—Ah! l’usine, s’écria Dalgrand. Je tiens à y conduire le général.

Il y a là une cité ouvrière modèle qui vaut le voyage de Paris

à Villenoise. Quant à tes bois, mon petit... Nous avons celui de

Boulogne, où je mènerai ces dames par compensation.

—Nous le connaissons, dit Lucienne.

—Quelle erreur! protesta Robert. Il n’y a pas une Parisienne qui

connaisse le bois de Boulogne. Pour vous, c’est l’avenue des Acacias,

celle des Poteaux et la pelouse de Longchamps. Je vous y montrerai

des petits coins!... Vous pourrez vous y croire à cent lieues de la

capitale, sous les bocages de l’ami Vincent.

—Oui, mais chez moi, riposta de Villenoise, vous pourriez, mesdames,

vous croire à trois cents lieues, dans quelque pays de montagnes. J’ai

un éboulement de rochers, une cascade...

—Bah! reprit Robert en riant, c’est une charretée de pierres qu’il

a fait porter dans un petit ravin... Et quant à sa cascade...

figurez-vous une gouttière crevée en temps d’orage... Et encore la

gouttière est plus grandiose.

—Tu es méchant, dit Lucienne à son mari. Moi, je veux voir le chaos de

rochers, la cataracte!

Elle amplifiait les mots en riant de sa malice. Et elle ajouta, avec

une petite moue:

—D’ailleurs, les usines, tu sais... j’ai assez de la nôtre.

Les taquineries et les pourparlers durèrent encore un moment. A la

fin, il fut décidé qu’on se diviserait en deux groupes. Dalgrand, qui

connaissait la cité ouvrière, y accompagnerait le général. Le directeur

de l’usine montrerait à ces messieurs les dernières innovations. Quant

à ces dames, elles iraient avec Vincent visiter les beautés naturelles

de la forêt, ce qu’on appelait dans le pays: le Puits du Diable, la

Fontaine aux Pins et le Salon des Fées,—noms fantastiques, dont,

malgré les railleries de Dalgrand, s’excitaient les imaginations de

Lucienne et de Gilberte.

Deux voitures furent attelées: une charrette anglaise que Dalgrand

conduisit, ayant à ses côtés le général; et une victoria, dans laquelle

Vincent s’assit à reculons, faisant face aux deux jeunes femmes.

—Vous ne craignez pas, j’espère, de marcher, ni même de grimper un

peu? leur demanda-t-il. Nous ne pourrons aller aux endroits les plus

curieux par les allées carrossables.

Robert, qui entendit cette observation, se retourna.

—Luce, ne te fatigue pas! cria-t-il à sa femme. Je ne veux pas qu’elle

grimpe dans de mauvais chemins! poursuivit-il d’un air significatif en

cherchant les yeux de Vincent.

Celui-ci fit: «Ah! très bien!» tandis que Lucienne devenait très rouge

et murmurait d’un ton de reproche: «Oh! Robert...»

Dalgrand reprit impitoyablement:

—S’il faut escalader des sentiers de chèvres, emmène Gilberte. Ce sera

son affaire. Mais tu me feras plaisir de laisser Luce dans la voiture.

Là-dessus, le constructeur, riant de son propre machiavélisme, de sa

précaution à deux fins, fit légèrement claquer son fouet et partit.

«Comme cela,» pensa-t-il, «la petite maman future ne compromettra pas

notre grand espoir, et si, comme je le crois, Vincent et Gilberte ont

quelque chose à se dire, ils saisiront le prétexte que je leur fournis

de s’offrir un tête-à-tête.»

—Allez d’abord au Salon des Fées, dit à son cocher M. de Villenoise.

Vous passerez par le Chêne au Pendu, ajouta-t-il.

—Le Chêne au Pendu! s’écrièrent ensemble Gilberte et Lucienne.

—Oh! vous ne verrez pas de squelette aux branches, dit Vincent.

Il raconta la légende. Un des anciens seigneurs de Villenoise était

venu se pendre là par désespoir d’amour.

—Ce n’est pas une mort de gentilhomme, remarqua Lucienne.

—Tu peux supprimer «gentil», ajouta vivement Gilberte.

—Que voulez-vous dire, mademoiselle? demanda Vincent.

—Que les hommes ne se tuent pas par amour, prononça gravement la

jeune fille. Ils ne savent pas aimer jusqu’à la mort. Quand ils se

tuent, c’est qu’un venin d’orgueil ou d’intérêt rend mortelle leur

blessure d’amour.

—Bah! dit Lucienne stupéfaite. Où es-tu devenue si savante, petite

fille?

M. de Villenoise dit seulement:

—Vous êtes sévère pour nous, mademoiselle.

Il était devenu tout pâle. Pourquoi avait-elle prononcé les mots

d’orgueil et d’intérêt? Se croyait-elle dédaignée par lui à cause de

l’inégalité de leurs fortunes? Elle, qui n’avait aucun avantage social

à partager avec celui qu’elle épouserait, ne se sentait-elle pas

froissée par l’étalage de son luxe, à lui, Vincent, au moment où il se

détournait d’elle? Ah! brute qu’il était d’avoir choisi pour sa muette

rupture le décor de ce château fastueux, de ces bois dont il avait, par

comble de maladresse, vanté lui-même les beautés!

La voiture s’arrêtait. On était devant le Chêne au Pendu.

Au milieu du carrefour se dressait un de ces chênes séculaires, dont

l’aspect rapetisse et humilie l’existence humaine. C’était un arbre

parfaitement beau, un chef-d’œuvre de la patiente Nature. Son tronc,

qui mesurait quatre mètres de tour à la base, s’élevait d’un jet

puissant, tout droit, jusqu’à la naissance des grosses branches. Là,

il se divisait; il étendait des bras d’une incroyable force, portant

avec une fermeté sans lassitude, sur une circonférence prodigieuse,

des monceaux de ramures et de feuillages. Au centre, le fût robuste

continuait de monter comme une colonne, soutenant l’édifice de

verdure, le dôme d’ombre et de mystérieuse vie, où l’on devinait des

palpitations de sève et des bruissements d’ailes, les frissons de joie

du colosse mêlés aux tressaillements voluptueux des insectes et des

oiseaux qu’il abritait par milliers. Il avait une physionomie, cet

arbre, presque un reflet d’âme, une expression d’orgueil et d’énergie

vitale, avec un peu du calme et de la bonté des forts, et, dans son

immobilité de rêve, comme le flottant souvenir du passé millénaire.

Puis, ce qu’on admirait encore, c’était, sur tout cet âge et sur toute

cette force, la grâce puérile des bouquets de feuilles, ces feuilles

menues et découpées du chêne, qui semblaient, sur ce front formidable,

friser comme une folle et verte chevelure.

—Oh! il est splendide, cet arbre! s’écria Gilberte.

Lucienne ne disait rien, souriait vaguement—moins au spectacle

extérieur peut-être qu’à quelque pensée intime.

M. de Villenoise eut un petit mouvement d’épaules dédaigneux.

—Bah! c’est un chêne comme tous les autres, du bois à brûler,

dit-il... Vous pouvez marcher, Armand, cria-t-il à son cocher.

Gilberte vit une nouvelle petite agression sourde dans ce mépris voulu

d’une belle chose qu’elle admirait. Entre deux êtres qui ne peuvent

s’expliquer, tout aggrave un malentendu qui commence. Mais, en parlant

de «brûler», Vincent était sincère. Il aurait mieux aimé maintenant

mettre le feu à sa forêt que d’y faire ce qu’il appelait en lui-même

avec rage «le tour du propriétaire».

Pour atteindre le Salon des Fées, il fallut, malgré la défense de

Robert à Lucienne, descendre de voiture.

—C’est à deux pas, disait Vincent, et par une allée très douce.

En effet, au bout de quelques minutes, on se trouva dans un petit

cirque de verdure, très curieusement entouré d’un côté par une muraille

circulaire de rocher à pic.

Les deux sœurs s’étonnèrent.

—Tiens! du granit!

Elles ne s’y attendaient pas.

—C’est en effet de la roche dure, expliqua M. de Villenoise. Et

voilà pourquoi on fait l’honneur à ce petit accident de terrain

de le considérer comme une curiosité naturelle. Ce pauvre bloc de

pierre a aussi le mérite d’être un peu historique. On prétend que

l’ancien manoir féodal de Villenoise devait se dresser au sommet, et

non pas dans le vallon plus riant mais trop accessible où se trouve

l’habitation actuelle.

—Il y a donc de l’espace là-haut? demanda Lucienne avec un mouvement

de tête vers le faîte du rocher.

—Pas beaucoup, mais il pouvait y en avoir davantage autrefois. Car il

s’est produit un éboulement, de date relativement récente. Des blocs se

sont détachés du côté opposé à celui-ci. Ils ont laissé entre eux et la

colline une espèce de fissure assez bizarre, qu’on appelle le Puits du

Diable. Mais, pour voir cela, il faudrait grimper là-haut.

—Nous irons! s’écria Lucienne.

—Et la défense de Robert?

M^{me} Dalgrand prit l’air piteux d’un enfant partagé entre la

tentation d’une espièglerie et la peur d’une pénitence.

—Moi, dit Vincent qui devinait la cause des précautions imposées par

Dalgrand, je n’en prends pas la responsabilité. Réellement, chère

madame, ce serait pour vous une grande fatigue, et, peut-être, un petit

danger.

Lucienne réfléchit un instant, puis, très vite, comme frappée d’une

idée, elle déclara:

—Très bien! je vous attends ici. Vous allez monter avec Gilberte.

Il fut inutile à la jeune fille de se défendre. Un peu tard, mais très

clairement, Lucienne venait de s’aviser qu’il y avait opportunité sans

doute à ménager un tête-à-tête entre M. de Villenoise et sa sœur, et

que peut-être cela entrait dans les intentions secrètes de Robert. Du

moment qu’elle croyait suivre une volonté de son mari, elle devenait

intraitable. Elle s’arrangea si bien, que, sans une affectation

ridicule, les deux jeunes gens ne pouvaient plus refuser de partir

ensemble.

—Mais, dit Vincent, il faudra bien nous donner un grand quart d’heure,

parce que nous monterons par ce sentier et nous reviendrons par là.—Il

désignait une petite allée qui s’enfonçait dans la verdure.—M^{lle}

Gilberte verra en même temps ce que nous appelons la Fontaine aux Pins.

—Allez, dit Lucienne, qui s’assit sur un des sièges en apparence

naturels disposés çà et là dans le salon de verdure.

Le sentier, en s’élevant autour du rocher, devenait tout de suite

abrupt. A plusieurs reprises, malgré l’agilité de Gilberte, M. de

Villenoise dut lui donner la main. Ni l’un ni l’autre ne prononcèrent

un mot, si ce n’est le: «Permettez, mademoiselle», avec lequel le jeune

homme offrit son appui momentané.

Lorsqu’ils arrivèrent en haut, M^{lle} Méricourt eut une surprise.

Elle ne s’était pas rendu compte de l’élévation atteinte, et elle fut

stupéfaite de voir à ses pieds moutonner les cimes d’arbres. C’était

comme une mer aux flots immobiles et sombres. Cela s’étendait de

toutes parts autour de l’îlot rocheux. Puis, par delà cette ceinture

de forêts, des terres de culture dorées par les épis, des prairies

vertes et, plus loin encore, des lointains bleuâtres se déployaient.

La coupole d’un ciel pur enfermait ce panorama, comme une tente

gigantesque de toile azur, mangée de soleil. D’abord Gilberte vit tout

cela confusément. Mais, peu à peu, elle distingua le château, avec ses

toitures incendiées de lumière; puis, comme un grand tapis presque

noir déroulé sur la claire verdure du parc anglais, les châtaigniers

de l’avenue. Vers l’horizon, un amas de briques rouges coupé de lignes

régulières et le panache gris d’une haute cheminée indiquaient les

bâtiments de l’usine et de la cité ouvrière. Du côté opposé, juste à

la lisière des bois, on apercevait une maison isolée entre les massifs

d’un jardin, et, à quelque distance, un village. La jeune fille en

demanda le nom. Vincent dit: «Je ne sais plus.» Puis il se détourna. La

présence de Sabine, là-bas, lui semblait remplir l’espace.

—Tenez, reprit-il aussitôt, venez de ce côté, mademoiselle. Voici ce

qu’on appelle le Puits du Diable.

Gilberte se pencha sur une anfractuosité d’aspect sinistre. Entre les

végétations qui en voilaient les bords, l’œil plongeait dans un trou

obscur dont il était impossible d’évaluer la profondeur.

—Les paysans, dit encore M. de Villenoise, prétendent que ce sont

les oubliettes du château-fort qu’on croit avoir autrefois existé sur

cet observatoire naturel. Mais l’excavation n’a pu être creusée de

main d’homme à même le roc. D’ailleurs, je doute qu’on ait jamais rien

construit ici. Mes recherches ne m’ont pas fait découvrir la moindre

trace d’une fondation quelconque.

—Oui, c’est curieux, observa Gilberte, surtout dans un pays presque

plat, peu accidenté comme celui-ci...

Son regard ne quittait pas ce trou noir, sur lequel des légendes

couraient. Soudain elle se tourna, cherchant quelque chose à terre.

—Un caillou... Je voudrais y jeter un caillou, dit-elle.

Vincent ramassa une assez forte pierre.

—Vous allez voir, annonça-t-il. Ça ne fera pas grand effet. La chute

s’assourdit sur un fond vaseux ou sur des mousses.

Il lâcha la pierre. Gilberte compta tout bas jusqu’à cinq, puis on

entendit un choc sourd, un son mou, qui monta comme un soupir étouffé.

—Cela fait froid dans le dos, dit Gilberte. Allons, retournons vers

Lucienne.

Ils suivirent un autre petit chemin, d’une pente plus douce que le

premier. Bientôt des pins apparurent. De ce côté, on avait l’illusion

d’un coin de montagne. Une source filtrant parmi des pierres, et

tombant d’une hauteur de deux mètres, prenait des airs de cascade.

C’était la Fontaine aux Pins. Gilberte ôta ses gants pour sentir sur

ses mains la caresse froide de l’eau. M. de Villenoise, immobile, la

regardait faire. Elle se tenait dans une pose charmante, le buste

légèrement incliné, la taille et le corps en arrière pour ne pas

mouiller sa toilette. Son cou et son visage étaient tout roses de

chaleur, tandis que, sous le ruissellement, ses mains prenaient une

blancheur de marbre.

Une émotion passa dans les yeux de Vincent. A ce moment, elle se

tourna, souriante, par une intuition de femme se sentant contemplée,

admirée... Et un grand frisson d’amour fit tressaillir à l’unisson ces

deux êtres, dans ce lieu plein de mystère, de fraîcheur, de silence.

Un rayon de bonheur illumina les prunelles brunes de la jeune fille...

Mais ce ne fut qu’un éclair. Déjà M. de Villenoise s’était ressaisi.

Comprenant que sa courte faiblesse détruisait sa laborieuse froideur

de la matinée, que se laisser surprendre ainsi c’était jouer avec

cette enfant le jeu le plus cruel, il prit tout à coup une résolution

extraordinaire.

—Mademoiselle, dit-il, pardonnez-moi si je suis indiscret, mais j’aime

tant mon ami Dalgrand, je porte un si vif intérêt à sa famille, à la

vôtre...

Il cherchait ses mots. Gilberte ne pouvait prévoir ce qu’il allait

lui dire, mais, au seul ton qu’il avait pris, elle pâlissait. Ses

joues si animées devenaient blanches, comme ses mains de marbre sous

le ruissellement de la source. Elle les avait retirées, d’ailleurs,

ses mains, en faisant un mouvement vers le jeune homme, et elle ne

les tenait plus sous la froide caresse de l’eau. Malgré cela, elle

les tendait toujours, ne sachant plus, dans son trouble, ce qu’elle

faisait. Et des gouttes roulaient sur les doigts blancs, puis tombaient

à terre, comme des larmes.

—Que voulez-vous dire, monsieur?

—Mon Dieu, mademoiselle, j’aborde un sujet bien délicat... un sujet

qui ne me concerne en rien. Mais j’ai vu Robert si préoccupé, si

affligé... Je sais que votre père et votre sœur y tiennent tant!...

—Tiennent tant à quoi?... Mais parlez donc, monsieur?...

Maintenant les mains blanches avaient un léger tremblement; les gouttes

d’eau tombaient plus vite à terre, comme des pleurs qui se précipitent.

Vincent prononça d’une voix qui s’étranglait:

—A... A votre mariage... avec... avec M. de Bréville.

Violemment la couleur revint au visage de Gilberte. Les deux petites

mains mouillées se haussèrent vers sa poitrine.

—On vous a chargé... balbutia-t-elle, de me parler?...

—On ne m’a chargé de rien, mademoiselle. J’ai seulement imaginé qu’un

conseil... d’ami...

—Un conseil en faveur de ce mariage?

—Mon Dieu, oui, mademoiselle... Vos parents le désirent.

Elle resta muette un moment, le regardant bien en face. Une expression

un peu égarée élargissait ses grands yeux. Elle ne comprenait pas.

Elle attendait sans doute qu’il dît quelque chose d’autre. Un espoir

la soutenait encore. Peut-être M. de Villenoise voulait-il l’éprouver?

Ou bien il parlait par dépit... Mais non!... A mesure que les idées

se classaient dans sa tête, il devenait plus impossible à la jeune

fille de prendre cette bizarre sortie pour une déclaration. D’ailleurs

Vincent n’ajoutait plus rien. Ce qu’il avait à dire était dit. Il

comptait donc sur sa perspicacité, ou plutôt il croyait avoir été

suffisamment clair. Tout à coup, elle pénétra son intention, comme par

une lueur affreuse.

Elle pensa: «Ah! quelle honte!»

Puis elle voulut composer son visage, prendre un air indifférent, ou

bien étaler de la dignité, ou encore essayer de l’ironie. Le désir

de se montrer à lui comme elle devait être l’emporta un instant

sur l’élan de désespoir qui lui arrachait le cœur. Un rôle à jouer

s’ébaucha dans sa tête. Elle crut s’entendre qui disait: «Mais

certainement, monsieur, j’épouserai M. de Bréville. Voulez-vous me

faire le plaisir d’être mon témoin?»

Toutefois, du fond de sa nature, un grand soulèvement de sincérité

monta comme un flot, emporta les frêles réminiscences de quelques

lectures romanesques ou les leçons de mondaine hypocrisie.

Elle dit avec une parfaite simplicité:

—Non, monsieur, je n’épouserai pas M. de Bréville. Mais je ne compte

épouser personne d’autre. Je ne me marierai jamais.

Puis elle se détourna et se remit à descendre le chemin.

Et ce fut tout. Vincent n’eut qu’à la suivre. Derrière elle, il

marchait d’un pas lourd, les yeux vers le sol, comme un coupable. Il

n’osait même plus la regarder. Il ne se sentait plus le droit de se

réjouir la vue, comme tout à l’heure, par les lignes et la démarche de

cette jolie fille, par la fraîcheur de cette nuque et le reflet de ces

cheveux, par la souplesse de cette taille, par toute cette radieuse

jeunesse, qu’il venait de ravager d’une telle blessure. Il avait peur,

à quelque signe, de reconnaître le désastre dont il était la cause.

Et, tout en restant confondu par la fermeté, par la franchise de cette

enfant, il écoutait aussi en lui-même le cri de son propre amour qui

la rappelait d’une clameur éperdue.

Mais, soudain, il crut à quelque miracle. Gilberte, avec une

exclamation affolée, sautait en arrière, se jetait presque entre ses

bras. Vincent la saisit. Et, une fois de plus, la volonté du jeune

homme chancela. Il allait s’écrier: «Non, non, c’est impossible!... Je

ne puis renoncer à vous, je vous aime!...» lorsque M^{lle} Méricourt

murmura:

—Un homme... là... Ah! que j’ai eu peur!

M. de Villenoise, étonné, courut à la touffe de broussailles que la

jeune fille désignait.

—Qui va là? cria-t-il.

Et il sortit un revolver qui ne le quittait jamais dans ces bois

pleins de cachettes et de surprises. Un froissement de feuilles se fit

entendre.

—Qui va là? Répondez, ou je tire! cria encore M. de Villenoise en

armant son revolver avec bruit.

Rien ne répondit dans la profondeur du fourré. Vincent alors s’engagea

dans le taillis. Mais il eut beau chercher de côté et d’autre, nul être

vivant ne parut.

—Vous vous serez trompée, dit-il en revenant vers M^{lle} Méricourt.

—J’ai vu un homme, certifia-t-elle. Un jeune homme très brun, sans

barbe. J’ai parfaitement distingué son visage.

—Que faisait-il?

—Il semblait nous épier. Car il a remué seulement quand j’ai jeté un

cri. Et il n’aurait peut-être pas bougé, si je n’avais distingué la

blancheur de sa figure dans l’épaisseur sombre des feuilles.

Vincent doutait encore, lorsque Gilberte, débouchant la première dans

le Salon des Fées, lui dit en tressaillant:

—Tenez... Là-haut.

M. de Villenoise leva la tête juste à temps pour voir se courber et

disparaître une silhouette d’homme au sommet du rocher.

—Tant pis! dit-il. Je ne vais pas remonter là-haut pour le pincer.

Mais soyez tranquille: il tombera sur un de mes gardes...

—Qu’est-ce que vous avez? demanda Lucienne en s’avançant. Tu es

blanche comme un linge, ma pauvre Gilberte!

Vincent répondit:

—M^{lle} Méricourt a été effrayée par un vagabond... Quelque rôdeur ou

braconnier... Nous ne vous avons pas trop fait attendre, chère madame?

Voulez-vous maintenant me permettre de vous offrir mon bras pour

regagner la voiture?

VIII

TROIS semaines plus tard, M. de Villenoise, sachant que le général

et sa fille se trouvaient au bord de la mer, alla voir Dalgrand à

Billancourt.

Son ami le mena dans les ateliers, lui montra les principales pièces

du viaduc en aluminium. C’étaient des poutres, des traverses, des

X, jolis à l’œil comme des morceaux d’orfèvrerie dans l’élégance de

leurs proportions et la douceur de leur ton métallique. On eût dit une

charpente en vieil argent, avec toutefois une nuance plus mate, d’un

gris plus bleuâtre. Mais ce qui stupéfia Vincent, ce fut l’incroyable

légèreté de ces grosses masses de métal. Deux hommes soulevaient les

plus pesantes, et lui-même en mania quelques-unes dont les dimensions

semblaient défier le bras d’un hercule.

—Tu veux faire rouler des trains sur ces frêles choses-là?...

demanda-t-il à Robert, les bras tombés d’étonnement, l’œil incrédule.

—C’est plus résistant que du fer qui en aurait plusieurs fois le

diamètre, répondit le constructeur.

Dalgrand se lança dans des explications techniques. Puis il dit où en

était le pont. Là-bas, les piles étaient construites, les culées aussi.

Il y aurait trois travées de trente mètres. Maintenant il commençait

à expédier les diverses parties de la charpente. Le prix du transport

était insignifiant, à cause de leur extrême légèreté. Bientôt il

partirait, pour diriger l’ajustage. Ce ne serait rien de boulonner tout

cela. Ces grandes pièces de métal s’adaptaient les unes aux autres avec

la précision d’un mécanisme d’horlogerie.

—Robert, dit tout à coup Vincent, qui l’avait attentivement écouté,

indique-moi donc une besogne un peu hasardeuse, où un galant homme

pourrait laisser sa vie proprement, sans que ce soit le suicide bête.

L’accent dont il prononça cette phrase frappa Dalgrand plus que le sens

des mots.

—Mon pauvre vieux! dit l’inventeur. C’est donc si grave que cela,

décidément?

—Ah! j’en ai assez!... cria de Villenoise avec une soudaine violence.

—Elle te tient donc bien? Et elle te rend donc bien malheureux?

demanda Robert.

—Qu’est-ce que tu sais? interrogea Vincent, à qui répugnait une

confidence.

—Pas grand’chose... Mais je devine.

—Non, tu ne peux pas... Tu ne peux pas deviner... C’est à devenir fou!

—Veux-tu que je t’en débarrasse? proposa tranquillement son ami.

—De qui?

—Eh! de cette femme... Car il y en a au moins une, je suppose.

—Ah! ce n’est pas d’elle que je voudrais me débarrasser, reprit

Vincent. C’est de moi-même, de mon cœur torturé, de ma volonté malade,

de ma conscience qui m’accuse...

Dalgrand dit avec lenteur et gravité:

—Ah!... Tu sais donc combien tu as fait de mal?...

—Robert!... murmura Vincent, qui pâlit.

—Mon cher, reprit son ami du même ton pénétré, tu n’es pas absolument

coupable. Il y a eu de notre faute à tous. Si ta conduite n’avait pas

été correcte, sois tranquille... j’aurais agi en frère avant d’agir en

ami... Et il se serait passé entre nous quelque chose de terrible! Mais

je ne te trouve qu’un tort,—il est sérieux,—c’est de ne pas m’avoir

mis au courant de ta situation avant de me laisser t’introduire dans

l’intimité de ma famille... près de cette pauvre enfant...

Vincent gémit:

—Ah!... si tu savais comme je l’aime!

—Je te défends de me dire cela! prononça fortement Robert. Je te

défends de le penser!

L’autre s’écria vivement:

—Je n’ai pas si longtemps à le dire ni à le penser, puisque je suis

résolu à mourir.

—En voilà un moyen! ricana Dalgrand, qui haussa les épaules. Voyons...

as-tu confiance en moi? Dis-moi tout, tout exactement. On est souvent

très mauvais juge en ses propres affaires, et je puis découvrir une

issue que tu ne verrais pas.

M. de Villenoise lui peignit, de la façon la plus fidèle, l’état de sa

liaison avec Sabine, les raisons qu’il avait pour ne pas abandonner

cette femme si follement sensible, qui ne vivait que par lui et que

pourtant il était devenu incapable de rendre heureuse. Il parla du

caractère violent et jaloux de son amie. «Depuis quelques jours,»

dit-il, «elle est devenue plus ombrageuse que jamais. Une circonstance

que j’ignore lui a fait croire que j’ai résolu de me séparer d’elle.

Nous passons de la tristesse la plus morne aux emportements les plus

insensés. C’est un supplice dont elle souffre, je t’assure, tout autant

que moi-même. Et cependant...»

Robert répéta, avec une nuance d’ironie:

—Et cependant?...

—Il y a quelque chose d’incompréhensible, d’inouï, de pire que tout...

Haine d'amour · 第 11 / 21 段