fillette déguenillée s’offrait à marcher devant lui avec une bougie
fichée dans un support de bois.
—Soit, lui dit-il, je te prends... Va!
En tête et en queue de la troupe, les guides élevaient des torches de
pétrole enfermées dans des cages de verre et soigneusement coiffées
de fumivores. Car les torches de résine, jadis usitées, ont tellement
noirci les stalactites qu’on a renoncé à s’en servir.
Alors, dans un étroit couloir, un piétinement de troupeau commença.
Devant soi, c’était la nuit profonde. On ne savait où l’on allait. On
suivait aveuglément la lumière de front, qui luisait là-bas comme une
grosse étoile. Entre chaque voyageur, une bougie tremblotait, dont la
lueur ne pouvait qu’à peine percer tout ce noir. On distinguait tout
juste, à droite ou à gauche, un morceau de rocher luisant et humide.
Et les ténèbres compactes s’épaississaient, d’une densité telle
que la clarté n’atteignait pas toujours la voûte, et qu’il fallait
élever la main pour ne pas se briser le front. Les cris des gamins
vous avertissaient d’un abaissement du plafond, d’un rétrécissement
du chemin. Parfois même le guide s’arrêtait au bord de quelque
gouffre, le long d’un passage glissant, et il prenait la main des
dames, en éclairant de sa torche un trou sinistre, qui plongeait on
ne savait dans quelle éternelle nuit, et dont la gueule d’épouvante
s’interceptait mal de deux poutres jetées en travers.
Tout à coup la route s’élargissait brusquement. Le guide annonçait
une des salles. On se groupait alors autour de lui. Les retardataires
se hâtaient, se bousculaient à tâtons, pour entendre la désignation
de cette cavité, le nom de celui qui l’avait découverte, et les
appellations qu’avaient suggérées les formes bizarres des stalactites.
—Mesdames et messieurs, vous voyez ici le Trône de Pluton, en haut
duquel on distingue fort bien, le sceptre dans sa main droite, ce
monarque des enfers. Ici, à gauche, c’est la Chapelle de la Vierge.
Remarquez, messieurs, la finesse des colonnettes. Ce que vous voyez
devant vous, c’est le Nid de la Colombe. Vous distinguerez les ailes et
la tête de cet oiseau, qui est dans la position de couver ses œufs...
Les cous se tendaient. Les exclamations admiratives partaient. Dans le
papillotement des lumières, on croyait de bonne foi apercevoir tout ce
qu’annonçait le guide. Le fait est que, sous la couche de fumée que
les torches de résine y ont déposée durant un siècle, la blancheur des
stalactites et des stalagmites a disparu. On ne les distingue plus du
roc sombre où elles se sont épanouies, comme une lente floraison de
pierre, remontant à des âges insondables, à une vertigineuse antiquité.
—Les savants ont calculé, cria le guide, que, pour faire le Trône de
Pluton, les eaux ont dû suinter pendant plus de cent cinquante mille
ans.
Et il ajouta d’un ton qui voulait rester modeste:
—Ces messieurs et dames verront des stalagmites plus considérables
et absolument immaculées, dans les trois salles appelées les
«Merveilleuses», que mon père a découvertes au péril de sa vie, il y a
quinze ans. On n’y est jamais entré qu’avec des lampes à pétrole et du
magnésium.
Puis plus bas, d’un ton confidentiel et pour ses voisins immédiats, il
expliqua que son père avait découvert ces belles salles en se glissant
par des fentes de rocher où il avait failli s’étouffer, où, de plus,
il risquait de rouler dans quelque précipice, d’être emporté par un
tourbillon d’eau, par cette rivière invisible, qui circulait on ne
savait où. Maintenant on avait élargi le passage à coups de mine, et
les visiteurs le parcouraient sans difficulté. Mais le coup de mine,
ajoutait-il, c’était bien hasardeux. Quels formidables éboulements ne
pouvait pas produire, dans ces régions inconnues, une explosion de
dynamite! Quand on pense que le plafond de la Salle du Dôme, qui a cent
cinquante mètres de long, est suspendu sur le vide, et supporte le
poids de la montagne!
Une demi-heure s’était écoulée. Vincent commençait à trouver longue
cette promenade, lorsqu’un incident donna pour lui, à chaque phase de
ce piétinement dans le noir, un intérêt presque tragique.
De nouveau, comme la veille, il avait cru reconnaître Sabine.
Mais de quelle troublante obsession s’accompagna cette incertaine
reconnaissance! Parmi les lumières falotes, la silhouette entrevue
surgissait, puis s’effaçait, disparaissait, replongeait dans la nuit.
Il la voyait comme s’il allait la toucher, s’élançait, voulait enfin
posséder la certitude... Et tout à coup un vacillement des bougies, un
détour brusque du chemin, la lui faisaient perdre. Alors c’était, parmi
cette foule qui semblait un troupeau d’ombres, toute une recherche
follement anxieuse, coupée de sursauts, d’hésitations, et, par moments,
de poltronnes défaillances. L’oppression de ce décor lugubre pesait
sur l’imagination de Vincent; un étau lui serrait le cœur. Parfois
il se demandait si son cerveau ne se détraquait pas, si l’idée fixe
chez lui ne se transformait pas en hallucination. Et il poursuivait
la femme inconnue pour s’assurer avant tout que sa vision n’était pas
subjective, mais reposait sur une ressemblance, si vague qu’elle fût.
De temps à autre, des effets inattendus se produisaient dont ses nerfs
étaient secoués jusqu’à une vraie souffrance physique.
Dans la Salle du Dôme, pour ménager une surprise aux visiteurs,
les guides firent éteindre toutes les lumières. Et soudain ce
fut une insondable obscurité, la nuit dans toute sa profonde
horreur,—l’éternelle nuit qui régnait là, si loin des vivants, quand
la troupe des curieux s’en allait, quand les voix et les pas humains
regagnaient la surface. Une angoisse arrêta le battement des cœurs.
Si la voûte allait s’effondrer!... Si les lumières ne se rallumaient
plus!... L’avertissement des guides, qui recommandaient la plus
complète immobilité, éveilla l’idée des précipices où un seul pas
pouvait vous faire rouler dans une épaisseur de nuit plus horrible
encore et plus noire.
Soudain, un éblouissement de clarté jaillit, un fulgurant éclair.
Tout apparut. Cette cavité monstrueuse, dont l’ombre, tout à l’heure,
absorbait le reflet des lampes et des bougies, s’illumina jusque dans
ses anfractuosités les plus lointaines. On vit la voûte colossale, le
hérissement des rochers, les fissures effrayantes, toute cette enceinte
dont les gradins semblaient attendre une assemblée de démons, et dans
laquelle une cathédrale aurait tenu à l’aise. Mais ce ne fut qu’une
rapide vision, le temps que dura l’incandescence du magnésium. La nuit
retomba, d’une lourdeur plus grande, dans un silence de saisissement.
Vincent mit les deux mains sur sa poitrine. Cette fois le choc avait
été trop violent. Dans l’aveuglante lumière, à deux pas de lui, Sabine
lui était apparue, un sourire douloureux aux lèvres, la figure toute
blanche sous ses bandeaux noirs, ses yeux d’ombre fixés sur lui.
Brisé d’émotion, dans l’étouffement de l’obscurité muette, il se dit:
«Ce n’est pas le moment de lui faire des reproches. Je vais simplement
lui tendre la main.»
Mais on rallumait les bougies. Ses paupières battirent. Puis ses
prunelles encore éblouies la cherchèrent... Elle n’était plus là. Y
avait-elle été seulement? C’était à devenir fou! Vincent n’eut plus
qu’un désir: sortir de cette ombre ensorcelante, retrouver le grand
jour, avec l’usage précis de ses sens et la lucidité de sa raison.
Toutefois il ne pouvait choisir son chemin, se hâter, s’écarter du
piétinant troupeau. Et il dut tout subir pendant plus de deux heures:
le détour pour visiter les «Merveilleuses», l’arrêt devant la «Tête de
Socrate», les feux de Bengale allumés le long des bords souterrains
de la Lesse, après le passage de cette rivière sur un pont de bois.
Là encore, parmi les reflets rouges qui faisaient ressembler ce cours
d’eau fantastique à un fleuve des enfers, M. de Villenoise fut
ressaisi par son illusion... Cette fine silhouette qui se détachait
en noire découpure sur un fond de vapeurs sanglantes, c’était bien le
corps souple de sa maîtresse. Puis, de nouveau, tout s’éteignit.
Mais l’exploration touchait à sa fin. Quelques corridors, quelques
salles, furent encore traversés, et, pour la seconde fois, les
lumières palpitèrent à la surface d’une nappe d’eau. Le long d’une
plage douce et unie comme une sablonneuse grève normande, plusieurs
barques attendaient. On allait descendre la Lesse jusqu’à l’endroit où
elle-même reparaît au grand jour et sort de ce labyrinthe souterrain.
Les voyageurs se placèrent sur les bancs. Les guides prirent les
avirons. Doucement les barques se mirent à glisser. Celle où s’était
assis M. de Villenoise se trouvait en tête. A sa grande surprise, on
éteignit encore toutes les lumières. Et c’était plus saisissant que
tout à l’heure, ces insondables ténèbres, avec cette sensation de
voguer à l’aveugle sur une eau noire et profonde comme était noire et
profonde la nuit. Pas une parole ne troublait le silence. On entendait
le clapotement des rames dans l’onde invisible. C’était une impression
unique dans son étrangeté. Vincent lui-même en oublia Sabine.
Tout à coup, comme il fixait les yeux vers l’avant de la barque, il
vit une bande très mince de clarté verte entr’ouvrir le noir intense
des ténèbres. Cette bande s’élargit peu à peu sans que Vincent pût se
rendre compte de ce qui la constituait. Était-ce de l’eau ou du cristal
traversé par un rayon coloré? En tout cas ce n’était pas le jour, car
jamais le soleil des vivants n’avait produit cette coloration bizarre.
Encadrée par le velours noir de la nuit, c’était comme une flaque d’un
ciel invraisemblable, vert comme un crépuscule et lumineux comme une
aurore.
Cependant, de part et d’autre de cette divine lueur, les murailles
de la grotte pâlirent, puis s’éclairèrent. Les saillies du rocher
surgirent d’abord de l’ombre, et dessinèrent des formes étranges de
blanches statues contre l’obscurité de la muraille. Mais toujours
cette clarté grandissante gardait au sortir de la nuit des reflets
inattendus, des délicatesses surnaturelles. On eût dit une lumière
de songe, quelque chose de jamais vu, d’à peine rêvé, d’absolument
indescriptible.
Cette stupéfaction des yeux dura quelques minutes. Puis enfin M.
de Villenoise découvrit qu’il avait tout simplement devant lui
l’ouverture de la grotte, encadrant des prairies qu’illuminait le
soleil. Jamais il n’eût pu croire, avant de l’avoir constaté, qu’un
si simple effet pût donner par le contraste et par l’imprévu des
sensations si extraordinaires. Il en était encore tout impressionné,
tout ébloui, lorsque, machinalement, il se tourna vers ses compagnons,
pour retrouver sur leurs physionomies quelque chose de son propre
enchantement. Ce fut alors qu’une émotion, déterminée cette fois par
une cause précise, le secoua tout entier... Sabine se tenait assise
presque immédiatement derrière lui. Aucune hallucination, aucun jeu de
lumière, ne le troublait à présent. C’était bien elle qui se trouvait
là. Et, par conséquent, c’était bien elle aussi qu’il avait aperçue
dans la grotte.
Elle lui adressait un regard un peu suppliant et embarrassé. Vincent
détourna la tête d’un air dur.
Lorsqu’on débarqua, il fit deux pas, comme dans l’intention de ne pas
la reconnaître.
Elle le rejoignit, lui toucha le bras, et d’un accent d’humilité:
—Mon ami, ne m’en veuillez pas!... Si vous l’exigez, je repartirai ce
soir même.
—Alors pourquoi êtes-vous venue?
—Pour vous voir, Vincent... fût-ce à la dérobée. Si le rapprochement
dans la barque ne vous eût pas révélé ma présence, peut-être aurais-je
eu la force de m’éloigner sans me faire reconnaître de vous.
Il répondit brutalement:
—Oh! sans doute... Cela eût été plus commode pour m’épier.
Elle devint très pâle, mais elle ne dit rien. Car elle avait trop
d’orgueil pour se lancer dans des protestations mensongères.
—Eh bien, reprit M. de Villenoise avec une ironie méprisante,
êtes-vous certaine à présent que je ne vous ai rien dit qui ne fût
vrai? Vous m’avez rencontré seul dans cette excursion, seul dans celle
d’hier?
—Celle d’hier?
—Ah! vous croyiez que je ne vous avais pas aperçue... que vous étiez
rentrée assez tôt dans l’intérieur du moulin?... Vous faites un joli
métier, ma chère amie!
—Vincent, ne me parlez ainsi!... Je vous aime d’une façon trop
douloureuse!... L’idée de ce voyage et de son but possible me rendait
folle!...
—Avez-vous aussi pris vos renseignements à l’hôtel? Vous êtes-vous
assurée que je n’ai retrouvé dans ce pays aucune femme?...
—Taisez-vous!... cria Sabine. Ne continuez pas sur ce ton... ou je
vais me jeter dans cette rivière. Vous me tuez!...
Elle avait élevé la voix. Quelques personnes tournèrent la tête. Car
le groupe des touristes ne s’était pas encore dispersé. On entourait
le vestiaire, les dames reprenaient leurs chapeaux qu’elles avaient
quittés pour descendre dans les grottes. Les hommes se débarrassaient
des longues blouses de toile enfilées pour préserver leurs habits. Des
marchands offraient des photographies, des fragments de stalactites...
Parmi cette foule, le visage tragique de Sabine, son air agité, sa
voix frémissante, commençaient à attirer l’attention.
M. de Villenoise, saisi d’une froide fureur, lui empoigna le bras,
l’entraîna. Et, pour se soulager par une marche à outrance, en même
temps que pour éviter une explication où il n’eût pas gardé son calme,
il la fit aller tout d’une traite jusqu’au village de Han-sur-Lesse.
Là, il se rendit à l’auberge où il avait laissé sa voiture. Elle
n’était pas encore attelée. Le cocher ne se retrouvait pas. Vincent
n’avait donné des ordres que pour trois heures; il en était à peine
deux et demie. Mais il ne s’arrêta pas à cette considération. Et
lorsque enfin il tomba sur son conducteur, qui jouait aux cartes sous
une tonnelle, il s’emporta contre cet homme comme jamais de sa vie cela
ne lui était arrivé pour une si futile circonstance.
Le flegmatique Flamand n’en alla pas plus vite. Il termina son coup de
cartes, compta ses points, puis se dirigea vers l’écurie. Et un moment
fort long se passa avant qu’on le vît revenir avec ses deux chevaux
tout harnachés. Il les laissa au bord de la route, et dut se faire
donner un coup de main pour dégager sa victoria prise entre les autres
véhicules.
Pendant ce temps, M. de Villenoise tempêtait, jurait entre ses dents,
arpentait la route, si bien que Sabine n’essaya même pas de lui
adresser un mot. Brisée d’émotion et de fatigue, elle s’était assise
devant une petite table, à la porte de l’auberge. Le patron vint
aussitôt lui offrir ses services:
—Madame va prendre quelque chose avant de repartir?... C’est loin,
Dinant!... Madame ne pourra pas se mettre à table avant huit heures.
Nous avons du poulet froid...
—Mais non, mais non! cria M. de Villenoise.
Et comme l’homme insistait:
—Fichez-nous la paix! Nous avons ce qu’il nous faut dans la voiture.
Au fond il se disait: «Tant pis si elle jeûne un peu!... Ça la matera.
Car, si elle garde la force de me quereller, je ne réponds plus de ce
que je lui dirai.»
Mais déjà Sabine avait perdu toute velléité agressive. Désarmée par
l’absence de la famille Méricourt, par l’impossibilité de justifier
ses soupçons, elle sentait l’embarras et le côté honteux de son rôle.
A la tension nerveuse qui l’avait soutenue jusque-là, succédait un
anéantissement physique et moral. Elle souffrait de la fatigue, de
la faim, car elle avait tout oublié dans sa poursuite, ne s’arrêtant
pas, ne dormant pas, ne mangeant pas. Et maintenant, dans son cerveau
abasourdi, la colère de Vincent éclatait d’une façon qui l’étonnait,
l’énervait, la terrifiait à la fois. Cette colère avait beau ne pas se
tourner contre elle, comment douter qu’elle en fût le premier objet?
Jamais elle n’avait vu M. de Villenoise perdre ainsi sa maîtrise de
lui-même et sa correction de gentleman. Le seul mot qu’il lui avait
dit, sans radoucir d’ailleurs sa voix, fut:
—Avez-vous une voiture, vous?
—Non, dit-elle, je suis venue par le chemin de fer et par l’omnibus.
—Bon. Je vous ramènerai si ça vous convient.
Quand la voiture fut enfin attelée, il s’approcha de Sabine:
—On n’attend que vous, ma chère amie.
Ils s’assirent. Le cocher jeta sur leurs jambes une couverture. Puis
un long retour silencieux commença. Sauf pour échanger quelques
banalités indispensables, ou pour se demander les noms des sites qu’ils
traversaient, ni l’un ni l’autre n’essaya de rompre ce mutisme qui leur
pesait pourtant à tous les deux. Autrefois, Sabine eût glissé sa main
dans celle de Vincent, et, de ce simple geste, d’une parole câline,
elle eût terminé la bouderie, elle eût rompu le morne enchantement.
Ils se seraient disputés peut-être encore, mais d’une de ces disputes
à peine sincères des amants, qui prévoient trop d’avance le dénouement
toujours identique, la passionnée réconciliation. Aujourd’hui, ce
n’était plus cela. L’abîme entre eux était devenu si profond qu’ils
redoutaient l’écho de leur voix dans un tel gouffre moral. Le moindre
mot sonnerait la séparation et la mort. Sabine, tout en s’attachant
désespérément à Vincent, ne savait plus prononcer les paroles qui
enlacent, ni contenir celles qui éloignent et qui blessent. Conflit
horrible! Malgré la douloureuse intensité de sa passion, elle ne
retrouvait plus en elle la tendresse qui pardonne tout et qui retient
quand même. Elle ne savait plus que se rendre odieuse et souffrir.
Cependant le soir tombait. Et toujours, dans l’oppression de ce
silence, la voiture s’en allait par les routes, sous les sapins noirs,
à travers les plaines, le long des vallées assombries où chantaient les
cascades. Parfois elle dévalait rapidement sur une pente. On voyait le
ruban blanc du chemin s’enfoncer très loin, puis remonter plus loin
encore, jusqu’au faîte de la colline opposée, dans un déroulement sans
fin. Et quand on remontait la côte, tout à coup la tristesse des choses
s’augmentait par le ralentissement de l’allure. Une voix cependant
s’élevait alors. C’était le cocher qui faisant claquer son fouet,
excitait ses bêtes: «Allez!... Hioup!... Allez, mes petits!...»
Et les relais paraissaient plus navrants, dans les petits cabarets
isolés. Au dernier, l’hôtesse alluma une lampe. Les voyageurs,
grelottants, demandèrent une boisson chaude. Sabine regardait la
légère vapeur du grog s’élever de son verre. Puis elle leva les yeux
vers le plafond. Les solives vernies brillaient, comme d’ailleurs les
murs, comme tous les objets dans ces Flandres engouées de propreté.
On ne tarda pas à repartir. Il y avait trois marches devant la porte,
et une enseigne indistincte suspendue à une potence en fer. Tous ces
détails frappèrent Sabine. Reviendrait-elle jamais là?... Peut-être
s’y retrouverait-elle un jour, très vieille, le cœur éteint, et elle
y tressaillirait en se rappelant la douleur qu’elle y conduisait
aujourd’hui.
Il faisait nuit noire lorsqu’ils atteignirent Dinant. Comme leur
voiture s’arrêtait dans la cour de l’hôtel où demeurait M. de
Villenoise, une grande silhouette sortit sous le porche, s’avança vers
eux.
—C’est toi, Vincent?
Dalgrand était là. Depuis vingt minutes il attendait son ami. Et la
présence d’une dame ne le gêna pas pour l’aborder. Car il prenait
Sabine pour une voyageuse ramenée par complaisance. Il ajouta:
—Je suis venu dîner avec toi. J’ai quelque chose à te dire.
M. de Villenoise fut consterné de ce hasard. Mais il eut le courage du
désespoir. Sa physionomie ne bougea pas. Avec une rage concentrée qui
glaçait sa voix et figeait son expression, il brava la gaucherie de la
situation par une présentation brusque.
—Monsieur Robert Dalgrand, notre grand constructeur. Madame Sabine
Marsan, le peintre des jolies fleurs et des jolis visages.
Il gardait si bien son air «homme du monde», que Robert s’y trompa.
Après le premier haut-le-corps dont il ne fut pas maître, l’inventeur
s’inclina, persuadé que Vincent avait préparé ce coup de théâtre, que
c’était le signe d’une résolution prise, et qu’il saluait la future
M^{me} de Villenoise.
Partagé entre la satisfaction de voir son conseil suivi et le dépit
qu’il éprouvait pour Gilberte, Dalgrand eut tout d’abord envie de
s’excuser, de partir. Mais Sabine, avec un aplomb bien féminin,
heureuse d’affirmer immédiatement ses droits en face de cet homme dont
elle craignait l’influence, lui dit:
—J’espère, monsieur, que ma présence ne change pas vos intentions et
que vous allez nous faire le plaisir de dîner avec nous.
Vincent se tourna vers elle, stupéfait. Ce n’était plus la maîtresse
torturée de jalousie, la pauvre voyageuse accablée de lassitude,
la femme qui, tout à l’heure, courbait la tête à côté de lui comme
une coupable, sous son dur silence. Non... C’était la Parisienne
habituée aux hommages, invitant d’un ton qui commandait avec grâce, et
formulant cette invitation en leur nom à tous deux, comme si elle eût
été sa femme. Il n’en revenait pas, lui, l’homme qui n’avait pas à sa
disposition une pareille souplesse d’âme, une telle promptitude à juger
les situations, à y modeler son attitude, à en tirer parti.
Il ne sut que penser lorsqu’il vit Robert offrir son bras à Sabine
et la conduire dans la salle à manger. En les suivant, il se sentait
fort petit garçon. Mais tout à coup, dans le chaos de ses pensées,
une dominante s’accentua. Pourvu que cette journée de fatigue et
d’émotion n’eût pas trop abîmé, vieilli Sabine! Parfois elle paraissait
de dix ans plus âgée que lui. Il eut peur de la pitié de Robert, du
ridicule qui s’attache à un malheureux garçon cramponné par une vieille
maîtresse.
Dès qu’il se fut assis à table, un nouvel étonnement chassa cette
crainte. La certitude de remporter une victoire, la joie de l’occasion
qui s’offrait, l’idée qu’elle ressaisirait son amant par l’admiration
d’un autre homme, armèrent sur-le-champ Sabine de toutes les séductions
du bonheur, de toutes les ressources de la coquetterie. Elle n’eût pas
été plus radieuse si Vincent lui avait annoncé qu’il l’épouserait le
lendemain. Elle montra la sécurité d’une femme sûre de celui qu’elle
aime, et elle eut le tact d’affirmer sans aucune démonstration précise
une situation si délicate. Son mobile visage se para de toute la
vivacité triomphante de son animation intérieure. D’ailleurs, elle
sentait sur sa peau le fard des lumières; elle savait de quel éclat
brillaient alors ses yeux, son teint mat, ses admirables cheveux noirs.
La confiance dans sa beauté la rendait plus belle encore. Son esprit
fut à la hauteur de sa grâce. Et la perfection de sa physionomie, de sa
tenue, de sa conversation, fut telle, que Vincent lui-même en oublia
un instant sa rancune et sa contrainte. Il s’anima, il rit. Il goûta
même une satisfaction de vanité lorsque les regards de Dalgrand lui
déclarèrent: «Cristi! mon gaillard, elle est rudement bien! Et je ne
comprends guère la peine que tu éprouves à te résigner à ton sort.»
Quant à Sabine, elle se disait: «Si ce Robert Dalgrand veut encore
après cela lui faire épouser sa belle-sœur, il n’est pas l’honnête
homme que l’on m’a dépeint... Et il ne serait même pas un honnête homme
du tout.»
Elle ne fit d’ailleurs qu’une seule allusion directe à son amour. Cette
allusion eut pour but d’ôter à Robert—s’il l’avait—toute idée qu’elle
pût profiter de la fortune immense de M. de Villenoise.
Comme elle étendait souvent sa main gauche sur la table, Dalgrand y
remarqua une bague, la seule que M^{me} Marsan portât. C’était un
bijou ancien, formé d’une petite miniature délicieuse qu’encadrait,
par un dessin très orignal, une fine guirlande en marcassites.
L’inventeur admira tout haut cette bague.