posait sur le visage ou la taille de Lucienne, et laissait traîner sur
les lèvres de la jeune femme, lorsque celle-ci parlait ou souriait.
Elle examinait son beau-frère: il avait la barbe drue, les épaules
larges, les gestes contenus et forts.
Toute cette mâle apparence choquait légèrement Gilberte, lui paraissait
voisine de la brutalité. Elle en voulait un peu à Lucienne, chaque fois
qu’elle l’entendait dire, en parlant de ce garçon aux bras d’athlète:
«mon mari». Et lorsque, lui, disait: «ma femme», elle éprouvait une
véritable gêne.
Mais ce dont Gilberte souffrait confusément sans pouvoir se
l’expliquer, c’était de la sensation qu’entre elle et sa sœur un abîme
s’était creusé, où sombrait leur confiance, leur intimité d’enfants.
Toutes deux, si semblables jusque-là et si unies, semblaient à présent
deux créatures de nature différente. Plus d’intérêts communs, de
projets partagés, de lectures à deux. Maintenant, lorsque Gilberte
ouvrait un livre sur la table de sa sœur, Lucienne se précipitait:
«Attends, montre un peu. Oh! donne, ce n’est pas pour toi.» La plus
jeune, agacée, ripostait: «Tu le lis bien!... Tu lis donc de mauvaises
choses?» M^{me} Dalgrand souriait sans répondre, et ce sourire, ce
silence, ce petit air de supériorité, blessaient la cadette. Malgré son
adoration pour sa sœur et la bonté qui, chez les Méricourt, était une
vertu de famille, Gilberte laissait alors échapper quelque mouvement
d’impatience: «Ah! si toutes les jeunes filles deviennent comme ça dès
qu’elles sont «madame», j’aime mieux ne jamais me marier! C’est donc
une bien vilaine chose, le mariage, qu’on en fasse tant de mystère, et
qu’il vous apprenne un tas d’horreurs dont on n’ose même pas parler?...»
Ce mécontentement irraisonné, ce malaise confus que Gilberte n’avait
pas pu surmonter depuis le mariage de Lucienne, s’évanouissait au cours
de la journée que M. de Villenoise vint passer à Billancourt. Peu à
peu, sans qu’elle se demandât pour quelle cause, son cœur s’emplissait
d’une joie si grande, qu’elle en vint à ressentir une indulgence, une
sympathie pour ce bonheur à deux, dont l’égoïsme, la veille encore,
l’irritait. Et quand Lucienne, avec un si touchant enthousiasme,
proclama sa foi au génie de son mari, Gilberte crut sentir un bandeau
se soulever de dessus ses yeux. Tout l’univers mystérieux de l’amour
s’éclaira d’un jour inattendu. Cette admiration lui sembla plus
enviable à éprouver que les transports ou les mièvreries de sentiment
qu’elle essayait de se peindre, et dont se moquait son scepticisme de
fillette.
Mais, pour elle, son enthousiasme n’irait jamais, comme celui de
sa sœur, vers un mécanicien,—ce mécanicien fût-il un inventeur de
génie. Elle ne comprenait que la gloire de l’artiste ou celle de
l’écrivain. Construire un viaduc en aluminium au lieu de le construire
en fer, voilà une chose qui ne l’emballait pas! D’autant plus qu’elle
ne voyait pas très clairement la différence entre le cerveau du
constructeur et celui de ses ouvriers. Ne travaillaient-ils pas à une
œuvre commune? Quand on félicitait Robert d’avoir fait un pont, après
tout c’étaient ses hommes qui l’avaient fait. Et son beau-frère ne
cachait pas l’importance de l’exécution matérielle. Il y mettait la
main, descendant aux moindres détails, prenant les outils des derniers
manœuvres pour leur montrer à mieux s’en servir. Gilberte l’avait vu
revenir des ateliers avec les doigts noircis. Dès lors, à son estime
pour ce grand travailleur s’était mêlée une ombre à peine sensible
de dédain. Et il y avait un peu de hauteur indulgente au fond de
l’attendrissement où la jeta l’admiration de Lucienne pour son mari.
L’homme qu’elle aimerait, elle, Gilberte, aurait plus de raffinement et
d’élégance dans la supériorité.
Involontairement, tandis que Robert esquissait l’histoire de
l’aluminium, depuis sa découverte par Wœhler en 1827, la jeune fille
leva les yeux vers M. de Villenoise.
Elle savait que, tout jeune, il avait écrit des vers. Dalgrand le lui
avait dit, et même lui en avait montré. Un griffonnage de lycéen, sur
une feuille de cahier réglée de bleu, et que l’amitié du constructeur
conservait comme une relique. Gilberte avait lu quelques-uns de ces
vers, où Vincent traçait le portrait de la créature idéale qu’il
aimerait un jour.
_Elle aura les yeux clairs et purs comme une source,
Et de très douces mains où mon front s’appuiera,
Quand mon esprit, lassé d’une éternelle course,
Du haut de l’infini lentement descendra..._
Gilberte regardait ce front, plein de pensées et de rêves, qui, fatigué
par des envolées dans l’infini, voudrait trouver des mains de femme,
patientes et câlines, pour s’y reposer. Le visage de Vincent, avec sa
finesse blonde et ses yeux profonds, exprimait bien les aspirations et
les mélancolies d’un poète.
Elle se le représentait à sa table de travail, traduisant les
philosophes anciens, reconstituant sous la poussière des textes l’idéal
d’un autre âge. Elle le savait passionnément épris de l’antiquité.
Des réminiscences de son propre cours de littérature flottaient dans
sa petite tête chimérique de pensionnaire. Elle pensait à Sophocle, à
Euripide, à l’exorde _ex abrupto_ de Cicéron, et se disait que lire ces
auteurs dans leur propre langue était certes plus difficile et plus
distingué que de construire des viaducs en aluminium. D’ailleurs, pour
achever la comparaison, Robert possédait une faculté d’être heureux
qui trahissait une nature un peu simple et épaisse; tandis que M. de
Villenoise, avec son air noblement soucieux, devait se sentir au cœur
quelqu’une de ces vagues et incurables blessures dont souffrent seuls
les êtres supérieurs. Encore une fois, Gilberte leva les yeux sur le
front du jeune homme,—ce beau front d’un modelé large et ferme sous
la courte frisure des cheveux bien plantés,—puis, tout de suite, elle
abaissa son regard sur ses propres mains. Et elle fut contrariée de
se voir des petites pattes grassouillettes et rosées par la chaleur,
au lieu des doigts blancs et fuselés que Vincent se représentait sans
doute lorsqu’il avait écrit ses vers.
On eût relu à M. de Villenoise le quatrain sur lequel M^{lle} Méricourt
élevait le léger château de ses rêves, qu’il eût été bien surpris. Il
ne l’aurait pas reconnu. Et justement, par une rencontre bizarre de
pensées, il regardait les mains de Gilberte. N’osant arrêter ses yeux
sur le visage de la jeune fille, tout en écoutant les explications de
Robert, il se permettait du moins, à la dérobée, la contemplation de
ses mains. Et leur peau légèrement colorée par un sang vif et jeune,
leurs ongles fins, leurs petits mouvements divers, toute leur vivante
fraîcheur épanouie sur le drap sombre de la jupe d’amazone, lui
suggérait des idées d’agenouillements sur le sable, de dévots baisers à
l’extrême bout de leurs doigts... ou de baisers plus ardents au fond de
leurs paumes tièdes...
—Vous m’avez bien suivi? continuait Robert. Le kilogramme d’aluminium,
qui coûtait, en 1854, trois mille francs, coûtait il y a quelques
mois neuf francs, après avoir traversé toute la série des valeurs
intermédiaires. Ce prix de revient continue à s’abaisser, surtout en
France, où abonde la bauxite, le principal minerai,—une terre formée
d’aluminium, et de sesquioxyde de fer,—une terre, vous m’entendez
bien?... Une argile, quoi!... c’est-à-dire un des corps les plus
répandus de la nature. Il y en a partout de l’aluminium... Tenez, il
y en a là! (Il frappa le sol de son pied.) L’extraction coûte encore
un peu cher, mais, en utilisant les sources naturelles de force, les
chutes d’eau, par exemple, avec le transport de la force à distance par
l’électricité...
L’inventeur, n’étant plus interrompu, se lançait dans des définitions
techniques, parlait de méthode électrolytique, de turbines, de dynamo,
de chevaux-heures... Lucienne continuait à boire ses paroles et à le
dévorer des yeux. M. Méricourt, très droit sur son siège, dissimulait
une demi-somnolence sous la raideur de son attitude militaire. Quant
à Gilberte et à Vincent, comment fussent-ils jusqu’au bout restés des
auditeurs attentifs?... Chacun voyait, sous les traits de l’autre,
se fixer de plus en plus son rêve,—ce rêve de bonheur et d’amour,
plus grand que l’âme qui le contient, plus beau que l’être qui
l’incarne, dont la Nature, par ironie ou par pitié, a doublé la misère
humaine. D’ailleurs, ils n’en savaient presque rien eux-mêmes. Ils
ne s’analysaient pas. Ils goûtaient ce mystérieux effet réciproque
de présence qui, au début de l’amour, est d’une si écrasante joie
qu’il anéantit toute réflexion, tout étonnement et tout désir. Ils se
taisaient, ils ne se regardaient même pas. Ils étaient suprêmement
heureux.
VI
CE fut au lendemain de cette visite à Billancourt que M. de Villenoise
envisagea pour la première fois la possibilité d’une rupture avec
Sabine.
«Pourquoi lui sacrifierais-je tout le bonheur de ma vie,» pensa-t-il,
«puisque, aussi bien, je ne la rends pas heureuse?»
Et il se fit cette autre réflexion, qui, parmi les délicatesses et les
héroïsmes de son cœur, germa comme une herbe finement vénéneuse, sortie
de l’inévitable grain de lâcheté masculine:
«D’ailleurs, ce ne sera pas moi qui la quitterai. A chaque nouvelle
scène, dans l’exaspération de ses crises d’orgueil, elle ne manque
jamais de me donner mon congé. Je la prendrai simplement au mot. Et,
cette fois, je ne me laisserai attendrir ni par ses menaces de suicide,
ni par ses attaques de nerfs...»
Maintenant, quand il pensait à sa situation vis-à-vis de Sabine, ce qui
s’affirmait chez Vincent, c’était le sentiment de ses droits: droit
à la liberté, droit à l’amour, droit au bonheur... Bientôt vint s’y
adjoindre le sentiment de ses devoirs envers la jeune fille qu’il lui
préférait.
Sans s’être jamais permis de faire à Gilberte aucun aveu, même
indirect, il ne tarda pas à se sentir deviné par M^{lle} Méricourt.
Et il lui sembla que quelque chose d’infiniment tendre, profond et
confiant, lui répondait dans le secret de cette nature de candeur et de
loyauté.
A quels accents, pour d’autres imperceptibles, avait-il reconnu cet
écho si mystérieusement enseveli? Il n’aurait pu le dire, fût-ce
à lui-même. Il ne voyait pas souvent M^{lle} Méricourt. Quelques
rencontres au Bois, ou chez les Dalgrand; une invitation à dîner du
général... Ce fut tout pendant plusieurs semaines. Cependant c’était
pour ces hasards insignifiants que Vincent restait à Paris, bien que le
mois de juillet fût commencé,—une série de longues et lourdes journées
de soleil, avec des flamboiements de façades blanches et de trottoirs
poussiéreux, sur lesquels les ombres géométriques des édifices se
dessinaient sans évoquer une idée de fraîcheur.
Mais le jeune homme connaissait les raisons qui retenaient M. Méricourt
et sa fille dans la capitale. Le général n’avait pas le moyen d’emmener
des chevaux à la campagne. Et il lui était d’autant plus impossible
de renoncer, même temporairement, à l’équitation, qu’à son âge il ne
pouvait conserver sa virtuosité qu’au prix d’une continuelle pratique.
Il parlait donc seulement d’emmener Gilberte une quinzaine au bord de
la mer. Quant aux Dalgrand, revenus à peine d’un long voyage de noce,
et retenus à Billancourt par la fabrication du pont en aluminium, ils
ne projetaient aucun déplacement. Pour une Parisienne comme la jeune
femme du constructeur-mécanicien, cette rive de la Seine, où fumaient
des cheminées d’usine, constituait d’ailleurs la campagne.
Elle n’était pas la seule à y trouver du charme. Son petit parc,
dont les charmilles et les allées tournantes donnaient l’illusion de
l’espace, et dont les verdures s’entr’ouvraient sur la nappe bleue de
la rivière, semblait à M. de Villenoise l’endroit le plus agréable du
monde. Il y recueillait de légers souvenirs. C’était une attitude de
Gilberte, un regard, la façon dont elle lui avait dit adieu ou bonjour,
ou quelque phrase dans laquelle il retrouvait la simplicité de cœur,
la puissance de tendresse et la bonté de cette charmante fille. Puis
aussi, c’étaient certains petits traits capables de flatter sa vanité
en même temps que son amour: de naïves réflexions par lesquelles,
sans le vouloir, M^{lle} Méricourt trahissait son admiration pour
les travaux du fin latiniste, de l’érudit, du philosophe et du poète
qu’il était ou qu’il aurait voulu être. Il se sentait installé dans
cette gracieuse imagination précisément au rang qu’il rêvait d’occuper
parmi l’élite intellectuelle de ses contemporains. En s’inclinant sur
ce séduisant miroir, il croyait se voir tel qu’il était; il goûtait
l’oubli délicieux des lacunes qu’il était bien forcé de se découvrir, à
d’autres moments, dans le caractère et dans l’esprit. La plus puissante
espèce de fascination l’attirait vers Gilberte: il s’aimait mieux en
elle, et voilà pourquoi surtout il l’aimait.
Le petit parc de Billancourt était le cadre matériel qui fixait le
contour de ces impressions.
Un jour, pour la première fois, Vincent y fit quelques pas en
tête-à-tête avec Gilberte.
La jeune fille cherchait une ombrelle oubliée près de quelque banc.
M. de Villenoise explorait, de son côté, les charmilles. Ils se
rencontrèrent.
—Je ne l’ai pas, fit-il d’un air désolé. Et vous?
—Elle est donc introuvable! dit-elle.
Mais une expression d’espièglerie animait son visage d’enfant. Vincent
la contemplait, perdant un peu la tête, et ayant à un degré pénible la
conscience de son propre trouble. Tout à coup elle éclata de rire.
—Mais regardez-moi donc, M. de Villenoise!
—Je ne fais que cela, sourit-il.
Elle rit plus fort.
—L’ombrelle... Mais la voilà, l’ombrelle!...
Et elle l’agitait, toute grande ouverte, au-dessus de sa tête. Elle la
tenait ainsi depuis un moment. Vincent ne s’en était pas aperçu.
Comme ils revenaient, côte à côte et lentement, vers le groupe des
autres personnes, Gilberte continua de le taquiner.
—A quoi pensiez-vous donc?... Voyons... Dites?... Comment, vrai, vous
ne voyiez pas mon ombrelle?... Vous aviez peut-être oublié que nous
étions partis pour la chercher. Vous savez, il ne faut pas devenir
savant jusqu’à la distraction. Bon pour un vieil académicien!...
Mais vous êtes trop jeune, allez, pour les palmes vertes et pour les
lunettes bleues!...
—Vous abusez, dit Vincent, de ce que je n’ose pas recourir à mon
seul système possible de défense. Ce n’est pas la science qui me rend
distrait.
—Quoi donc alors?
Elle gardait le ton plaisant et étourdi qui lui permettait de mettre
ainsi le jeune homme en demeure de répondre. Pourtant elle sentit la
coquette provocation de son interrogatoire. Elle rougit, toute troublée
par le silence grave de Vincent. Et la subite tristesse répandue sur
ce mâle et beau visage étonna douloureusement Gilberte, lui gonfla le
cœur d’un vague effroi et d’une sympathie passionnée.
A ce moment, M. de Villenoise s’arrêta, regardant vers le sol. La jeune
fille suivit la direction de ses yeux, et vit, à l’angle d’une pelouse,
une corbeille de pensées, autour de laquelle embaumait une bordure de
réséda. Tout de suite elle tressaillit en se rappelant le brin fleuri
qu’ils avaient partagé durant le cotillon, le soir du mariage. Elle
devina bien que, lui aussi, c’était à cela qu’il songeait. Une émotion
la suffoqua. N’allait-il pas évoquer ce souvenir, lui dire quelque
chose... une de ces paroles inouïes qui transforment l’aspect de
l’univers?... Elle souhaitait d’entendre sa voix, et en même temps de
s’enfuir. Jamais rien de pareil ne l’avait bouleversée. Pourtant elle
se tenait toute droite, figée dans son calme de jeune personne bien
élevée, comme un soldat sous les armes, et gardant même la maîtrise de
ses jolies prunelles brunes, pleines d’insouciance voulue.
Vincent se baissa, cueillit une fleur, et la lui offrit sans rien dire.
La fleur était double, comme celle du bal, et Gilberte crut comprendre
qu’il souhaitait encore un partage. Elle n’osa pas. Elle dit seulement:
«Merci, monsieur.» Puis elle tourna le massif et vint s’asseoir près de
Lucienne. Mais avec un mécontentement d’elle-même, un désappointement
vague, et comme quelque chose de lourd qui lui serait tombé sur le
cœur.
M. de Villenoise s’en voulait davantage. En effet, comment ne pas
pressentir qu’il était en train de troubler cette enfant?... Toutefois,
devant la corbeille de réséda, il avait été héroïque. Car une tentation
terrible l’avait assailli: celle de tirer son porte-cartes de la poche
de sa jaquette, et de montrer à M^{lle} Méricourt la fleur desséchée
qui, depuis le soir du bal, n’avait guère quitté sa poitrine. De quelle
gravité n’eût pas été un geste pareil!... Il était parvenu à se raidir
contre l’impulsion qui lui avait traversé le cerveau. Mais, quand il
s’était ensuite relevé pour offrir à Gilberte le double brin de réséda,
Vincent demeurait tout pâle de ce qu’il avait failli faire.
* * * * *
Peu de jours après, Robert, en déjeunant rue Jean Goujon, lui fit une
bizarre confidence.
—Ma femme est un peu contrariée en ce moment, dit-il tout à coup. Et
moi aussi, comme de juste.
—Pourquoi? questionna de Villenoise.
—A cause de Gilberte... Nous l’aimons tant!
—Est-ce qu’elle est malade?
Il avait jeté cette interrogation avec une angoisse brusque, aussitôt
mêlée d’une espèce de remords.
—Non, dit Dalgrand. Non... elle n’est pas malade.
Il hésitait... Peut-être pour mieux observer son ami; peut-être devant
la nature délicate de ce qu’il avait entrepris de dire.
—Mais qu’a-t-elle? demanda Vincent, d’une voix singulière.
—Mon Dieu, voilà... C’est un mariage...
—Un mariage!...
—C’est-à-dire...
—Comment, un mariage!... cria de Villenoise en se levant pour marcher
dans la chambre, bien qu’ils ne fussent pas même au dessert. Mais elle
est trop jeune! Elle n’a pas...
Deux domestiques rentraient en même temps. Il dut se rasseoir. Et,
comme le maître d’hôtel ne quitta plus la pièce, il fallut changer la
conversation. Robert parla de ses affaires. Mais, là encore, le sujet
fut coupé lorsque M. de Villenoise demanda pour quelle raison son ami
ne réservait pas à la France la première application de sa découverte.
Pourquoi construire en Belgique le premier viaduc en aluminium?
—Je t’expliquerai cela plus tard, dit l’inventeur.
Il ne se souciait pas de révéler à des oreilles de valets la force
d’inertie et de routine que lui avait opposée l’administration
française, ni les pots-de-vin qu’on lui avait demandés pour soutenir
sa proposition, ou qu’on lui avait offerts pour l’empêcher d’y donner
suite. Certaines sociétés industrielles puissantes lui avaient
carrément offert la lutte, la lutte à coups de millions. Le vainqueur
serait celui qui pourrait acheter le plus de bonnes volontés dans le
monde politique et dans la presse. «S’il en est ainsi partout,» s’était
dit Robert, «du moins je ne constaterai pas cette plaie dans mon
propre pays. J’aime mieux voir cela chez les autres que chez moi. Je
retournerai donc à l’étranger.» Et, une fois de plus, s’était évanoui
son rêve tant caressé de transformer un de ses succès personnels en un
succès patriotique, et de doter la France d’une industrie nouvelle,
avant toutes les autres nations.
Le souvenir de ses déboires et de ses écœurements lui avait presque
fait oublier Gilberte. Aussi, lorsqu’il se trouva dans le fumoir de son
ami, devant le café et les liqueurs, et qu’enfin les domestiques les
eurent laissés seuls, il eut une exclamation bien faite pour étonner M.
de Villenoise:
—Ah! les malheureux! cria-t-il. C’est de l’argent qu’ils veulent! Ils
la feront mourir!...
Vincent, dont les idées étaient ailleurs, eut un sursaut de
stupéfaction:
—Grands dieux!... Robert!... De qui parles-tu? Qui fera-t-on
mourir?...
Robert, tout animé, s’écria:
—Eh! notre pauvre République, parbleu!
Mais Vincent laissa échapper un: «Ah!...» tellement indifférent, que
l’indignation de Dalgrand tomba.
—De qui croyais-tu donc que je parlais?
—De personne... Je me fiche bien de ta politique!...
Pourtant il n’osait tout de suite reparler de Gilberte. Sa nervosité
remit Dalgrand sur la voie.
—Moi aussi, je m’en fiche, pour le moment. Ce qui me préoccupe, comme
je te le disais, c’est ma belle-sœur.
—Puisque vous la mariez, dit l’autre avec une exaspération visible, tu
n’en auras bientôt plus le souci.
—Mais nous ne la marions pas, mon ami! Justement j’allais te dire
qu’elle refuse un parti auquel tenait beaucoup le général.
—Ah?... Elle refuse?...
La détente, chez Vincent, fut si soudaine qu’il ne trouva rien d’autre
à dire. Et, comme Dalgrand n’ajouta pas autre chose tout de suite, il y
eut un moment de silence presque gauche.
—Tu n’aimes pas le sucre, n’est-ce pas? dit enfin M. de Villenoise,
après en avoir mis machinalement six morceaux dans la tasse de son ami.
Déjà il en saisissait un septième avec la pince.
—Mais non, je ne l’aime pas, nom d’un petit bonhomme! Tu es là qui me
fabriques un sirop!...
Et Robert, satisfait de ce qu’il observait, mis en joie et bon enfant,
tapa en riant sur le genou de son ancien camarade:
—Si ton père s’y était pris comme ça pour fabriquer l’APÉRITIF
BERTET... Ah! mon pauvre garçon, tu ne serais pas vingt fois
millionnaire!
Vincent rit du bout des lèvres. En lui-même, il se disait: «Elle a
refusé un parti qui plaisait à son père... Elle m’aime!...» La joie et
l’effroi de cette certitude paralysaient tout en lui, même le désir
d’entendre parler d’elle, d’en savoir davantage sur ce prétendant
qu’elle avait éconduit. Il ne trouvait plus la force de s’arracher à sa
pensée intime, de composer sa physionomie, de prononcer des paroles.
Il souhaitait ardemment de rester seul. Il eût voulu que Dalgrand s’en
allât.
Cependant, celui-ci entrait dans des détails. Personnellement, il
n’était pas fâché que ce mariage ne se fît pas. Gilberte avait bien
raison de choisir suivant son cœur... Et il appuyait sur ce thème, avec
la franchise de sa nature ouverte et droite, avec l’exaltation joyeuse
de ce qu’il croyait maintenant comprendre, et le désir difficilement
réprimé de sauter au cou de son ami, de lui crier: «C’est toi qu’elle
préfère... Elle a joliment raison!...» Mais ce qui l’ennuyait, c’était
que M. Méricourt et Lucienne déploraient la décision négative de
Gilberte, et même allaient jusqu’à persécuter un peu la jeune fille à
ce sujet.
—Qu’est-ce donc que le jeune homme? demanda enfin M. de Villenoise.
—Oh! un très gentil garçon et un bon parti. Le vicomte Pierre de
Bréville, un tout jeune capitaine qui vient de sortir breveté de
l’École de Guerre. C’est un ancien officier d’ordonnance du général...
Excellente famille, vieux nom, fortune très passable... Bel homme avec
cela... Et surtout grand favori de mon beau-père... C’était depuis
longtemps dans l’idée de M. Méricourt, ce mariage. Il aimait déjà le
jeune de Bréville comme un fils.
Cette fois, M. de Villenoise écoutait avec intérêt. La préférence du
général pour ce jeune homme lui causait du dépit. Il avait beau ne pas
s’être mis sur les rangs, on aurait dû songer à lui, Vincent, comme à
un parti possible pour Gilberte. L’idée que, sans même lui donner le
temps de se déclarer, on en eût accepté un autre, et que maintenant on
regrettait cet autre, l’irritait contre M. Méricourt et contre la jeune
M^{me} Dalgrand. La pensée d’un rival appuyé par la famille piquait
son amour-propre en même temps qu’elle inquiétait ses sentiments plus
tendres.
Si l’excellent Robert eût été capable de rouerie en une affaire si
délicate, il n’eût pas employé d’autre tactique pour décider Vincent
à conquérir sa belle-sœur. Mais il ne songeait pas à jouer au plus
fin. Et s’il avait même deviné plus que le général et Lucienne, c’était
uniquement par l’intuition de son amitié, par la clairvoyance de son
cœur large et tendre.
—Et... M^{lle} Gilberte le connaît beaucoup ce... vicomte de Bréville?
Déjà, il y avait de la haine dans l’accent avec lequel M. de Villenoise
prononçait le nom de cet inconnu.
—Beaucoup, répondit Robert. Il ne lui déplaît pas comme homme, mais
elle prétend qu’elle ne pourrait le souffrir comme mari.
—De Bréville... répéta Vincent d’une voix changée. Mais je connais ce
nom-là!
—Tu l’auras lu dans les journaux, reprit Dalgrand. Ou tu auras
rencontré ces messieurs dans le monde.
—Ces messieurs?... Ils sont plusieurs frères?...