusqu’à la culée du viaduc, et
l’on s’amusa de voir courir quelques-uns des gros personnages qui
discutaient sur le tablier d’un air entendu. Ils avaient cru, eux
aussi, que la machine allait passer, et ils ne se souciaient pas
de faire peut-être avec elle un plongeon dans la rivière. Mais la
locomotive évoluait seulement pour aller se placer à la tête d’un train
de marchandises.
Cependant un monsieur très grand, que l’on disait être le constructeur,
vint crier quelque chose à l’entrée du pont. Et, de ses longs bras
levés, il faisait des gestes de rappel. Ce fut alors une retraite
générale, mais digne, avec les arrêts de quelques retardataires, qui
flânaient un peu comme pour montrer leur indifférence au péril. Tous
ces messieurs, enfin, se massèrent sur la rive gauche, en arrière de la
culée.
A ce moment, malgré le désir de quelque effrayant spectacle, les cœurs
se serrèrent un peu dans la foule. Une machine siffla, si loin du
pont qu’on ne l’apercevait pas de la berge. Puis brusquement on la
vit accourir, accélérant sa marche, filant à toute vapeur. Quand elle
toucha le tablier du viaduc, elle s’emballa comme une bête affolée.
Dans un grand fracas de métal, elle passa comme un éclair. Puis le
tapage s’éteignit soudain sur l’autre rive, et elle disparut là-bas,
avant qu’on se fût rendu compte.
C’était l’essai d’un minimum de poids avec un maximum de vitesse. Il
avait réussi. Quelques applaudissements éclatèrent dans la foule.
Maintenant, ceux de la berge comptaient sur le passage immédiat d’un
train. Aussi furent-ils surpris de voir quelques-uns des messieurs de
là-haut descendre au bord de la rivière, s’embarquer dans un petit
bateau de promenade, et gagner le milieu du courant. Là, le cou tordu,
la tête levée, ils examinaient le viaduc. En même temps, des ouvriers
s’accrochèrent aux charpentes et voltigèrent entre les poutres de
métal, comme des oiseaux dans une volière. Alors, parmi les badauds,
les plus perspicaces instruisirent l’ébahissement de leurs voisines et
donnèrent l’explication de la manœuvre.
On s’assurait si rien n’avait fléchi.
Robert Dalgrand et Vincent de Villenoise étaient dans la barque avec
deux ingénieurs. Leur examen paraissait satisfaisant. Et les ouvriers,
qu’ils interpellèrent, ne remarquaient pas un craquement, pas une
défaillance dans ce faisceau de forces organisé pour une formidable
résistance.
Quand Dalgrand remonta, il voulut prendre la conduite du train de
fourgons vides qui devait tenter l’épreuve après la locomotive isolée.
Des officieux déclarèrent qu’on l’en empêcherait, fût-ce par la force.
Il sourit et céda. Nulle inquiétude n’existait en lui au sujet de cette
seconde expérience. Il préférait se réserver pour la troisième.
Quelques messieurs remuants se portèrent alors vers la machine du train
en partance, afin de donner des poignées de main au mécanicien et de
lui promettre des récompenses.
—Messieurs, je vous en supplie, s’écria Dalgrand, n’allez pas troubler
ce brave homme!
Il prit seulement avec lui le directeur de la Compagnie, devant qui le
mécanicien se redressa, comme un sergent devant son général.
—Tu sais ce que tu vas faire, Vanier? demanda son chef.
—Oui, monsieur le directeur.
—Tu as confiance en nous? Tu ne crains rien?
—Oh! rien du tout, monsieur le directeur.
—Eh bien, conduis-moi ça avec sang-froid, dit Dalgrand d’un air gai.
Pas de grande vitesse! Ne te crois pas sur la malle des Indes.
—Soyez tranquille, monsieur... Trente kilomètres à l’heure, pas plus.
Le convoi de ma belle-mère, quoi!
—Parfait! approuvèrent les deux messieurs, avec un sourire.
Pourtant l’homme hésitait.
—Pardon... excuse... mais je n’ai nul besoin d’être deux, pas vrai? Si
c’était un effet de votre bonté de me débarrasser de ce gaillard-là,
qui a quatre gosses au logis.
Il se dérangea un peu et démasqua le visage noirci du chauffeur, qui se
dissimulait de son mieux.
—Comment t’appelles-tu, toi? Qu’est-ce que tu fais là? dit le
directeur.
—Oh! messieurs, supplia le pauvre diable, je ne veux pas déserter mon
poste. Ne me déshonorez pas! Laissez-moi sur ma machine!...
Et il ajouta, d’une voix désolée:
—Elle n’a jamais fait dix mètres sans moi. Et maintenant, si elle
court un danger, faut-il que ça soit juste à c’t’heure que je
l’abandonne?...
On se taisait toujours. Il dit:
—D’abord, on n’y gagnera rien. Si elle tombe à l’eau, je m’y jette
après.
—Grosse bête! fit le mécanicien. Tomber à l’eau! Y a pas de danger!
Pourquoi donc alors voulait-il que son compagnon descendît? L’illogisme
généreux de ce brave toucha le directeur et Dalgrand. Mais ils n’en
firent rien voir.
—Allons, assez causé! dit le premier. En route!
Et il donna de la main le signal du départ.
La machine siffla,—un long sifflement modulé que le mécanicien lança
comme une fanfare. Puis le train s’ébranla, lentement d’abord... un peu
plus vite... Le directeur avait tiré sa montre. Il suivit des yeux le
tuyau de la machine, et quand ce tuyau fut normal à la première culée,
il regarda l’aiguille des secondes. Puis il compta: «Un... deux...
trois...» jusqu’à huit. Entre huit et neuf, le fracas métallique cessa.
Le train avait passé le pont.
—Huit secondes deux cinquièmes... Trente kilomètres à l’heure. Ce
garçon-là n’a pas accéléré d’un mètre. Qu’en dites-vous, Dalgrand?
Dalgrand ne dit rien. Mais le directeur, en se tournant vers lui, crut
lui voir les yeux humides.
—Vous n’oublierez pas ce Vanier, n’est-ce pas, cher monsieur? fit
alors l’inventeur.
—Vous serez là pour me le rappeler, mon cher Dalgrand.
Robert eut un geste vers l’autre train chargé qui l’attendait, vers
l’effrayante masse qu’il allait conduire au pas sur son fin viaduc.
Mais il sourit et il dit bien vite:
—Certes, je l’espère.
Déjà, des mains saisissaient les siennes. On le félicitait. Des
ingénieurs remontaient de la berge. Le pont d’aluminium n’avait pas
bronché. Mais Robert écarta tout le monde, supplia qu’on ne lui fît
aucun compliment avant l’épreuve définitive. Ses yeux cherchaient
Vincent. Tout de suite son ami fut à côté de lui.
Quand on sut que ces deux jeunes gens voulaient monter sur la
locomotive du train chargé, où l’inventeur lui-même tiendrait le rôle
du mécanicien, les protestations les plus véhémentes éclatèrent. Le
ministre, les hauts fonctionnaires, interposèrent leur autorité;
tous les autres, et ceux même qui voyaient Robert et Vincent pour la
première fois, les conjuraient, en termes dramatiques, prodiguaient
une sentimentalité phraseuse. Les deux amis demeurèrent inébranlables.
M. de Villenoise, debout sur la plate-forme de la locomotive, les
bras croisés, le dos appuyé contre un côté de l’abri, ne répondait
même pas. Dalgrand disait seulement de temps à autre: «C’est inutile,
messieurs... c’est inutile...»
Enfin, comme on insistait vraiment d’une façon gênante, il cria:
«Prenez garde!...» Et, lâchant la vapeur, il lança un formidable coup
de sifflet.
Naturellement il ne toucha pas au robinet de marche, car il y avait des
gens jusque sur la plate-forme de sa machine. Malgré cela, l’effet fut
magique. Les hauts personnages bondirent comme des lapins, reculèrent
pêle-mêle de chaque côté de la voie en se cognant les uns contre les
autres.
Dalgrand les vit qui élargissaient encore la distance à droite et à
gauche. Alors il envoya un second coup de sifflet et, tout de suite
cette fois, mit le train en mouvement.
On devinait, au souffle court et profond de la machine, le prodigieux
effort accompli par la bête de fer pour mettre en branle la masse
accrochée derrière elle. Le tender regorgeait de houille. A sa suite,
une seconde locomotive et un second tender représentaient un poids
semblable de quarante mille kilos. Puis venaient des wagons remplis
d’obus vides empruntés à une fabrique voisine, des trucs chargés de
pierres de taille, d’autres où s’empilaient des meules de fonte. Et
tout cela commençait à rouler lourdement avec des à-coups réguliers
dont la terre tremblait.
Dalgrand avait exagéré la charge imposée par le préfet de police et par
la Compagnie. Il voulait une épreuve éclatante, irréfutable, d’où la
supériorité de l’aluminium sur le fer ressortît tellement immense, que
le vieux métal en fût du coup détrôné, relégué dans les musées parmi
les antiquailles, montré dans l’avenir comme le symbole de la force
brutale dont le maniement pénible avait écrasé les peuples. Tandis
que le véritable instrument de l’humanité affinée, savante, de cette
humanité de demain, au cerveau puissant, aux muscles grêles, c’était ce
métal brillant et léger, souple et fort, le plus abondant de la nature,
et dont un simple fil remplacerait les lourdes barres sous lesquelles
l’ouvrier actuel, l’esclave du fer, se courbe, suant et meurtri.
C’était une bataille qu’il livrait, cet inventeur debout sur sa
locomotive,—une bataille dans laquelle, ainsi que tous les vrais
conquérants, il voulait vaincre ou périr. Et voilà pourquoi il avait
tout risqué. Le visage très pâle mais très ferme, l’œil fixe et tendu
à travers la vitre de l’abri, il regardait cette route argentée
qu’étalait devant lui le viaduc. Il l’atteignait d’une marche très
lente. Et ce minimum de vitesse, condition expresse de l’expérience,
lui laissait le temps de réfléchir. C’était son œuvre bien-aimée contre
laquelle il menait peut-être la destruction. Il pensait à elle plus
qu’à sa propre vie. Son beau viaduc, d’une légèreté si audacieuse,
d’un scintillement si doux sous le soleil! Quel effort il allait
réclamer de lui!... N’était-ce pas de la barbarie de lui demander cette
prodigieuse et inutile résistance? Maintenant, il se repentait presque
d’avoir amoncelé contre lui ce poids insensé... Non pas par défaillance
devant la mort ni par crainte de la défaite, mais par tendresse pour
sa création, qu’il risquait d’anéantir, et pour son idée, dont il
reculerait indéfiniment le triomphe.
Le doute, maintenant, lui poignait le cœur. Et la pensée aussi de son
ami augmenta sa faiblesse. Robert se tourna vers Vincent.
—Tu peux quitter la locomotive sans quitter le train, dit-il d’une
voix altérée. Descends et remonte dans un fourgon. Nous allons assez
lentement pour cela. Au premier craquement, tu fileras en arrière.
Vincent sourit et secoua la tête.
—On croirait que tu doutes de ton œuvre... Moi, je n’en doute pas, mon
ami.