—Vous voulez savoir?... dit-elle avec un regard sincère de ses beaux

yeux bruns. Eh bien, moi, je ne consentirai à me marier que comme

Lucienne, seulement avec quelqu’un qui me plaira tout à fait.

—Et... vous ne prévoyez donc pas qu’on puisse vous plaire... tout à

fait?

Elle répondit—peut-être un peu trop vivement:

—Oh! si...

Puis elle resta interdite une seconde, rougit plus fort, et ajouta:

—Mais je connais bien la vie, allez. Celui qui me plaira, je ne lui

plairai pas. C’est toujours ainsi.

—Toujours?... Non. Voyez votre sœur et mon ami Robert.

—Oh! Lucienne est plus jolie et meilleure que moi. D’ailleurs, il y a

des exceptions. Et cette chance-là ne se rencontrera pas deux fois dans

une même famille.

—Vous êtes donc modeste, mademoiselle Gilberte? Voilà une qualité

presque invraisemblable chez une jeune fille.

—Ces pauvres jeunes filles! Vous avez l’air de leur en vouloir.

Qu’est-ce qu’elles vous ont fait?

—Elles me font peur.

Gilberte eut un rire d’enfant.

—Quelle plaisanterie! Ainsi, moi, est-ce que je vous fais peur?

—Plus que vous ne croyez.

Gilberte baissa les yeux et un silence suivit. Comme ils étaient l’un

devant l’autre dans un angle du salon et que la musique faisait encore

tourner les autres couples, elle leva les mains et lui dit:

—Valsons.

Il l’entraîna d’un élan presque rageur, fâché contre lui-même et aussi

contre elle, sans savoir au juste pourquoi.

Mais tout à coup, après avoir ramené la jeune fille à sa place, M. de

Villenoise s’aperçut que les mariés étaient partis. Alors il eut la

vision du coupé qui emportait Robert et Lucienne. Il se les imagina,

dans l’ombre de cette voiture close, savourant les premières minutes

de solitude. Il se représenta la lenteur et l’hésitation des premières

tendresses... Et cette virginale robe blanche enserrée par ce robuste

bras vêtu de drap noir... D’un grand effort, il tâcha de réveiller son

scepticisme à l’égard du mariage, son culte pour l’indépendance et sa

haine de tout lien, en même temps que sa méfiance des virginités de

corps obtenues par l’atrophie ou la déviation des âmes. Il ne put pas.

Tout cela faisait place à un malaise de désir indistinct, à un sourd

désenchantement de ce qui, jusque-là, suffisait à occuper sa fantaisie,

sinon à lui remplir le cœur.

Cependant, le général, désireux de se retirer, cherchait sa fille

cadette. Il s’arrêta devant le garçon d’honneur de Gilberte, qui se

leva aussitôt.

—Je n’ai pas eu le loisir de causer avec vous, monsieur, dit le

vieillard. Je le regrette. Mon gendre nous a dit de vous tant de bien!

Mais nous nous retrouverons. Vous êtes des nôtres désormais.

—Mon général, c’est beaucoup d’honneur...

—Vous êtes un lettré, un travailleur, reprit M. Méricourt. Mon cousin,

le membre de l’Institut,—vous l’avez vu? le second témoin de ma fille

Lucienne,—estime beaucoup vos œuvres. J’admire cela infiniment chez un

jeune homme dans votre grande situation de fortune. Tant d’autres ne

songeraient qu’à s’amuser...

—Mais cela m’amuse, mon général.

M. Méricourt chercha une autre phrase d’éloge. Toutefois, sur ce

terrain, il était mal à l’aise, ne sachant pas au juste la nature

des travaux aux-quels se livrait Vincent, et se rappelant avoir

passé, dans la _Revue des Deux Mondes_, des articles signés de lui

sur «l’Alexandrinisme dans la littérature romaine». Le titre l’avait

effrayé; il ne les avait pas lus.

Brusquement donc, il aborda un autre sujet.

—Vous montiez, ces jours-ci, un beau cheval, monsieur. Il a des lignes

superbes, beaucoup de branche, des jambes de cerf; et il se rassemble,

m’a-t-il paru, à galoper sur le bord d’un chapeau.

—Ah! ma jument alezane... Gipsy. Oui, une bonne bête. Où donc

l’avez-vous vue, mon général?

—Au Bois. Je vous ai aperçu à plusieurs reprises. Mais... de loin. Car

vous ne fréquentez pas l’avenue des Poteaux, ni celle des Acacias.

—Non, j’avoue que la foule...

—Ne vous attire pas. Moi non plus. Du moins la foule des bipèdes. Mais

celle des quadrupèdes m’intéresse. Je connais tous les beaux chevaux de

Paris. J’aime à les rencontrer là. Puis ma fillette est contente de se

voir saluer par tous les officiers.

—Alors M^{me} Dalgrand va se trouver privée. Car mon ami Robert...

—Oh! interrompit le général—tombant au piège de Vincent, qui voulait

le faire parler de Gilberte,—ce n’est pas de ma fille aînée qu’il

s’agit. Lucienne est une écuyère médiocre; elle manque du feu sacré.

Mais c’est la petite!... On dirait qu’elle est née à cheval, cette

gamine-là. Vous la verrez... Elle est étonnante.

—Est-ce que M^{lle} Gilberte aimerait chasser à courre? Nous avons ce

qu’il faut, dans mes modestes bois de Villenoise.

—Merci, monsieur. Je vous suis bien reconnaissant. Mais ce sont là des

goûts de haut luxe que je ne voudrais pas lui donner.

M. Méricourt expliqua même qu’il désirait plutôt modérer cette passion

chez Gilberte. Car pourrait-elle monter plus tard, quand elle serait

mariée? C’était douteux. Avec les jeunes filles et les difficultés de

leur établissement, on ne peut jamais savoir. Sans sa position spéciale

dans l’armée,—car il restait un maître et un arbitre en matière

d’équitation, et pouvait encore, par exceptionnelle faveur, choisir ses

montures dans les écuries de l’École Militaire,—sa fortune personnelle

ne lui permettrait guère, à lui comme à sa fille, que les rosses de

manège. Le général dit tout cela fort simplement, sauf l’allusion un

peu emphatique à sa renommée d’écuyer hors ligne, rival des comte

d’Aure et des Baucher.

—Ah! jeune homme, je ne connais pas vos moyens, mais je ferais le

pari de rester encore, à mon âge, plus longtemps que vous en selle aux

allures vives, et de vous faire demander grâce. Aux dernières manœuvres

que j’ai dirigées,—il y a de cela quatre ans au plus,—je semais

derrière moi mes aides de camp...

Lorsque le général abordait un sujet, il ne l’abandonnait pas de

sitôt. De sorte qu’au lieu d’emmener Gilberte, il laissa s’organiser

un cotillon: quelques figures improvisées seulement, car on manquait

d’accessoires. Les jeunes gens prirent des fleurs dans les corbeilles

pour les échanger avec les jeunes filles. Vincent reçut un brin de

réséda et la mission de danser avec la demoiselle qui portait un brin

semblable. Il la trouva tout de suite. C’était Gilberte.

—Mais, dit-elle, avant de valser, nous devons échanger nos fleurs.

Elle accepta celle du jeune homme, et, à son tour, lui fixa la sienne

au revers de l’habit. Puis ils valsèrent sans mot dire. Ensuite, comme

c’était la dernière danse et qu’une débandade s’opérait parmi les

invités, ils se dirent au revoir.

Un instant après, comme un groupe de gens empêchait M. de Villenoise

d’approcher du vestiaire, il aperçut encore M^{lle} Méricourt à qui

l’on passait sa sortie de bal. Avant de la fermer, elle ôta les fleurs

du cotillon, épinglées sur son corsage, et qui, s’écrasant sous le

manteau, auraient taché sa robe délicate. Elle les enlevait vivement,

les laissait tomber à terre sans regarder autour d’elle, ne se sachant

pas observée par lui, qui s’effaçait derrière d’autres personnes.

Machinalement, il attendait qu’elle touchât le brin de réséda. Elle le

prit et parut le jeter comme les autres. Mais, lorsqu’une seconde après

elle éleva la main vers son cou pour remonter son col garni de plumes

frisées, Vincent aperçut distinctement la fleurette qu’elle dissimulait

dans sa paume.

Un désir ardent le prit de s’assurer qu’elle la gardait pour de bon,

qu’elle l’emportait en souvenir.

Il rejoignit la jeune fille et le général, s’inquiéta s’ils avaient

une voiture. Il avait commandé son coupé, et il le mettait à leur

disposition. M. Méricourt refusa, disant qu’il avait fait attendre un

des landaus de la noce. Déjà le chasseur de l’hôtel partait pour faire

entrer la voiture sous la voûte.

Tandis que tous trois se tenaient sur le trottoir du péristyle, Vincent

remarqua que Gilberte gardait obstinément sa main droite cachée sous

sa sortie de bal, où elle l’avait glissée d’un geste vif en le voyant

s’approcher.

Un fracas ébranla les murs; les pas des chevaux sonnèrent sur les

dalles, et, dans la cour, le landau tourna, s’arrêta devant eux. Alors

le jeune homme se découvrit pour accepter la main que lui offrait le

général. Comme il restait le bras à demi étendu, Gilberte comprit

qu’il attendait de sa part une semblable faveur. Gauchement, pour lui

présenter sa main libre, elle appuya du coude contre sa poitrine un

éventail qu’elle tenait. L’éventail glissa. Gilberte eut un mouvement

involontaire; et, sous la sortie de bal, une seconde écartée, M. de

Villenoise vit distinctement qu’elle n’avait pas lâché sa fleur.

Ce fut sans doute à cause de cela que, dans son coupé, en revenant chez

lui, il ôta le brin de réséda piqué dans sa boutonnière, s’y caressa

la moustache avec un geste lent et rêveur de la tête, puis, l’étalant

de façon à le froisser aussi peu que possible, il le glissa dans son

porte-cartes.

II

LA rue Jean Goujon s’étendait, déserte et sèche, entre les façades de

ses maisons bleuies de nuit claire et écrasées de silence, lorsque le

coupé de M. de Villenoise y réveilla des sonorités inattendues.

Il était une heure du matin. Tout dormait ou semblait dormir, dans ce

quartier riche, où l’épaisseur des murs doublés de tentures somptueuses

défend et appesantit le repos des habitants. Aussi la voix du cocher

sonna-t-elle avec une étrangeté presque lugubre quand il cria, tout à

travers cet engourdissement de sommeil:

—La porte, s’il vous plaît!

Après le déchirement de ce cri, tout sembla plus muet et plus mort.

Mais, presque aussitôt, deux battants s’écartèrent, ouvrant dans la

nuit une baie de clarté. La voiture s’y engouffra. Vincent mit pied à

terre dans un grand vestibule, où une seule lampe électrique, enfermée

dans un calice de verre jaune, éclairait le pied d’un escalier et

quelques palmes d’un camœrops gigantesque, en laissant au delà tout un

enfoncement d’obscurité.

—Monsieur, dit un valet qui tendait un plateau sur lequel

apparaissait, parmi plusieurs lettres, le rectangle bleu d’un

télégramme, cette dépêche est arrivée voilà deux heures à peine.

Autrement, je l’aurais portée à Monsieur, soit chez M. Méricourt, soit

à l’Hôtel Continental.

Vincent prit les papiers sans répondre, jeta un coup d’œil sur les

écritures des enveloppes; puis, sans se presser, il ouvrit la dépêche.

Comme il n’attendait rien de pénible ou d’heureux, ce télégramme, qui

cependant ne venait pas de Paris,—car ce n’était pas la carte fermée

des communications pneumatiques,—ne lui causait nul sursaut d’émotion

ou de curiosité.

Il le lut d’un regard froid et continua de le regarder ensuite, sans

qu’à cette contemplation aucun éclair s’allumât dans ses prunelles.

Pourtant, il ne composait sa physionomie pour personne, pas même

pour Prosper, son valet de chambre, qui, aussitôt les lettres

remises, était monté dans le cabinet de toilette, afin de toucher le

commutateur des lumières électriques et de préparer l’eau chaude.

La dépêche était datée de Cannes et contenait ces mots:

_Portrait terminé. Serai à Paris dans trois ou quatre jours. Ne puis

plus attendre joie de vous revoir._

SABINE.

Ces deux lignes, que composaient les caractères détachés et sans

expression du télégraphe, retenaient, comme par une fascination

morne, les regards et les pensées de Vincent. Le jeune homme restait

d’une immobilité de statue, sans un tressaillement de plaisir ou

d’impatience, sans un sourire, ou une nervosité, ou un dédain. A la

fin, une grande pitié triste monta dans ses yeux. Il murmura:

—Pauvre femme!

Puis il monta l’escalier, lentement, avec une hésitation de tout le

corps où se trahissait bien l’indécision, l’anémie de la volonté, qui

était comme la diathèse de son âme.

Pourtant, il ne songeait point à s’imposer une ligne de conduite

nouvelle. Nul effort nécessaire ne sollicitait son énergie. Sa vie

était organisée suivant les exigences de certains devoirs aux-quels

Vincent ne rêvait point, même un instant, de se soustraire. Mais la

seule résolution d’examiner si, tout au fond de lui-même, un sentiment

ne venait pas de s’éveiller qui lui rendrait peut-être pénible

désormais l’accomplissement de tels devoirs, lui semblait difficile à

prendre. S’interroger virilement lui apparaissait comme essentiel et

cependant lui coûtait trop. Que deviendrait-il s’il découvrait qu’il

aimait, ou tout au moins qu’il était capable d’aimer?... Alors qu’il

avait cru si bien engourdir son cœur pour le livrer jusqu’à la mort,

sans flamme ardente mais toutefois sans regret, et comme l’acquit d’une

dette d’honneur, à cette Sabine, dont il avait involontairement brisé

la vie.

Certes, il le lui devait, ce cœur. Et ce n’était pas trop, croyait-il,

payer la fantaisie passionnée que Sabine expiait de son côté par la

perte d’une fortune, d’un beau nom, et par l’ironique mépris dont

l’avait accablée le monde.

Elle qui, durant huit années, fut la comtesse de Rovencourt, était,

depuis son divorce, redevenue tout simplement Sabine Marsan. Au lieu

de son ancien hôtel au parc Monceau, elle habitait un rez-de-chaussée

rue de la Pompe. Et tous les millions de M. de Villenoise, dont sa

fierté n’acceptait pas un centime, étaient impuissants à l’empêcher

de travailler pour vivre, de peindre des fleurs et des portraits à

l’aquarelle afin d’entretenir le modeste luxe qui, pour cette créature

dédaigneuse et fine, représentait le strict nécessaire.

Il est vrai—et Vincent se l’était dit déjà, dans l’état de froide

clairvoyance où met la moindre parole maladroite d’une femme dont

on n’est plus épris,—il est vrai que cet étalage de labeur et de

rigoureuse dignité pouvait être un calcul pour contraindre Vincent à la

seule démarche qui lui eût permis de partager sa fortune avec Sabine,

c’est-à-dire au mariage. Mais certaines circonstances, fort atténuantes

pour lui, l’empêchaient de se croire tenu à une si complète réparation.

Et il restait réfractaire à toute suggestion tendant à le mener vers

un tel acte d’héroïsme, que sa très rigide et délicate conscience

elle-même jugeait exagéré.

En effet, il avait eu jadis des raisons sérieuses de croire qu’il

n’était pas le premier homme pour qui la comtesse de Rovencourt eût

trompé son mari. Certains propos qui la lui firent croire presque

facile, et les coquetteries qu’elle se permit à son égard, plus encore

peut-être que la force d’un entraînement irrésistible, l’avaient

décidé à lui faire la cour. Et si le prestige du titre, si le reflet

de noblesse émané d’un très spécial milieu avait, pour l’héritier de

l’APÉRITIF, ajouté une forte séduction à la grâce très captivante

de Sabine, toutefois, même alors, il s’était rendu compte du rien

de cabotinage et de bohème dont cette femme sans race, épousée pour

sa beauté par le comte de Rovencourt, imprégnait l’atmosphère d’une

aristocratique résidence.

Épouser Sabine... Chaque fois qu’un réveil de passion ou qu’une

crise de pitié tendre pour les souffrances d’orgueil devinées chez

sa maîtresse amenait M. de Villenoise à envisager cette résolution,

un souvenir, tout à coup, le faisait bondir en arrière. C’était

l’image d’une scène abominable: l’évocation du petit appartement que,

six années auparavant, il avait mis tant d’amoureuse coquetterie à

parer pour y recevoir la comtesse de Rovencourt, et dans lequel, un

inoubliable soir, il avait eu la rage et l’humiliation de la voir

s’écraser, dans la brutalisation de toutes ses pudeurs de femme, sous

le mépris de son mari et la curiosité froidement outrageante des

hommes de police. Ah! la dégradation dans son propre cœur de cette

malheureuse—dont pourtant il causait la honte—et le sentiment de

son impuissance à lui!... Jamais cela ne s’effacerait. Ce n’était pas

l’obstacle légal du flagrant délit qui empêchait M. de Villenoise de

donner son nom à Sabine. Car le comte de Rovencourt, satisfait par le

honteux châtiment de la constatation, n’avait pas été jusqu’à réclamer

la flétrissure d’un jugement correctionnel. Il avait retiré sa

plainte, et réclamé le divorce pour simple incompatibilité d’humeur,

sans alléguer l’adultère. Par pitié ou par dédain, il laissait à sa

femme coupable la possibilité d’épouser celui pour qui elle l’avait

trompé. Mais le scandale n’en avait pas moins amusé tout Paris. Et

l’écœurant souvenir n’en restait pas moins fixé dans le cœur de Vincent.

Cette nuit, dans sa chambre, dans son grand lit drapé où vivement il

s’était réfugié pour mieux réfléchir, cette lassitude d’une liaison

rendue indissoluble par les circonstances lui courbatura l’âme tout à

coup, l’écrasa sous une pesanteur de fatalité. Ainsi donc Sabine allait

revenir... Dans trois jours, quatre au plus, Vincent recevrait un autre

télégramme—daté de Paris celui-là—ou bien quelque billet apporté

au galop par un commissionnaire. Alors il mettrait son chapeau, il

retournerait rue de la Pompe, il reprendrait les habitudes interrompues

pendant deux mois... Une minutieuse vision lui montrait tous les

détails de cette visite, semblable à tant d’autres qui suivraient... Il

se voyait quittant à pied son hôtel pour parcourir d’un pas hygiénique

le joli trajet de la rue Jean Goujon jusqu’à la mairie de Passy, toute

voisine de la maison où habitait M^{me} Marsan. Ce trajet, il en

connaissait les moindres accidents; sa mémoire faisait défiler devant

lui des physionomies familières de maisons, et des coins de verdures

pimpantes, des ovales éclatants de corbeilles fleuries, dans les petits

jardinets de l’avenue Henri Martin. Même en pensée, il s’attardait,

flânait dans ce décor parisien, observait les nuances changeantes

de l’heure ou de la saison, sans hâte bien vive d’arriver au but.

Pourtant, au coin de la rue de la Pompe, sa démarche se précipitait,

il parcourait allègrement les derniers mètres. C’est que, soudain,

il songeait à la bonne minute de l’accueil, à l’exclamation de joie

dont Sabine le saluerait, et à cette charmante silhouette de femme,

immobilisée d’émotion, debout dans ce cadre d’art et de fantaisie

qu’était l’atelier où elle passait presque toute son existence.

Hélas! le court frisson d’attendrissement dont le secouait par avance

la spontanéité de l’étreinte, l’oubli de toutes les misères communes

dans la chaude joie du revoir, s’atténuait, s’évanouissait bien

vite sous l’anxiété de ce qui allait suivre. Il prévoyait trop le

recommencement de la sourde lutte où, depuis le divorce de Sabine,

tous deux, avec un acharnement absurde, piétinaient, écrasaient leur

pauvre amour. Car, si la maîtresse ne se consolait pas de sa déchéance,

l’amant ne lui pardonnait pas les droits que, de par cette déchéance,

elle croyait avoir sur lui. Et chacun faisait d’autant plus souffrir

l’autre, qu’ils avaient à leur disposition les armes par lesquelles

ils pouvaient réciproquement se blesser au plus profond du cœur. En

effet, la froide inertie de Vincent exaspérait l’âme impatiente et

passionnée de Sabine autant que l’âpre impétuosité de cette âme glaçait

et irritait M. de Villenoise.

* * * * *

C’était après des scènes pénibles, après des bouderies sans fin à

peine tempérées par de mornes politesses, que Sabine Marsan s’était

décidée à partir pour le Midi. La commande d’un portrait d’enfant pour

une famille qui passait l’hiver à Cannes lui fournissait le prétexte

et la possibilité de ce voyage. Elle s’y décida comme à une mesure de

haute politique: car elle se figurait punir Vincent par son absence,

le forcer à s’apercevoir qu’elle lui était indispensable et à trembler

de la perdre un jour tout à fait. Ainsi peut-être lui ferait-elle

accomplir un pas vers le mariage, auquel il se refusait, et qui pour

elle, soit amour, soit ambition, soit désir de revanche contre la

destinée, était devenu l’idée fixe, le but suprême,—un but vers lequel

elle se lançait d’une volonté aveugle, violemment et maladroitement.

Mais Sabine était trop soumise aux impulsions de ses réflexes nerveux

et à la fougue de son caractère pour mettre en œuvre la diplomatie

qui, généralement, se trouve à la portée des femmes. Son départ,

qui lui coûta d’ailleurs beaucoup,—car elle souffrait loin de

Vincent d’une façon différente mais bien plus amère qu’auprès de

lui,—son départ devait produire un effet contraire à celui qu’elle

en attendait. Elle l’effectuait trop tard, après avoir laissé trop se

tendre leurs quotidiennes relations, si bien que son éloignement, au

lieu de se faire sentir comme une intolérable privation, agit comme

une délivrance. Les deux mois qui venaient de s’écouler avaient été

pour M. de Villenoise une période d’apaisement, durant laquelle il

s’était absorbé tout à loisir dans ses chères études, le cœur mort ou

du moins engourdi, l’imagination calme, l’esprit triomphant et lucide.

Sa correspondance avec Sabine s’était poursuivie régulièrement sans

troubler ce délicieux état d’âme,—délicieux au moins pour lui, pour

son dandysme intellectuel et sentimental, pour sa curiosité d’érudit,

pour son scepticisme à l’égard des grandes passions, qu’il considérait

volontiers comme des crises physiologiques propres aux tempéraments

mal équilibrés. Les lettres de M^{me} Marsan et ses propres réponses

ne révélaient nulle hostilité amoureuse, pas même une sorte de paix

armée entre ces singuliers amants. On y eût découvert plutôt cette

confiance que l’extinction des sentiments passionnés laisse éclore

entre deux époux vers les dernières années d’une union sans reproche.

C’était le bavardage à peine tendre mais très intime de deux êtres

enchaînés par l’indestructible réseau de longues habitudes communes,

et qui ont acquis le besoin de se parler de tout, même des moindres

puérilités extérieures. Si M. de Villenoise eût joui moins profondément

de l’accalmie que cette séparation mettait dans son orageuse liaison

avec la violente Sabine, il se fût inquiété peut-être de reconnaître,

aux mille indices de cette minutieuse correspondance, avec quelle force

le liait une chaîne que pour le moment il ne sentait plus. Mais il

était si reconnaissant de ne pas recevoir à chaque courrier des pages

de protestations, de reproches ou de plaintes, qu’il s’abandonnait au

plaisir d’écrire tout naturellement, sans apprêt comme sans réticences,

des lettres dont il n’était pas tenu de faire des lettres d’amour.

Peut-être commençait-il à croire que, de son côté, Sabine enfin se

convertissait à cette camaraderie charmante, et que la tyrannique

affection de ce cœur féminin s’apaisait en une amitié plus

compréhensive, plus capable de désintéressement, lorsqu’il reçut—au

retour de l’inoubliable journée de noce—le télégramme de M^{me}

Marsan. La soudaine impatience qu’elle y témoignait de le revoir—cette

impatience dont elle ne parlait même pas dans sa lettre de la veille

et qu’elle manifestait ainsi tout à coup—lui prouva qu’il allait

la retrouver toute pareille à elle-même. Car, à ce petit fait, il

reconnaissait trop Sabine. Comme c’était bien d’elle cette brusque

frénésie d’un sentiment qui paraissait dormir et qui, d’une minute

à l’autre, la dominait, devenait irrésistible! Vincent pressentait,

même à une telle distance, la fièvre dont était brûlée la pauvre

femme,—cette fièvre qui s’emparait d’elle chaque fois qu’elle avait

pris la résolution de parler ou d’agir, et qui la rendait incapable

de toute temporisation, de toute mesure. Une fatalité de sa nature

impulsive empêchait Sabine de traverser sans se dévorer intérieurement

l’intervalle de temps, si court fût-il, que demandait sa pensée pour se

transformer en acte. Sans doute elle avait pu supporter avec la fermeté

tranquille affichée dans sa correspondance l’exil de deux mois; mais,

du moment qu’elle avait décidé son retour, elle ne patienterait pas

sans torture durant les deux journées qui l’en séparaient encore.

Était-ce donc parce qu’il pensait aux ardeurs douloureuses de ce cœur

tourmenté, ou dans un sentiment de compassion pour cette existence à

jamais assombrie, ou par la prévision d’un plus cruel avenir, qu’il

murmura en lisant la dépêche datée de Cannes, et plus d’une fois

encore, durant une longue nuit sans sommeil:

Haine d'amour · 第 2 / 21 段