—Mais tu as dû le blesser! Cela me contrarie fort. Tu sais qu’il
n’invite pas tout le monde. Il est très mystérieux pour ses
expériences, le général. Certainement il a cru t’accorder une faveur...
Et tu n’y réponds pas!
Robert prenait si vivement à cœur ce qu’il jugeait un manque d’égards
envers son beau-père et Gilberte, que M. de Villenoise, très soucieux
d’agir en homme du monde et préoccupé de ne pas froisser son ami,
s’engagea tout de suite à quelques démarches de politesse. Il
déposerait sa carte le jour même boulevard Malesherbes. Il irait, le
lendemain matin, demander le général Méricourt à l’École de Guerre.
—Mais non, dit le constructeur. Ces visites coup sur coup... après ta
réserve exagérée... cela paraîtrait drôle. Fais mieux; viens déjeuner
jeudi à la maison. Ils seront là. J’arrangerai les choses. Et l’on est
si bien disposé pour toi!... On ne te gardera pas rancune.
Vincent n’eut qu’un instant très court d’hésitation. Presque tout de
suite il dit: «Oui.» Pourquoi?... Lui-même ne s’en rendit pas bien
compte, tant cette acceptation s’éloignait des résolutions très
fermes qu’il avait prises. Il lui sembla qu’il obéissait à la crainte
instinctive que Dalgrand ne devinât quelque chose. Ce sentiment nouveau
s’était éveillé, en effet, comme une espèce de fausse honte, dès le
premier abord de son ami, et grandissait au cours de cette conversation
tranquille, devant cette physionomie pleine d’une force si raisonnable,
d’une si éclatante franchise.
—C’est entendu, disait Dalgrand, tu viendras déjeuner jeudi. Tu
connais la maison, à Billancourt? Du reste, tout le monde pourra te
l’indiquer. Et tu verras de loin la cheminée de l’usine.
—Jeudi?... fit M. de Villenoise. Nous sommes aujourd’hui lundi. J’ai
le temps d’aller avant tout présenter mes hommages à M^{me} Dalgrand.
—Si tu veux. Seulement ne viens que mercredi, vers cinq heures.
J’annoncerai ta visite à Lucienne, qui te renouvellera mon invitation,
croyant te la faire pour la première fois, au dernier moment. Sans cela
Gilberte nous en voudrait de ne pas l’avoir prévenue. Elle doit arriver
à cheval, après sa promenade au Bois, pour déjeuner en famille, telle
qu’elle sera, en amazone... Puis elle veut ensuite visiter les ateliers.
—Mais alors ne paraîtrai-je pas indiscret?...
—Du tout, mon cher. Quelle plaisanterie! Ma famille n’est-elle pas la
tienne? Si tu savais comme on t’y connaît, comme on t’y aime déjà! Il
a fallu ton caprice de sauvagerie pour refroidir un peu le général et
Gilberte. Encore, ajouta Robert avec un imperceptible sourire, j’ai
dans l’idée qu’on en a conçu plus de tristesse que de dépit.
Ce mot de «famille», que Dalgrand répétait avec une intonation si
profondément heureuse; ces images d’intimité, de cordialité, qu’il
évoquait; cette tristesse indulgente qu’il attribuait à certain «on»
sous lequel Vincent ne voyait que Gilberte, toutes ces caressantes et
légères influences enveloppaient et engourdissaient le cœur troublé de
M. de Villenoise. C’était son rêve récent qui prenait forme, et contre
lequel il allait peut-être ne plus pouvoir se défendre... Déjà, dans sa
pensée, il se transportait à ce jeudi matin, où il serait assis près de
Gilberte, non plus à la table cérémonieuse du dîner de noce, mais chez
sa propre sœur, à elle,—cette sœur dont il tutoyait le mari, ce qui
créait entre eux comme une espèce de parenté. Il se figurait déjà cette
étroite réunion, où les couverts et les cœurs seraient si proches... Et
tel était le charme des puériles images, des prévisions insignifiantes
dont la perspective de ce repas emplissait son cerveau, qu’il ne
pensait même pas à questionner Dalgrand sur la nouvelle invention dont
le constructeur espérait tant de profit et de gloire.
Cependant, comme Robert se levait, avec une allusion à l’urgence de ses
travaux, de Villenoise s’écria:
—Eh bien, et cette grosse affaire en Belgique?... Peut-on savoir ce
que c’est?...
—Oh! je n’ai pas le temps ce matin. Je te dirai cela jeudi.
—Tu es content?
—Plus que content. J’inaugure, dans l’industrie, une ère nouvelle.
—Tu as donc enfin découvert la pierre philosophale?
Dalgrand eut un beau rire d’orgueil.
—Bien mieux que cela, mon cher.
Mais il reprit:
—Découvert, non... Je ne fais que rendre pratique une découverte qui
sera certainement la plus grande de ce demi-siècle quand je l’aurai
sortie des laboratoires et du domaine de la théorie... J’ai eu la
chance de trouver hier ce qu’un autre aurait trouvé demain, ce que
des savants et des industriels cherchent depuis quarante ans avec des
progrès presque journaliers, sans que le public d’ailleurs y ait prêté
la moindre attention...
—Est-ce possible?... Ah! Robert, mon cher ami... que je suis
heureux!... Mais un mot, voyons!... Sur quoi dois-je te féliciter?
L’inventeur lui serra la main avec un bon rire et secoua la tête.
Puis il mit son chapeau, ouvrit la porte, traversa le hall à grandes
enjambées.
—Jeudi... répéta-t-il sur le seuil. Je ferai ma révélation en
famille. Jusqu’à présent, il n’y a que Lucienne qui sache.
Il partit, laissant derrière lui un autre homme que le Vincent
démoralisé des derniers jours.
En effet, dans l’esprit de M. de Villenoise, le tourment des espoirs
combattus et des résolutions difficiles s’effaçait devant la simplicité
des choses. Loin de se reprocher une défaillance, il se félicitait
de sa force, car il ne ressentait pas du tout, à l’idée de revoir
Gilberte, la lâcheté de cœur qui l’attendrissait et l’effrayait
naguère. A peine, en ce moment, percevait-il les élancements de cette
attraction redoutable qui, à la seule pensée de cette jeune fille,
emportait tout son être éperdument vers elle. Ce qui dominait en lui,
c’était le sentiment d’énergie joyeuse éclos au seul contact de Robert
et le bonheur de posséder une famille qui déjà le comptait comme sien.
Une fierté lui venait à l’idée que le grand secret de l’inventeur lui
serait dévoilé en même temps qu’à M^{lle} Méricourt. Cette preuve
d’intimité, de confiance donnée par son ami—et devant elle!—lui
semblait précieuse au delà de toute expression. Puis, enfin, il n’avait
pas à choisir. Robert lui montrait qu’il avait affligé le général et sa
fille... Du moment qu’on avait été froissé par son abstention, son plus
immédiat devoir était de réparer l’effet produit.
C’est donc avec une légèreté d’âme et d’humeur tout à fait inaccoutumée
depuis quelque temps qu’il se présenta ce soir-là chez Sabine. La
jeune femme en fut tout d’abord ravie, puis, bientôt, inquiète. Car la
finesse extraordinaire de ses perceptions amoureuses lui fit sentir que
ce bienfaisant résultat ne venait pas d’elle. Ce n’était l’effet ni de
sa présence, ni de la gaieté qu’elle affectait, ni de sa résignation.
Quels efforts ne lui fallait-il pas faire pour rire lorsque Vincent
riait, alors qu’elle eût voulu lui poser la main sur la bouche,
étouffer l’essor de cette joie qu’elle sentait jaillir d’une source
profonde, si obscure et si effrayante pour elle!
Mais à quel moyen recourir pour se débarrasser des appréhensions qui la
torturaient? Épier Vincent ou le faire suivre?... Elle avait trop de
fierté pour cela. Le questionner?... Elle n’osait plus. Elle avait peur
d’elle-même, et de sa propre violence. Elle avait peur de lui, et de sa
franchise. Certes, il ne la blesserait pas directement. Mais elle le
connaissait trop pour qu’il pût tout à fait dissimuler avec elle.
S’il avait une fantaisie pour cette petite Méricourt, et s’il se
trahissait, la rage orgueilleuse de Sabine briserait tout, le jetterait
à cette rivale, rendrait tout retour impossible. Tandis que, dans le
silence, cette crise s’éteindrait peut-être. Après tout, il était
loyal. Il se devait à elle, de par les circonstances et de par les plus
sérieuses promesses. Il n’était pas homme à oublier pour un caprice ni
le passé ni ses serments. Elle patienterait donc, elle se tairait et
attendrait...—pauvre nature follement frémissante et douloureuse—au
prix de quel effroyable héroïsme!
Le matin du jeudi, elle se trouvait dans son atelier, essayant de
peindre, mais mal en train, péniblement consciente de son insuffisance
artistique, tandis que lui—qu’elle rêvait au travail, dans la grande
bibliothèque—conduisait son phaéton le long du quai, se dirigeant vers
Billancourt.
Comme elle aurait souffert de l’apercevoir, si rayonnant de masculine
beauté, de vague espérance, et de ce reflet d’élégance et de richesse
dont la séduction est irrésistible même pour les yeux les plus
austères! Oui, elle aurait souffert... Car elle eût voulu être la seule
jouissance, la seule splendeur, le seul but et le seul orgueil de sa
vie. Parfois elle le souhaitait pauvre, infirme, défiguré, dénué de
tout. Alors peut-être il l’aimerait uniquement, furieusement, avec
exigence, avec jalousie, avec désespoir, comme elle l’aimait elle-même.
Là, dans cet atelier, ses pinceaux à la main, elle ne pensait qu’à lui.
Et c’était sans tendresse, avec une passion âpre et comme desséchée,
qui l’épouvantait presque. Dieu!... Elle se souvenait du temps où
elle quittait l’hôtel de Rovencourt pour aller le retrouver à quelque
rendez-vous. Elle ne l’aimait pas ainsi alors, il n’était pas tout
pour elle. A travers sa jeunesse de mondaine coquette et comblée, il
passait comme l’incarnation d’un rêve dangereux et ardent, duquel on
se réveillerait sans effort, et dont le souvenir serait délicieux plus
tard. Elle lui aurait ri au nez s’il avait eu la prétention d’occuper
tout son cœur et d’absorber toute sa vie!... Maintenant, de quels liens
d’esclave elle était attachée à cet homme!... Des liens si serrés et si
durs qu’il ne pouvait plus, lui, faire un mouvement sans qu’elle-même
en fût meurtrie.
Elle se révoltait. «Pourquoi ne puis-je pas vivre sans lui? Et pourquoi
est-ce que je souffre à ses côtés?... Quelqu’un a-t-il jamais aimé d’un
si étrange amour?... Est-ce une fatalité?... Un mal mystérieux?...
Est-ce à cause de ma ruine et de mon isolement que je tiens à lui
si fort?... Ai-je donc une âme basse, dirigée par les plus vils
intérêts?... Car je songe aussi à sa fortune et à ma réhabilitation,
lorsque je souhaite de l’épouser.»
Ce doute sur elle-même ne faisait qu’effleurer l’orgueilleuse Sabine.
Sentant malgré tout, dans le fond de sa nature, une supériorité
bizarre, elle trouvait son sort trop injuste et se considérait le plus
souvent avec une intense pitié.
Cette pitié—qu’elle eût repoussée de la part des autres avec
indignation—était le vrai sentiment que dût inspirer cette
organisation de souffrance, cette splendide et lamentable machine
nerveuse, produite par un travail héréditaire de raffinement, à
travers plusieurs générations humaines. Fleur altière et saignante
d’une civilisation trop excessive... Mécanisme sensible jusqu’à
l’affolement... Organisme dans lequel la faculté de réaction s’exalte
jusqu’à une disproportion singulière avec la cause agissante, et qui se
détend et vibre sous l’effleurement d’une haleine comme il le ferait
normalement sous le choc d’un marteau d’acier.
* * * * *
Au sortir de l’atmosphère orageuse, oppressante, qui, parfois,
accablait Vincent près de cette créature de passion, il lui semblait,
à coté de Gilberte, aspirer des bouffées fraîches de printemps. Assis
près d’elle dans la salle à manger de Billancourt, il se laissait
gagner par une griserie d’âme semblable à celle que procure aux
sens l’odeur des bois en mai, après une fine ondée. C’était la même
dilatation de tout l’être, la même sensation de force épanouie et de
rajeunissement, le même attendrissement sans cause, la même intensité
d’espoir.
Ce déjeuner chez les Dalgrand fut gai, d’ailleurs, d’une gaieté qui
n’était pas l’animation plus ou moins factice d’une réunion mondaine.
Les cinq personnes assemblées là sentaient circuler entre elles, sans
exception et sans obstacle, ce courant mystérieux qu’on appelle la
sympathie. Après un reproche amical de M. Méricourt et un premier
regard un peu timide et triste de Gilberte, les torts apparents de M.
de Villenoise furent parfaitement oubliés. On le traita comme un ami
d’ancienne date, comme un membre inséparable de ce petit cercle intime.
Lucienne eut pour lui des attentions ingénieuses. A propos d’un plat,
puis en lui choisissant un cigare, elle montra qu’elle connaissait
déjà quelques-uns de ses goûts. C’était prouver que Robert avait
souvent parlé de lui. Cette gracieuse jeune femme disait, d’une voix
douce, et sans avoir l’air d’y toucher, des choses fort spirituelles.
Vincent avait les plus séduisantes qualités de causeur. Elle sut le
faire briller. Tout en s’adressant à elle, il goûta la joie de fixer
l’attention admirative de Gilberte. Et quelle valeur prend le plus
infime succès quand on le rapporte à un seul être!
—Tu t’entendras bien avec ma petite femme, dit Dalgrand avec
son air de bon géant heureux. Et il pinça gentiment l’oreille de
Lucienne.—Moi, je ne cause guère. Je suis un barbare...
—Toi?... s’écria-t-elle.
Cette exclamation fut accompagnée d’un regard vers son mari, qui fit
entrevoir à M. de Villenoise toute une profondeur d’ingénue adoration.
—Mais oui! reprit l’inventeur. En dehors de mon affaire... Tiens,
Vincent, dans les musées des Pays-Bas, que nous avons visités, j’étais
honteux de ne pas éprouver grand’chose devant les chefs-d’œuvre qui la
remuaient si fort.
—Ah! dit-elle, suis-je bien sûre de n’avoir pas admiré par
tradition?... Je savais les catalogues par cœur. Tandis que toi, à
Anvers, devant cette sublime _Descente de Croix_ de Quentin Metsys...
Elle s’arrêta, la parole coupée par l’impression qu’ils avaient
partagée là-bas, un matin, dans cette grande salle déserte de musée,
devant ce poème merveilleux et déchirant de l’angoisse humaine.
—Eh bien, quoi donc, mon vieux Robert? demanda Vincent. Est-ce que tu
y aurais été de ta petite larme?
—Non, mais j’ai été empoigné, c’est vrai... Et Lucienne l’a senti.
C’est peut-être la seule fois où j’aie compris ce que l’inspiration
d’un peintre peut faire tenir sur quelques mètres carrés de toile.
Toute une religion se condense là dedans... Tout un état d’âme
séculaire de l’humanité...
—Tiens! dit malicieusement Lucienne. Je croyais que tu étais un
barbare, que tu ne parlais pas peinture...
Dalgrand lui sourit. Puis, comme on se levait de table, et comme
leurs invités passaient sur la terrasse, où le café était servi,
le constructeur retint sa femme en arrière, la prit à la taille,
l’embrassa, d’un baiser lent et muet.
Le général avec Gilberte se tenaient déjà sous le grand store en
toile, et regardaient la Seine, dont ils n’étaient séparés que par une
balustrade de pierre et par le chemin de halage. Mais Vincent, qui
s’attardait, allumant son cigare, eut dans le dos comme le frisson de
cette caresse d’amoureux. Il en frémit tout entier. Pour la première
fois, en relevant ses regards vers M^{lle} Méricourt, il sentit son
cœur battre à grands coups passionnés. Jusque-là, il n’avait vu
en elle que la compagne idéale, pleine de grâce pour les yeux, de
tendresse pour l’âme, de suavité pour l’esprit... Cette chaste image
se troubla... ou plutôt le miroir humain qui la reflétait s’obscurcit
d’une brume de volupté... L’aiguillon qui rend l’amour irrésistible
pénétra dans sa chair... M. de Villenoise n’essaya plus de se donner
le change. Il comprit pourquoi il était venu, pourquoi le déjeuner lui
avait semblé si amusant, la société si cordiale, le jour si rayonnant,
et Lucienne si spirituelle.
Un instant de plus il resta debout à la même place, laissant éteindre
successivement plusieurs allumettes contre le bout de son londrès, pour
contempler encore.
Gilberte s’appuyait à la balustrade. Sa tête inclinée dépassait
l’ombre de la tente de toile, et le soleil dorait ses cheveux bruns.
Sa silhouette fine s’enlevait sur l’air bleu et sur le fond argenté
que déroulait plus bas la rivière. En face d’elle, au bord d’une île,
des saules gris trempaient dans l’eau leurs chevelures, et de longs
peupliers montaient tout droit, sans un balancement, sur le ciel pâle
et chaud.
Tout à coup la jeune fille tressaillit au hurlement strident que jeta
la sirène d’un remorqueur. Puis elle se retourna en riant.
Vincent pensa que rien n’était comparable à la grâce de cette attitude
et de ce rire. Comme cela ferait un joli tableau de genre, cette jeune
fille vêtue d’une jupe d’amazone avec un corsage bouffant de batiste à
fleurettes roses, la taille serrée dans une ceinture de lawn-tennis,
à demi renversée sur cette blanche balustrade de pierre, avec tant
d’espace autour d’elle, et, dans le fond, ce grand fleuve calme et ces
perspectives verdoyantes.
—Que tu as bien fait, Luce, cria Gilberte à sa sœur, de me prêter ce
corsage pour déjeuner! J’aurais étouffé sous mon plastron empesé et
dans ma veste de drap.
Ceci, c’était une petite manœuvre de coquetterie. Car elle avait
rencontré le regard de M. de Villenoise, et elle craignait qu’il ne
critiquât la façon dont s’ajustait cette jolie blouse de batiste, un
peu étroite peut-être pour ses épaules. Mais, aussitôt, la jeune fille
ajouta:
—Est-ce le moment, «monsieur mon frère», comme disent les
souverains,—et elle esquissa une révérence devant Robert,—est-ce le
moment de nous révéler votre grande découverte?
M. de Villenoise eut un mouvement. Il ne pensait plus du tout à cette
chose, si importante pour Dalgrand, dont celui-ci devait leur parler.
Mais il dissimula sa distraction sous un amical mensonge.
—J’allais te le demander, dit-il en se tournant vers son ami.
Robert hésita. Il jeta un coup d’œil au dehors, dans l’atmosphère qui
vibrait de chaleur au-dessus de la rivière aveuglante. Ensuite il fit
deux pas sur la terrasse, pour regarder dans une autre direction.
Ce qu’il aperçut de ce côté, ce fut une vaste cour, blanche de soleil,
au fond de laquelle s’élevaient ses ateliers de construction. Derrière
les murs pétillant de lumière, on devinait le travail ardent des
machines. La haute cheminée fumait. Un homme sortit, les bras nus hors
de sa chemise noirâtre, et qui, du revers de sa main, essuyait la sueur
sur son front.
—Non, dit Robert... Décidément...
Il se retourna.
—C’est là-bas que j’aurais voulu vous faire voir... vous expliquer...
Mais il fait trop chaud pour visiter l’usine... Ces dames en seraient
malades.
Gilberte protesta, avec la vivacité, le courage et la curiosité de ses
vingt ans.
—Oh! j’aurais tant voulu!...
Et elle ajouta cette gentille phrase, que Vincent surprit au vol et
laissa glisser jusqu’à son cœur:
—Il y a des gens qui travaillent là dedans!... Comment
trouverions-nous qu’il fait trop chaud pour nous y promener?
—En tout cas, tu m’en dispenseras, fillette, dit le général. Moi, j’ai
fait ma tâche, ce matin. Deux heures au manège, sur un cheval que des
lieutenants n’osaient pas monter... Pour un vieux bonhomme comme moi,
cela suffit.
—Vous avez raison, père, dit Dalgrand—qui crut voir poindre une
théorie sur l’équitation, et qui se hâta d’approuver le vieillard pour
l’interrompre plus poliment.—Eh bien, voulez-vous m’entendre ici? Ou
préférez-vous le jardin?
Du côté opposé à l’usine, un petit parc offrait des verdures hautes et
touffues sous lesquelles d’étroites allées s’enfonçaient dans l’ombre.
C’est là que, après délibération, Robert conduisit ses auditeurs. Ils
s’assirent dans des fauteuils d’osier, sous une voûte de tilleuls. Pas
une goutte de soleil ne filtrait à travers l’épaisseur des feuillages.
Et la Seine, qui, de la terrasse, paraissait une nappe d’argent fondu,
se laissait apercevoir d’ici teintée d’un bleu presque froid. On
croyait en sentir le souffle sur la peau. Il faisait si bon que chacun
s’en montra surpris.
—Tant mieux! s’écria Robert. Vous ne vous endormirez pas en
m’écoutant. C’est un peu technique et ennuyeux, ce que j’ai à vous dire.
En quelques mots d’abord et très simplement, puis en détail, à mesure
que leurs exclamations et leurs questions l’entraînaient, l’inventeur
présenta sa découverte.
Il venait de rendre réalisable dans la pratique le grand rêve
métallurgique de cette fin de siècle: la substitution de l’aluminium au
fer. Au métal oxydable et pesant, il faisait succéder un métal trois
fois plus léger et absolument inaltérable. Pour cela, il s’était servi
d’un alliage très résistant: celui de l’aluminium avec le silicium;
successivement il avait essayé de le combiner, à diverses proportions,
avec de l’antimoine, du tungstène, et différents autres corps dont il
évita de prononcer les noms. Enfin il avait trouvé la formule de ce
qu’il appelait «le métal de l’avenir». Et pour prouver la supériorité
de ce composé d’aluminium sur le fer, au triple point de vue de la
facilité de main-d’œuvre, de la durée et de l’économie, il était en
train de construire un viaduc qu’il avait l’autorisation de jeter sur
la Meuse, près de Dinant.
—L’inauguration de ce viaduc aura lieu en septembre, ajouta-t-il,
devant les autorités belges et les délégations savantes du monde
entier. Père, Gilberte, et toi, mon cher Vincent, je compte sur votre
présence à cette solennité industrielle.
Les trois personnes auxquelles Dalgrand venait de s’adresser se
taisaient—peut-être avec un peu de désappointement. L’immense portée
de ce qu’on leur annonçait ne les frappait pas encore. Pour en
embrasser les conséquences, il leur aurait fallu quelques connaissances
scientifiques, et certaines habitudes intellectuelles tout à fait
différentes des leurs.
Lucienne, mise au courant par les conversations de son mari, et
d’ailleurs haussée jusqu’à ce niveau par l’enthousiasme de son amour,
s’énerva devant le silence de l’auditoire.
—Vous ne comprenez donc pas?... dit-elle. Un métal nouveau!... Ce sont
toutes les conditions de la vie qui changent... C’est la civilisation
qui se transforme. On dit «l’âge du bronze», «l’âge du fer». Le
vingtième siècle sera l’âge de l’aluminium!...
Elle se tourna vers Robert, et d’un geste charmant lui saisit la main.
—Songez donc à la gloire de l’homme qui ouvre une ère nouvelle à
l’humanité!
Vincent réfléchissait. Peu à peu, devant sa pensée, s’élargissaient les
horizons.
—Serait-ce possible?... interrogea-t-il, les yeux fixés sur son ami.
—A la gloire près... oui... j’en suis sûr, prononça Dalgrand.—Et
dans sa voix grave, sur son visage énergique, rayonnait effectivement
une admirable certitude.—Mais je n’ai point tout accompli seul... Si
vous saviez que d’efforts, depuis des années, se sont tendus dans cette
direction!
—Bah!... dit Lucienne avec un mouvement de la main qui rejetait dans
l’ombre toute la foule anonyme des travailleurs, qui balayait tout, ne
laissant la lumière et l’espace que pour le génie de Robert.
Gilberte regardait sa sœur. Une intense émotion gonflait son cœur de
jeune fille,—une émotion faite à la fois de sympathie et d’envie pour
tant de fierté dans l’amour. Oh! que cela devait être bon de pouvoir
penser ainsi, parler ainsi de l’homme à qui l’on s’était donnée corps
et âme!... Oui, c’est comme cela qu’elle pouvait concevoir la passion.
Aujourd’hui seulement elle commençait à comprendre. Car, avec sa
curiosité de vierge, elle s’était posé bien des questions, elle avait
fait bien des remarques, depuis le premier jour des fiançailles de
sa sœur. Et cette observation attentive, cette intuition toujours en
éveil, s’étaient aiguisées davantage au retour du voyage de noce.
Époux... Ils étaient époux, ce jeune homme presque étranger il y avait
si peu de temps, et cette Lucienne, qui semblait à Gilberte une autre
elle-même. Elle les entendait se tutoyer, elle les voyait s’embrasser;
elle pénétrait dans leur chambre—leur unique chambre—où s’étalait
un grand lit bas, plein de mystère. Et l’étonnement de cette chose
subsistait pour la jeune fille,—étonnement mêlé d’un peu de jalousie,
de répugnance et d’irritation.