Il prit donc son parti de se mettre en route avec les autres. Une

fillette déguenillée s’offrait à marcher devant lui avec une bougie

fichée dans un support de bois.

—Soit, lui dit-il, je te prends... Va!

En tête et en queue de la troupe, les guides élevaient des torches de

pétrole enfermées dans des cages de verre et soigneusement coiffées

de fumivores. Car les torches de résine, jadis usitées, ont tellement

noirci les stalactites qu’on a renoncé à s’en servir.

Alors, dans un étroit couloir, un piétinement de troupeau commença.

Devant soi, c’était la nuit profonde. On ne savait où l’on allait. On

suivait aveuglément la lumière de front, qui luisait là-bas comme une

grosse étoile. Entre chaque voyageur, une bougie tremblotait, dont la

lueur ne pouvait qu’à peine percer tout ce noir. On distinguait tout

juste, à droite ou à gauche, un morceau de rocher luisant et humide.

Et les ténèbres compactes s’épaississaient, d’une densité telle

que la clarté n’atteignait pas toujours la voûte, et qu’il fallait

élever la main pour ne pas se briser le front. Les cris des gamins

vous avertissaient d’un abaissement du plafond, d’un rétrécissement

du chemin. Parfois même le guide s’arrêtait au bord de quelque

gouffre, le long d’un passage glissant, et il prenait la main des

dames, en éclairant de sa torche un trou sinistre, qui plongeait on

ne savait dans quelle éternelle nuit, et dont la gueule d’épouvante

s’interceptait mal de deux poutres jetées en travers.

Tout à coup la route s’élargissait brusquement. Le guide annonçait

une des salles. On se groupait alors autour de lui. Les retardataires

se hâtaient, se bousculaient à tâtons, pour entendre la désignation

de cette cavité, le nom de celui qui l’avait découverte, et les

appellations qu’avaient suggérées les formes bizarres des stalactites.

—Mesdames et messieurs, vous voyez ici le Trône de Pluton, en haut

duquel on distingue fort bien, le sceptre dans sa main droite, ce

monarque des enfers. Ici, à gauche, c’est la Chapelle de la Vierge.

Remarquez, messieurs, la finesse des colonnettes. Ce que vous voyez

devant vous, c’est le Nid de la Colombe. Vous distinguerez les ailes et

la tête de cet oiseau, qui est dans la position de couver ses œufs...

Les cous se tendaient. Les exclamations admiratives partaient. Dans le

papillotement des lumières, on croyait de bonne foi apercevoir tout ce

qu’annonçait le guide. Le fait est que, sous la couche de fumée que

les torches de résine y ont déposée durant un siècle, la blancheur des

stalactites et des stalagmites a disparu. On ne les distingue plus du

roc sombre où elles se sont épanouies, comme une lente floraison de

pierre, remontant à des âges insondables, à une vertigineuse antiquité.

—Les savants ont calculé, cria le guide, que, pour faire le Trône de

Pluton, les eaux ont dû suinter pendant plus de cent cinquante mille

ans.

Et il ajouta d’un ton qui voulait rester modeste:

—Ces messieurs et dames verront des stalagmites plus considérables

et absolument immaculées, dans les trois salles appelées les

«Merveilleuses», que mon père a découvertes au péril de sa vie, il y a

quinze ans. On n’y est jamais entré qu’avec des lampes à pétrole et du

magnésium.

Puis plus bas, d’un ton confidentiel et pour ses voisins immédiats, il

expliqua que son père avait découvert ces belles salles en se glissant

par des fentes de rocher où il avait failli s’étouffer, où, de plus,

il risquait de rouler dans quelque précipice, d’être emporté par un

tourbillon d’eau, par cette rivière invisible, qui circulait on ne

savait où. Maintenant on avait élargi le passage à coups de mine, et

les visiteurs le parcouraient sans difficulté. Mais le coup de mine,

ajoutait-il, c’était bien hasardeux. Quels formidables éboulements ne

pouvait pas produire, dans ces régions inconnues, une explosion de

dynamite! Quand on pense que le plafond de la Salle du Dôme, qui a cent

cinquante mètres de long, est suspendu sur le vide, et supporte le

poids de la montagne!

Une demi-heure s’était écoulée. Vincent commençait à trouver longue

cette promenade, lorsqu’un incident donna pour lui, à chaque phase de

ce piétinement dans le noir, un intérêt presque tragique.

De nouveau, comme la veille, il avait cru reconnaître Sabine.

Mais de quelle troublante obsession s’accompagna cette incertaine

reconnaissance! Parmi les lumières falotes, la silhouette entrevue

surgissait, puis s’effaçait, disparaissait, replongeait dans la nuit.

Il la voyait comme s’il allait la toucher, s’élançait, voulait enfin

posséder la certitude... Et tout à coup un vacillement des bougies, un

détour brusque du chemin, la lui faisaient perdre. Alors c’était, parmi

cette foule qui semblait un troupeau d’ombres, toute une recherche

follement anxieuse, coupée de sursauts, d’hésitations, et, par moments,

de poltronnes défaillances. L’oppression de ce décor lugubre pesait

sur l’imagination de Vincent; un étau lui serrait le cœur. Parfois

il se demandait si son cerveau ne se détraquait pas, si l’idée fixe

chez lui ne se transformait pas en hallucination. Et il poursuivait

la femme inconnue pour s’assurer avant tout que sa vision n’était pas

subjective, mais reposait sur une ressemblance, si vague qu’elle fût.

De temps à autre, des effets inattendus se produisaient dont ses nerfs

étaient secoués jusqu’à une vraie souffrance physique.

Dans la Salle du Dôme, pour ménager une surprise aux visiteurs,

les guides firent éteindre toutes les lumières. Et soudain ce

fut une insondable obscurité, la nuit dans toute sa profonde

horreur,—l’éternelle nuit qui régnait là, si loin des vivants, quand

la troupe des curieux s’en allait, quand les voix et les pas humains

regagnaient la surface. Une angoisse arrêta le battement des cœurs.

Si la voûte allait s’effondrer!... Si les lumières ne se rallumaient

plus!... L’avertissement des guides, qui recommandaient la plus

complète immobilité, éveilla l’idée des précipices où un seul pas

pouvait vous faire rouler dans une épaisseur de nuit plus horrible

encore et plus noire.

Soudain, un éblouissement de clarté jaillit, un fulgurant éclair.

Tout apparut. Cette cavité monstrueuse, dont l’ombre, tout à l’heure,

absorbait le reflet des lampes et des bougies, s’illumina jusque dans

ses anfractuosités les plus lointaines. On vit la voûte colossale, le

hérissement des rochers, les fissures effrayantes, toute cette enceinte

dont les gradins semblaient attendre une assemblée de démons, et dans

laquelle une cathédrale aurait tenu à l’aise. Mais ce ne fut qu’une

rapide vision, le temps que dura l’incandescence du magnésium. La nuit

retomba, d’une lourdeur plus grande, dans un silence de saisissement.

Vincent mit les deux mains sur sa poitrine. Cette fois le choc avait

été trop violent. Dans l’aveuglante lumière, à deux pas de lui, Sabine

lui était apparue, un sourire douloureux aux lèvres, la figure toute

blanche sous ses bandeaux noirs, ses yeux d’ombre fixés sur lui.

Brisé d’émotion, dans l’étouffement de l’obscurité muette, il se dit:

«Ce n’est pas le moment de lui faire des reproches. Je vais simplement

lui tendre la main.»

Mais on rallumait les bougies. Ses paupières battirent. Puis ses

prunelles encore éblouies la cherchèrent... Elle n’était plus là. Y

avait-elle été seulement? C’était à devenir fou! Vincent n’eut plus

qu’un désir: sortir de cette ombre ensorcelante, retrouver le grand

jour, avec l’usage précis de ses sens et la lucidité de sa raison.

Toutefois il ne pouvait choisir son chemin, se hâter, s’écarter du

piétinant troupeau. Et il dut tout subir pendant plus de deux heures:

le détour pour visiter les «Merveilleuses», l’arrêt devant la «Tête de

Socrate», les feux de Bengale allumés le long des bords souterrains

de la Lesse, après le passage de cette rivière sur un pont de bois.

Là encore, parmi les reflets rouges qui faisaient ressembler ce cours

d’eau fantastique à un fleuve des enfers, M. de Villenoise fut

ressaisi par son illusion... Cette fine silhouette qui se détachait

en noire découpure sur un fond de vapeurs sanglantes, c’était bien le

corps souple de sa maîtresse. Puis, de nouveau, tout s’éteignit.

Mais l’exploration touchait à sa fin. Quelques corridors, quelques

salles, furent encore traversés, et, pour la seconde fois, les

lumières palpitèrent à la surface d’une nappe d’eau. Le long d’une

plage douce et unie comme une sablonneuse grève normande, plusieurs

barques attendaient. On allait descendre la Lesse jusqu’à l’endroit où

elle-même reparaît au grand jour et sort de ce labyrinthe souterrain.

Les voyageurs se placèrent sur les bancs. Les guides prirent les

avirons. Doucement les barques se mirent à glisser. Celle où s’était

assis M. de Villenoise se trouvait en tête. A sa grande surprise, on

éteignit encore toutes les lumières. Et c’était plus saisissant que

tout à l’heure, ces insondables ténèbres, avec cette sensation de

voguer à l’aveugle sur une eau noire et profonde comme était noire et

profonde la nuit. Pas une parole ne troublait le silence. On entendait

le clapotement des rames dans l’onde invisible. C’était une impression

unique dans son étrangeté. Vincent lui-même en oublia Sabine.

Tout à coup, comme il fixait les yeux vers l’avant de la barque, il

vit une bande très mince de clarté verte entr’ouvrir le noir intense

des ténèbres. Cette bande s’élargit peu à peu sans que Vincent pût se

rendre compte de ce qui la constituait. Était-ce de l’eau ou du cristal

traversé par un rayon coloré? En tout cas ce n’était pas le jour, car

jamais le soleil des vivants n’avait produit cette coloration bizarre.

Encadrée par le velours noir de la nuit, c’était comme une flaque d’un

ciel invraisemblable, vert comme un crépuscule et lumineux comme une

aurore.

Cependant, de part et d’autre de cette divine lueur, les murailles

de la grotte pâlirent, puis s’éclairèrent. Les saillies du rocher

surgirent d’abord de l’ombre, et dessinèrent des formes étranges de

blanches statues contre l’obscurité de la muraille. Mais toujours

cette clarté grandissante gardait au sortir de la nuit des reflets

inattendus, des délicatesses surnaturelles. On eût dit une lumière

de songe, quelque chose de jamais vu, d’à peine rêvé, d’absolument

indescriptible.

Cette stupéfaction des yeux dura quelques minutes. Puis enfin M.

de Villenoise découvrit qu’il avait tout simplement devant lui

l’ouverture de la grotte, encadrant des prairies qu’illuminait le

soleil. Jamais il n’eût pu croire, avant de l’avoir constaté, qu’un

si simple effet pût donner par le contraste et par l’imprévu des

sensations si extraordinaires. Il en était encore tout impressionné,

tout ébloui, lorsque, machinalement, il se tourna vers ses compagnons,

pour retrouver sur leurs physionomies quelque chose de son propre

enchantement. Ce fut alors qu’une émotion, déterminée cette fois par

une cause précise, le secoua tout entier... Sabine se tenait assise

presque immédiatement derrière lui. Aucune hallucination, aucun jeu de

lumière, ne le troublait à présent. C’était bien elle qui se trouvait

là. Et, par conséquent, c’était bien elle aussi qu’il avait aperçue

dans la grotte.

Elle lui adressait un regard un peu suppliant et embarrassé. Vincent

détourna la tête d’un air dur.

Lorsqu’on débarqua, il fit deux pas, comme dans l’intention de ne pas

la reconnaître.

Elle le rejoignit, lui toucha le bras, et d’un accent d’humilité:

—Mon ami, ne m’en veuillez pas!... Si vous l’exigez, je repartirai ce

soir même.

—Alors pourquoi êtes-vous venue?

—Pour vous voir, Vincent... fût-ce à la dérobée. Si le rapprochement

dans la barque ne vous eût pas révélé ma présence, peut-être aurais-je

eu la force de m’éloigner sans me faire reconnaître de vous.

Il répondit brutalement:

—Oh! sans doute... Cela eût été plus commode pour m’épier.

Elle devint très pâle, mais elle ne dit rien. Car elle avait trop

d’orgueil pour se lancer dans des protestations mensongères.

—Eh bien, reprit M. de Villenoise avec une ironie méprisante,

êtes-vous certaine à présent que je ne vous ai rien dit qui ne fût

vrai? Vous m’avez rencontré seul dans cette excursion, seul dans celle

d’hier?

—Celle d’hier?

—Ah! vous croyiez que je ne vous avais pas aperçue... que vous étiez

rentrée assez tôt dans l’intérieur du moulin?... Vous faites un joli

métier, ma chère amie!

—Vincent, ne me parlez ainsi!... Je vous aime d’une façon trop

douloureuse!... L’idée de ce voyage et de son but possible me rendait

folle!...

—Avez-vous aussi pris vos renseignements à l’hôtel? Vous êtes-vous

assurée que je n’ai retrouvé dans ce pays aucune femme?...

—Taisez-vous!... cria Sabine. Ne continuez pas sur ce ton... ou je

vais me jeter dans cette rivière. Vous me tuez!...

Elle avait élevé la voix. Quelques personnes tournèrent la tête. Car

le groupe des touristes ne s’était pas encore dispersé. On entourait

le vestiaire, les dames reprenaient leurs chapeaux qu’elles avaient

quittés pour descendre dans les grottes. Les hommes se débarrassaient

des longues blouses de toile enfilées pour préserver leurs habits. Des

marchands offraient des photographies, des fragments de stalactites...

Parmi cette foule, le visage tragique de Sabine, son air agité, sa

voix frémissante, commençaient à attirer l’attention.

M. de Villenoise, saisi d’une froide fureur, lui empoigna le bras,

l’entraîna. Et, pour se soulager par une marche à outrance, en même

temps que pour éviter une explication où il n’eût pas gardé son calme,

il la fit aller tout d’une traite jusqu’au village de Han-sur-Lesse.

Là, il se rendit à l’auberge où il avait laissé sa voiture. Elle

n’était pas encore attelée. Le cocher ne se retrouvait pas. Vincent

n’avait donné des ordres que pour trois heures; il en était à peine

deux et demie. Mais il ne s’arrêta pas à cette considération. Et

lorsque enfin il tomba sur son conducteur, qui jouait aux cartes sous

une tonnelle, il s’emporta contre cet homme comme jamais de sa vie cela

ne lui était arrivé pour une si futile circonstance.

Le flegmatique Flamand n’en alla pas plus vite. Il termina son coup de

cartes, compta ses points, puis se dirigea vers l’écurie. Et un moment

fort long se passa avant qu’on le vît revenir avec ses deux chevaux

tout harnachés. Il les laissa au bord de la route, et dut se faire

donner un coup de main pour dégager sa victoria prise entre les autres

véhicules.

Pendant ce temps, M. de Villenoise tempêtait, jurait entre ses dents,

arpentait la route, si bien que Sabine n’essaya même pas de lui

adresser un mot. Brisée d’émotion et de fatigue, elle s’était assise

devant une petite table, à la porte de l’auberge. Le patron vint

aussitôt lui offrir ses services:

—Madame va prendre quelque chose avant de repartir?... C’est loin,

Dinant!... Madame ne pourra pas se mettre à table avant huit heures.

Nous avons du poulet froid...

—Mais non, mais non! cria M. de Villenoise.

Et comme l’homme insistait:

—Fichez-nous la paix! Nous avons ce qu’il nous faut dans la voiture.

Au fond il se disait: «Tant pis si elle jeûne un peu!... Ça la matera.

Car, si elle garde la force de me quereller, je ne réponds plus de ce

que je lui dirai.»

Mais déjà Sabine avait perdu toute velléité agressive. Désarmée par

l’absence de la famille Méricourt, par l’impossibilité de justifier

ses soupçons, elle sentait l’embarras et le côté honteux de son rôle.

A la tension nerveuse qui l’avait soutenue jusque-là, succédait un

anéantissement physique et moral. Elle souffrait de la fatigue, de

la faim, car elle avait tout oublié dans sa poursuite, ne s’arrêtant

pas, ne dormant pas, ne mangeant pas. Et maintenant, dans son cerveau

abasourdi, la colère de Vincent éclatait d’une façon qui l’étonnait,

l’énervait, la terrifiait à la fois. Cette colère avait beau ne pas se

tourner contre elle, comment douter qu’elle en fût le premier objet?

Jamais elle n’avait vu M. de Villenoise perdre ainsi sa maîtrise de

lui-même et sa correction de gentleman. Le seul mot qu’il lui avait

dit, sans radoucir d’ailleurs sa voix, fut:

—Avez-vous une voiture, vous?

—Non, dit-elle, je suis venue par le chemin de fer et par l’omnibus.

—Bon. Je vous ramènerai si ça vous convient.

Quand la voiture fut enfin attelée, il s’approcha de Sabine:

—On n’attend que vous, ma chère amie.

Ils s’assirent. Le cocher jeta sur leurs jambes une couverture. Puis

un long retour silencieux commença. Sauf pour échanger quelques

banalités indispensables, ou pour se demander les noms des sites qu’ils

traversaient, ni l’un ni l’autre n’essaya de rompre ce mutisme qui leur

pesait pourtant à tous les deux. Autrefois, Sabine eût glissé sa main

dans celle de Vincent, et, de ce simple geste, d’une parole câline,

elle eût terminé la bouderie, elle eût rompu le morne enchantement.

Ils se seraient disputés peut-être encore, mais d’une de ces disputes

à peine sincères des amants, qui prévoient trop d’avance le dénouement

toujours identique, la passionnée réconciliation. Aujourd’hui, ce

n’était plus cela. L’abîme entre eux était devenu si profond qu’ils

redoutaient l’écho de leur voix dans un tel gouffre moral. Le moindre

mot sonnerait la séparation et la mort. Sabine, tout en s’attachant

désespérément à Vincent, ne savait plus prononcer les paroles qui

enlacent, ni contenir celles qui éloignent et qui blessent. Conflit

horrible! Malgré la douloureuse intensité de sa passion, elle ne

retrouvait plus en elle la tendresse qui pardonne tout et qui retient

quand même. Elle ne savait plus que se rendre odieuse et souffrir.

Cependant le soir tombait. Et toujours, dans l’oppression de ce

silence, la voiture s’en allait par les routes, sous les sapins noirs,

à travers les plaines, le long des vallées assombries où chantaient les

cascades. Parfois elle dévalait rapidement sur une pente. On voyait le

ruban blanc du chemin s’enfoncer très loin, puis remonter plus loin

encore, jusqu’au faîte de la colline opposée, dans un déroulement sans

fin. Et quand on remontait la côte, tout à coup la tristesse des choses

s’augmentait par le ralentissement de l’allure. Une voix cependant

s’élevait alors. C’était le cocher qui faisant claquer son fouet,

excitait ses bêtes: «Allez!... Hioup!... Allez, mes petits!...»

Et les relais paraissaient plus navrants, dans les petits cabarets

isolés. Au dernier, l’hôtesse alluma une lampe. Les voyageurs,

grelottants, demandèrent une boisson chaude. Sabine regardait la

légère vapeur du grog s’élever de son verre. Puis elle leva les yeux

vers le plafond. Les solives vernies brillaient, comme d’ailleurs les

murs, comme tous les objets dans ces Flandres engouées de propreté.

On ne tarda pas à repartir. Il y avait trois marches devant la porte,

et une enseigne indistincte suspendue à une potence en fer. Tous ces

détails frappèrent Sabine. Reviendrait-elle jamais là?... Peut-être

s’y retrouverait-elle un jour, très vieille, le cœur éteint, et elle

y tressaillirait en se rappelant la douleur qu’elle y conduisait

aujourd’hui.

Il faisait nuit noire lorsqu’ils atteignirent Dinant. Comme leur

voiture s’arrêtait dans la cour de l’hôtel où demeurait M. de

Villenoise, une grande silhouette sortit sous le porche, s’avança vers

eux.

—C’est toi, Vincent?

Dalgrand était là. Depuis vingt minutes il attendait son ami. Et la

présence d’une dame ne le gêna pas pour l’aborder. Car il prenait

Sabine pour une voyageuse ramenée par complaisance. Il ajouta:

—Je suis venu dîner avec toi. J’ai quelque chose à te dire.

M. de Villenoise fut consterné de ce hasard. Mais il eut le courage du

désespoir. Sa physionomie ne bougea pas. Avec une rage concentrée qui

glaçait sa voix et figeait son expression, il brava la gaucherie de la

situation par une présentation brusque.

—Monsieur Robert Dalgrand, notre grand constructeur. Madame Sabine

Marsan, le peintre des jolies fleurs et des jolis visages.

Il gardait si bien son air «homme du monde», que Robert s’y trompa.

Après le premier haut-le-corps dont il ne fut pas maître, l’inventeur

s’inclina, persuadé que Vincent avait préparé ce coup de théâtre, que

c’était le signe d’une résolution prise, et qu’il saluait la future

M^{me} de Villenoise.

Partagé entre la satisfaction de voir son conseil suivi et le dépit

qu’il éprouvait pour Gilberte, Dalgrand eut tout d’abord envie de

s’excuser, de partir. Mais Sabine, avec un aplomb bien féminin,

heureuse d’affirmer immédiatement ses droits en face de cet homme dont

elle craignait l’influence, lui dit:

—J’espère, monsieur, que ma présence ne change pas vos intentions et

que vous allez nous faire le plaisir de dîner avec nous.

Vincent se tourna vers elle, stupéfait. Ce n’était plus la maîtresse

torturée de jalousie, la pauvre voyageuse accablée de lassitude,

la femme qui, tout à l’heure, courbait la tête à côté de lui comme

une coupable, sous son dur silence. Non... C’était la Parisienne

habituée aux hommages, invitant d’un ton qui commandait avec grâce, et

formulant cette invitation en leur nom à tous deux, comme si elle eût

été sa femme. Il n’en revenait pas, lui, l’homme qui n’avait pas à sa

disposition une pareille souplesse d’âme, une telle promptitude à juger

les situations, à y modeler son attitude, à en tirer parti.

Il ne sut que penser lorsqu’il vit Robert offrir son bras à Sabine

et la conduire dans la salle à manger. En les suivant, il se sentait

fort petit garçon. Mais tout à coup, dans le chaos de ses pensées,

une dominante s’accentua. Pourvu que cette journée de fatigue et

d’émotion n’eût pas trop abîmé, vieilli Sabine! Parfois elle paraissait

de dix ans plus âgée que lui. Il eut peur de la pitié de Robert, du

ridicule qui s’attache à un malheureux garçon cramponné par une vieille

maîtresse.

Dès qu’il se fut assis à table, un nouvel étonnement chassa cette

crainte. La certitude de remporter une victoire, la joie de l’occasion

qui s’offrait, l’idée qu’elle ressaisirait son amant par l’admiration

d’un autre homme, armèrent sur-le-champ Sabine de toutes les séductions

du bonheur, de toutes les ressources de la coquetterie. Elle n’eût pas

été plus radieuse si Vincent lui avait annoncé qu’il l’épouserait le

lendemain. Elle montra la sécurité d’une femme sûre de celui qu’elle

aime, et elle eut le tact d’affirmer sans aucune démonstration précise

une situation si délicate. Son mobile visage se para de toute la

vivacité triomphante de son animation intérieure. D’ailleurs, elle

sentait sur sa peau le fard des lumières; elle savait de quel éclat

brillaient alors ses yeux, son teint mat, ses admirables cheveux noirs.

La confiance dans sa beauté la rendait plus belle encore. Son esprit

fut à la hauteur de sa grâce. Et la perfection de sa physionomie, de sa

tenue, de sa conversation, fut telle, que Vincent lui-même en oublia

un instant sa rancune et sa contrainte. Il s’anima, il rit. Il goûta

même une satisfaction de vanité lorsque les regards de Dalgrand lui

déclarèrent: «Cristi! mon gaillard, elle est rudement bien! Et je ne

comprends guère la peine que tu éprouves à te résigner à ton sort.»

Quant à Sabine, elle se disait: «Si ce Robert Dalgrand veut encore

après cela lui faire épouser sa belle-sœur, il n’est pas l’honnête

homme que l’on m’a dépeint... Et il ne serait même pas un honnête homme

du tout.»

Elle ne fit d’ailleurs qu’une seule allusion directe à son amour. Cette

allusion eut pour but d’ôter à Robert—s’il l’avait—toute idée qu’elle

pût profiter de la fortune immense de M. de Villenoise.

Comme elle étendait souvent sa main gauche sur la table, Dalgrand y

remarqua une bague, la seule que M^{me} Marsan portât. C’était un

bijou ancien, formé d’une petite miniature délicieuse qu’encadrait,

par un dessin très orignal, une fine guirlande en marcassites.

L’inventeur admira tout haut cette bague.

Haine d'amour · 第 13 / 21 段