Villenoise,—cette vie régulière et aux horizons fermés, dans laquelle
le mariage de son ami Robert Dalgrand et l’apparition de Gilberte
avaient jeté un trouble délicieux, qui ressemblait à une espérance. Dès
qu’il eut revu Sabine, dès qu’il se fut à nouveau fait le serment de
remplir son devoir envers cette femme si malheureuse et si passionnée,
dont le cœur tenait au sien par des fibres si aisément saignantes,
il s’interdit de rencontrer volontairement M^{lle} Méricourt. Car,
s’il croyait ne pas encore aimer Gilberte, du moins convenait-il avec
lui-même qu’il était bien près de l’aimer. Il en était même à cette
phase redoutable d’un sentiment nouveau, où tout s’efface, dans le
souvenir, des passions qui l’ont précédé, et où l’on s’affirme de bonne
foi n’avoir jamais connu l’amour. Seulement M. de Villenoise ajoutait:
«Et je ne le connaîtrai jamais, du moins dans ce qu’il a de complet,
d’absolu. Cette charmante fille est la seule créature qui pouvait me
l’inspirer.»
* * * * *
Maintenant il montait à cheval de très bonne heure.
Les plus matineux des habitués du Bois, en arrivant aux environs
des lacs, le rencontraient retournant déjà vers la Muette, car il
prenait, pour rentrer, le chemin où il n’avait nulle chance de croiser
Gilberte et le général. Aussitôt arrivé chez lui, il s’enfermait
dans sa bibliothèque et s’enfonçait dans sa traduction de Manilius.
L’après-midi il faisait des armes, écrivait des lettres, rendait des
visites, ou bien explorait des boutiques d’antiquaires. Quant à ses
soirées, elles appartenaient à Sabine.
Jamais M^{me} Marsan ne venait rue Jean Goujon. Elle n’y avait mis
les pieds que deux ou trois fois, et seulement parce que son amant se
trouvait malade. C’était, chez elle, un scrupule de fierté. Le luxe
écrasant de l’hôtel de Villenoise la gênait. Il ne lui convenait ni
de le partager, ni d’en être le témoin modeste et ébahi. D’ailleurs,
elle ne tenait pas à se donner en spectacle à des laquais. Pas
davantage ne voulait-elle paraître accepter sa situation clandestine.
Quelle répugnance n’eût-elle pas éprouvée, en quittant le somptueux
appartement du maître de la maison, à se voir reconduite par lui
jusqu’à la portière d’un fiacre, comme une grisette qui, dans le
creux de son gant, emporte «son petit cadeau»! S’éloigner furtivement
de cette demeure où elle ne désespérait pas de s’installer un jour
en épouse légitime... Jamais! Si elle y entrait, ce serait la tête
haute, appuyée au bras de son mari. Et quelle joie sauvage elle
éprouverait alors, à voir s’aplatir devant ses millions ceux qui jadis
s’étaient aplatis devant son titre de comtesse, et qui, aujourd’hui,
se détournaient scandalisés sur son passage!... Mais ne serait-ce pas
abdiquer à jamais un tel espoir que d’habituer M. de Villenoise à la
recevoir chez lui autrement que sous le nom et avec tous les droits
qu’elle y voulait étaler? En attendant, c’était chez elle qu’elle
accueillait son ami.
Dans l’atelier à demi obscur, où des abat-jour immenses atténuaient la
clarté des lampes, ils avaient d’interminables causeries. Et, malgré
l’âpreté d’orgueil et de passion toujours pressentie sous les paroles
de Sabine, bien souvent pour eux s’égrenaient des heures pleines d’un
charme profond. La jeune femme déployait un esprit original, donc
la disposition naturellement ironique et dédaigneuse s’était encore
accentuée par les déboires de sa vie. Elle jugeait toutes choses avec
un scepticisme impitoyable, mais dont le fond pénible se voilait sous
des mots ingénieux et plaisants. Quand elle parvenait à s’oublier
elle-même, à désarmer un peu en face de cet adversaire adoré qu’était
pour elle son amant, elle se lançait parfois dans le plus divertissant
des bavardages. Et la façon dont elle envoyait au plafond ses paradoxes
avec la fumée de sa cigarette russe réveillait chez Vincent des
velléités amoureuses. Elle était d’ailleurs bien belle à voir quand
elle s’animait sans trop d’aigreur, et qu’elle avançait, en débitant
des bravades, sa brune tête hardie de guerrière. Les fins reflets des
abat-jour jaunâtres ou rosés mettaient sur son visage fatigué un fard
délicat. Elle ne paraissait plus ses trente-cinq ans, dont son âme
brûlante avait trop fidèlement enregistré le passage sur son front, aux
coins de sa bouche et à l’entour de ses yeux. Et elle savait si bien de
quelle quantité de séduction la rehaussait le cadre accoutumé qu’elle
se refusait à mille petits projets, qui, autrement, l’eussent tentée.
Ainsi c’était une chose rarement obtenue par M. de Villenoise qu’ils
allassent ensemble dîner hors de Paris, dans quelque coin de verdure,
à Meudon ou à Ville-d’Avray. Pourtant, le printemps, cette année-là,
s’épanouissait en journées merveilleuses, en soirées de tiédeur et de
parfums. Vincent rappelait à Sabine combien autrefois elle aimait les
promenades à travers bois, terminées par quelque repas fort mauvais
mais si amusant, sous une tonnelle de vigne vierge. Maintenant ce que
Sabine craignait—en se gardant bien de l’avouer—c’était la barbare
franchise des longs jours, cette cruauté de la Nature qui, dans la
hardiesse de sa jeunesse recouvrée, prodigue les rayons, multiplie la
clarté, fait ruisseler le soleil sur la fraîcheur de ses verdures et
de ses floraisons, et prolonge les heures éclatantes, sans se soucier
des pauvres visages féminins dont la beauté agonise, d’une douloureuse
agonie que tant de lumière outrage.
Parfois cependant, ne sachant plus à quelle excuse recourir, M^{me}
Marsan acceptait une partie de ce genre. Mais alors elle s’arrangeait
pour qu’on se mît en route très tard. Et, comme tous deux détestaient
les restaurants connus, les prétentieuses _Têtes Noires_ où l’on
retrouve, sous les étoiles, l’odeur des couloirs que jalonnent les
portes numérotées des cabinets particuliers et la muette effronterie
des garçons en veste courte, ils échouaient, vers neuf heures, dans une
guinguette, où ils ne trouvaient plus à manger que des sardines et des
œufs avec le veau en ragoût des bûcherons et des rouliers.
Peu leur importait d’ailleurs. Car ils avaient devant eux l’heure
unique, l’heure d’attendrissement et de chimère, durant laquelle ils
marcheraient au bras l’un de l’autre sous les bois devenus obscurs.
Durant cette heure-là, Vincent oubliait sa lassitude et Sabine
l’inquiète angoisse de sa passion. Lui, trouvait des paroles sans
réticences, des réflexions où ne perçait pas de regret, et de lentes
pressions de main plus enlaçantes que les étreintes complètes de la
possession. Elle, se sentait apaisée, rajeunie, sous cette ombre
complice. Une confiance plus assurée en elle-même dissipait les idées
qui la torturaient habituellement, faisait s’évanouir les craintes, les
doutes, les jalousies, les terreurs de l’avenir, les écœurements du
passé, et jusqu’au tourment suprême, né de la différence d’âge entre
elle et celui qu’elle aimait. Presque insignifiante, cette différence
d’âge: trois ans à peine... Mais combien leurs situations et leurs
caractères l’accentuaient! Car la femme divorcée, finie, mise à l’écart
de la société, voyait se fermer l’avenir, au moment où il offrait tous
ses triomphes et toutes ses joies à ce garçon libre, beau, intelligent
et riche. En outre, Vincent, avec sa calme tête blonde de rêveur, ne
paraissait pas même trente ans; alors que la brune Sabine, toujours
brûlée de quelque fièvre d’âme ou de chair, en accusait près de
quarante.
Qu’ils étaient bienfaisants les soirs de solitude et de nocturne
enchantement où s’atténuaient de telles distances!... Sur la route
grise, entre les hautes futaies criblées d’étoiles, ou le long des
coupes de bois qui dévalaient en plis de terrain pâles, hérissés çà
et là par les arbres épargnés, Sabine et Vincent marchaient, serrés
l’un contre l’autre, plus silencieux à mesure que s’avançait l’heure.
L’infini les enveloppait, les rapprochait. Ils ne s’en voulaient plus
de rien. Ils étaient deux êtres qui s’aimaient dans l’espace et dans la
nuit, deux êtres destinés à mourir et que réunissait le sentiment de
leur fragilité en face de la beauté et de la mélancolie des choses.
Un ciel immense, piqué d’astres, s’étendait au-dessus des blêmes
clairières. Sabine s’arrêtait pour le contempler, et disait les noms
des étoiles. Cela amusait Vincent de l’entendre prononcer des syllabes
étranges, pour désigner les beaux joyaux mystérieux scintillant
si haut, si loin, et que cette connaissance de leurs symboliques
appellations rapprochait, semblait mettre à portée de la pensée et de
la main.
—Voici, disait-elle, Arcturus, du Bouvier... Ici, au zénith, c’est
Wéga, de la constellation de la Lyre. A droite, c’est Déneb... Un
peu au-dessus, Altaïr... Et là-bas, plus près de l’horizon, cette
magnifique étoile... Vous ne vous rappelez plus?... C’est Aldebaran.
Vincent répétait après elle: «Ah! oui, c’est vrai... Aldebaran...»
Mais, au lieu d’élever ses regards, il les abaissait vers elle, et
il souriait à ce profil pâle et fin, que la nuit rendait suave, à
ces grands yeux noirs tournés là-haut, à cette bouche gracieusement
pédante. Sabine sentait sur son visage les prunelles caressantes du
jeune homme. Elle les y laissait posées sans trahir tout d’abord
l’intime volupté dont leur effleurement la pénétrait. Puis, n’y tenant
plus, brusquement elle lui faisait face:
«Ah! tu m’aimes!...» s’écriait-elle avec une certitude de plaire qui la
transfigurait, la rendait adorable.
Alors il mettait les bras autour d’elle, amenait lentement les lèvres
jusqu’à sa bouche, et murmurait dans la joie de sa propre sincérité:
«Oui, Sabine... ma chère Sabine... je t’aime.»
Une série de soirées semblables détendit un peu le caractère de M^{me}
Marsan. Elle eut de la gaieté, de l’abandon, de la grâce. Comme Vincent
lui consacrait plus de temps qu’autrefois, et lui rendait un compte
minutieux des heures qu’il ne passait point auprès d’elle, Sabine crut
tenir une place plus grande que jamais dans le cœur et dans la vie de
son amant.
La délicatesse de M. de Villenoise, le soin qu’il prenait d’agir en
amoureux pour se suggestionner à lui-même cet amour et pour éloigner
des rêves pleins de péril; puis les fugitifs éclairs de bonheur
jaillis encore parfois d’une réminiscence, d’un attendrissement ou
d’une admiration commune, rendirent à leur liaison comme une apparence
de douceur et de stabilité. Cela dura quelques semaines, à peu près
tout le temps que Robert Dalgrand et sa jeune femme consacrèrent à leur
voyage de noce.
M. de Villenoise redoutait le retour de son ami. Car, alors, les
rencontres avec Gilberte deviendraient inévitables. Comment se refuser
à voir les Dalgrand, qui, naturellement, recevraient souvent leur
sœur? Toutefois, le jeune homme repoussait d’avance, et résolument,
la complicité des circonstances. «Ce sont les lâches,» pensait-il,
«qui s’exposent à la tentation; ils escomptent leur propre faiblesse,
et, pour ne pas s’avouer la tyrannie de leurs désirs, ils paraissent
n’obéir qu’à la fatalité.» Il combinait donc différents prétextes pour
se soustraire à des relations dangereuses. «Et si tous ces moyens ne
réussissent pas,» concluait-il, «ce sera bien simple... Je dirai tout à
Robert.»
Un jour, il eut une surprise. Sabine lui demanda sans préambule:
—Pourquoi ne m’avez-vous pas parlé du mariage de votre ami Dalgrand?
—Je ne pensais pas, répondit-il, que cela vous intéressât.
Elle reprit:
—Sans doute à cause de mon peu de sympathie pour M. Dalgrand. Mais je
tiens beaucoup plus à savoir ce que font mes ennemis qu’à connaître les
démarches de mes amis. C’est d’une bien autre importance pour moi.
—Où prenez-vous que Robert soit votre ennemi?
—N’a-t-il pas souvent cherché à vous séparer de moi?
—Souvent?... Comment l’aurait-il pu? Nous nous connaissons à peine
depuis sept ans, vous et moi, n’est-ce pas, Sabine? Or, en voilà dix
que Robert dirige des travaux à l’étranger et ne met guère les pieds
en France. Il n’a su notre liaison que par votre divorce, et il ignore
qu’elle dure toujours. Je ne sais pas si seulement il m’a parlé de vous
trois fois.
Sabine eut un petit rire sardonique.
—Je crois bien... Car il en a parlé si agréablement les deux
premières, que vous avez dû lui interdire ce sujet de conversation.
—Oh! voyons, ma chère amie, ce que vous dites là n’est pas exact.
M. de Villenoise essaya de rétablir les faits. Ou plutôt il essaya de
retrouver la nuance sous laquelle, voici déjà longtemps, il les avait
rapportés à Sabine. Mais, comme la vérité gisait entre ses atténuations
et les exagérations de la jeune femme, ils ne purent s’entendre, et,
chacun accusant l’autre de mauvaise foi, ce fut l’occasion d’une
querelle.
—Dalgrand n’avait rien contre vous, soutenait Vincent. C’était la
situation qu’il trouvait fâcheuse.
—Et pourquoi, je vous prie?
—Ah! vous le savez bien... Il possède au plus haut degré l’esprit de
famille et la passion de la régularité... Il n’a jamais rêvé le bonheur
que dans le mariage.
—Vous allez me persuader, reprit Sabine, qu’il vous conseillait de
m’épouser!
Vincent ne put s’empêcher de répondre:
—Non... Car il ne comprend le mariage qu’avec une jeune fille.
Des mots de ce genre remettaient à vif toutes les blessures de Sabine.
—Une jeune fille!... s’écria-t-elle violemment. Oui, quand on a encore
le droit d’en épouser une, quand on n’a pas brisé la vie d’une autre...
Puis, changeant de ton:
—Ah! ricana-t-elle, une jeune fille!... Il tenait à la vertu,
votre ami Robert... C’est pour cela qu’il a épousé une des petites
Méricourt...
M. de Villenoise tressaillit. D’où Sabine connaissait-elle ce nom? Et
que voulait-elle dire? Devant son regard inquiet, elle reprit avec une
gaieté volontairement insolente:
—Oui, des gamines qui n’ont plus de mère, et que leur vieux général
de père laisse vivre à l’américaine. Un peu culotte de peau, le papa...
Et quant aux fillettes, ça court les chemins à pied ou à cheval, et ça
ne doit pas ignorer grand’-chose...
—Ma chère, dit sèchement M. de Villenoise, nommez-moi donc la femme
dont vous pourriez parler sans essayer de la salir.
—Moi!... se récria-t-elle. Personne n’a plus d’indulgence que moi pour
les femmes... Ce que je déteste, c’est l’hypocrisie sociale.
Elle se lança dans une tirade. Comment! C’était elle qu’on accusait
d’être injuste envers les femmes!... Mais pas du tout!... Elles avaient
bien raison, les femmes, de ne pas s’astreindre aux fausses vertus que
le despotisme masculin leur impose! Qu’est-ce que ça pouvait lui faire,
à elle, Sabine, que les femmes fussent honnêtes, au sens que les hommes
prêtent à ce mot? Elle préférait, chez une femme, l’intelligence, la
bonté, le talent, l’énergie, la délicatesse du cœur, à la chasteté...
Seulement elle riait de la bêtise des hommes, pour qui la seule grande
affaire est de n’être pas trompés. Et leur vanité aussi lui était un
spectacle vraiment drôle... Ainsi ce grand benêt de Dalgrand, qui
prêchait en faveur des rosières, se figurait que sa femme n’avait
jamais regardé un homme avant lui. Mais depuis l’âge de dix ans, elle
cherchait un mari, cette petite fille délurée d’officier sans fortune!
Et, maintenant qu’elle l’avait trouvé, sa principale occupation allait
être de chercher un amant.
—Et ce sera bien fait! conclut Sabine. Ça lui apprendra, à votre
vertueux ami... Ah! il trouve qu’il y a des femmes qu’on n’épouse pas!
Eh bien, la sienne lui prouvera que celles qu’on épouse sont aussi
celles qui vous font... arriver de certains accidents.
Ce n’était pas la première fois que les amertumes secrètes amassées au
cœur de Sabine s’échappaient en de tels excès de paroles. Mais rarement
elle allait jusqu’à de si précises personnalités. Ce qui l’avait
entraînée ce jour-là, c’est qu’elle venait d’apprendre, tout à fait
par hasard, que M. de Villenoise avait été garçon d’honneur, à la noce
de Robert Dalgrand, avec une des demoiselles Méricourt. Elle s’étonna,
puis s’irrita du mystère qu’il lui en avait fait. Mais elle se garda
bien de lui dire qu’un vieux numéro de journal, enveloppant des romans
qu’on lui rendait, lui avait fourni, dans un écho de quelques lignes,
les principaux détails de la cérémonie. Elle préféra garder pour
elle ce mince renseignement, afin de le débiter ensuite sous forme
d’allusions qui la feraient paraître beaucoup mieux informée qu’elle ne
l’était en réalité. Puis, dès les premières paroles, et comme cela ne
lui arrivait que trop souvent, son caractère susceptible et emporté
lui avait fait perdre toute mesure.
Elle se fit grand tort dans l’esprit de M. de Villenoise, et elle
le sentit à la façon presque brutale dont il lui enjoignit de ne
jamais reparler de M. ni de M^{me} Dalgrand, pas plus que de M^{lle}
Méricourt. Il se départit de sa courtoisie habituelle, prit un ton de
commandement et de menace. Pendant une seconde l’orgueilleuse Sabine
eut la tentation de le braver. Mais elle le vit faire un mouvement
comme pour partir... Elle trembla qu’il ne revînt pas. Alors elle
voulut tourner la chose en plaisanterie. Et elle eut la mortification
de le voir conserver un air de tristesse et de dédain.
Il ne la jugeait point avec trop de sévérité cependant. Au contraire,
une plus grande indulgence lui venait tandis qu’au cours de semblables
scènes il sentait son cœur s’éloigner d’elle. «Quel poison,»
pensait-il, «est une seule faute passée dans la vie et dans l’âme d’une
femme!... Et ce poison agit d’autant plus sûrement que cette femme est
plus affinée, plus fière!... Celle-ci ne manque pourtant ni de tact, ni
de jugement, ni de cœur... Mais elle a fait fausse route, elle a gâché
sa vie... Maintenant elle ne voit plus rien que par l’intermédiaire de
son orgueil malade. Et il n’y a pas de remède. Son mariage avec moi,
qu’elle souhaite avec une si pénible ardeur, ne la guérirait pas. Elle
croirait découvrir chez les autres de l’ironie, chez moi du regret...
Elle m’en voudrait toujours d’être plus jeune qu’elle... Sa jalousie ne
serait plus contenue par la crainte de me rebuter et de me perdre... Ce
serait des scènes continuelles... Un enfer... où périrait certainement
l’affection que je lui garde encore.»
«L’affection...» M. de Villenoise ne disait plus en lui-même «l’amour».
Et, par suite des maladresses qu’accumulait Sabine, cette tendresse
défaillante s’approchait toujours plus de la résignation.
A la rancune qu’il lui gardait d’avoir dénigré les deux personnes qu’il
admirait le plus, Robert et Gilberte, elle ajoutait d’autres griefs.
Ainsi elle eut une fantaisie qui déplut fort à Vincent, celle d’adopter
un costume d’homme pour peindre dans son atelier.
Une après-midi, comme il arrivait plus tôt que de coutume, il aperçut
une silhouette masculine, dans une vareuse et un pantalon de flanelle
blanche, debout devant un chevalet. Il eut un sursaut d’étonnement.
Mais la silhouette se retourna: c’était Sabine. La tête brune de la
jeune femme émergeait d’un col droit, et sur son buste fin s’étalait un
plastron empesé, où flottait une longue cravate. Elle se mit à rire en
voyant que M. de Villenoise demeurait sur le seuil, comme pétrifié.
—Je vous fais peur? demanda-t-elle.
—Non, dit-il. Mais je voudrais savoir si Estelle aurait aussi bien
introduit dans votre atelier un autre visiteur que moi.
—Et pourquoi pas?
Elle rougissait, vexée. Car elle s’attendait à un compliment, et elle
ne voyait pas, dans les yeux de Vincent, l’éclair d’admiration qui
aurait corrigé le mécontentement de son attitude. Pourtant elle avait
constaté que ce travestissement lui allait à ravir; on y distinguait
l’élégance de son corps souple, et surtout il la rajeunissait. Depuis
le matin elle se réjouissait de l’effet qu’elle allait produire. Et
peu lui eût importé le reproche d’inconvenance, si le regard de son
amant lui eût avoué qu’elle plaisait. Mais ce regard n’était que dur et
gênant.
Elle prit un air détaché.
—Mon Dieu! vous ne m’avez donc jamais vue ainsi?... C’est mon costume
de travail. Avec tout ce gâchis de couleurs, nous sommes presque
forcées, nous autres femmes...
Vincent remarqua:
—C’est pour cela que vous l’avez pris blanc?
—Et puis, ajouta-t-elle, c’est plus original. Rosa Bonheur s’habille
en homme... même pour sortir dans la rue... Oui, elle se promène en
blouse.
—Prenez cette tenue-là pour travailler, tant que vous voudrez, dit M.
de Villenoise. Mais, je vous en prie, pas devant moi. Cela me déplaît
prodigieusement. C’est tout simplement horrible.
Elle sentit qu’il était sincère, malgré l’inexactitude et la forme
désobligeante du jugement. Aussi, comme elle craignait par-dessus tout
de lui déplaire, elle eût probablement relégué au plus vite et pour
jamais ses vêtements d’homme dans une armoire, s’il n’eût cru devoir
poursuivre:
—D’ailleurs, je vous le répète, je ne comprends pas que vous songiez à
vous laisser voir par des étrangers sous une mascarade pareille. C’est
tout ce qu’il y a de plus inconvenant, et, pour une femme seule, comme
vous êtes...
—A qui la faute si je suis seule? repartit Sabine.
—Peu importe... Vous l’êtes. Et si vous ne voulez pas qu’on vous
manque de respect...
—Dites donc, mon cher! cria Sabine en croisant les bras sur son
plastron empesé. C’est vous qui osez parler du respect qu’on me doit?
Et qui donc m’a fait perdre celui de tout le monde?... Ah! cela vous
rend jaloux qu’on me voie dans ce costume! Dites-le donc franchement,
au lieu de me faire une morale déplacée.
Vincent aurait dû rire, marcher vers elle et la faire taire avec
un baiser. Car elle était vraiment d’une séduction irrésistible et
comique, avec son costume hardi et son attitude batailleuse, la jambe
droite avancée dans le pantalon de flanelle, les bras crispés contre sa
chemise de garçon, et la colère de son joli visage rendue puérile par
l’air d’enfant que lui prêtait son attirail masculin. Mais un glacier
même serait plus facile à dégeler qu’un amant qui sent venir une scène.
Aussi Vincent, qui s’exaspérait sous son masque froid, répondit avec un
haussement d’épaules:
—Jaloux?... Je voudrais bien savoir lequel de nous deux est jaloux de
l’autre.
Sur quoi Sabine répliqua:
—Tant mieux pour vous si vous ne l’êtes pas! Car je mettrai
constamment ce costume dans mon atelier. Vous n’êtes pas mon mari pour
vous permettre d’y trouver à redire.
Si M. de Villenoise murmura: «Heureusement pour moi!...» ou quelque
chose de ce genre, la jeune femme ne l’entendit pas ou feignit de ne
pas l’entendre. Car, ainsi qu’il lui arrivait toujours, elle commençait
à souffrir de sa propre violence, et de la punition dont elle se
frappait en voulant blesser son ami. Des larmes rageuses montaient dans
ses yeux en songeant qu’elle se condamnait à lui déplaire. Cependant
son orgueil restait si fort qu’elle s’obstina, plusieurs jours de
suite, à rester vêtue en homme jusqu’à l’heure où elle attendait
Vincent. Même, pour mieux lui faire sentir qu’elle était libre, et que,
tant qu’il ne l’épousait pas, il ne pouvait se prévaloir d’aucun droit
sur elle, Sabine accentua les façons masculines dont s’offusquait tant
M. de Villenoise. Elle installa un tir au fond de son petit jardin et
s’exerça au pistolet. Vincent trouva des boîtes de cartouches et des
cartons mouchetés de balles traînant sur les guéridons, dans l’atelier.
Elle ne se contenta plus d’une cigarette d’Orient prise dans l’étui
du jeune homme lorsqu’ils buvaient le café ensemble; elle en eut
constamment aux lèvres; et des bouts d’ambre, des allumettes-bougies,
jusqu’à des paquets de _caporal_, se mêlèrent à ses étuis de couleurs.
Elle parla même de se faire couper les cheveux; mais, comme elle les
avait très longs et fort beaux, elle se garda de donner suite à cette
velléité.