—Je n’ai pas eu le temps.

—Mais tu as dû le blesser! Cela me contrarie fort. Tu sais qu’il

n’invite pas tout le monde. Il est très mystérieux pour ses

expériences, le général. Certainement il a cru t’accorder une faveur...

Et tu n’y réponds pas!

Robert prenait si vivement à cœur ce qu’il jugeait un manque d’égards

envers son beau-père et Gilberte, que M. de Villenoise, très soucieux

d’agir en homme du monde et préoccupé de ne pas froisser son ami,

s’engagea tout de suite à quelques démarches de politesse. Il

déposerait sa carte le jour même boulevard Malesherbes. Il irait, le

lendemain matin, demander le général Méricourt à l’École de Guerre.

—Mais non, dit le constructeur. Ces visites coup sur coup... après ta

réserve exagérée... cela paraîtrait drôle. Fais mieux; viens déjeuner

jeudi à la maison. Ils seront là. J’arrangerai les choses. Et l’on est

si bien disposé pour toi!... On ne te gardera pas rancune.

Vincent n’eut qu’un instant très court d’hésitation. Presque tout de

suite il dit: «Oui.» Pourquoi?... Lui-même ne s’en rendit pas bien

compte, tant cette acceptation s’éloignait des résolutions très

fermes qu’il avait prises. Il lui sembla qu’il obéissait à la crainte

instinctive que Dalgrand ne devinât quelque chose. Ce sentiment nouveau

s’était éveillé, en effet, comme une espèce de fausse honte, dès le

premier abord de son ami, et grandissait au cours de cette conversation

tranquille, devant cette physionomie pleine d’une force si raisonnable,

d’une si éclatante franchise.

—C’est entendu, disait Dalgrand, tu viendras déjeuner jeudi. Tu

connais la maison, à Billancourt? Du reste, tout le monde pourra te

l’indiquer. Et tu verras de loin la cheminée de l’usine.

—Jeudi?... fit M. de Villenoise. Nous sommes aujourd’hui lundi. J’ai

le temps d’aller avant tout présenter mes hommages à M^{me} Dalgrand.

—Si tu veux. Seulement ne viens que mercredi, vers cinq heures.

J’annoncerai ta visite à Lucienne, qui te renouvellera mon invitation,

croyant te la faire pour la première fois, au dernier moment. Sans cela

Gilberte nous en voudrait de ne pas l’avoir prévenue. Elle doit arriver

à cheval, après sa promenade au Bois, pour déjeuner en famille, telle

qu’elle sera, en amazone... Puis elle veut ensuite visiter les ateliers.

—Mais alors ne paraîtrai-je pas indiscret?...

—Du tout, mon cher. Quelle plaisanterie! Ma famille n’est-elle pas la

tienne? Si tu savais comme on t’y connaît, comme on t’y aime déjà! Il

a fallu ton caprice de sauvagerie pour refroidir un peu le général et

Gilberte. Encore, ajouta Robert avec un imperceptible sourire, j’ai

dans l’idée qu’on en a conçu plus de tristesse que de dépit.

Ce mot de «famille», que Dalgrand répétait avec une intonation si

profondément heureuse; ces images d’intimité, de cordialité, qu’il

évoquait; cette tristesse indulgente qu’il attribuait à certain «on»

sous lequel Vincent ne voyait que Gilberte, toutes ces caressantes et

légères influences enveloppaient et engourdissaient le cœur troublé de

M. de Villenoise. C’était son rêve récent qui prenait forme, et contre

lequel il allait peut-être ne plus pouvoir se défendre... Déjà, dans sa

pensée, il se transportait à ce jeudi matin, où il serait assis près de

Gilberte, non plus à la table cérémonieuse du dîner de noce, mais chez

sa propre sœur, à elle,—cette sœur dont il tutoyait le mari, ce qui

créait entre eux comme une espèce de parenté. Il se figurait déjà cette

étroite réunion, où les couverts et les cœurs seraient si proches... Et

tel était le charme des puériles images, des prévisions insignifiantes

dont la perspective de ce repas emplissait son cerveau, qu’il ne

pensait même pas à questionner Dalgrand sur la nouvelle invention dont

le constructeur espérait tant de profit et de gloire.

Cependant, comme Robert se levait, avec une allusion à l’urgence de ses

travaux, de Villenoise s’écria:

—Eh bien, et cette grosse affaire en Belgique?... Peut-on savoir ce

que c’est?...

—Oh! je n’ai pas le temps ce matin. Je te dirai cela jeudi.

—Tu es content?

—Plus que content. J’inaugure, dans l’industrie, une ère nouvelle.

—Tu as donc enfin découvert la pierre philosophale?

Dalgrand eut un beau rire d’orgueil.

—Bien mieux que cela, mon cher.

Mais il reprit:

—Découvert, non... Je ne fais que rendre pratique une découverte qui

sera certainement la plus grande de ce demi-siècle quand je l’aurai

sortie des laboratoires et du domaine de la théorie... J’ai eu la

chance de trouver hier ce qu’un autre aurait trouvé demain, ce que

des savants et des industriels cherchent depuis quarante ans avec des

progrès presque journaliers, sans que le public d’ailleurs y ait prêté

la moindre attention...

—Est-ce possible?... Ah! Robert, mon cher ami... que je suis

heureux!... Mais un mot, voyons!... Sur quoi dois-je te féliciter?

L’inventeur lui serra la main avec un bon rire et secoua la tête.

Puis il mit son chapeau, ouvrit la porte, traversa le hall à grandes

enjambées.

—Jeudi... répéta-t-il sur le seuil. Je ferai ma révélation en

famille. Jusqu’à présent, il n’y a que Lucienne qui sache.

Il partit, laissant derrière lui un autre homme que le Vincent

démoralisé des derniers jours.

En effet, dans l’esprit de M. de Villenoise, le tourment des espoirs

combattus et des résolutions difficiles s’effaçait devant la simplicité

des choses. Loin de se reprocher une défaillance, il se félicitait

de sa force, car il ne ressentait pas du tout, à l’idée de revoir

Gilberte, la lâcheté de cœur qui l’attendrissait et l’effrayait

naguère. A peine, en ce moment, percevait-il les élancements de cette

attraction redoutable qui, à la seule pensée de cette jeune fille,

emportait tout son être éperdument vers elle. Ce qui dominait en lui,

c’était le sentiment d’énergie joyeuse éclos au seul contact de Robert

et le bonheur de posséder une famille qui déjà le comptait comme sien.

Une fierté lui venait à l’idée que le grand secret de l’inventeur lui

serait dévoilé en même temps qu’à M^{lle} Méricourt. Cette preuve

d’intimité, de confiance donnée par son ami—et devant elle!—lui

semblait précieuse au delà de toute expression. Puis, enfin, il n’avait

pas à choisir. Robert lui montrait qu’il avait affligé le général et sa

fille... Du moment qu’on avait été froissé par son abstention, son plus

immédiat devoir était de réparer l’effet produit.

C’est donc avec une légèreté d’âme et d’humeur tout à fait inaccoutumée

depuis quelque temps qu’il se présenta ce soir-là chez Sabine. La

jeune femme en fut tout d’abord ravie, puis, bientôt, inquiète. Car la

finesse extraordinaire de ses perceptions amoureuses lui fit sentir que

ce bienfaisant résultat ne venait pas d’elle. Ce n’était l’effet ni de

sa présence, ni de la gaieté qu’elle affectait, ni de sa résignation.

Quels efforts ne lui fallait-il pas faire pour rire lorsque Vincent

riait, alors qu’elle eût voulu lui poser la main sur la bouche,

étouffer l’essor de cette joie qu’elle sentait jaillir d’une source

profonde, si obscure et si effrayante pour elle!

Mais à quel moyen recourir pour se débarrasser des appréhensions qui la

torturaient? Épier Vincent ou le faire suivre?... Elle avait trop de

fierté pour cela. Le questionner?... Elle n’osait plus. Elle avait peur

d’elle-même, et de sa propre violence. Elle avait peur de lui, et de sa

franchise. Certes, il ne la blesserait pas directement. Mais elle le

connaissait trop pour qu’il pût tout à fait dissimuler avec elle.

S’il avait une fantaisie pour cette petite Méricourt, et s’il se

trahissait, la rage orgueilleuse de Sabine briserait tout, le jetterait

à cette rivale, rendrait tout retour impossible. Tandis que, dans le

silence, cette crise s’éteindrait peut-être. Après tout, il était

loyal. Il se devait à elle, de par les circonstances et de par les plus

sérieuses promesses. Il n’était pas homme à oublier pour un caprice ni

le passé ni ses serments. Elle patienterait donc, elle se tairait et

attendrait...—pauvre nature follement frémissante et douloureuse—au

prix de quel effroyable héroïsme!

Le matin du jeudi, elle se trouvait dans son atelier, essayant de

peindre, mais mal en train, péniblement consciente de son insuffisance

artistique, tandis que lui—qu’elle rêvait au travail, dans la grande

bibliothèque—conduisait son phaéton le long du quai, se dirigeant vers

Billancourt.

Comme elle aurait souffert de l’apercevoir, si rayonnant de masculine

beauté, de vague espérance, et de ce reflet d’élégance et de richesse

dont la séduction est irrésistible même pour les yeux les plus

austères! Oui, elle aurait souffert... Car elle eût voulu être la seule

jouissance, la seule splendeur, le seul but et le seul orgueil de sa

vie. Parfois elle le souhaitait pauvre, infirme, défiguré, dénué de

tout. Alors peut-être il l’aimerait uniquement, furieusement, avec

exigence, avec jalousie, avec désespoir, comme elle l’aimait elle-même.

Là, dans cet atelier, ses pinceaux à la main, elle ne pensait qu’à lui.

Et c’était sans tendresse, avec une passion âpre et comme desséchée,

qui l’épouvantait presque. Dieu!... Elle se souvenait du temps où

elle quittait l’hôtel de Rovencourt pour aller le retrouver à quelque

rendez-vous. Elle ne l’aimait pas ainsi alors, il n’était pas tout

pour elle. A travers sa jeunesse de mondaine coquette et comblée, il

passait comme l’incarnation d’un rêve dangereux et ardent, duquel on

se réveillerait sans effort, et dont le souvenir serait délicieux plus

tard. Elle lui aurait ri au nez s’il avait eu la prétention d’occuper

tout son cœur et d’absorber toute sa vie!... Maintenant, de quels liens

d’esclave elle était attachée à cet homme!... Des liens si serrés et si

durs qu’il ne pouvait plus, lui, faire un mouvement sans qu’elle-même

en fût meurtrie.

Elle se révoltait. «Pourquoi ne puis-je pas vivre sans lui? Et pourquoi

est-ce que je souffre à ses côtés?... Quelqu’un a-t-il jamais aimé d’un

si étrange amour?... Est-ce une fatalité?... Un mal mystérieux?...

Est-ce à cause de ma ruine et de mon isolement que je tiens à lui

si fort?... Ai-je donc une âme basse, dirigée par les plus vils

intérêts?... Car je songe aussi à sa fortune et à ma réhabilitation,

lorsque je souhaite de l’épouser.»

Ce doute sur elle-même ne faisait qu’effleurer l’orgueilleuse Sabine.

Sentant malgré tout, dans le fond de sa nature, une supériorité

bizarre, elle trouvait son sort trop injuste et se considérait le plus

souvent avec une intense pitié.

Cette pitié—qu’elle eût repoussée de la part des autres avec

indignation—était le vrai sentiment que dût inspirer cette

organisation de souffrance, cette splendide et lamentable machine

nerveuse, produite par un travail héréditaire de raffinement, à

travers plusieurs générations humaines. Fleur altière et saignante

d’une civilisation trop excessive... Mécanisme sensible jusqu’à

l’affolement... Organisme dans lequel la faculté de réaction s’exalte

jusqu’à une disproportion singulière avec la cause agissante, et qui se

détend et vibre sous l’effleurement d’une haleine comme il le ferait

normalement sous le choc d’un marteau d’acier.

* * * * *

Au sortir de l’atmosphère orageuse, oppressante, qui, parfois,

accablait Vincent près de cette créature de passion, il lui semblait,

à coté de Gilberte, aspirer des bouffées fraîches de printemps. Assis

près d’elle dans la salle à manger de Billancourt, il se laissait

gagner par une griserie d’âme semblable à celle que procure aux

sens l’odeur des bois en mai, après une fine ondée. C’était la même

dilatation de tout l’être, la même sensation de force épanouie et de

rajeunissement, le même attendrissement sans cause, la même intensité

d’espoir.

Ce déjeuner chez les Dalgrand fut gai, d’ailleurs, d’une gaieté qui

n’était pas l’animation plus ou moins factice d’une réunion mondaine.

Les cinq personnes assemblées là sentaient circuler entre elles, sans

exception et sans obstacle, ce courant mystérieux qu’on appelle la

sympathie. Après un reproche amical de M. Méricourt et un premier

regard un peu timide et triste de Gilberte, les torts apparents de M.

de Villenoise furent parfaitement oubliés. On le traita comme un ami

d’ancienne date, comme un membre inséparable de ce petit cercle intime.

Lucienne eut pour lui des attentions ingénieuses. A propos d’un plat,

puis en lui choisissant un cigare, elle montra qu’elle connaissait

déjà quelques-uns de ses goûts. C’était prouver que Robert avait

souvent parlé de lui. Cette gracieuse jeune femme disait, d’une voix

douce, et sans avoir l’air d’y toucher, des choses fort spirituelles.

Vincent avait les plus séduisantes qualités de causeur. Elle sut le

faire briller. Tout en s’adressant à elle, il goûta la joie de fixer

l’attention admirative de Gilberte. Et quelle valeur prend le plus

infime succès quand on le rapporte à un seul être!

—Tu t’entendras bien avec ma petite femme, dit Dalgrand avec

son air de bon géant heureux. Et il pinça gentiment l’oreille de

Lucienne.—Moi, je ne cause guère. Je suis un barbare...

—Toi?... s’écria-t-elle.

Cette exclamation fut accompagnée d’un regard vers son mari, qui fit

entrevoir à M. de Villenoise toute une profondeur d’ingénue adoration.

—Mais oui! reprit l’inventeur. En dehors de mon affaire... Tiens,

Vincent, dans les musées des Pays-Bas, que nous avons visités, j’étais

honteux de ne pas éprouver grand’chose devant les chefs-d’œuvre qui la

remuaient si fort.

—Ah! dit-elle, suis-je bien sûre de n’avoir pas admiré par

tradition?... Je savais les catalogues par cœur. Tandis que toi, à

Anvers, devant cette sublime _Descente de Croix_ de Quentin Metsys...

Elle s’arrêta, la parole coupée par l’impression qu’ils avaient

partagée là-bas, un matin, dans cette grande salle déserte de musée,

devant ce poème merveilleux et déchirant de l’angoisse humaine.

—Eh bien, quoi donc, mon vieux Robert? demanda Vincent. Est-ce que tu

y aurais été de ta petite larme?

—Non, mais j’ai été empoigné, c’est vrai... Et Lucienne l’a senti.

C’est peut-être la seule fois où j’aie compris ce que l’inspiration

d’un peintre peut faire tenir sur quelques mètres carrés de toile.

Toute une religion se condense là dedans... Tout un état d’âme

séculaire de l’humanité...

—Tiens! dit malicieusement Lucienne. Je croyais que tu étais un

barbare, que tu ne parlais pas peinture...

Dalgrand lui sourit. Puis, comme on se levait de table, et comme

leurs invités passaient sur la terrasse, où le café était servi,

le constructeur retint sa femme en arrière, la prit à la taille,

l’embrassa, d’un baiser lent et muet.

Le général avec Gilberte se tenaient déjà sous le grand store en

toile, et regardaient la Seine, dont ils n’étaient séparés que par une

balustrade de pierre et par le chemin de halage. Mais Vincent, qui

s’attardait, allumant son cigare, eut dans le dos comme le frisson de

cette caresse d’amoureux. Il en frémit tout entier. Pour la première

fois, en relevant ses regards vers M^{lle} Méricourt, il sentit son

cœur battre à grands coups passionnés. Jusque-là, il n’avait vu

en elle que la compagne idéale, pleine de grâce pour les yeux, de

tendresse pour l’âme, de suavité pour l’esprit... Cette chaste image

se troubla... ou plutôt le miroir humain qui la reflétait s’obscurcit

d’une brume de volupté... L’aiguillon qui rend l’amour irrésistible

pénétra dans sa chair... M. de Villenoise n’essaya plus de se donner

le change. Il comprit pourquoi il était venu, pourquoi le déjeuner lui

avait semblé si amusant, la société si cordiale, le jour si rayonnant,

et Lucienne si spirituelle.

Un instant de plus il resta debout à la même place, laissant éteindre

successivement plusieurs allumettes contre le bout de son londrès, pour

contempler encore.

Gilberte s’appuyait à la balustrade. Sa tête inclinée dépassait

l’ombre de la tente de toile, et le soleil dorait ses cheveux bruns.

Sa silhouette fine s’enlevait sur l’air bleu et sur le fond argenté

que déroulait plus bas la rivière. En face d’elle, au bord d’une île,

des saules gris trempaient dans l’eau leurs chevelures, et de longs

peupliers montaient tout droit, sans un balancement, sur le ciel pâle

et chaud.

Tout à coup la jeune fille tressaillit au hurlement strident que jeta

la sirène d’un remorqueur. Puis elle se retourna en riant.

Vincent pensa que rien n’était comparable à la grâce de cette attitude

et de ce rire. Comme cela ferait un joli tableau de genre, cette jeune

fille vêtue d’une jupe d’amazone avec un corsage bouffant de batiste à

fleurettes roses, la taille serrée dans une ceinture de lawn-tennis,

à demi renversée sur cette blanche balustrade de pierre, avec tant

d’espace autour d’elle, et, dans le fond, ce grand fleuve calme et ces

perspectives verdoyantes.

—Que tu as bien fait, Luce, cria Gilberte à sa sœur, de me prêter ce

corsage pour déjeuner! J’aurais étouffé sous mon plastron empesé et

dans ma veste de drap.

Ceci, c’était une petite manœuvre de coquetterie. Car elle avait

rencontré le regard de M. de Villenoise, et elle craignait qu’il ne

critiquât la façon dont s’ajustait cette jolie blouse de batiste, un

peu étroite peut-être pour ses épaules. Mais, aussitôt, la jeune fille

ajouta:

—Est-ce le moment, «monsieur mon frère», comme disent les

souverains,—et elle esquissa une révérence devant Robert,—est-ce le

moment de nous révéler votre grande découverte?

M. de Villenoise eut un mouvement. Il ne pensait plus du tout à cette

chose, si importante pour Dalgrand, dont celui-ci devait leur parler.

Mais il dissimula sa distraction sous un amical mensonge.

—J’allais te le demander, dit-il en se tournant vers son ami.

Robert hésita. Il jeta un coup d’œil au dehors, dans l’atmosphère qui

vibrait de chaleur au-dessus de la rivière aveuglante. Ensuite il fit

deux pas sur la terrasse, pour regarder dans une autre direction.

Ce qu’il aperçut de ce côté, ce fut une vaste cour, blanche de soleil,

au fond de laquelle s’élevaient ses ateliers de construction. Derrière

les murs pétillant de lumière, on devinait le travail ardent des

machines. La haute cheminée fumait. Un homme sortit, les bras nus hors

de sa chemise noirâtre, et qui, du revers de sa main, essuyait la sueur

sur son front.

—Non, dit Robert... Décidément...

Il se retourna.

—C’est là-bas que j’aurais voulu vous faire voir... vous expliquer...

Mais il fait trop chaud pour visiter l’usine... Ces dames en seraient

malades.

Gilberte protesta, avec la vivacité, le courage et la curiosité de ses

vingt ans.

—Oh! j’aurais tant voulu!...

Et elle ajouta cette gentille phrase, que Vincent surprit au vol et

laissa glisser jusqu’à son cœur:

—Il y a des gens qui travaillent là dedans!... Comment

trouverions-nous qu’il fait trop chaud pour nous y promener?

—En tout cas, tu m’en dispenseras, fillette, dit le général. Moi, j’ai

fait ma tâche, ce matin. Deux heures au manège, sur un cheval que des

lieutenants n’osaient pas monter... Pour un vieux bonhomme comme moi,

cela suffit.

—Vous avez raison, père, dit Dalgrand—qui crut voir poindre une

théorie sur l’équitation, et qui se hâta d’approuver le vieillard pour

l’interrompre plus poliment.—Eh bien, voulez-vous m’entendre ici? Ou

préférez-vous le jardin?

Du côté opposé à l’usine, un petit parc offrait des verdures hautes et

touffues sous lesquelles d’étroites allées s’enfonçaient dans l’ombre.

C’est là que, après délibération, Robert conduisit ses auditeurs. Ils

s’assirent dans des fauteuils d’osier, sous une voûte de tilleuls. Pas

une goutte de soleil ne filtrait à travers l’épaisseur des feuillages.

Et la Seine, qui, de la terrasse, paraissait une nappe d’argent fondu,

se laissait apercevoir d’ici teintée d’un bleu presque froid. On

croyait en sentir le souffle sur la peau. Il faisait si bon que chacun

s’en montra surpris.

—Tant mieux! s’écria Robert. Vous ne vous endormirez pas en

m’écoutant. C’est un peu technique et ennuyeux, ce que j’ai à vous dire.

En quelques mots d’abord et très simplement, puis en détail, à mesure

que leurs exclamations et leurs questions l’entraînaient, l’inventeur

présenta sa découverte.

Il venait de rendre réalisable dans la pratique le grand rêve

métallurgique de cette fin de siècle: la substitution de l’aluminium au

fer. Au métal oxydable et pesant, il faisait succéder un métal trois

fois plus léger et absolument inaltérable. Pour cela, il s’était servi

d’un alliage très résistant: celui de l’aluminium avec le silicium;

successivement il avait essayé de le combiner, à diverses proportions,

avec de l’antimoine, du tungstène, et différents autres corps dont il

évita de prononcer les noms. Enfin il avait trouvé la formule de ce

qu’il appelait «le métal de l’avenir». Et pour prouver la supériorité

de ce composé d’aluminium sur le fer, au triple point de vue de la

facilité de main-d’œuvre, de la durée et de l’économie, il était en

train de construire un viaduc qu’il avait l’autorisation de jeter sur

la Meuse, près de Dinant.

—L’inauguration de ce viaduc aura lieu en septembre, ajouta-t-il,

devant les autorités belges et les délégations savantes du monde

entier. Père, Gilberte, et toi, mon cher Vincent, je compte sur votre

présence à cette solennité industrielle.

Les trois personnes auxquelles Dalgrand venait de s’adresser se

taisaient—peut-être avec un peu de désappointement. L’immense portée

de ce qu’on leur annonçait ne les frappait pas encore. Pour en

embrasser les conséquences, il leur aurait fallu quelques connaissances

scientifiques, et certaines habitudes intellectuelles tout à fait

différentes des leurs.

Lucienne, mise au courant par les conversations de son mari, et

d’ailleurs haussée jusqu’à ce niveau par l’enthousiasme de son amour,

s’énerva devant le silence de l’auditoire.

—Vous ne comprenez donc pas?... dit-elle. Un métal nouveau!... Ce sont

toutes les conditions de la vie qui changent... C’est la civilisation

qui se transforme. On dit «l’âge du bronze», «l’âge du fer». Le

vingtième siècle sera l’âge de l’aluminium!...

Elle se tourna vers Robert, et d’un geste charmant lui saisit la main.

—Songez donc à la gloire de l’homme qui ouvre une ère nouvelle à

l’humanité!

Vincent réfléchissait. Peu à peu, devant sa pensée, s’élargissaient les

horizons.

—Serait-ce possible?... interrogea-t-il, les yeux fixés sur son ami.

—A la gloire près... oui... j’en suis sûr, prononça Dalgrand.—Et

dans sa voix grave, sur son visage énergique, rayonnait effectivement

une admirable certitude.—Mais je n’ai point tout accompli seul... Si

vous saviez que d’efforts, depuis des années, se sont tendus dans cette

direction!

—Bah!... dit Lucienne avec un mouvement de la main qui rejetait dans

l’ombre toute la foule anonyme des travailleurs, qui balayait tout, ne

laissant la lumière et l’espace que pour le génie de Robert.

Gilberte regardait sa sœur. Une intense émotion gonflait son cœur de

jeune fille,—une émotion faite à la fois de sympathie et d’envie pour

tant de fierté dans l’amour. Oh! que cela devait être bon de pouvoir

penser ainsi, parler ainsi de l’homme à qui l’on s’était donnée corps

et âme!... Oui, c’est comme cela qu’elle pouvait concevoir la passion.

Aujourd’hui seulement elle commençait à comprendre. Car, avec sa

curiosité de vierge, elle s’était posé bien des questions, elle avait

fait bien des remarques, depuis le premier jour des fiançailles de

sa sœur. Et cette observation attentive, cette intuition toujours en

éveil, s’étaient aiguisées davantage au retour du voyage de noce.

Époux... Ils étaient époux, ce jeune homme presque étranger il y avait

si peu de temps, et cette Lucienne, qui semblait à Gilberte une autre

elle-même. Elle les entendait se tutoyer, elle les voyait s’embrasser;

elle pénétrait dans leur chambre—leur unique chambre—où s’étalait

un grand lit bas, plein de mystère. Et l’étonnement de cette chose

subsistait pour la jeune fille,—étonnement mêlé d’un peu de jalousie,

de répugnance et d’irritation.

Haine d'amour · 第 8 / 21 段