La crainte exprimée par Vincent qu’elle ne fût aperçue par d’autres

hommes dans son costume de garçon suggéra en outre à Sabine l’idée

de le rendre jaloux. Son obstiné désir du mariage lui inspirait ces

tactiques. Si Vincent voulait l’avoir toute à lui, la soustraire aux

obsessions et aux tentations, eh bien, il n’avait qu’à l’épouser! A

plusieurs reprises, en arrivant chez elle, M. de Villenoise rencontra

dans l’atelier des messieurs qui, le lorgnon à l’œil, examinaient

les études et les ébauches de l’artiste, ou qui, renversés dans

des fauteuils et les jambes croisées, causaient avec un évident

sans-gêne. Les premières fois, il constata que M^{me} Marsan, pour

les recevoir, avait passé une robe d’intérieur. Mais, comme il ne fit

aucune remarque, lorsqu’elle lui expliqua: «Ce sont des journalistes

qui viennent examiner mes envois pour le Salon,» Sabine, outrée de

son affectation de confiance ou d’indifférence, poussa les choses

plus loin. Et un beau soir, vers six heures, comme précisément il

venait chercher son amie pour dîner à la campagne, il la trouva,

dans la vareuse et le pantalon de flanelle blanche, qui causait avec

un personnage aux cheveux grisonnants, à l’air hautain, et de fort

élégante tournure.

Sabine les présenta:

—M. Vincent de Villenoise... Le comte de Bréville.

Ce dernier prit congé, en disant:

—Ainsi, c’est entendu. Je vous amènerai cette dame. Et vous déciderez

vous-même pour le costume... La toilette de ville ou le décolleté... Ce

que vous jugerez le plus seyant à sa physionomie.

Quand Sabine revint du seuil de l’atelier, où elle avait reconduit le

comte de Bréville, elle posa sur M. de Villenoise un regard triomphant

et s’écria:

—Vous le voyez, c’est une commande.

Il se taisait. La jeune femme reprit:

—Je ne l’aurais jamais eue, si j’avais continué à vivre en recluse,

suivant vos conseils. C’est un journaliste influent qui m’a fait

connaître M. de Bréville... Un de ces journalistes à qui j’ai eu le

bon esprit d’envoyer ma carte avec l’invitation à visiter mes envois

pour le Champ de Mars.

Vincent dit, avec une voix qui voulait garder un accent naturel:

—C’est la femme ou la sœur de M. de Bréville dont vous allez faire le

portrait?

—Non, répliqua Sabine avec un air de bravade. C’est sa maîtresse.

—Ah! je comprends, reprit M. de Villenoise. Cela m’eût étonné...

Il prononçait lentement, et lentement aussi ses yeux toisèrent la fine

silhouette, d’une masculinité équivoque. Rien ne pouvait être plus

blessant que son intonation, sa réticence voulue, son regard... Mais il

était exaspéré. Tous ses efforts intérieurs ne tendaient qu’à garder

son sang-froid.

Sous le mépris calculé de sa voix et de ses prunelles, Sabine bondit

littéralement de fureur. Elle eut un élan de fauve. Et lui, par un

instinctif mouvement de défense, mit les bras en avant, saisit les

frêles poings crispés.

Elle bégaya:

—Le lâche!... Le lâche!...

Puis, quand il eut ouvert les doigts, ce fut elle qui le prit à

l’épaule, enfonçant ses ongles dans l’étoffe et dans la chair. Et, tout

en l’immobilisant par cette étreinte, elle avait un geste comme pour le

pousser vers la porte, avec ce cri:

—Va-t’en!... Mais va-t’en donc!... Je ne peux plus te voir!...

—Lâchez-moi, dit-il. Je m’en irai. Je ne demande pas mieux. Cette vie

n’est plus tenable.

Elle ricana—mais d’un ricanement qui ressemblait à un sanglot. Et elle

souhaitait la force de le chasser, tout en s’épouvantant de ce qu’elle

éprouverait quand il aurait passé la porte. Jamais elle n’avait eu tant

envie de l’insulter, de le meurtrir, ni tant de frayeur de le perdre.

Une impulsion lui vint de se laisser glisser à ses pieds, d’y fondre

en larmes et en paroles de repentir. Mais, d’avance, elle sentait les

angoisses qui en résulteraient pour son orgueil, l’horreur que lui

inspirerait Vincent s’il ne la relevait pas avec le mot précis qu’elle

attendrait de lui. D’ailleurs ce serait abandonner la lutte, accepter

le rôle de maîtresse soumise, renoncer aux revendications de ce qu’elle

croyait ses droits. Elle se serait rendue odieuse en pure perte.

Toutes ces pensées traversaient comme des éclairs son état trouble et

violent. Et la cruelle tension de ses nerfs lui faisait mal à crier.

—Il faut en finir, prononça froidement M. de Villenoise. J’avoue que

je ne suis point fait pour endurer de pareilles scènes. Nous nous

sommes séparés deux mois pour les interrompre. Elles recommencent.

C’est ma faute, évidemment. Je me reconnais incapable de vous rendre

heureuse... Mais enfin, si nous ne pouvons nous supporter qu’à

distance, prenons-en notre parti.

Tandis qu’il parlait, Sabine avait détaché ses mains de l’épaule du

jeune homme. A présent elle le regardait, très droite, toute blanche,

ses beaux yeux noirs brillant d’un éclat pénible et fixe.

Ce regard oppressait et irritait Vincent, figeait en lui la tendresse

et la pitié. Il y voyait s’annoncer l’attaque de nerfs.

—D’ailleurs, ma chère amie, reprit-il—en mettant à ce mensonge

nécessaire une certaine douceur d’intonation,—je venais précisément

vous dire que les affaires m’appellent à Villenoise. Le directeur de

mon usine m’écrit qu’il a besoin de moi...

—Épargnez-vous donc les frais d’imagination, dit-elle. Pourquoi cette

fausse excuse?... Qui vous retient?... Partez.

Maintenant elle avait presque l’air calme. Pourtant elle sentait

croître en elle-même une souffrance aiguë, intolérable.

—Ah! c’est ainsi? dit Vincent. Je ne voulais pas vous quitter

brusquement, Sabine. Mais puisque vous le prenez de la sorte... Adieu.

Elle répondit sans faire un mouvement:

—Adieu.

Il se rapprocha d’elle, souleva une de ses mains, qu’il baisa. Puis,

comme cette main retombait inerte, il s’attarda quelques secondes,

un sourire gêné sur les lèvres, n’ayant plus la force de saisir cette

liberté qu’on lui donnait, qu’il désirait tant... Car il connaissait

trop la pauvre nature brûlante et douloureuse qui se raidissait devant

lui—sous l’ironie de ce costume d’homme... Cependant, que faire?... De

quelque façon qu’il agît, ne verrait-il pas, à chacun de ses gestes,

saigner et s’enflammer ce cœur de femme? A cette minute même, une

sensation de cauchemar lui coupait la respiration, creusait dans sa

poitrine comme un vide où nul organe ne fonctionnait plus. La tentation

de fuir l’emporta. Il balbutia:

—Je vous écrirai.

Et il se dirigea vers la porte.

Dans l’atelier, derrière lui, un grand silence inquiétant. Puis, tout

à coup, comme il touchait la portière, un cri aigu, un nom clamé comme

par la détresse d’un être en danger de mort:

—Vincent!...

Il se retourna. Follement Sabine s’élançait vers une table, saisissait

un objet, l’approchait de sa tempe. Vincent vit un éclair de métal,

puis il entendit un bruit sec. Du pouce elle venait d’armer son petit

revolver, un de ces bibelots garçonniers dont elle s’entourait depuis

quelque temps.

—Si tu sors... je me tue!

Elle l’aurait fait. La surexcitation de ses nerfs eût crispé son doigt

sur la détente.

M. de Villenoise revint d’un seul bond, lui tourna la main pour diriger

le canon en l’air, puis, détachant de force les doigts serrés, lui

enleva l’arme. Tout de suite après, une émotion rétrospective amollit

les membres du jeune homme. Il pâlit. Et Sabine, dont il maintenait

encore le poignet, sentit sa paume devenir humide et froide.

—Ah! gémit-elle, tu m’aimes donc encore un peu!

Elle se jeta sur sa poitrine, l’étreignit à pleins bras, baisa son

visage, ses mains, le drap de son habit.

—Vincent, pardonne-moi!... Je suis une misérable, je te rends

malheureux. Mais je t’aime... Ah! je t’aime... Et je souffre!...

Comme il fit un geste, elle se cramponnait à lui:

—Ne me quitte pas!... Par pitié ne me quitte pas! Je ne sais pas ce

que je ferais... J’ai peur...

Il protesta—mais d’une voix blanche, résignée—qu’il ne songeait plus

à partir.

—Oh! s’écria-t-elle, ne me parle pas sur ce ton. Je sens bien que tu

me détestes... Et cela me rend folle!

—Mais non, ma chérie... Te détester!... Cela me serait impossible,

quoi que tu fasses... Mais pourquoi t’infliges-tu de pareils

tourments?... Nous pourrions être si tranquillement, si doucement amis!

Avec un sourire d’ironie navrée, elle répéta ce mot:

—«Amis...»

Puis les larmes vinrent. Elle pleurait dans un humble

abattement,—toute sa violence tombée. C’étaient de lourdes larmes,

des sanglots profonds, comme d’une petite fille au désespoir. Et son

costume d’homme la rendait plus pitoyable, par le contraste de cette

virilité apparente avec sa puérile détresse.

Vincent lui en fit la remarque, essayant de rire, afin de la ramener

par une plaisanterie au ton de leur familiarité ordinaire. Elle écarta

son mouchoir de ses yeux, et jeta sur elle-même un regard surpris. Dans

le tumulte de son orgueil soulevé, de son impérieuse passion, de ses

pleurs d’impuissance, elle avait oublié les circonstances extérieures,

elle avait perdu conscience de son travestissement. M. de Villenoise,

avec un sursaut d’inquiétude, la vit se dresser tout à coup. L’avait-il

offensée de nouveau par cette anodine moquerie prononcée pour la

distraire? Qu’allait-elle imaginer encore? Tout était à craindre de

cette nature follement irritable, impulsive à l’excès.

Sabine marchait vers le mannequin revêtu d’une robe japonaise, dans

un angle de l’atelier. Tout en marchant, elle ôtait son veston, le

jetait avec dédain. Bientôt elle revint sur ses pas, la silhouette

changée, son corps souple ondulant dans une houppelande nippone, où

de fantastiques oiseaux, sur un fond de soie violette, éployaient des

ailes d’or.

—Là! dit-elle. M’aimes-tu mieux ainsi? Je ne le remettrai plus jamais,

ce costume d’homme qui t’a fait fâcher contre moi.

Un sourire triste et fin souligna cette promesse, à laquelle Sabine

avait mis une intonation d’espiègle repentir. Avec les vêtements, la

femme aussi venait de se transformer. Déjà cette créature d’imagination

s’abandonnait toute à une sensation nouvelle. Les yeux tragiques

ruisselaient encore de larmes, et pourtant leur regard s’aiguisait

de coquetterie; au coin de la bouche, la gaieté, la tendresse,

frémissaient, allaient s’épanouir. Sabine, en drapant autour d’elle

la robe orientale, venait de s’apercevoir dans un paravent de glaces.

Elle se trouva—comme elle était en effet—d’une beauté étrange; et

la certitude d’un immédiat triomphe sensuel effaça l’impression de sa

récente défaite morale. Une réaction se fit en elle. Par quelle cruelle

folie s’était-elle tout à l’heure tant fait souffrir?... Après tout

Vincent n’était-il pas là, comme il y était hier, comme il y serait

demain... toujours?... Et, s’il lui en voulait un peu, il ne lui en

voudrait plus du tout dans une minute, quand elle se serait approchée

de lui, quand elle l’aurait frôlé de cette soie souple aux rudes

oiseaux en fils d’or...

La volonté de cette victoire sécha sous les paupières de Sabine les

dernières brumes de son passionné chagrin. Avec un éclat de rire

provocant et bizarre, elle vint s’abattre sur le tapis, aux pieds de

Vincent.

—Tiens... dit-elle. Je suis ton esclave, ta chose. Je n’essaierai plus

de lutter contre toi. Cela me fait trop de mal.

Elle le regardait de bas en haut. Ses prunelles sombres se noyaient

sous l’épais velours de ses cils. Ses cheveux glissaient, dénoués,

comme des serpents noirs, sur l’éclatante soie violette. Et l’étroite

robe japonaise se tendait suivant les inflexions de son corps

prosterné. Cette posture si humble s’embellissait de tout l’orgueil

qu’elle abaissait là, devant lui. Mais était-ce bien la même femme que

tout à l’heure?... Si follement variable de visage et de pensée, on la

sentait toujours palpitante de sentiments trop excessifs. Une vapeur

de volupté montait de cette ardeur inapaisable de la chair et du cœur.

Certes, on eût pu l’aimer jusqu’à la même démence qui l’emportait

elle-même. Toutefois, pour cela, il eût été nécessaire qu’elle manquât

de franchise. Elle se laissait trop voir. Son âme sans mystère semblait

une mer tourmentée dont le flot resterait transparent et clair. Sur

sa frénésie intérieure, elle aurait dû mettre le masque impassible de

la Chimère antique. Pour être tout à fait femme et perpétuellement

victorieuse, ce qui lui faisait défaut, c’était l’artifice.

A cause de cette lacune, M. de Villenoise, quoique souvent

reconquis,—ainsi ce soir par le manège délicieux de cette amoureuse

Japonaise,—ne laissait pas de se détacher de plus en plus. Ces scènes

et leurs alternatives de fureurs et de caresses exténuaient son

sentiment. Et, quoiqu’il eût prudemment effacé, sous l’éloignement et

l’oubli, l’impression causée par Gilberte Méricourt, cependant l’image

de cette jeune fille, qui continuait à rayonner vaguement dans les

régions inconscientes de son cœur, lui rendait plus pesante encore une

liaison si différente de son rêve.

Le matin, lorsque, enfermé dans sa bibliothèque, il travaillait à sa

traduction de Manilius, un songe à présent le hantait. Il se figurait

la douceur auprès de lui d’une présence féminine si calme qu’elle n’eût

point troublé l’atmosphère de rêverie et de silence. C’était l’idée

du mariage—cette idée jadis hostile—qui maintenant lui apparaissait

avec toutes les séductions de l’irréalisable. Dans son vaste hôtel, il

voyait glisser, pour disparaître derrière chaque porte, une silhouette

légère, qu’il s’interdisait de préciser. Cette compagne de rêve, il

l’imaginait douce, invraisemblablement douce, avec des gestes lents

et de suaves lèvres presque toujours closes. Il ne souhaitait pas

d’entendre le son de sa voix, mais ce qu’évoquait son oreille, c’était

l’insensible bruissement des fines étoffes—surahs ou batistes—dont

elle aurait été vêtue. Parfois il pensait à ses yeux, qui se seraient

posés sur lui tandis qu’il écrivait... Mais ce qui surgissait alors,

c’étaient des yeux bruns, trop connus, et si vivants, au regard si

chaudement expressif, que Vincent tressaillait, puis s’enfonçait avec

plus d’application dans les obscurités de ses textes latins.

N’importe... Les heures studieuses du matin devenaient pour lui d’une

suggestion pleine de péril. Dans la journée, parmi les allées et venues

de la vie extérieure, il combattait mieux son malaise. Mais, dans la

solitude de sa bibliothèque, il n’osait plus lever les yeux de sa page

blanche, ni les promener sur les sièges vides et sur les bibelots

immobiles.

Un jour, comme il sentait s’accentuer jusqu’à la noire tristesse la

mélancolie de sa vie manquée, il reçut une lettre de Robert Dalgrand.

Elle était timbrée de Belgique. M. de Villenoise, après un peu

d’étonnement, se rappela que le voyage de noce des jeunes époux

devait se conformer à l’itinéraire suivant: la Suisse, puis les bords

du Rhin, et, en détail, les Pays-Bas. Mais voilà deux mois qu’ils

étaient partis. On était maintenant en juin. Comment Robert pouvait-il

abandonner si longtemps son usine, les ateliers de construction qu’il

avait récemment établis à Billancourt?

Sa lettre donnait de ce retard une explication à laquelle Vincent

ne s’attendait guère. Robert y parlait plus encore de travaux et

d’inventions que d’amour. Les délices de la lune de miel n’avaient

point ralenti l’étonnante activité de son cerveau. S’il restait en

Belgique, c’est qu’il y organisait une entreprise tout à fait nouvelle,

qui devait révolutionner l’industrie. Mais, maintenant, il avait obtenu

l’autorisation nécessaire du gouvernement royal. Son idée ne semblait

pas à d’autres absolument chimérique. Il n’avait donc plus qu’à la

mettre à exécution. Ce n’était pas ce qui pouvait l’embarrasser.

D’ailleurs il ne précisait pas son projet. «Je veux,» disait-il à

Vincent, «t’en ménager la surprise. Je vais rentrer à Paris dans

quelques jours, et je te dirai, en deux mots, de quoi il s’agit. Mais

c’est ici, en Belgique, que tu viendras juger mon œuvre. Elle doit être

terminée cet automne. Je ne puis encore te fixer la date exacte... Une

date qui comptera, je t’en réponds, dans l’histoire de l’industrie

humaine.»

Un peu plus loin, après avoir parlé de sa jeune femme avec le même

enthousiasme que de sa mystérieuse découverte,—si bien que M. de

Villenoise ne se reconnaissait plus entre les phrases qui concernaient

l’une ou l’autre,—Robert ajoutait:

«Je t’ai dit un jour, n’est-ce pas? que je dégotterai la Tour Eiffel.

Eh bien, mon cher, je ne croyais pas alors y arriver de si radicale

façon. Quand j’aurai sorti ce que j’ai dans mon sac, toute cette

ferraille paraîtra tellement encombrante et ridicule qu’il ne restera

plus qu’à la déboulonner.»

De la part d’un homme dont les actes avaient toujours été supérieurs à

ses paroles, une telle assurance promettait des choses extraordinaires.

M. de Villenoise, dont les prévisions quant aux conséquences du

mariage pour Robert se trouvaient si promptement contredites par la

réalité, resta confondu devant l’ampleur et la force tranquille d’une

pareille nature. Quoi! l’amour, cette passion tellement exclusive,

au lieu d’absorber Dalgrand, semblait presque doubler sa puissance

de travail. Ce garçon-là préparait ce qui serait peut-être une des

grandes inventions du siècle parmi le dépaysement délicieux d’un

voyage de noce! Vincent fit sur lui-même un retour qui, bien que

dépourvu de jalousie, ne laissa pas de l’humilier. Car, depuis deux

mois, les simples inquiétudes de cœur dont il souffrait suffisaient

à troubler ses travaux d’érudit. Chaque jour, son esprit, sollicité

par son rêve, s’insurgeait davantage contre l’application à une tâche

pourtant modeste et toute tracée. Évidemment (le jeune homme devait

bien en convenir avec lui-même) le beau calme de sa vie s’était

envolé... peut-être à jamais. Et maintenant même, en achevant cette

lettre de Robert, comment se fit-il qu’il tressaillit à une phrase

plus insignifiante pourtant que toutes les autres? Son ami mettait en

post-scriptum:

«Qu’as-tu donc fait à ma petite belle-sœur Gilberte? Gare à toi si tu

as flirté avec elle, don Juan! Il y avait, dans une lettre à sa sœur,

certain récit d’une promenade à cheval... Puis, maintenant, ce sont

des sous-entendus mélancoliques... _On ne te voit plus..._ Elle ne dit

pas grand’-chose, mais, tu sais, les petites filles... ça n’est pas

difficile de lire entre leurs lignes.»

Cette taquinerie sans importance prit, aux yeux de Vincent, des

proportions considérables. Il y pensa beaucoup, comme à la plus

sérieuse chose du monde. Même il se mit à se suggérer des remords, pour

se persuader qu’en effet il avait produit sur Gilberte une trop vive

impression. Il se rappela le brin de réséda qu’elle avait emporté du

bal, son trouble en le rencontrant au Bois, le regard qu’elle avait

échangé avec lui tandis qu’ils étaient à cheval. Et tout son passé de

joli garçon, les avances des femmes, l’habitude de plaire, l’aidèrent à

supposer que Gilberte était préoccupée de lui comme il était préoccupé

d’elle. Rien ne pouvait moins le guérir des prodromes d’une passion

qu’une aussi troublante hypothèse.

A l’improviste, sans l’avoir voulu, il revit M^{lle} Méricourt.

C’était un soir, au théâtre. Et ce qui lui rendit plus émouvante la

présence de la jeune fille, c’est qu’il se trouvait en compagnie de

Sabine.

M^{me} Marsan, qui évitait de se montrer avec M. de Villenoise dans

les réunions mondaines, lui avait demandé cependant de prendre

une baignoire au Théâtre-Français et de l’y conduire, pour la

représentation d’adieu d’un sociétaire. Les principaux artistes de

Paris, dans les genres les plus divers, devaient jouer des fragments

de leurs meilleures créations. C’était, pour elle qui sortait si peu,

une occasion d’entendre à la fois plusieurs célébrités dont elle ne

connaissait encore que les noms.

Vincent se tenait donc assis à côté d’elle, dans l’ombre de leur

étroite loge, presque entièrement isolé de la salle, lorsque, levant

les yeux vers le très petit nombre de spectatrices qu’il pouvait

apercevoir, tout à coup, avec une soudaineté d’apparition, il vit

surgir la gracieuse silhouette de Gilberte Méricourt.

Immobile, les yeux vers la scène, elle se renversait légèrement contre

le dossier de son fauteuil. Sans doute, elle se trouvait là depuis un

moment; mais lui la reconnut si brusquement et dans le sursaut d’un

tel choc, qu’il n’eût pas éprouvé de sensation plus violente si cette

apparition s’était produite par un enchantement.

Ce qu’il ressentit tout d’abord ne fut pas de la joie, mais de la gêne

et presque de la frayeur. Il eut un mouvement comme pour se lever et

s’enfuir. Sabine crut qu’il manquait d’espace et recula sa chaise.

Mais c’était elle, la pauvre femme, qui, sans le savoir, entravait

si péniblement son ami. Qu’elle fût là, près de lui, seule avec lui,

tandis que la chère innocente figure planait là-haut, hors de portée,

interdite même à ses regards dont M^{me} Marsan pourrait observer

la direction, révélait à Vincent un état d’âme qu’il ne s’était

point avoué, et lui montrait, avec un symbolisme clair et cruel, ce

que désormais sa vie deviendrait entre ces deux femmes. Mais il eut

à peine le temps de pressentir l’avenir comme dans un éclair. Son

immédiat souci l’absorba trop. Il trembla que Gilberte ne le reconnût

dans la pénombre de cette baignoire, en tête-à-tête avec une femme.

Que penserait-elle?... Quelles suppositions, quels jugements lui

suggérerait son ingénuité de vierge, qui, après tout, ne pouvait être

l’absolue ignorance? Vincent avait beau se dire: «Qu’importe? Puisque

je ne serai jamais rien pour elle, puisque je ne puis prétendre à sa

main.» Malgré ce raisonnement, il sentait comme un confus espoir qui,

tout au fond de son cœur, demandait à vivre, et qu’un coup d’œil trop

clairvoyant de la jeune fille anéantirait pour toujours.

Il s’enfonça davantage dans l’ombre de la baignoire. Pas assez,

toutefois, pour perdre la vision de Gilberte. Et il s’avançait, puis se

reculait, partagé entre son désir de la contempler et sa crainte d’être

aperçu par elle. En même temps, l’autre crainte, celle que Sabine ne le

devinât, rendait ses mouvements furtifs et gauches.

—Qu’avez-vous, mon ami? demanda M^{me} Marsan.

—Rien.

—Est-ce que quelque chose vous gêne?

—Pas du tout.

—Vous ne devez pas voir la moitié de la scène, comme vous êtes placé

là?

Il prétexta qu’il avait mal aux yeux, que les lumières le fatiguaient.

Intérieurement, elle s’étonna. Non pas des imperceptibles incidents,

mais du soudain changement d’humeur de M. de Villenoise. Car il était

venu fort gaiement à cette représentation, et, tout à l’heure, le fou

rire l’avait pris devant l’impayable façon dont Coquelin, dans _Les

Précieuses_, criait: «Au voleur!...»

Maintenant, quoiqu’une divette à la mode débitât drôlement, sur ces

planches solennelles, des couplets éclos au «Chat Noir», Vincent ne

souriait même pas. Son visage, tourné vers la chanteuse, ne reflétait

rien des effets inattendus de la mimique ni de la suggestive perversité

des intonations. Mais l’expression de ses traits restait rigide et

tendue comme sous l’intensité d’une idée fixe. Et, par instants, ses

prunelles, invinciblement attirées, glissaient dans une direction que

Sabine ne déterminait pas encore, pour revenir, avec une espèce de

sursaut conscient, poser leur regard vide sur la femme qui minaudait

toute seule au milieu de la scène.

—Eh bien, dit tout à coup M^{me} Marsan, je suis bien aise de l’avoir

entendue, cette fameuse étoile. Mais je ne comprends pas l’engouement

du public. Moi, elle m’agace. Et vous?

M. de Villenoise eut un haussement d’épaules.

—Je croyais, insista Sabine, que vous l’admiriez. Vous m’en avez parlé

avec tant d’enthousiasme après votre soirée chez la marquise de Vernage!

Vincent répondit par un monosyllabe d’indifférence.

—Peut-être,—reprit Sabine avec lenteur et sans quitter des yeux la

figure de son ami,—peut-être a-t-elle moins bien chanté, ce soir,

cette complainte de _La Cruche cassée_, qui vous avait produit une

telle impression chez la marquise.

—Cela se peut... Oui, en effet, j’ai remarqué une différence, prononça

Vincent, qui sentit une intention dans l’interrogatoire auquel on le

soumettait, et qui voulut prouver à quel point il était resté attentif.

Un frisson parcourut la chair de Sabine. La divette, ce soir, n’avait

pas chanté la complainte de _La Cruche cassée_!... Vincent n’avait rien

entendu! Il se laissait absorber tout entier par une préoccupation, et,

cette préoccupation, il la dissimulait! Qu’était-ce?... A quoi pensait

le jeune homme? A quoi pouvait-il penser, si ce n’est à une femme?

Haine d'amour · 第 6 / 21 段