habituelles à Sabine, lui entrèrent d’un seul coup dans le cœur. Car,
pour sa sensibilité exaspérée, il n’en fallait pas plus que cette
misérable circonstance. Elle eut, sous le calme qu’elle s’efforçait
de garder, comme un cri intérieur de rage souffrante. Eh quoi!...
Justement ce soir!... Au moment où, par hasard, elle s’amusait sans
arrière-pensée, où elle jouissait franchement d’un plaisir partagé avec
celui sans qui, pour elle, aucun plaisir n’existait! Elle s’en était
réjouie tout le jour. Et, dans l’apaisement qui la faisait fredonner
cette après-midi devant son chevalet, elle avait cru goûter le fruit
de ses soumissions récentes. Car voici bien près d’une semaine qu’elle
n’avait rien fait qui pût lui déplaire et que, tout en souffrant de la
singulière souffrance que lui causaient tous les gestes et tous les
mots du jeune homme qui ne se rapportaient point à leur amour, elle
l’avait laissé agir et parler sans essayer de le contraindre.
Elle avait pu s’applaudir de ses efforts. Un peu de repos berçait
son âme troublée. Tout à l’heure, dans la voiture qui les amenait au
théâtre, en se serrant contre Vincent, elle croyait le sentir plus à
elle que jamais. Elle éprouvait des réveils de gaieté, de jeunesse.
Puis cette atmosphère de théâtre, rarement respirée désormais, ajoutait
une griserie légère à sa joie profonde. Et, dès les premières scènes du
spectacle, elle avait ri comme une enfant.
Maintenant, c’était fini. Une piqûre d’aiguille suffisait à crever la
bulle éblouissante de sa félicité. L’exaltation de bonheur, sans cause
bien précise, qui soulevait son âme, venait de s’affaisser tout à coup,
et peut-être avec moins de raison encore que pour s’envoler jusqu’aux
nuages. Mais tel était le pauvre cœur excessif de Sabine: des hauteurs
de la joie, il tombait brusquement aux affres du désespoir.
La jeune femme refréna pourtant l’impulsion qui la poussait à
convaincre Vincent de distraction et de fourberie, et à réclamer de
lui une explication immédiate. Généralement, elle cédait à cette
fougue intérieure, qui la sortait d’un état presque intolérable, et
détendait par du bruit et de l’action la fixité de sa pensée sur une
image trop pénible. Mais les dernières discussions avaient si mal
tourné pour elle—aboutissant à d’humiliantes concessions de sa part
et au refroidissement visible de Vincent—qu’elle rassembla toutes
ses forces pour tâcher de recourir à des expédients moins dangereux.
Elle se laissa donc dévorer silencieusement par son angoisse et elle se
contenta d’observer M. de Villenoise.
En face de cette baignoire où se passait ce double drame dans ces deux
cœurs humains, sous ces deux physionomies muettes, la représentation
continuait. On jouait maintenant une scène d’_Hernani_. L’acteur qui
faisait ce soir-là ses adieux commençait le long monologue de don
Carlos devant le tombeau de Charlemagne. Après les calembredaines
chat-noiresques de la divette à la mode, on entendait une voix
caverneuse s’écrier:
_Charlemagne, pardon! ces voûtes solitaires
Ne devraient répéter que paroles austères._
Sabine s’éventait avec un grand éventail en plumes noires. Vincent
ne bougeait plus, ayant trouvé une position qui lui permettait de
lever son regard vers Gilberte sans détourner son visage de la scène.
Cependant, il n’osait profiter de cette facilité, car il sentait,
dans l’ombre, les prunelles ardentes de Sabine qui, fréquemment,
effleuraient son front et ses paupières. A la fin, n’y tenant plus,
il posa la main devant ses yeux. Et Sabine vit très bien qu’il
regardait quelque chose par l’imperceptible écartement des doigts. Mais
l’obstacle, sans arrêter les regards du jeune homme, en dissimulait la
direction.
Toutefois—comme la femme la moins maîtresse d’elle-même garde encore
une supériorité de finesse sur le plus circonspect des hommes—la
représentation ne s’acheva pas sans que Sabine eût découvert le sujet
des préoccupations de Vincent. Pour y parvenir, elle affecta de
s’intéresser tellement à ce qui se passait sur la scène que le jeune
homme prit le change. Il s’oublia quelques secondes de trop dans
une contemplation passionnée et soucieuse. L’expression de ses yeux
trahissait quelque chose de plus grave même que de l’admiration. Sabine
en fut consternée. Son cœur se crispa. Ce fut avec une sensation de
chute et d’effondrement qu’elle éleva ses regards vers le balcon.
Au premier rang, elle vit une jeune fille, assise à côté d’un vieux
monsieur de tournure militaire. Chose étrange, ce fut celui-ci
qu’elle examina le plus consciemment tout de suite. Et les moustaches
blanches, la rosette à la boutonnière, l’air un peu rigide et figé,
amenèrent immédiatement dans la pensée de Sabine les trois syllabes
du mot: «général». Puis, comme par le jeu d’un mécanisme, ces trois
syllabes, à leur tour, évoquèrent le nom dont elle les avait le plus
souvent accompagnées au cours de certaines inquiétudes récentes, et,
mentalement, elle prononça: «Méricourt». Avant d’avoir bien regardé
Gilberte, elle avait établi son identité, et elle pressentait une
rivale. La vie est pleine de ces presciences et de ces fatalités.
Quelle femme pourra blâmer le sentiment de douloureuse haine avec
lequel Sabine considéra Gilberte?... Dès le premier coup d’œil, elle
eut, cette artiste, la notion du charme indescriptible émanant de ce
jeune visage. Elle put constater chez M^{lle} Méricourt un attrait
plus captivant que la beauté. C’était cette merveilleuse fraîcheur du
teint et cette adorable douceur flottant sur toute la personne, qui
avaient séduit M. de Villenoise avant même qu’il les analysât. Dans la
façon dont cette jeune fille écoutait, dont elle maniait son éventail,
dont elle se tournait en souriant vers son père, il y avait une grâce
inconcevable. Et cette grâce paraissait morale autant que matérielle:
c’était une expression plutôt qu’une ligne ou qu’un geste. On éprouvait
à la voir ce qu’on éprouve devant certaines fleurs et devant certains
oiseaux, dont la beauté est si suave que l’attendrissement dont elle
pénètre le cœur surpasse le ravissement des yeux. Ah! que Sabine sentit
bien quelle puissance ignorante d’elle-même se jouait aux moindres
mouvements de cette enfant simple et délicieuse! Et la pensée que cette
petite n’avait pas vingt ans, et qu’elle-même, à côté, semblerait une
vieille femme, lui fit jaillir sous les paupières deux larmes de feu.
Cependant son orgueil n’abdiquait pas. Ne valait-elle pas mieux,
avec toutes les richesses de sa passion, de son intelligence, de son
art, que cette fillette infatuée de jeunesse?... Mais les hommes
préféreraient toujours une peau plus fraîche, des yeux plus naïfs,
une plus souple nature, prompte à subir leur égoïsme de despotes. On
ne les prenait, on ne les dominait qu’en satisfaisant leurs instincts
les plus bas. Ce Vincent, qui dévorait des yeux cette petite niaise,
oubliait peut-être en ce moment leurs six années d’amour et tous
les sacrifices qu’elle avait faits pour lui, simplement parce qu’il
constatait des airs de tourterelle sur un visage de poupée. Il pensait
devenir facilement un grand homme dans cette imagination d’écolière qui
le prendrait pour ce qu’il se donnerait... Sabine le méprisa. Mais,
en même temps, son âme s’attachait à lui d’une si furieuse ardeur
qu’elle s’affolait à l’idée de perdre cet homme dont elle dénigrait
les sentiments... Sa jalousie, à peine éclose, sans preuves encore, la
suppliciait. Avec une frénésie qui semblait devoir déchaîner quelque
force de la nature, elle souhaita la mort de Gilberte Méricourt.
Tranquille cependant en apparence, elle agitait son éventail en plumes
noires. M. de Villenoise regardait maintenant la scène, avec des
yeux absents et fixes. Là-haut, sous la clarté du lustre, Gilberte
s’absorbait dans sa joie d’enfant, le visage tendu, la joue rose, la
bouche entr’ouverte par un sourire. Même, à un instant, elle battit
des mains. Et, comme son père lui dit sans doute que cela n’était pas
très correct pour une jeune fille, elle eut un petit sursaut effaré,
puis tout de suite un air bien sage, avec un peu de confusion dans ses
prunelles.
—J’ai la migraine, dit brusquement Sabine. Je souffre à mourir...
Sortons.
Vincent lui fit remarquer que le spectacle finissait, qu’ils n’auraient
pas le temps de quitter le théâtre avant la bousculade générale
et qu’ils seraient pris dans la foule. On entendait, en effet, un
remue-ménage de petits bancs; des loges s’ouvrirent avec bruit.
—Voyez... fit Vincent. Vous qui craignez tant les rencontres...
—Non, non... Ne bougeons pas, dit-elle.
Jamais elle ne quittait sa baignoire avant le départ des derniers
spectateurs. Car, par-dessus tout, elle craignait de se trouver face
à face avec quelque ancienne relation de ce monde dont elle avait
été l’une des reines. Elle resta donc, comme d’habitude, à épier par
la fente de la porte, et à nommer à voix basse les personnes qu’elle
reconnaissait. Tout en souffrant atrocement à cette espèce de revue,
elle manquait rarement de la faire, surtout dans des soirées comme
celle-ci, où elle pouvait voir défiler dans le corridor ce qu’on
appelle le «Tout-Paris», c’est-à-dire les gens qui, jadis, tenaient
à honneur d’être reçus chez elle. Ce qu’elle éprouvait en ce moment,
debout derrière cette porte entr’ouverte, avec la fureur de jalousie
qui lui dévorait le cœur, serait impossible à décrire.
Avec un mépris exaspéré, Sabine murmurait entre ses dents les noms
de tant de femmes qui ne la valaient pas peut-être, dont elle aurait
pu nommer les amants, et qui passaient, levant leurs petites têtes
arrogantes, au bras de leurs maris.
—Voilà M^{me} de Blairac... Comme elle se maquille maintenant!... Et
_votre_ marquise de Vernage... Dieu! qu’elle a enlaidi!... Étiennette
Dulaure. Et, naturellement, à deux pas derrière, son cousin Norbert
d’Épeuilles... Philippine de Berval...
Cette litanie continuait. M. de Villenoise n’écoutait pas. Mais, sans
prêter l’oreille aux syllabes, il avait le dégoût et la honte de ce qui
se passait là. Cette pauvre Sabine, avec l’aigreur de ses rancunes, lui
faisait mieux sentir quelle exception elle formait dans la société, à
quelle distance elle se trouvait de tout ce qui marche à ciel ouvert,
de tout ce qui est normal et régulier. Lui-même, debout derrière elle
dans cette loge obscure où tous deux se cachaient, ne se trouvait-il
pas lié à la faute et au malheur de cette femme? N’était-il pas à
jamais privé de la joie que procurent la fierté et la dignité dans
l’amour? Il ne devait pas songer à se montrer parmi cette foule à côté
d’une compagne de son choix, entourée, comme il la rêvait, de tous les
respects et de toutes les admirations. Non, ce bonheur-là ne serait
jamais le sien. De quoi se plaignait Sabine alors que lui-même ne se
plaignait pas?
Après la soirée qu’il venait de passer, de telles réflexions semblaient
plus amères à M. de Villenoise. Si M^{me} Marsan s’était retournée
pour observer, dans la presque obscurité, sa silhouette immobile, elle
eût frémi de voir cette face d’ombre, où la mâle beauté bien connue se
raidissait dans une expression morne et hostile.
Mais—saisie par le désir de le blesser, de l’intriguer—sans un
mouvement vers lui, elle dit d’une voix plus haute:
—Tiens, voilà la petite Méricourt et le vieux général!
—Taisez-vous!... murmura-t-il avec une sourde violence, en lui
étreignant le poignet.
—Eh bien, qu’est-ce qui vous prend? ricana-t-elle.
—Ils auraient pu vous entendre, reprit-il un peu confus. On a
l’oreille si fine pour son propre nom.
Elle eut un aigre rire. Sa malice avait réussi. Elle avait vu l’effet
de son exclamation sur Vincent. Mais elle avait pu élever la voix sans
crainte. Car ni le général ni Gilberte n’avaient passé devant sa loge.
«C’était donc bien eux!» pensa-t-elle. «Et il ne me les a pas montrés!
Il a fait semblant de ne pas les voir. Il ne m’avait pas non plus parlé
de cette noce, où elle a été sa demoiselle d’honneur. Oh! il se passe
quelque chose... Peut-être est-il déjà épris de cette petite poseuse.
Et elle aura fait la coquette avec lui. Ce n’est pas étonnant, il a des
millions... Ah! l’affreuse fille, que je la hais! Dieu! s’il songeait
à l’épouser!... Mais non... cela ne se fera pas... car je les tuerais
tous les deux!...»
Tels étaient les sentiments qui rabaissaient et déchiraient l’âme de
Sabine, tandis que Vincent la ramenait, dans sa voiture, rue de la
Pompe. Mais elle ne disait rien. Elle ne l’attaquait pas ouvertement,
comme elle l’aurait fait dans une circonstance de moindre gravité.
L’effroi de ce qu’elle soupçonnait la rendait cette fois prudente et
muette. Vincent, non plus, ne parlait pas de leur soirée. Une tristesse
profonde, une vague inquiétude, lui serraient le cœur et lui fermaient
la bouche.
Quand le coupé s’arrêta, il mit un baiser sur la joue de son amie. Mais
les lèvres comme la joue restèrent froides.
Puis la porte cochère battit, la voiture tourna... Et chacun des deux
amants se trouva seul en face de la nuit.
V
MAINTENANT Vincent de Villenoise était un homme très malheureux. Depuis
la soirée au Théâtre-Français, il ne pouvait plus nier à lui-même qu’il
aimât Gilberte. Et non seulement il souffrait de ne pouvoir épouser
cette jeune fille, mais il était torturé par la pensée que bientôt,
inévitablement, elle en épouserait un autre. Plus sa raison et la force
de sa volonté le maintenaient éloigné d’elle, plus croissait en lui
le désir d’être mêlé à sa vie, de l’approcher, de savoir ce qu’elle
faisait, ce qu’elle pensait, quelles étaient les personnes dont elle
s’entourait le plus volontiers. Parfois il lui semblait que de telles
satisfactions pourraient lui suffire, et il prenait la résolution de
fréquenter sa famille dès que Dalgrand serait de retour. Puis il
comprenait que ce serait commettre la pire imprudence. Alors il se
rudoyait intérieurement, comme l’on rudoie pour son bien le malade
qui veut guérir et qui pourtant cherche à éluder les prescriptions du
médecin.
Cependant la vie lui devenait terne et pesante. Le présent se traînait
dans l’ennui. L’avenir s’enfonçait en des perspectives monotones.
Son immense fortune, loin de le consoler, ajoutait un point de vue
pénible à ses réflexions. Car, s’il avait été libre, cette fortune eût
facilité son mariage avec Gilberte, lui eût permis d’entourer de luxe
cette créature charmante. Comme il aurait été heureux de lui donner
tout ce qui s’achète, et, en particulier, les beaux chevaux que devait
souhaiter cette amazone accomplie!
Malgré lui, il se représentait, avec des détails irritants, tout ce qui
aurait pu être. Il voyait les doux yeux bruns s’illuminer de surprise
et de plaisir devant les cadeaux princiers dont il embellissait
leurs imaginaires fiançailles. Et le désir de la chose impossible
s’exaspérait en lui à ces rêves d’une dangereuse précision.
Puis tout cet argent qu’il dispersait à sa guise le troublait encore
par l’orgueilleuse répugnance qu’à cet égard montrait Sabine. Il
n’avait même pas la satisfaction de s’acquitter un peu envers celle-ci
à mesure qu’il lui reprenait son cœur. Il la dépouillait sans rien lui
rendre. Si elle avait été sensible aux somptuosités matérielles, et si
sa fierté ne lui avait pas interdit de les accepter d’un amant, avec
quelle prodigalité Vincent n’eût-il pas racheté chacune des pensées par
lesquelles il offensait l’amour de cette malheureuse femme!
Pauvre Sabine!... Depuis quelque temps, elle ne l’accablait plus de
ses reproches, elle ne l’offusquait plus de ses fantaisies... Elle
avait cessé toutes ses violences... Elle ne lui faisait plus de
scènes... Une terreur secrète semblait l’avoir domptée. Elle devenait
soumise et timide. Était-ce le pressentiment d’une fatalité installée
en dominatrice dans ce cœur d’homme sans lequel elle ne pouvait pas
vivre?... Peut-être tremblait-elle devant quelque chose qu’elle n’osait
se dire à elle-même... Vincent la trouvait d’autant plus touchante
qu’il sentait s’accomplir, en lui et malgré lui, l’irrévocable malheur
de cette amie encore si chère. Il s’en voulait et il la plaignait.
Mais, en la voyant si triste, il ne pouvait pas lui dire les mots qui
l’eussent réconfortée, avec l’accent qu’il l’eût convaincue. Il se
taisait. Elle ne lui dictait plus de phrases passionnées, craignant
trop sans doute l’intonation dont elles résonneraient sur ses lèvres.
Leurs conversations demeuraient indifférentes. Leurs silences
ressemblaient à celui qu’on garde près d’un mort.
Un matin, comme Vincent travaillait dans sa bibliothèque, on lui
apporta la carte d’un visiteur. Il allait rappeler la consigne à son
domestique et condamner sa porte, lorsque, machinalement, il jeta les
yeux sur le bristol. Aussitôt il eut une légère exclamation, quitta sa
place et descendit. En bas, il n’eut pas plus tôt ouvert la porte du
petit salon, que Robert Dalgrand fut dans ses bras.
Ils s’étreignirent comme deux femmes. Et, de fait, Vincent mit un peu
de nervosité féminine dans son effusion. Cette large et solide poitrine
d’ami lui fit l’effet d’un appui et d’un refuge. Tout de suite il crut
retrouver à ce contact un peu de l’énergie qui lui faisait défaut
depuis quelques semaines. Son cœur se remplit à nouveau de l’admiration
confiante qui, lorsqu’il était gamin, lui inspirait tant de sécurité
près de son camarade.
Jamais d’ailleurs plus qu’aujourd’hui Robert n’avait paru taillé pour
ce rôle fortifiant. Toute sa personne respirait l’activité, le triomphe
et l’allégresse. Cependant sa joyeuse physionomie prit un air de
gravité dès qu’il eut examiné Vincent.
—Qu’as-tu donc, mon pauvre vieux? Je ne te trouve pas bonne mine.
—J’ai été un peu préoccupé, dit M. de Villenoise. Mais c’est à peu
près fini. Je te conterai cela plus tard.
—Quelque chose à ta fabrique?... demanda Robert avec inquiétude.
Est-ce que l’APÉRITIF ne va plus?
—Je me moque bien de l’APÉRITIF, ricana Vincent. La fabrique marche
toute seule. Tu sais que j’ai là un directeur... l’intelligence et la
probité mêmes.
—Alors?... sourit Robert en posant l’index sur le côté gauche du
veston de son ami.
Vincent secoua la tête avec vivacité. Ensuite il éclata de rire, comme
si l’hypothèse qu’il souffrît de peines de cœur lui parût la meilleure
plaisanterie du monde. Robert ne fut qu’à moitié dupe de cette gaieté,
mais il n’insista pas. Malgré leur intime et profonde entente, les deux
amis ne s’étaient jamais trouvés d’accord sur la question «femme»,
et ils avaient cessé de la discuter entre eux. La longue absence de
Dalgrand et le regret un peu désapprobateur avec lequel il avait
autrefois vu s’engager la liaison de Vincent avec Sabine rendaient le
sujet plus inabordable encore. Aussi, tout en accueillant comme une
espèce de sauvegarde pour sa volonté chancelante la présence de son
ami, les inspirations indirectes d’un jugement si droit, le spectacle
d’une si belle santé d’âme, M. de Villenoise était encore fort éloigné
d’une confidence précise. Cette confidence serait d’autant plus
difficile à faire qu’il s’agissait de M^{lle} Méricourt, et qu’il
faudrait reparler de Sabine, dont le nom, depuis des années, n’avait
plus été prononcé entre les deux camarades.
Avec quelle déplorable évidence les soucis actuels de Vincent
confirmeraient, d’ailleurs, les raisonnements et les prédictions que
jadis lui avait adressés Robert?... Pour celui-ci, dès son adolescence,
il n’avait jamais conçu l’amour autrement qu’avec le cortège des
sentiments les plus loyaux et les plus fiers.
A ceux qui, devant lui, vantaient la passion et dénigraient le mariage,
il ne cachait pas l’écœurement que lui inspirait l’adultère, ni
l’impossibilité où il se trouvait d’aimer une femme qu’il partagerait
avec un autre, ni encore son incapacité morale de jamais séduire
une jeune fille. Les belles prouesses dont les jeunes gens tirent
volontiers vanité lui faisaient hausser les épaules. Sans prétendre à
une impossible chasteté, il reléguait au rang des innommables besoins
tout ce qui n’était pas l’amour... Et il ne concevait l’amour qu’avec
la fidélité de l’époux, la dignité de l’épouse, les joies—aujourd’hui
si démodées—de la famille, et l’orgueil d’une nombreuse et forte
descendance.
Tout le reste, tout le romanesque malsain qui donne pour but à l’amour
des plaisirs stériles et d’un ordre, en somme, passablement honteux,
lui semblait le triomphe d’un inqualifiable égoïsme, d’un égoïsme
de la chair et de l’animalité, bien inférieur à l’ambition, ce noble
égoïsme de l’esprit.
Pour lui, la question était grave. Elle dépassait la portée d’une
simple discussion entre hommes, au moment des cigares et du café. Il
y avait là plus qu’un prétexte à fanfaronnades et à paradoxes. Robert
croyait y voir la pierre de touche où se manifeste l’affaissement du
caractère moderne, et aussi l’écueil contre lequel se briseront et
s’effondreront certaines races.
Le dégoût de la vie, qui, de nos jours, prend des allures
philosophiques sous le nom de pessimisme, semblait à cet homme d’action
tout bonnement l’impuissance à vivre la vie comme elle doit être vécue,
c’est-à-dire non pour soi-même, pour sa personnalité restreinte et
temporaire, mais pour sa personnalité générale épandue dans l’humanité
et pour sa personnalité future prolongée dans les enfants.
On ne veut plus d’enfants, parce qu’ils coûtent beaucoup d’argent à
élever, donnent beaucoup de peine, puis vous paient d’ingratitude quand
ils sont grands.
Sans expliquer que l’ingratitude des enfants est en raison directe de
l’argent dépensé pour eux, et qu’en supprimant l’une des difficultés
on élude l’autre; sans ajouter que les enfants ne coûtent cher qu’aux
parents vaniteux et aveugles, ignorant les principes d’une virile
éducation, Robert se plaisait à donner aux viveurs l’argument suivant:
«Vos sens aussi vous coûtent cher, vous donnent beaucoup de peine à
contenter, et vous paient d’une fameuse ingratitude lorsque vous êtes
devenus vieux!»
En somme, ce vaillant, qui ne reculait devant aucune tâche, se croyait
le droit de mépriser une société dont l’idéal consiste à éluder le plus
de devoirs possible.
Cette société, d’ailleurs, il la voyait clairement s’acheminer vers sa
ruine.
S’il s’était marié, ce n’était donc pas, comme ses contemporains,
pour augmenter ses plaisirs au moyen d’une dot, sans augmenter ses
obligations;—non, c’était pour remplir joyeusement et fièrement son
rôle d’homme et de citoyen, et pour recueillir les seules satisfactions
que la nature ait voulues complètes: celles qui naissent du don de
soi-même, de l’effort et du dévouement.
Cette façon de comprendre l’existence lui faisait juger avec un peu
de sévérité les travaux et les amours de Vincent. L’érudition lui
semblait un sillon facile et peu fécond dans le champ de l’activité
humaine. Quant à la liaison avec une femme mariée, Sabine de
Rovencourt,—liaison devenue si scandaleusement notoire par un flagrant
délit, une condamnation du tribunal correctionnel et le divorce de
la comtesse,—la plus indulgente attitude qu’avait pu prendre Robert
à cet égard était de n’en jamais parler. Il s’y était si complètement
astreint qu’il ignorait les phases dernières et la durée de cette
liaison. Ses longues absences lui avaient ôté d’ailleurs toute occasion
de s’éclairer sur ce point. Certains détails étaient sortis de sa
mémoire. Il n’avait donc aucune donnée sur ce que pouvait être, à la
période actuelle, la vie amoureuse de Vincent.
L’idée avait-elle déjà surgi dans sa tête que cet ami, toujours
si cher, pourrait devenir un frère pour lui en épousant Gilberte
Méricourt? M. de Villenoise se le demanda, non sans une sorte
d’angoisse, lorsque Robert, après lui avoir longuement parlé de
sa précieuse Lucienne et de sa nouvelle famille, renouvela cette
taquinerie qu’il lui avait écrite à propos de Gilberte.
—Que s’est-il donc passé entre vous?... Depuis notre retour, elle
prend un air tout drôle dès qu’on prononce ton nom.
—Mais... je n’ai guère revu M^{lle} Gilberte qu’une fois depuis ton
mariage.
—Allons donc!... Vous vous êtes rencontrés au Bois.
—Au Bois... Oui, c’est cela... Une seule fois.
—Comment!... Tu n’as pas fait de visite?... Ayant été garçon
d’honneur?...
—Non.
—Ah! mais je ne m’étonne plus... Mon beau-père aussi m’a paru très
frais à ton égard. Ne t’avait-il pas proposé de venir voir ses séances
de dressage à l’École de Guerre?