* * * * *
Quoi qu’il en fût, dès le lendemain matin, la première action de
Vincent tendit au bonheur de celle qu’il plaignait d’une si étrange
pitié. Sans attendre que son valet de chambre entrât chez lui, à sept
heures, suivant la consigne, dès six heures et demie M. de Villenoise
sonna.
Prosper parut, et, sur l’ordre de son maître, ouvrit les volets. Une
fraîcheur d’avril, une clarté bleue et rose, pénétrèrent dans la grande
pièce tendue de velours sombre, obscurcie de boiseries anciennes, et,
çà et là seulement, égayée par des bibelots en ivoire ou en porcelaine
de Saxe, par un panneau de glace au-dessus de la cheminée en chêne
sculpté, par quelques bergeries galantes du XVIII^e siècle, dues à des
pinceaux de maîtres et espacées le long des murs.
—Donnez-moi mon buvard, de l’encre, une plume, dit M. de Villenoise.
Assis dans son lit, le genou soulevé pour soutenir son buvard, il
griffonna:
«_Madame Sabine Marsan, hôtel Beau-Rivage, Cannes._
«_Suis bien heureux. Vous souhaite bon voyage et vous attends avec
impatience. A bientôt._
«VINCENT.»
—Tenez, dit-il au domestique, faites porter cela et revenez préparer
mon tub. Ah!... s’exclama-t-il comme Prosper allait quitter la chambre.
Le valet se retourna. M. de Villenoise eut une courte hésitation. A la
fin il demanda, mais avec une ombre de gêne:
—La jument n’est pas sellée, n’est-ce pas?
—Je ne pense pas. Est-ce que monsieur l’a commandée plus tôt ce matin?
—Non... Au contraire, je ne sortirai pas à sept heures et demie comme
d’habitude. Passez à l’écurie et dites à Andrew de seller seulement
pour... mettons pour... neuf heures.
Prosper sortit, étonné de l’espèce d’embarras qu’avait manifesté
son maître en donnant un ordre si simple. Mais ce n’était pas à
l’égard de ses gens que M. de Villenoise éprouvait ce vague sentiment
de confusion: c’était vis-à-vis de lui-même. Car, s’étant demandé
depuis la veille comment il était possible que, dans ses quotidiennes
promenades à cheval, il n’eût jamais rencontré le général et M^{lle}
Méricourt, qui, de même, allaient au Bois chaque matin, il avait
réfléchi que, sans doute, une jeune fille et un vieillard choisissaient
des heures plus tardives que les siennes. Il possédait d’ailleurs ce
renseignement qu’on avait chance de les voir plutôt dans les allées
fréquentées, tandis que lui-même préférait les grands espaces déserts
du côté de Longchamps et de Bagatelle; il sentait donc, sans se le
dire encore, qu’il allait changer son itinéraire comme il changeait le
moment de sa promenade. Cette petite stratégie absorbait maintenant
toute sa pensée, tandis que, de bonne foi, il se croyait occupé
d’autre chose. Jusqu’à neuf heures il se tint dans son cabinet de
travail. Ce n’était pas par l’image de Sabine qu’il cherchait à
combattre ses souvenirs d’hier et son absurde espoir de ce matin.
Non... Sabine... Il était quitte envers elle depuis cette réponse
télégraphiée qu’il avait voulue sincère et qu’il justifierait dans
deux jours—comme si elle l’avait été—par toutes les attitudes d’une
tendresse devenue, hélas! un devoir. D’ailleurs, il eût été impossible
à Vincent de mettre en face l’une de l’autre, même dans la plus
inconsciente évocation, Sabine Marsan et Gilberte Méricourt... L’une,
cette maîtresse, jetée définitivement dans ses bras et dans sa vie par
une scandaleuse catastrophe... L’autre, cette enfant que, malgré tous
ses partis pris et toutes ses préventions contre les jeunes filles,
il jugeait d’une ingénuité, d’une fraîcheur d’âme semblable à sa
merveilleuse fraîcheur de chair, à sa beauté de fleur candide. Il était
lié à la première, soit! et par d’indissolubles liens. Mais en quoi
cela pouvait-il l’empêcher d’admirer secrètement la seconde? Pourquoi
ne pas goûter le charme du rêve qu’elle éveillait en lui? Après tout,
la vie que nous vivons ne tient pas tout entière dans la réalité. Si
notre volonté le plus souvent reste impuissante contre les fatalités
extérieures, nous sommes du moins les maîtres de nos songes.
Telles étaient les pensées flottantes en l’esprit distrait de
M. de Villenoise, tandis qu’il se croyait adonné tout entier à
l’éclaircissement d’un vers douteux de Manilius. Machinalement son
intelligence suscitait des mots et presque des idées équivalant au
texte latin, tant le fonctionnement de son cerveau approchait, à force
de savante discipline, de la perfection mécanique.
Cependant son regard, parfois, se levait de la page commencée, errait
autour de cette bibliothèque où il avait concentré toutes ses joies
intellectuelles depuis qu’il avait renoncé à remplir son existence
par les joies du cœur. Elle tenait, cette bibliothèque, en sa plus
longue dimension, toute la largeur de l’hôtel, et peu s’en fallait
qu’elle ne fût carrée. Les hautes fenêtres à petites vitres nombreuses
s’obscurcissaient de stores du côté de la rue, tandis qu’en arrière
elles s’ouvraient sur la verdure d’un jardin où fleurissaient des
marronniers énormes. Et rien ne pouvait charmer une âme disposée à la
rêverie et à l’étude comme les couleurs et les parfums de ces arbres
puissants épanouis dans un ciel pur, venant imprégner le recueillement
de cette pièce immense, aux murailles tapissées de livres, aux consoles
et aux vitrines toutes chargées d’objets d’art.
Dans la cour, sous les fenêtres, tout à coup un cheval s’ébroua. On
entendit des fers heurter impatiemment le pavé, et la voix, aux
inflexions britanniques, d’un palefrenier qui calmait l’animal. M.
de Villenoise leva les yeux vers un cartel, et vit que neuf heures
allaient sonner. Il descendit.
Sous la voûte il se mit en selle,—vivement, parce que Gipsy se
montrait nerveuse au montoir. Et il la retint quelques secondes, comme
elle prenait son élan, pour lui apprendre à ne pas partir sans ordre,
avec une fougue brutale, ainsi qu’une bête mal élevée.
—N’ai-je pas l’étrier gauche plus court que l’autre, Andrew? Voyez
donc si c’est au dixième point.
—Au dixième point, oui, monsieur, dit le groom en examinant
l’étrivière.
—Allons maintenant, ma belle, fit le jeune homme en flattant de la
main le cou de son cheval.
Gipsy, s’efforçant d’être sage, partit d’un pas raisonnable. Mais, dans
la rue, à la première bouffée d’air, à la première vision d’espace
ensoleillé, ce fut plus fort qu’elle: ses jambes fines se détendirent,
puis se replièrent bien haut comme pour mieux battre le sol; et elle
dansait, l’encolure arrondie, les oreilles droites, une grande mèche
dorée voltigeant sous le frontal, entre ses beaux yeux noirs, où
s’affolait le plaisir de la course attendue.
Vincent rendit complètement la main; les rênes tombèrent de toute leur
longueur. Il habituait ses chevaux à ne lui donner un départ que dans
le rassemblé. Gipsy comprit que, pour le moment, elle risquerait un
châtiment si elle insistait. Elle allongea le cou et se mit au pas.
Cependant, une fois dehors, M. de Villenoise ne songea plus qu’à la
façon dont il rencontrerait M^{lle} Méricourt. Cela se passerait
peut-être dans l’allée des Poteaux, ou encore tout de suite, dans
l’avenue du Bois. Car Vincent, au lieu de gagner le Trocadéro et
d’entrer dans le Bois, comme il le faisait habituellement, par la
porte de la Muette, remontait vers l’Étoile. Et déjà il se figurait
la silhouette de l’amazone, le geste dont elle lui rendrait son
salut, l’exclamation bienveillante du général, qui lui proposerait de
chevaucher un instant avec eux pour bavarder d’équitation.
Cette perspective qui, d’abord, amusa M. de Villenoise et lui fit
prendre patience, l’obséda, puis finit par l’énerver à mesure que les
quarts d’heure passèrent sans qu’elle se réalisât. Chaque fois que,
de loin, il croyait voir une jeune femme à cheval à côté d’un vieux
monsieur, il se figurait que c’était Gilberte. Aussitôt il mettait
Gipsy au petit galop. Puis, lorsqu’il arrivait près des cavaliers, il
reconnaissait qu’il s’était trompé. Parfois même le monsieur n’était
pas vieux et la femme n’était plus jeune. Mais quoi! c’était agaçant
aussi... Jamais il n’avait vu M. Méricourt ni M^{lle} Gilberte à
cheval. Il ne connaissait ni leur physionomie sous cet aspect, ni la
robe de leurs bêtes, ni la nuance de leur costume. Et, de loin, il
pouvait les confondre avec les premiers cavaliers venus.
Vincent, vers onze heures et demie, rentra chez lui de mauvaise humeur.
Heureusement pour Gipsy, il n’était pas de ces gens qui soulagent leurs
nerfs en tourmentant leur monture, et elle avait plutôt pris plaisir
aux nombreux petits temps de galop à la poursuite d’un vieux monsieur
et d’une jeune demoiselle. Aussi rentra-t-elle plus satisfaite que son
maître, de son beau pas cadencé, humant de loin la bonne odeur de sa
litière fraîche, dans son box élégant, et le bouquet de son avoine.
* * * * *
Le soir, M. de Villenoise reçut une lettre de Sabine. Il y reconnut
l’état d’esprit que le télégramme lui avait fait pressentir: une
fébrilité, dont l’approche, au simple contact de ce papier, déjà
crispait ses propres nerfs; une impatience de le revoir sous laquelle
il croyait deviner moins une vraie tendresse que le despotique vouloir
de le monter au même diapason. Sabine avait une façon de lui dire:
«N’est-ce pas que nous allons être heureux? N’est-ce pas que c’est trop
affreux, deux mois passés l’un sans l’autre, et que nous ne pourrons
plus nous quitter... jamais?» à travers laquelle il lisait, à tort ou à
raison, comme une leçon dictée, comme un programme de sentiments qu’on
lui imposait, bien plus que l’expression d’un simple et sincère élan
d’amour.
«Elle veut donc toujours me suggestionner!» pensa-t-il. «Mais elle n’a
pas en elle-même la force calme qu’exige un pareil rôle.»
Puis, après quelques minutes de réflexion, il se dit encore:
«Je serai ce que je dois être et ce que je puis être. Voilà tout.»
Sabine lui annonçait son retour pour le surlendemain. Elle arrivait à
neuf heures du matin. Mais elle le suppliait instamment de ne pas venir
à la gare.
«Si elle m’aimait avec sa tendresse plus qu’avec sa vanité,»
rumina-t-il, «elle voudrait me voir dès son arrivée. Mais elle est trop
coquette pour se montrer après dix-huit heures de voyage. Eh bien, tant
mieux! Je ne manquerai pas ma promenade au Bois.»
Le raisonnement de Vincent n’était pas juste. Car, chez une femme
de trente-cinq ans telle que Sabine, que torture déjà le souci de
sa décroissante beauté, c’est souvent un héroïsme d’amour qui fait
sacrifier à des considérations de coquetterie la joie de voir l’aimé
quelques instants plus tôt. Mieux vaut le sevrer d’un bonheur, ce trop
fragile amour, que l’aventurer sans ses armes ordinaires, c’est-à-dire
sans cette grâce du visage qui lui est indispensable pour vaincre et
pour durer.
Toutefois cette mesure de prudence adoptée par M^{me} Marsan se
tourna contre elle, car ce fut précisément ce matin-là qu’enfin M. de
Villenoise, au Bois, rencontra M^{lle} Méricourt.
C’était dans une allée cavalière presque tout à fait déserte. Vincent
aperçut la jeune fille de loin, et de dos, car elle allait dans le
même sens que lui. Pourtant, cette fois, il fut tellement certain que
c’était bien elle, qu’il éprouva une stupéfaction d’avoir jamais pu s’y
tromper.
A quelques foulées en avant de son père—qui suivait au pas le bord de
l’allée, dans l’ombre des jeunes feuillages—M^{lle} Méricourt faisait
faire, au trot, des contre-changements de main de deux pistes à son
cheval.
Elle exécutait cet exercice—un des plus difficiles de l’équitation,
et assurément le plus difficile pour une femme, à cause de l’inégalité
des aides—avec une précision qui étonna Vincent. Tout de suite il se
rendit compte que le général n’avait rien exagéré en parlant de sa
fille comme d’une écuyère remarquable. En même temps le jeune homme
apprécia la modestie de l’amazone qui, dans cette allée solitaire, ne
travaillait pas pour la galerie.
Avec ses mouvantes et parfaites attitudes, sous la fine pluie d’or
verdi qui tombait des grêles verdures d’avril ensoleillées, Gilberte
formait la silhouette la plus délicieuse. Elle avait juste la taille
qui est jolie à cheval, sans trop de sveltesse ni d’embonpoint. Les
épaules étaient relativement larges, d’une ligne à peine tombante; les
bras descendaient d’un mouvement aisé, sans raideur; le buste long
s’amincissait à la ceinture, et les hanches se dégageaient, d’une
courbe très fine, reposant d’aplomb sur la selle. Contre le flanc
gauche du cheval, la courte jupe noire se collait, grâce à la fixité
du genou et du pied passé dans l’étrier, qui ne la soulevaient d’aucun
pli. Au-dessus du corsage sombre paraissait la ligne claire d’un col
droit; et un petit chapeau en gros paillaisson blanc, étroitement bordé
de noir, surmontait la masse brune des cheveux tordus, dans laquelle,
parfois, quelque rayon de soleil allumait une flambée rousse.
Du côté droit au côté gauche de l’allée, puis du côté gauche au côté
droit, cette charmante amazone semblait voltiger lentement, d’un trot
rythmé qui appuyait à peine sur le sol. Le cheval, placé parallèlement
au bord de la route, ne procédait pas par petits bonds de côté, mais
croisait les pieds comme un maître de danse, ainsi qu’il convenait pour
la perfection de ce difficile travail. En venant comme il faisait,
par derrière, Vincent ne voyait pas bouger le bras gauche de M^{lle}
Méricourt, ce qui prouvait la justesse avec laquelle ses doigts
devaient donner les indications de rênes. Et la cravache s’écartait à
peine du flanc de la bête, pour aller à droite, comme la jambe s’en
écartait invisiblement pour aller à gauche, tant était légère autant
que précise l’action des aides inférieures.
M. de Villenoise, au petit pas, se gardait de rejoindre trop vite
M. Méricourt. Il préférait laisser à ses yeux le loisir de savourer
le gracieux spectacle, et à son cœur le temps de goûter le quelque
chose d’attendri et d’immatériel que ce spectacle éveillait en lui.
Une tentation même lui venait de tourner bride et de s’en aller,
en sentant croître jusqu’à une intensité presque aiguë le charme
qui l’envahissait. Oui, décidément, il y avait un danger dans des
sensations pareilles. Mais, après tout, qu’éprouvait-il? Ce n’était pas
un commencement d’amour, certes, puisqu’il ne courait pas vers cette
jeune fille, puisqu’il ne ressentait pas même le désir de lui parler.
Non... Seulement il eût voulu la suivre ainsi, sans être aperçu, et
la voir toujours devant lui. Eh bien, ce n’était qu’une admiration
d’artiste, une émotion tout intellectuelle. N’importe, il ferait mieux
de s’en aller... C’était plus sage. Il s’en irait dans une minute...
Il s’en irait quand M^{lle} Méricourt aurait atteint ce gros arbre
là-bas... Oh! elle y arriverait bientôt... Encore deux lacets de
droite à gauche, et de gauche à droite, elle y serait. Alors Vincent
détournerait Gipsy dans une allée de traverse...
Le jeune homme aurait-il vraiment tenu cette résolution? Qui pourrait
le dire? Il n’en sut jamais rien lui-même. Car, avant que Gilberte eût
achevé le dernier contre-changement de main à la hauteur du gros arbre,
son père, averti par le pressentiment qu’éveille en nous une présence
voisine qui nous intéresse, se retourna sur sa selle et vit M. de
Villenoise.
Les deux hommes se saluèrent. Le général retint son cheval et Vincent
pressa le sien. Ils se trouvèrent côte à côte.
Puis M. Méricourt s’écria:
—Gilberte!... Une bonne rencontre!... Viens dire bonjour à ton garçon
d’honneur.
M^{lle} Méricourt, à la voix de son père, arrêta sa monture et la
retourna par une demi-pirouette souple et correcte. Mais elle ne devait
pas avoir compris, car son visage, calme et rosé lorsqu’il apparut,
changea d’expression dès qu’elle aperçut Vincent. Elle pâlit, puis
rougit; et la gêne visible qu’elle éprouva de cette rougeur colora ses
traits plus vivement encore.
Quand il la vit rougir ainsi, Vincent se troubla. C’est à peine s’il
eut la présence d’esprit d’ôter son chapeau, puis de le passer dans la
main gauche pour toucher de la droite celle que la jeune fille lui
tendait.
Afin de donner cette poignée de main, Gilberte avait rapproché son
cheval par un appuyé qui témoignait de l’obéissance de sa bête autant
que de sa propre habileté. Mais Vincent ne le remarqua même pas.
Vainement il cherchait quelque chose à dire, alors que des compliments
à l’écuyère étaient un sujet tout indiqué.
Ce fut M. Méricourt qui parla le premier, et—tout
naturellement—d’équitation; il vanta de nouveau les belles formes et
le rassemblé parfait de Gipsy.
—Mais ne lui ôtez-vous pas un peu de son perçant, monsieur, dit-il, à
la maintenir ainsi toujours en main?
—Cette jument est tellement équilibrée, mon général, répondit M.
de Villenoise, que la mise en main est presque sa position la plus
naturelle. J’ai de la peine, au contraire, à la faire s’étendre lorsque
je veux allonger son pas.
—Elle a une robe ravissante, s’écria Gilberte. Elle est dorée comme
on avait doré artificiellement le cheval de l’empereur Galba, dans la
pantomime de _Néron_, à l’Hippodrome.
—Si cela vous amusait de la monter, mademoiselle, vous lui feriez
beaucoup d’honneur. Vous me laisserez seulement le temps de l’essayer
en dame dans un manège, pour m’assurer qu’elle supporte bien la jupe.
—Vous mettriez une jupe? demanda Gilberte égayée.
—Bien entendu.
Elle éclata de rire.
—Ah! je voudrais bien vous voir.
—Pour cela, non, dit Vincent, qui se tourna pour lui sourire.
Leurs yeux se rencontrèrent.
Ce sont toujours les yeux qui trahissent l’affinité inconsciente de
deux êtres l’un pour l’autre. Ce mystère, que le cœur peut ignorer
longtemps, les prunelles aussitôt le reflètent. Elles n’en savent point
garder le secret.
Les regards de Vincent et de Gilberte s’effleurèrent en un de ces
contacts imprévus, involontaires, et si poignants, que l’âme, ensuite,
ne peut plus, sans hypocrisie vis-à-vis d’elle-même, conserver sa
sécurité.
Ils se détournèrent aussitôt l’un de l’autre. Mais cet «aussitôt» était
encore trop tard. Et tel fut l’oubli des choses extérieures où cette
révélation de leurs prunelles plongea les deux jeunes gens, qu’ils
crurent sortir d’un songe quand ils entendirent M. Méricourt prononcer
d’un ton placide:
—Je ne suis pas du tout certain, moi, monsieur, que cette jument,
telle qu’elle est mise, conviendrait à une dame, car vous me paraissez
la monter avec beaucoup de jambe.
Vincent dut faire un effort pour percevoir le sens net des mots, et il
ouvrait enfin la bouche pour répondre, lorsque le général reprit:
—Vous avez parfaitement raison d’ailleurs. S’il y a une chose
détestable, c’est l’équitation sans jambe. Mais à notre époque et dans
notre pays, où l’on ne trouve plus guère de gens ayant assez d’empire
sur eux-mêmes pour en avoir sur leurs bêtes, on ne dresse plus les
chevaux à comprendre la jambe. Que dis-je?... On ne les dresse même
plus à la supporter. Oui, monsieur, le croiriez-vous? Un lieutenant,
l’autre jour, à l’École de Guerre, a eu le toupet de me dire: «Mais,
mon général, si je me servais de mes jambes, je ferais emballer ma
jument. D’ailleurs, avec elle, je n’en ai pas besoin, elle a déjà trop
d’impulsion sans cela.» Il croyait que les jambes servent seulement à
augmenter l’impulsion!... Ah! l’animal!... Mais moi, monsieur, je donne
toutes les indications à mon cheval avec les jambes!... Oui, toutes...
depuis l’arrêt jusqu’au galop de charge, et jusqu’au changement de
pied. Voyons, je vous le demande, comment conçoit-on que, sans jambe,
on puisse équilibrer un cheval?
Ce «je vous le demande» n’était heureusement qu’une figure de
rhétorique dans la bouche du général, qui, une fois empoigné par son
sujet favori, ne s’arrêtait plus, même pour laisser la place aux
répliques de son interlocuteur. L’autorité qu’on ne lui discutait
pas en pareille matière, et l’habitude de s’adresser à des officiers
hiérarchiquement inférieurs que le respect retenait de l’interrompre,
déterminaient chez lui cette tendance au monologue. M. de Villenoise
eut à l’en bénir, ce matin-là. Car le jeune homme se sentait aussi
incapable que possible de soutenir une conversation. Tandis qu’il
pouvait à loisir, sous l’attention extérieure prêtée à ce bruit de
paroles, bercer le plus délicieux des rêves.
L’allée cavalière dans laquelle ils marchaient donnait exactement
passage à leurs trois chevaux de front. Même quelques branches les
frôlaient; et c’est pourquoi il avait pris à M^{lle} Méricourt la
place en dehors, laissant ainsi la jeune fille entre son père et
lui-même. Il se trouvait à gauche et parfois le pied de Gilberte
effleurait sa botte. Ni lui ni elle ne tournaient la tête, mais tous
deux tendaient leurs regards en avant, comme n’osant plus croiser leurs
prunelles. Toutefois ils avaient si fortement la sensation de leur
présence réciproque qu’ils ne pouvaient penser à autre chose. Et les
délicates verdures d’avril, dans lesquelles leurs yeux s’enfonçaient,
ne leur devenaient visibles que parce qu’elles prenaient aussitôt des
significations correspondant à leurs sentiments intimes, à l’espèce de
gêne oppressante et douce qui leur étreignait le cœur. Ils ne devaient
plus revoir cette nuance de feuilles jeunes, cette perspective d’allée
sous bois mollement sablée d’un épais sable roux et colorée de cette
couleur de soleil, sans se rappeler cette promenade.
Cependant ils débouchèrent dans l’avenue des Acacias. Les feuillages,
brusquement, s’espacèrent, dévoilant une large nappe de ciel bleu. La
lumière s’étala, violente, entre les hautes cimes plus tardivement
verdoyantes que les taillis. Des voitures filaient sur la chaussée; des
cavaliers galopaient; deux officiers saluèrent. La jolie sauvagerie et
l’intimité du décor disparurent. En même temps disparut aussi l’espèce
de charme qui scellait les lèvres et détournait les yeux de Gilberte et
de Vincent. Ils se sentirent plus éloignés l’un de l’autre. Alors ils
se regardèrent, ils se parlèrent. Mais avec un regret de leur étrange
et délicieuse angoisse...
—C’est comme leur façon de comprendre la théorie de la main fixe,
continuait le général. C’est très bien, la main fixe... Mais encore
faut-il s’entendre!... Ça ne veut pas dire la main de bois, car alors,
plantez-moi un crochet dans l’arçon de la selle et attachez-y les
rênes, ça sera la même chose. La main parle à la bouche du cheval. Et
comment une main de bois pourrait-elle parler?...
—Mademoiselle, demanda Vincent à Gilberte, faites-vous aussi des
contre-changements de main de deux pistes au galop?
—Pas correctement, non, monsieur. Je n’y suis jamais arrivée.
—Et tu n’y arriveras jamais, reprit le général. Une femme ne peut pas.
C’est là qu’il en faut des jambes, pour le soutien de l’allure et pour
les changements de pied!...
Il s’interrompit.
—Ah! dit-il, voici le maréchal.
Vincent leva les yeux. Un cavalier, qu’il connaissait de vue, comme
le connaissaient tous les habitués du Bois, venait à eux d’un pas
tranquille. Tout de suite le jeune homme fut saisi par le respect
un peu ému que lui inspirait cette maigre figure, d’une crânerie
si élégante à cheval malgré ses quatre-vingts ans, et qui semblait
résister à l’âge avec toute la puissante inertie de sa légendaire
obstination.
Cependant M. Méricourt eut, de côté, vers sa fille et M. de Villenoise,
un coup d’œil rapide. Il hésita; puis, brusquement, dit à Vincent—mais
d’une voix qui manquait de chaleur:
—Désirez-vous que je vous présente?
Le jeune homme comprit. Sa présence prolongée auprès de M^{lle}
Méricourt allait devenir un sujet de remarques, non seulement pour les
amis du général, mais pour tout ce monde assoiffé de cancans qui n’a
pas en vain baptisé son point de ralliement dans le Bois matinal du
nom de _La Potinière_.
Aussitôt il prit congé, s’excusant même:
—C’était si intéressant de vous écouter, mon général! Je ne voulais
pas vous interrompre.