—Parle donc, mon Dieu! A quoi servent les superlatifs et les

réticences?

—Eh bien! avoua Vincent, si je devais la quitter de moi-même, par un

acte de ma seule volonté, je sais que je ne pourrais le faire sans un

déchirement affreux.

—Allons donc! s’exclama Dalgrand, comme s’il venait enfin d’arracher

la racine douloureuse de cet abcès moral.

Il y eut, entre les deux amis, un instant de silence.

—As-tu un conseil à me donner? demanda enfin M. de Villenoise.

—Certes, et catégorique.

—Lequel?

—Épouse M^{me} Marsan.

—Voyons, mon cher, ne te moque pas de moi! Après m’être livré comme je

viens de le faire, je ne suis pas d’humeur à supporter la raillerie.

—Je ne raille pas. Je ne prêche même pas. Je ne parle ni honneur, ni

devoir, parce que tu t’es mis dans un cas où le devoir et l’honneur

eux-mêmes hésitent et se partagent. Non, je te traite en malade qui

cherche un remède. Tu souffres surtout de la dualité de ton cœur et

de ta vie. Il te faut revenir à la simplicité de la ligne droite, et

mettre des deux côtés de ton chemin des murs si hauts que tu ne puisses

plus songer à faire l’école buissonnière. Puis tu dois cela, non pas

à la femme que tu épouses, mais à celle que tu n’épouses pas. Elle ne

guérira, comme tu ne guériras toi-même, que par la brutale contrainte

d’une situation nette.

—Mais alors, hasarda Vincent, puisqu’il suffit d’un mariage, pourquoi

celui-là... et pas l’autre?

—Parce que tu n’es pas libre, mon bon. Et la preuve, c’est que tu ne

te _sens_ pas libre.

—Jamais... cria M. de Villenoise, jamais je ne ferai l’injure à

Gilberte d’épouser...

—Ne prononce pas le nom de Gilberte, dit Robert d’un ton qui jeta du

froid entre les deux amis.

Il y eut un silence. Enfin Dalgrand reprit, presque bourru:

—Change d’air... Voyage... Remue-toi.

Puis avec un petit ricanement de détente:

—Viens avec moi en Belgique. Tu veux risquer ta vie... Je t’en

fournirai l’occasion.

—Ah! dit Vincent, qui se leva, la main tendue, si ça pouvait être pour

toi!...

—Non, cher vieux, pas tout à fait.

Et il répondit à cet élan cordial.

Puis il exposa son idée.

Il s’attendait à un moment de grosse émotion, là-bas, quand on

essaierait le viaduc. Il avait confiance dans la solidité de l’œuvre...

Parbleu!... n’avait-il pas multiplié les calculs et les expériences?

Mais enfin ces expériences ne portaient que sur chaque pièce de

charpente isolément. Comment résisterait le pont sous un train en

marche, à toute petite vitesse, et avec la charge excessive que

l’administration des travaux publics exigeait avant d’autoriser la

circulation des voitures de voyageurs?...

—Grands dieux! s’écria Vincent. Tu crains?...

—Je ne crains pas. Mais je n’ai pas l’absolue certitude... Parce qu’il

y a un élément que je ne puis évaluer à l’avance.

—Quel élément?

—Les vibrations que donnera l’aluminium. Tu ignores naturellement

que l’amplitude des vibrations est d’autant plus considérable, et par

conséquent d’autant plus dangereuse, que l’ouvrage métallique est plus

léger, et soumis à des chocs plus régulièrement rythmiques. Un train

en marche donne le choc de chaque paire de roues aux joints des rails,

et produit en outre, avec les contre-poids des roues motrices des

locomotives, des impulsions périodiques. Ce qu’il y a de redoutable,

c’est que ces chocs affectent un certain rythme, en relation déterminée

avec le rythme propre des vibrations du pont. Eh bien, cette relation,

qu’il importe au plus haut point de connaître, je ne puis la calculer

d’avance pour un métal nouveau.

—Mais alors, dit Vincent, le mécanicien qui se risquera là-dessus?...

—Le mécanicien... Mais ce sera moi-même.

—Toi!...

—Crois-tu que je laisserais un brave homme exposer sa vie?... Et pour

une œuvre qui est la mienne! Pas un mécanicien ne dirait non. Ces

gens-là ne connaissent que la consigne... Comme les soldats.

—Ah! s’écria Vincent, je comprends ce que tu veux me proposer... Je

ne demande qu’à me débarrasser de l’existence... Donc c’est moi qui

essaierai le pont... Eh bien, mon cher, ça me va... Je te remercie...

Je suis ton homme.

Et, en effet, il paraissait ravi de l’idée. Il ajouta:

—Ça n’est pas difficile, je suppose, de conduire une machine sur une

longueur de cent mètres? Tu me montreras.

Dalgrand, secoué de fou rire, s’écroulait sur un divan.

—Eh bien, tu me prends pour un joli garçon!... Je t’enverrais comme

ça?... Non, c’est impayable! Et puis alors, moi, je te regarderais

faire?

Il riait comme un grand enfant, et repartait dans de nouveaux éclats de

joie chaque fois qu’il regardait le visage de son ami, figé dans une

gravité un peu mélodramatique.

—Mais non... Voyons... C’est moi qui en ferai l’essai de mon viaduc.

Et il me portera, je t’en réponds, le brave camarade! Personne ne

mourra, va!... Seulement, si tu veux t’offrir une petite émotion, bien

ravigotante, je te permettrai de monter à côté de moi dans le train de

plaisir. Ça te secouera... Ça te changera de tes histoires de femmes...

Crédié! Ça n’est pas des gars comme nous qui abandonneront le beau

travail de la vie parce que nous ne savons plus à quel jupon nous

vouer!!...

Maintenant Robert avait repris son sérieux. Et il discourait sur ce

qu’il appelait «la sottise» de son ami,—tenté peut-être de dire

un mot plus sévère. Allant et venant par la chambre, envoyant de

grands gestes, il exhalait enfin ce qu’il avait eu tant de peine à

contenir tout à l’heure. Sa prudence de froid conseiller craquait sous

la poussée de sa forte raison et de sa virilité puissante, un peu

brutale, un peu dédaigneuse de tous les raffinements du sentimentalisme

féminin. Que diable! il y avait autre chose dans l’existence que des

accidents amoureux. On n’était pas au monde pour devenir l’esclave

d’une fonction! Certes, c’était vexant d’avoir une femme quand on en

désirait une autre! Mais enfin, lorsqu’on s’était embarqué dans une

maladroite aventure, on en supportait bravement les conséquences.

Puis, pour oublier les déboires du cœur et des sens, on avait toutes

les satisfactions de la pensée: l’art, la science, les voyages, le

travail, et surtout tant d’immenses régions inexplorées de l’activité,

où les découvertes surgissaient à chaque pas. S’il ne s’agissait pas

de deux êtres profondément aimés par lui, il serait tenté de se faire

des gorges chaudes devant cette situation tragi-comique, à laquelle un

homme en apparence raisonnable ne trouvait de dénouement que le suicide.

—Mais voilà, c’est toi, mon petit Vincent... Et quand nous étions

gamins, je t’appelais «la jeune fille». Tu n’es qu’un sensitif et un

impulsif. On t’a bourré le cerveau de littérature au lieu de fortifier

ta volonté et de développer tes muscles. Je te sais habile à te

torturer.... Ça m’ennuie de te voir dans la peine. Et puis surtout, il

y a la petite...

Vincent eut une exclamation sourde.

—Ah! dame, reprit Robert avec un peu d’émotion dans la voix, celle-là,

je la plains. Les femmes n’ont que ça pour les occuper. C’est tout

naturel qu’elles en fassent la grosse affaire de leur existence.

—Ne parle pas d’elle, dit Vincent. Tu m’ôterais le courage que tu

viens de me donner. Tu as raison. Je dois agir en homme. Et je n’ai pas

le droit de me plaindre, puisqu’en faisant souffrir des innocents, je

ne supporte moi-même que les conséquences de ma conduite antérieure.

C’est toi qui as bien pris la vie. Moi, j’ai raté la mienne.

Dalgrand voulut protester. Mais son ami lui posa une main sur le bras.

—Quand partons-nous pour la Belgique?

* * * * *

Huit jours plus tard, ils étaient tous deux attablés l’un en face de

l’autre, dans un hôtel de Dinant, auprès d’une porte-fenêtre donnant

sur la Meuse. On venait de placer entre eux, dans une vasque d’argent,

deux douzaines des énormes écrevisses que l’on pêche dans cette

rivière. Et ce n’était qu’un infime détail dans le menu de la table

d’hôte,—menu qui tout de suite révélait l’abondance, le bien-être

copieux de ces plantureux Pays-Bas.

—Ces messieurs les veulent-ils à la bordelaise ou à la dinandaise?

avait demandé le garçon, en proposant les écrevisses.

Ce Parisien de Vincent ouvrait la bouche pour dire: «à la bordelaise»,

lorsque Dalgrand, avec son expérience et son autorité de voyageur, lui

avait coupé la parole:

—A la dinandaise, garçon.

Et maintenant de Villenoise approuvait par ses exclamations de

gourmandise satisfaite, et plus encore par l’entrain de son appétit,

le choix de son compagnon. Les carapaces rouges s’entassaient sur

son assiette. Mais aussi le jeune homme déclarait n’avoir jamais rien

mangé d’aussi savoureux que ces bêtes, simplement cuites dans un

court-bouillon, et dont la chair gardait une fraîcheur exquise, un

parfum de grasse fleur fluviale, éclose dans la profondeur pure et

bleue de cette rivière aux limpidités cristallines.

—A Paris, on ne se figure pas ce que c’est, prononça-t-il. Elles

ont voyagé quand nous les mangeons... C’est pour cela qu’il faut les

relever si fort. On n’oserait pas les y assaisonner aussi simplement.

Dalgrand souriait:

—Je t’avais bien dit. Allons, encore une! Pas de fausse honte.

Puis se renversant contre le dossier de sa chaise:

—Ah! nous y voilà donc, dans cette Belgique!... Enfin, je touche

au but. Je vais contempler mon œuvre debout... Tu verras comme elle

sera belle... toute brillante et argentée dans la lumière! Un métal

nouveau, qui déroutera les yeux mêmes... Au lieu de ce sombre fer, avec

sa couche sanglante de minium et ses salissantes peintures, on verra

étinceler l’alliage tout nu, sans préservatif, sans fard.

—Décidément, demanda Vincent, comment l’appelles-tu, cet alliage?

—De l’aluminium, jusqu’à nouvel ordre. Un mot composé trahirait

le corps que j’y ajoute principalement. Je ne veux révéler ma

formule que plus tard, après la réussite, si elle a lieu. Alors toi,

l’étymologiste, tu me baptiseras mon enfant.

—L’aîné... corrigea de Villenoise en souriant. Car tu en attends un

autre.

—Est-ce le générai qui t’a dit?...

—Mais non... c’est toi-même, avec tes recommandations de ne pas

fatiguer M^{me} Lucienne, de ne pas la faire monter par de mauvais

chemins...

—C’est vrai, s’écria joyeusement Robert. J’ai tous les bonheurs!...

Mais, remarquant la physionomie mélancolique de Vincent, il ajouta bien

vite, la voix changée:

—Excepté le tien, mon pauvre ami! Et je l’avais rêvé si complet.

Enfin!...

Il se tourna vers le spectacle du dehors.

Sur la rive opposée, l’énorme rocher que surmonte la citadelle leur

fermait la vue. Au bas de cette gigantesque muraille grise, des maisons

se tassaient, dont les pieds semblaient plonger dans la rivière. La

cathédrale élevait sa flèche bizarre, tout contre la face verticale du

granit. Et la ville presque entière était là, s’écrasant ainsi entre le

rempart d’eau et le rempart de pierre,—étroite cité comme en prison,

dont l’aspect cependant n’éveillait que des idées de contentement et

de paix. D’ailleurs, qu’importait l’horizon borné? L’eau qui coulait

là, c’était la liberté, l’espace... C’était la Meuse, volant à la mer

à travers la fertilité de la campagne et la richesse des villes. En

quelques heures, ce courant arrivait dans des centres qui comptent

parmi les plus actifs et les plus fortunés du monde. Ce petit vapeur,

qui chauffait là, le long du quai, allait partir pour Liège,—Liège,

la vieille cité savante, héroïque et industrieuse, jalouse autrefois

de ses libertés comme une république grecque, et qui ne craignait

pas de recevoir par des arquebusades un roi de France allié à un duc

de Bourgogne. Et ces lourdes péniches, enfoncées jusqu’à fleur d’eau

par le poids de leur cargaison, elles apportaient lentement jusqu’ici

toutes les marchandises débarquées sur les quais d’Anvers par les

navires du monde entier.

—Drôle de petite ville! murmura M. de Villenoise.

Le soir tombait, très doux, sur ce tableau dont la nouveauté le

transportait hors de sa vie, hors de ses sensations habituelles. Et

il regardait curieusement, sans pensée bien distincte, mais avec

une impression d’éloignement, de dépaysement, cet endroit qui avait

si longtemps existé en dehors de lui, et auquel, maintenant et pour

toujours, le lierait un souvenir. Une à une, des lumières surgissaient

aux fenêtres, piquant les ténèbres grandissantes. Pourtant une dernière

clarté flottait encore sur la Meuse, qui étincelait d’un éclat

métallique et mystérieux entre toutes ces formes d’ombre.

—Viens, dit Dalgrand. Traversons le pont et faisons un tour dans la

ville. Je te montrerai le rocher Bayard.

Ils y allèrent. C’était une course de dix minutes. Et il faisait

juste encore assez jour pour que Vincent pût voir la configuration

de ce rocher. A cette extrémité de la ville, la ceinture de granit

qui l’embrasse avance en promontoire jusque dans la Meuse, et toute

communication s’interromprait là, si le rocher ne se creusait d’une

arche sous laquelle passe la route.

—C’est plus loin, en amont, que se trouve ton viaduc? demanda Vincent.

—Non, c’est de l’autre côté, en aval. Tu y viendras demain, si

tu veux. Mais tu ne verras encore qu’une charpente informe. Je te

conseille d’attendre plutôt que tout soit terminé. C’est l’affaire

de quelques jours. Jusque-là, promène-toi dans le pays, explore les

environs.

Un instant après, Dalgrand ajouta:

—Maintenant, mon bon, je te quitte. Il faut que je rentre pour écrire

à Lucienne.

—Il est bien entendu, n’est-ce pas? demanda M. de Villenoise, que ta

famille n’arrivera pas ici avant le jour de l’inauguration officielle?

—Comment! Mais je crois bien! Voudrais-tu que ces pauvres petites

femmes nous vissent essayer le viaduc? Si peu de danger qu’il y ait,

j’espère, elles éprouveraient de cruelles émotions. Non, non... Je

n’ai pas même parlé à Lucienne de cette cérémonie préliminaire...

D’ailleurs, il y a une autre raison, tu comprends, pour que je ne hâte

pas leur arrivée ici...

—Oui, dit Vincent avec amertume, cette raison, c’est ma présence. Mais

ne crains rien. Je ne suis venu que pour la grosse épreuve. Le jour du

triomphe ne me verra plus ici.

—Hélas! il le faut bien, mon cher garçon. Et je vais même prendre

soin de marquer cela dans mes lettres, en disant que tu te trouves

rappelé avant cette date par une affaire importante. Sans cela Gilberte

refuserait certainement d’accompagner sa sœur.

Tandis que l’inventeur prenait de son côté cette précaution

épistolaire, Vincent s’efforçait, par une lettre énergique, d’empêcher

que Sabine ne le poursuivît jusqu’à Dinant. M^{me} Marsan craignait

tout de ce voyage, n’y voyant qu’un prétexte à rencontre entre son

amant et M^{lle} Méricourt. La pauvre femme s’était-il ne savait

comment—si bien persuadée qu’il comptait épouser Gilberte qu’elle

avait commis l’imprudence de lui en parler ouvertement. «Prenez

garde,» lui avait-il dit, «n’abordez pas ce sujet. Il pourrait

en résulter des explications que vous regretteriez vous-même.

Contentez-vous de ma parole une fois donnée.» Elle avait tenu bon

jusqu’au départ. Mais alors, tout à coup, elle s’était mis en tête de

l’accompagner, ou, tout au moins, de le rejoindre. «Et si je te vois

auprès de cette jeune fille,» lui avait-elle annoncé, «je ferai un

esclandre. Je lui dirai que tu m’appartiens et qu’elle n’a pas le droit

de te voler à moi!» Puis elle avait ajouté: «Mais si tu ne dois pas la

retrouver là-bas, s’il est vrai qu’elle n’y soit pas avec sa famille,

pourquoi crains-tu que je ne t’y suive? Pourquoi n’oses-tu pas me

montrer à ton ami Dalgrand?»

Pouvait-il lui dire qu’il allait chercher loin d’elle un peu de repos,

qu’il allait faire une cure d’énergie morale, trouver la force de lui

conserver son cœur, qui, malgré lui, s’arrachait d’elle? Pouvait-il

encore expliquer qu’après l’aveu fait à Robert, il lui semblait gênant

de mettre sa maîtresse en présence de son ami?

Donc, à Dinant, M. de Villenoise vivait dans la crainte. Chaque fois

qu’il rentrait à l’hôtel, il tremblait que le chasseur ne lui dît: «Une

dame est venue.» Même au cours de ses excursions, et parfois dans les

endroits les moins fréquentés, il tressaillait au roulement inattendu

d’une voiture, à la brusque apparition d’une silhouette féminine.

Un jour, au château de Walzin, il crut la voir. Il avait passé sous le

porche d’un moulin, et, tout de suite, sous ses pieds, il avait aperçu

la nappe claire de la Lesse, coupée brusquement par une dépression de

son lit de roc, par une sorte de gradin qu’elle franchissait avec des

blancheurs d’écume et le mugissement continu de ses eaux. Au-dessus de

cette chute, la rivière formait un calme bassin, dont le miroir noirci

s’approfondissait de toute l’ombre d’un immense rocher à pic.

Un bateau se trouvait là,—un vieux bateau tout vermoulu, dans lequel

se tenait un passeur, vieux aussi, dont les bras nus et le visage

avaient la couleur du bois poudreux de son esquif. Le bonhomme grommela

quelque chose en patois, et M. de Villenoise crut comprendre qu’il

attendrait d’autres touristes, qu’il ne se dérangerait pas pour un

seul voyageur. Un juron français nettement articulé et surtout la vue

d’une pièce de quarante sous décidèrent l’antique batelier. A la grande

surprise de Vincent, il ne saisit aucune rame, mais, empoignant un

fil de fer qui courait le long du rocher, il fit avancer le bateau en

plaçant l’une après l’autre sur ce fil ses mains noueuses comme des

sarments.

Dix à douze mètres plus loin, le fil se détachait du roc, et se

tendait sur des piquets jusqu’à la rive opposée.

Lorsque Vincent vit reculer la muraille, ses yeux en quittèrent la base

visqueuse, d’une perpétuelle humidité, pour se porter vers le sommet. A

cinquante ou soixante mètres au-dessus de sa tête, il commença de voir

se détacher les rondeurs saillantes de quelques tourelles, la dentelle

en fer forgé des balcons, et des têtes grimaçantes de gargouilles.

Et il demeura saisi par la hardiesse de cette construction, par la

situation unique de ce château posé presque en surplomb au-dessus

d’un abîme. A mesure qu’il s’éloignait du rocher, l’architecture

pittoresque se dessinait plus distincte. Il reconnaissait les parties

très anciennes, datant peut-être du moyen âge, puis les additions

successives élevées par les différents propriétaires de Walzin.

Aujourd’hui cette demeure historique est la maison de campagne d’un

banquier bruxellois. Mais Vincent ne voulut pas songer à ce détail

prosaïque, afin de savourer sans mélange la poésie de ce lieu. Quand

la barque aborda l’autre bord, il en embrassa l’ensemble: le château,

qui paraissait presque petit sur son socle formidable, mais dont les

découpures élégantes s’enlevaient si fines sur le ciel; la surface

vertigineuse du rocher; en bas le miroir sombre de l’eau, puis la chute

brusque de la rivière, le chaos d’écume, et la rumeur qui montait, la

perpétuelle rumeur qui, depuis des siècles et des siècles, est la voix

de cette solitude.

Cependant le batelier marmotta de nouveau quelque chose. M. de

Villenoise regarda dans une direction qu’indiquait le bonhomme.

Sous le porche du moulin, d’autres visiteurs arrivaient. Il fallait

attendre pour repartir que le passeur les eût fait traverser ou bien

retourner tout de suite avec lui. Vincent le renvoya, et se mit à

marcher lentement dans l’herbe épaisse. Puis, d’un regard machinal, il

suivit cette embarcation si drôlement manœuvrée le long de ce fil. Ses

yeux allèrent plus loin. Il eut un sursaut... Là-bas, sur le seuil du

moulin, parmi le groupe des touristes, il avait cru reconnaître Sabine.

Dès lors, le paysage disparut. Il attacha des yeux pleins d’anxiété

sur cette silhouette féminine, d’une élégance, d’une sveltesse à

la distinguer entre mille autres. Encore quelques minutes, et elle

serait près de lui. Grands dieux! de quelles accusations ou de quelles

plaintes allait-elle l’accabler! Vincent jeta autour de lui un coup

d’œil découragé. Pas un sentier ne se dessinait sur la verdure de ce

coin sauvage fermé par une colline. Si une route s’était offerte, il

s’y serait lancé d’une fuite instinctive, abandonnant la voiture qui

l’attendait de l’autre côté du moulin.

Maintenant le passeur avait embarqué son monde. Il se pendait de

nouveau sur son fil. Et il approchait. Bien que le vieux bateau

vermoulu parût près de s’enfoncer sous son chargement, la traversée

s’effectua sans autre incident que les petits cris perçants jetés de

temps à autre par les dames.

Une à une elles sautèrent sur l’herbe... A la stupéfaction de Vincent,

Sabine n’était pas parmi les passagères. Non seulement elle n’y était

pas, mais il n’en vit aucune qui lui rappelât la silhouette aperçue

sous l’ombre du porche. Avait-il mal vu? Il put à peine le croire. Un

instant il pensa que M^{me} Marsan, l’ayant elle-même reconnu, s’était

cachée dans l’intérieur du moulin. Mais ce n’était pas vraisemblable.

Pourquoi serait-elle venue là, sinon pour le suivre? Et elle n’était

pas femme à hésiter, à reculer au moment de toucher le but.

Cette minute d’émotion et de doute ne fut rien toutefois auprès de

l’impression extraordinaire, presque fantastique, apportée à Vincent

par la journée du lendemain. Certains frissons éprouvés alors lui

restèrent inoubliables, toujours prêts à s’éveiller au fond de son être

à la moindre évocation du souvenir.

Ce matin-là, M. de Villenoise partit de son hôtel en voiture dès cinq

heures du matin. Il allait visiter les grottes de Han, ces immenses

cavités souterraines dans lesquelles la Lesse se précipite, et où elle

circule par des détours invisibles, ne laissant surprendre que près de

sa sortie le mystère de sa course.

Il faut environ cinq heures pour se rendre en voiture de Dinant à

Han-sur-Lesse. Vincent avait préféré ce moyen de transport à cause de

la beauté de la promenade. La route surplombe des vallées remplies

jusqu’au bord d’une verdure touffue et toutes chantantes du murmure des

cascatelles; ou bien elle traverse des forêts de sapins; puis tout à

coup elle s’élève au flanc d’une montagne, découvrant au voyageur la

splendeur des horizons.

Après avoir déjeuné au village de Han, M. de Villenoise alla d’abord

contempler ce qu’on appelle la Perte de la Lesse. Arrivant d’un cours

paresseux à travers les prairies, la rivière, tout à coup, bute contre

une chaîne de collines, dont la configuration interne ressemble à une

immense éponge pétrifiée, toute creusée qu’elle est par des centaines

de grottes. Au lieu de tourner cet obstacle, la Lesse, qu’aucune

ondulation de terrain n’a préparée à changer sa direction, se précipite

contre lui de toute la vitesse de ses eaux. Son effort sans doute a

percé la mince écorce de pierre; un gouffre s’ouvre... Elle s’y jette

d’un effroyable élan. Que devient-elle? Nul œil humain ne peut plus la

suivre jusqu’au moment où elle réapparaît sous la lueur des torches,

entre le scintillement des stalactites dans les profondeurs d’un

paysage de nuit, de rochers, de silence.

M. de Villenoise s’attardait devant cet engloutissement de la rivière.

Il demeurait là, comme fasciné, à suivre du regard, dans l’obscurité

de l’abîme, le glissement éperdu des eaux. Chaque flot accourait du

fond de l’espace, bondissait dans la lumière, illuminé d’étincelles,

emperlé de bulles dansantes. C’était un mouvement de vie et de joie,

une course confiante et ravie. Soudain le sol manquait... Alors c’était

un changement de couleur, une lividité glauque, la chanson des eaux

tournée au gémissement d’épouvante, et l’effondrement si brusque dans

le vide que le cœur du spectateur sombrait aussi, chaviré d’un seul

coup, emporté par le vertige.

A la fin le jeune homme, avec les oreilles bruissantes, et la tête

qui lui tournait un peu, s’arracha à cette contemplation. Un sentier

conduisait à l’ouverture des grottes. Il le prit, et il arriva au «Trou

de Han», juste à la minute où les guides commençaient la descente. Une

bande nombreuse de touristes et de gamins du pays portant des lumières

s’engouffrait sous une voûte obscure. M. de Villenoise détestait la

foule. Cependant il lui fallait ici renoncer à la solitude. Pour

descendre seul avec un guide, il aurait dû retenir un de ces hommes

longtemps à l’avance, et la grosse somme à débourser n’était que le

moindre obstacle qui pût l’arrêter dans l’exécution de cette fantaisie.

Haine d'amour · 第 12 / 21 段