—Non, le vicomte est fils unique. Mais il y a son père, le comte de

Bréville.

—Ah!... cria Vincent, qui porta la main à son front, comme sous

l’éclair d’un souvenir ou sous le choc d’une douleur.

—Eh bien, qu’est-ce qui te prend? dit son ami.

—Rien... Rien... Je croyais me rappeler... Mais je me trompe... oui,

je me trompe. Je ne les connais pas du tout, ces de Bréville.

Robert le considéra avec inquiétude. Décidément, M. de Villenoise

était plus compliqué qu’il ne l’avait cru. Quelque chose se passait

en lui qui échappait à la perspicacité élémentaire de Dalgrand. Mais

ce quelque chose allait-il compromettre la paix ou le bonheur de

Gilberte? Non, par exemple! Il y mettrait bon ordre, lui, Robert. Il

ne laisserait pas son meilleur ami même faire le moindre chagrin à la

chère petite sœur!

Tandis que Vincent fumait en silence, et tout préoccupé, une espèce

de remords vint à Dalgrand. Il se remémorait les anciennes théories

de son ami sur l’amour, le dédain que M. de Villenoise professait

jadis pour les jeunes filles... Sur quoi donc avait-il fondé l’espoir

que ce sceptique aurait changé? N’avait-il pas eu tort de l’attirer à

Billancourt? A présent, le mal était fait: Gilberte aimait Vincent.

De cela, Robert ne doutait plus. Mais n’avait-il pas trop à la légère

imaginé que cet amour, inévitablement, deviendrait réciproque?

Les deux jeunes gens restaient maintenant l’un en face de l’autre,

silencieux, contraints. Chacun craignait d’avoir trop montré sa pensée

ou d’avoir trop paru comprendre celle qu’on voulait lui cacher.

Brusquement, sans transition, ils se dirent adieu.

Lorsque Vincent fut seul, sa joie et son irritation éclatèrent. Il

marchait à travers les salons, il parlait tout haut. Ainsi, elle

refusait de se marier! Pourtant, elle ne pouvait compter sur lui,

puisqu’il n’avait fait aucune déclaration, aucune promesse. Non,

elle rejetait un beau parti, sans savoir même s’il songeait à elle,

simplement pour ne pas appartenir à un autre, dût-elle ne jamais être

à lui. Ah! la chère, l’adorable enfant! Un attendrissement infini

gonflait le cœur du jeune homme. Puis, tout à coup, le nom de Bréville

surgissait à travers l’ivresse de sa rêverie. Alors il s’emportait...

la rougeur lui montait au visage... ses yeux étincelaient comme s’il

eût aperçu en chair et en os ce rival inconnu... Ah! quel soulagement

s’il eût pu le rencontrer, le provoquer!... Sa colère enveloppait

aussi le général Méricourt et Lucienne Dalgrand. Comment ces gens-là

osaient-ils pousser Gilberte à épouser un homme qu’elle n’aimait pas?...

Bréville... C’était de la bouche de Sabine qu’il avait entendu ce nom

pour la première fois. Mais à quelle occasion? L’agitation de ses idées

l’empêchait d’interroger sa mémoire. Chaque fois qu’il tentait de

remonter l’enchaînement de certains souvenirs, il se trouvait détourné

par quelque battement fou de son cœur, et par une voix de triomphe

criant au fond de lui: «Gilberte m’aime!... Elle m’attend!... C’est moi

qu’elle épousera!...»

Énervé à la fin, il se jeta dans un fauteuil, mit les deux mains sur

ses yeux, tâcha de réfléchir posément.

Il répéta plusieurs fois à demi-voix: «Bréville... comte de

Bréville...», malgré le grincement de dents involontaire qui lui

faisait hacher ces trois syllabes. Le son évoquerait une image. Et,

en effet, soudainement, il aperçut l’atelier de Sabine, puis la jeune

femme dans son costume d’homme, puis une silhouette masculine, un peu

vague; et il entendit M^{me} Marsan lui présenter cet étranger: «Le

comte de Bréville...»

Ah! oui, il se rappelait maintenant. Ce monsieur qui commandait à

l’artiste le portrait de sa maîtresse... C’est cela... C’était le père.

Alors, le mécontentement que jadis, à cette occasion, lui avait inspiré

Sabine, vint se confondre avec les sentiments d’hostilité qu’évoquait

le nom de ce prétendant à la main de Gilberte. Une espèce de solidarité

s’établit dans sa pensée entre M^{me} Marsan et ces inconnus qui se

mettaient en travers de son chemin. Ce vieux beau qui avait vu Sabine

habillée en garçon et qui se permettait de faire poser chez elle on ne

savait quelle créature, était le père du jeune homme qui demandait la

main de M^{lle} Méricourt. Une telle association d’idées exaspérait

Vincent. Et, ses dispositions agressives ne pouvant se porter sur

personne que sur sa maîtresse, ce fut contre elle que, finalement, se

tourna l’indignation du jeune homme.

«Puisqu’elle tient tant à sa liberté,» murmura-t-il, «je serais bien

bête de ne pas reprendre la mienne! Je lui ai reparlé de ce portrait

de femme... Oui, je m’en souviens. Et elle n’a pas daigné me répondre.

C’était une commande... Sabine est pauvre, et je ne pouvais lui

interdire d’accepter ce travail. Ah! son travail... sa pauvreté!... Les

fait-elle sonner assez haut!... Ils lui donnent toutes les audaces,

tous les droits... Combien de fois a-t-elle revu ce comte de Bréville?

Je n’en sais rien... Ils ont dû causer ensemble... souvent peut-être...

Ce projet de mariage pour son fils... Il lui en a sans doute parlé...

Qui sait?... N’y serait-elle pas pour quelque chose?... Elle a tant de

finesse!... Et elle a pris ombrage de M^{lle} Méricourt... Ah! si elle

s’en est mêlée!...»

Un geste de menace acheva le monologue de Vincent. Jamais un tel fonds

d’aigreur ne s’était soulevé en lui contre la maîtresse ancienne et

découronnée de l’auréole d’amour. Jamais si pesante ne lui avait paru

la chaîne qui le liait à cette femme.

Quand il entra chez elle, le soir de ce jour, il avait sur le cœur la

cuirasse de cruel dégoût qu’ont les amants lassés et qui fait d’eux les

êtres les plus inconsciemment inhumains qui soient au monde. Il avait

couru le long des rues pour venir—comme il courait autrefois dans

l’impatience de revoir et de baiser cette brune tête. Aujourd’hui, il

ne se hâtait plus que vers la délivrance. Il se sentait la force de

rompre. Et il ne doutait pas qu’elle ne lui en fournît le prétexte.

Lorsqu’il pénétra dans l’atelier, Sabine eut un cri de joie à le voir

si tôt. Elle l’attendait à peine. Depuis quelque temps, il ne venait

plus tous les soirs. Après son dîner solitaire, elle s’était assise

entre les plantes vertes, dans la galerie vitrée. Elle se balançait

dans un _rocking-chair_ en regardant s’évanouir lentement le jour

entre les paravents, les chevalets et les arbustes qui encombraient la

vaste pièce. Son grand chien danois, Hirsow, se tenait immobile à côté

d’elle, allongé sur une natte. De temps à autre, il soulevait sa tête

formidable et câline à la hauteur de la main que laissait pendre la

jeune femme. Doucement, il soulevait de son front les doigts inertes,

qui alors s’animaient un peu pour une distraite caresse. Ils étaient là

tous deux depuis près d’une heure, perdus dans leur rêverie: elle, avec

toute la douloureuse clairvoyance d’une pauvre créature humaine, qui

voit s’émietter à chaque minute un peu de sa jeunesse et de sa joie; et

lui, inconscient de l’imperceptible et incessante destruction, mais les

yeux pleins de toute l’inexplicable mélancolie dont la nature ennoblit

les prunelles de ses créatures muettes.

Et, sans que Sabine eût fait un mouvement, elle se sentait maintenant

rouler sur les joues tout un ruissellement de larmes.

Ce fut à ce moment que la porte s’ouvrit et que M. de Villenoise parut.

Elle eut un élan si ravi que le jeune homme en fut remué. Puis, tout de

suite, il remarqua ses pleurs.

—Qu’est-ce que vous avez donc, Sabine?

Pour mieux lire sur son visage, il l’attirait vers le vitrage encore

clair. Elle lui montra des paupières lourdes et lasses, des joues un

peu creusées, avec un double pli de tristesse qui mettait comme une

ride de chaque côté de la bouche. Pauvre amie! Comme elle vieillissait!

Vincent se sentait envahir par une pitié qui l’éloignait d’elle plus

encore que la colère de tout à l’heure. Il demanda:

—Pourquoi pleuriez-vous?

—Oh! c’est fini, tout à fait fini, puisque vous voilà.

Mais, comme il ne l’embrassait pas, et qu’elle lui trouvait des yeux

froids et singuliers, elle eut aux lèvres un nouveau tremblement

d’angoisse.

Cependant, M. de Villenoise se tendait de plus en plus contre elle,

à cause du supplice qu’elle infligeait à sa propre sensibilité. Pour

échapper à un conflit de sentiments qui devenait intolérable, il

chercha tout de suite le prétexte d’une explication. Dans l’espoir de

découvrir et de deviner le portrait de femme commandé par le comte de

Bréville, il se mit à parcourir l’atelier, soulevant les draperies

qui recouvraient certaines toiles, feuilletant les cartons remplis

d’ébauches. D’abord, il affecta des gestes indifférents, tout en

causant de choses et d’autres, mais bientôt il s’activa si sérieusement

que Sabine en fit la remarque.

—Vous cherchez quelque chose, mon ami? Attendez qu’on apporte de la

lumière. Je suis sûre que vous ne distinguez plus une académie d’une

nature morte.

Il ne répondait pas. Elle insista:

—Dites-moi ce que vous voulez, Vincent? Je vous le donnerai.

Brusquement, il déclara:

—Je cherche la maîtresse du comte de Bréville. Auriez-vous déjà livré

le portrait?

—Le portrait?... Mais je ne l’ai pas fait!

—Tiens! Pourquoi?

—D’abord, dit Sabine, je ne sais pas si c’était sa maîtresse. M. de

Bréville est venu me demander de faire le portrait d’une dame, sans me

la nommer ni me dire qui elle était. J’ai supposé quelque intrigue. Et

je l’ai affirmé devant vous parce que... Ma foi, je ne sais plus... Par

bravade.

—Comment était-elle, cette dame?

—Je ne l’ai pas vue.

—Le monsieur a renoncé à son projet?

—Non, Vincent, reprit Sabine avec une douceur grave. C’est moi qui ai

refusé. Nous nous étions, vous et moi, querellés au sujet de cette

commande. Il ne vous paraissait pas convenable que je l’acceptasse.

J’ai écrit, dès le lendemain, à M. de Bréville pour le prier de ne plus

compter sur moi.

—Est-ce possible? s’écria de Villenoise.

—Je ne vous ai jamais menti, dit avec fierté M^{me} Marsan.

—Mais, reprit-il, vous avez revu le comte? Il est revenu? Il a insisté?

—Les termes de ma lettre étaient tels qu’il a jugé toute démarche

inutile.

—Ainsi, dit maladroitement Vincent, vous ne connaissez pas son fils?

—Son fils?... Je ne savais pas qu’il en eût un.

Comme aucune parole de M. de Villenoise ne passait inaperçue pour

Sabine, elle reprit avec intérêt:

—Qu’est-ce que ce fils? Pourquoi m’en parlez-vous?

Il détourna son attention—d’une façon qu’elle remarqua encore—et il

ajouta:

—Mais c’est un gros sacrifice que vous avez fait à ma susceptibilité

en refusant ce portrait! Vous me mettez dans un grand embarras, ma

chère Sabine. Comment puis-je reconnaître?...

Elle s’écria: «Oh!...» avec une intonation de reproche. Puis elle

courut à lui, l’entoura de ses bras, mit son visage sous les lèvres du

jeune homme, et murmura:

—Dis-moi seulement que tu es content!

Pouvait-il ne pas incliner la tête et ne pas donner ce baiser qu’elle

attendait en récompense?...

* * * * *

Ainsi se terminait la scène qu’il avait provoquée, l’explication

qui devait amener quelque violence, lui fournir un prétexte de

rupture!... Mais aussi, c’était une fatalité! Cette femme, dont les

fureurs le lassaient autrefois, avait toutes les humilités, toutes

les délicatesses, lorsque, précisément, il souhaitait que cette

nature emportée surexcitât son propre courage jusqu’au déchirement

de la séparation. Pourquoi donc était-elle si complexe? Physiquement

aussi, elle se transformait suivant les heures. Dans cette soirée,

où il l’avait d’abord trouvée vieillie, fanée, lorsqu’il l’examinait

de son regard dur, il la vit si bien se transfigurer dans la joie,

sous son désir réveillé, sous sa caresse, qu’il en fut repris jusqu’à

l’enivrement.

Et lui-même, d’ailleurs? Ne se surprenait-il pas en de telles

diversités d’intentions, de sensations, de jugements, qu’il éprouvait à

la fin la soif de ne plus penser, de ne plus vouloir, et de se laisser

emporter par le torrent de sa nature mystérieuse comme la feuille sur

le ruisseau, au hasard, sans réfléchir. Malheureusement, ce n’était pas

possible. Cette liberté de l’être instinctif, il ne pouvait la suivre

sans marcher vers quelque mauvaise action. N’avait-il pas déjà dévié

de ce que commande l’honneur? En songeant à cet amour pour Gilberte

qu’il apportait dans son cœur chez Sabine, et en se rappelant les

paroles de passion qui lui étaient ensuite échappées entre les bras

de sa maîtresse, il se frappa le front comme un coupable lorsqu’il se

retrouva dans le silence et dans la solitude de la nuit, au fond de son

hôtel muet.

«Que faire?» murmura-t-il. «Quel parti prendre? Un homme s’est-il

jamais trouvé dans une si cruelle situation?»

VII

DANS une royale avenue de châtaigniers séculaires, parmi les ombres

verdoyantes et les clartés joyeuses d’une matinée d’août, un jeune

homme conduisait un break à deux chevaux.

C’était Vincent. Il quittait son parc de Villenoise pour aller chercher

les Méricourt et les Dalgrand à la gare voisine. Derrière lui, dans le

fond de lumière qui éclatait au bout de la profonde avenue, on pouvait

apercevoir la façade de brique et de pierre, les hautes toitures

d’ardoises, les tourelles à poivrières, de son joli château moderne,

si ingénieusement copié sur des estampes du XVII^e siècle représentant

l’ancienne demeure des seigneurs de Villenoise.

Plus loin, bien plus loin, dans un creux de terrain, dont le séparait

un bois, se dressaient des corps de bâtiment rectangulaires, à murs

blancs, à toits rouges, à multiples fenêtres coupées carrément, sans

linteaux ouvragés ni balcons de fer artistiques. Là, se fabriquait

l’APÉRITIF. Autour de l’usine se tassaient les maisons ouvrières. On

était satisfait de la vie dans ces alvéoles de ruche. Le nom de M.

Vincent y était populaire. La veille encore, le jeune maître, en les

parcourant, avait vu les visages rayonner là où il passait. Un mot de

lui avait éloigné quelques menaces de misères matérielles et morales.

Il avait, par le don d’une petite dot, rendu possible un mariage;

appelé de Paris, par téléphone, un célèbre docteur au chevet d’un

enfant blessé; réconcilié deux frères qui allaient en venir au procès.

Les sourires, les regards heureux l’avaient entouré, suivi. Et, dans

une de ces réflexions paradoxales que les gens trop comblés par la

fortune se plaisent à formuler, il s’était dit: «Je donne le bonheur

que je ne possède pas moi-même, car j’en suis réduit à envier le plus

humble de ces manœuvres.»

Ce matin, en effet, c’était sans joie qu’il allait au devant de

Gilberte.

Pour la fuir, pour rompre définitivement avec le rêve de la conquérir

et de la posséder, Vincent s’était réfugié à Villenoise. Tous les ans,

d’ailleurs, vers cette époque, il venait passer plusieurs semaines

dans son château. Ce séjour ne le séparait pas de Sabine, au contraire.

Sur les confins de sa vaste propriété, dans une direction opposée à

l’usine, près d’un village dont aucun habitant ne comptait parmi ses

ouvriers, M. de Villenoise avait acheté une villa, où, tous les étés,

Sabine s’installait avec sa fidèle femme de chambre, Estelle.

Là, Vincent lui rendait régulièrement visite, comme à Paris; et,

comme à Paris, leurs rendez-vous n’avaient jamais lieu ailleurs que

chez M^{me} Marsan. Cette femme absolue et fière ne fréquentait pas

plus le château de Villenoise que l’hôtel de la rue Jean Goujon. Tout

au plus elle consentait à se promener au bras de son ami dans les

parties sauvages du domaine, qui contenait des sites célèbres par leur

caractère pittoresque. Vincent, qui se rendait toujours chez elle à

cheval et sans domestique, laissait sa monture dans l’écurie inoccupée

de la villa. Il ôtait lui-même le harnachement de sa bête, lui passait

un licol, lui donnait son avoine. Puis, il pénétrait à pied dans les

bois, avec Sabine, et, au retour de leur promenade, il avait vite fait

de seller et de brider son cheval.

C’était ce genre de vie que le jeune homme avait repris depuis le

commencement du mois d’août. Après bien des luttes, il en était

arrivé à se dire qu’il n’était pas libre, qu’il n’avait pas le droit

d’assassiner moralement la pauvre créature qui ne possédait que

lui au monde et qui avait tout perdu à cause de lui. Elle n’était

pas parfaite; il ne l’aimait plus d’amour. Ces deux raisons ne

l’affranchissaient pas. Une autre femme, il est vrai, souffrirait de

sa résolution. Mais le mal serait moins profond dans le cœur de cette

belle jeune fille, devant qui s’ouvraient, pour la consoler, toutes les

perspectives du bonheur humain. D’ailleurs, il n’avait rien dit de ses

sentiments à Gilberte; et, d’autre part, que de serments il avait faits

à Sabine! C’était donc à celle-ci qu’il se devait, puisque à celle-ci

il s’était donné, il s’était promis pour toujours.

Vincent, une fois de plus, se répétait de tels raisonnements, en

conduisant son break vers la gare où il allait retrouver ses amis.

Il éprouvait le besoin d’affermir sa volonté, car, à l’idée qu’il

allait revoir M^{lle} Méricourt, qu’il passerait toute la journée près

d’elle, une émotion l’étreignait, amollissait ses muscles, précipitait

les battements de son cœur.

C’est qu’il s’était imposé un devoir pour cette entrevue,—qu’il

avait acceptée exprès, s’il ne l’avait pas provoquée lui-même.

L’initiative de cette partie de campagne revenait, en effet, à

Dalgrand. Mais M. de Villenoise y avait vu l’occasion de détruire

volontairement dans le cœur de Gilberte un espoir que la loyauté

lui défendait d’y laisser grandir. Aujourd’hui même il voulait, à

tout prix, d’une façon quelconque, briser l’entente inexprimée, si

délicieusement douce, qui, presque inconsciemment des deux côtés,

s’était établie entre la jeune fille et lui-même. A quel moment précis

était née cette chose insaisissable et si troublante? Quelle en était

maintenant la puissance?... Il n’en savait rien, sa conscience ne lui

reprochait nulle tentative de séduction volontaire. Toutefois, si

elle l’avertissait un peu tard, cette conscience, elle parlait enfin

clairement: il ne pouvait continuer avec Gilberte son flirt dangereux

sans devenir un malhonnête homme.

Mais comment, à quelle minute, par quelle attitude ou quelles paroles,

trouverait-il l’énergie de faire croire à cette adorée enfant qu’il ne

l’avait jamais aimée?...

Le break s’arrêta devant la station du chemin de fer,—une station peu

fréquentée du département de l’Eure. De petits bâtiments neufs, deux

rangs de marronniers aux troncs gros comme le doigt, portant un maigre

bouquet de feuilles, un quai recouvert d’une forte couche de cailloux,

une lampisterie et une pompe, se dessinaient crûment sous le soleil. De

part et d’autre, la voie double allongeait ses quatre lignes de fer.

Vincent donna les rênes au domestique immobile sur le siège à côté

de lui, sauta à terre, traversa la salle d’attente. Des employés

s’empressèrent de lui ouvrir les portes. Et il piétina pendant un

quart d’heure; il était arrivé trop tôt.

Un roulement lointain qui grandit de seconde en seconde. Un coup de

sifflet qui fit tressaillir Vincent comme un cheval trop nerveux. Puis

le train qui s’arrête, des portières qui s’ouvrent, des exclamations

qui partent, des mains qui se tendent. Et la peur qu’elle ne fût pas

venue avec les autres, en ne la voyant pas descendre tout de suite!....

Elle sauta sur le quai la dernière, visiblement émue elle-même, et

jolie, ah! si jolie!... d’un tel éclat de jeunesse, avec sa peau

laiteuse et nacrée, ses joues de fleur, ses yeux d’enfant!...

Elle portait une robe de batiste claire, un grand col de guipure

retombant sur les manches bouffantes autour du cou découvert. Et son

chapeau de paille très large, orné d’un gros nœud de taffetas glacé,

était garni sur le bord d’une dentelle qui retombait, mettant le

frisson d’une ombre fine sur ce visage délicieux.

Lucienne Dalgrand était bien jolie aussi, dans une légère toilette,

un peu plus sérieuse que celle de sa sœur, mais aussi frêle d’étoffe

et fraîche de coloris,—une de ces toilettes qui font que les femmes,

chaque été, ont l’air de s’épanouir à nouveau comme les corolles des

parterres.

Le général et son gendre, à côté de toute cette jeunesse et de toute

cette grâce, personnifiaient l’élégance et la force masculines, le

vieillard par sa belle tenue militaire, le jeune homme par sa robuste

apparence et sa mâle physionomie.

Derrière eux venait une femme de chambre, qui portait les manteaux

contre la fraîcheur du soir et la valise contenant le matériel de nuit,

car, le voyage étant de deux longues heures, on ne repartirait sans

doute que le lendemain matin.

M. de Villenoise fit monter cette femme sur le siège, à côté du

domestique, qui devait conduire. Lui-même s’assit dans le break avec

ses invités.

A partir de ce moment, il n’eut plus conscience que de l’affreux

effort nécessité par le rôle qu’il s’était tracé. Ne rencontrer les

beaux regards de Gilberte qu’avec une prunelle inerte, impénétrable;

s’occuper de ses hôtes avec des prévenances égales, sans aucune

nuance de galanterie envers la jeune fille; mettre dans sa voix la

même indifférence que dans ses yeux quand il s’adressait à elle;

alourdir même et souligner cette indifférence, pour qu’elle en sentît

l’intention. Il en était réduit à souhaiter qu’elle comprît trop,

qu’elle s’offensât,—car il redoutait moins sa colère que sa douleur,

et il savait que le ressentiment est le brûlant remède qui cautérise

les plaies du cœur.

Hélas! la voiture avait à peine franchi la royale avenue de

châtaigniers séculaires, elle tournait seulement devant le perron du

château, que Vincent avait pu voir passer, au fond des transparentes

prunelles brunes de Gilberte, comme l’ombre d’une naïve angoisse.

Cette angoisse grandit, resserra son étau, devint presque visible, à

mesure que s’accentuait la froideur étudiée de M. de Villenoise. Les

nuances d’attitude auxquelles il s’appliqua devaient passer inaperçues

pour trois de ses invités. Mais celle pour qui se jouait son pénible

rôle ne pouvait guère s’y méprendre, et ne s’y méprit pas.

On déjeuna longuement dans la salle à manger immense et haute, où le

déroulement des tapisseries anciennes couvrait les murs d’une obscurité

verdoyante d’où semblait émaner de la fraîcheur. On alla prendre le

café dans une grotte artificielle, au bord d’une nappe d’eau tout

encadrée par des feuillages. Puis, quand la chaleur du jour fut un peu

tombée, M. de Villenoise proposa de monter en voiture pour visiter le

domaine.

—Je vous promènerai aujourd’hui dans les bois, dit-il. Et demain,

quand vous serez bien reposés, je vous montrerai l’usine.

—Demain! s’écria Dalgrand. Demain, moi, je serai loin, mon cher.

Vincent protesta, mais avec modération. Il souhaitait les voir partir

tous, ne se sentant pas sûr de lui si son supplice se prolongeait.

Pourtant il déclara que, si les affaires rappelaient son ami, du moins

il garderait à Villenoise le général et ces dames. Gilberte rougit et

regarda son père:

—Oh! papa, tu sais bien... murmura-t-elle.

M. Méricourt, surpris, tâcha de deviner le désir de sa fille.

Comprenant à un imperceptible mouvement de tête qu’elle lui dictait un

refus, il se mit à parler au hasard d’une visite d’un chef de corps

d’armée, qu’il attendait d’un jour à l’autre au manège de l’École de

Guerre.

Vincent les observait. Il eut froid au cœur en constatant le prompt

succès de sa tactique. C’en était fait. La pauvre enfant ne songeait

plus qu’à fuir. Déjà!... Comme il suffisait de peu de chose pour

effarer cet ombrageux et délicat sentiment qu’elle portait en elle et

quelle croyait si bien caché! Il oublia de tenter même une insistance

polie. Et Lucienne, qui déclarait ne pas vouloir quitter son Robert,

fut toute gênée du silence de glace dans lequel tomba sa petite phrase

d’épouse amoureuse.

—Eh bien, reprit enfin M. de Villenoise—avec une tristesse que l’on

put attribuer au désappointement de ne pas retenir ses hôtes,—il

faut alors opter entre les bois et l’usine, car nous ne pouvons tout

parcourir en une après-midi, surtout qu’il est déjà trois heures,

ajouta-t-il en consultant sa montre.

Haine d'amour · 第 10 / 21 段