Vincent de Villenoise achevait à peine d’ébaucher ce récit,

NOTES SUR LA TRANSCRIPTION:

—Les erreurs clairement introduites par le typographe ont été

corrigées.

—On a conservé l’orthographie de l’original, incluant ses variantes.

—La table des matièrs a été rajoutée dans ce livre électronique.

—Les lettres écrites au-dessus ont étées representées

ainsi: a^b et a^{bc}.

Haine d’Amour

DU MÊME AUTEUR

_POÉSIE_

FLEURS D’AVRIL, ouvrage couronné par l’Académie française,

1 vol. 3 »

SURSUM CORDA, pièce de vers ayant remporté le grand prix de

poésie à l’Académie française, 1 vol. » 75

UN MYSTÉRIEUX AMOUR. 1 vol. 3 50

RÊVES ET VISIONS, ouvrage couronné par l’Académie française.

1 vol. 3 »

POUR LES PAUVRES. 1 vol. in-4º papier vergé 3 »

_ROMAN_

LE MARIAGE DE GABRIELLE, ouvrage couronné par l’Académie

française. 1 vol. 3 50

L’AMANT DE GENEVIÈVE. 1 vol. 3 50

MARCELLE. 1 vol. 3 50

AMOUR D’AUJOURD’HUI. 1 vol. 3 50

NÉVROSÉE. 1 vol. 3 50

UNE VIE TRAGIQUE. 1 vol. 3 50

PASSION SLAVE. 1 vol. 3 50

JUSTICE DE FEMME. 1 vol. 3 50

L’AUBERGE DES SAULES, illustré par Jeanne Lemerre et Henri

Pille. 1 vol. 9 »

_TRADUCTION_

LORD BYRON, Œuvres complètes. Tome I (_Heures d’Oisiveté_,

_Childe Harold_) précédé d’un _Essai sur Lord Byron_.

1 vol. in-12, papier vélin, orné d’un portrait de Lord Byron. 6 »

Tome II (_Le Giaour_, _La Fiancée d’Abydos_, _Le Corsaire_,

_Lara_, etc.). Traduction couronnée par l’Académie française. 6 »

_SOUS PRESSE_

LORD BYRON, tome III 1 vol.

STERNE, _Voyage sentimental_ (traduction nouvelle) 1 vol.

_Tous droits réservés._

_DANIEL LESUEUR_

Haine d’Amour

[Illustration]

_PARIS_

ALPHONSE LEMERRE, ÉDITEUR

23-31, PASSAGE CHOISEUL, 23-31

M DCCC XCIV

[Illustration]

TABLE DES MATIÈRES

Page

CHAPITRE I. 1

CHAPITRE II. 44

CHAPITRE III. 77

CHAPITRE IV. 98

CHAPITRE V. 141

CHAPITRE VI. 175

CHAPITRE VII. 198

CHAPITRE VIII. 223

CHAPITRE IX. 274

CHAPITRE X. 288

CHAPITRE XI. 314

CHAPITRE XII. 322

CHAPITRE XIII. 350

CHAPITRE XIV. 367

CHAPITRE XV. 404

CHAPITRE XVI. 411

Haine d’Amour

I

SOUS un soleil tendre, mouillé de brumes légères, par un matin charmant

d’avril, un landau de grande remise descendait les Champs-Élysées. Au

premier coup d’œil, on reconnaissait la classique voiture de noce,—non

pas la berline doublée de satin blanc et aux lanternes argentées

des mariées de boutique, mais l’équipage plus sobre que préfère la

bourgeoisie à prétentions mondaines, et qui généralement s’accompagne

d’un petit coupé pour les époux.

La destination de ce landau se trahissait d’ailleurs moins par

l’astiquage des harnais un peu fatigués, par la toilette soignée

des chevaux et par on ne sait quel air de gala, que par l’éclair

d’une cravate et d’un plastron blancs, que l’on voyait étinceler à

l’intérieur, entre les revers d’un habit noir.

Un jeune homme, dans un angle du large véhicule, s’enfonçait et

s’effaçait, comme gêné, à cette heure matinale et parmi l’activité

ambiante, par son costume de soirée, que dissimulait à peine un élégant

par-dessus clair. Certainement ce jeune homme avait devant lui quelque

journée de bombance et de paresse; aussi put-il voir s’allumer d’envie,

sur son passage, le regard des employés qui s’arrêtaient une seconde,

avant d’entrer, avec un soupir d’ennui, sous le porche du Ministère de

la Marine.

Pourtant c’était à une véritable corvée—telle du moins il la désignait

en lui-même—que se rendait Vincent de Villenoise.

Garçon d’honneur!... Quelle fonction dépourvue de sens et d’intérêt,

décorée de quel titre absurde!—«Je suis garçon d’honneur!» Pouvait-on,

sans les faire suivre d’une exclamation énervée, formuler ces trois

mots d’un jargon ridicule,—ces trois mots qui représentaient pour lui

quinze heures de piétinement, de parade et de fadaises?...

Et c’était pour cela, pour ce supplice bête, que Vincent renonçait au

programme ordinaire d’une de ses journées: à sa promenade à cheval dans

les allées du Bois; à quelque intéressant assaut chez Ruzé ou à deux

ou trois bons cartons chez Gastinne; et surtout à ses chers moments

de rêverie et d’étude, dans la pénombre recueillie de son immense et

sévère cabinet de travail, au premier étage de son hôtel, rue Jean

Goujon! Il le voyait, son hôtel, qu’il venait à peine de quitter. Il se

tenait devant la porte... Il y rentrait par la pensée... Il montait le

large escalier, où, sur la moquette, ses pas s’assourdissaient... Il

pénétrait dans sa pièce préférée, dans son sanctuaire d’âme... Et tout

de suite, de la multitude des volumes alignés le long des murs, comme

des œuvres artistiques çà et là dispersées, émanait, vers son esprit

impersonnel et attentif, tout ce que l’humanité, à travers les âges,

élabora de réflexions, de chimères et d’hypothèses. Sur son bureau,

il apercevait un livre ouvert, un livre latin: les _Astronomiques_

de Manilius. Puis, à côté, des feuillets couverts d’écriture: la

traduction commencée,—cette traduction qui devait, en faisant mieux

connaître le poète romain, mettre à sa véritable place, à côté de

Lucrèce, ce philosophe de fatalisme et d’impassibilité que fut Manilius.

Vincent regretta de n’être point devant ce bureau, la plume suspendue

sur ces feuillets, prête à tracer, puis à raturer souvent, les mots

laborieux. Mais le caractère même de ses travaux de prédilection, à ce

moment, le frappa d’une tristesse.

«Traduire... Jamais produire...» soupira-t-il.

Car—il en avait conscience, trop clairement—sa ferveur, sa docilité

d’érudit, venaient de son manque d’originalité intellectuelle, de sa

radicale impuissance à créer.

Vincent de Villenoise avait la curiosité de la pensée des autres. Il

n’était pas possédé par cette curiosité différente, celle de l’inconnu,

qui précipite un esprit en avant, dans les abîmes et malgré les

vertiges, en lui inspirant, au contraire, le dédain de ce que déjà les

autres ont exploré, découvert.

Mais, comme—dans ce landau qui le menait chercher une invitée de la

noce—il énonçait avec mélancolie cette espèce de jeu de mots, devise

forcée de son intelligence: «Traduire... Jamais produire...» ses yeux

rencontrèrent une affiche. Et la coïncidence lui parut tellement

saisissante d’ironie, que Vincent rit à demi-voix, comme avec une

personne vivante, de la moquerie que lui lançaient les choses.

Elle était, cette affiche, d’une vulgarité criante.

Étalée sur la palissade en planches où s’enfermaient les travaux d’une

maison en construction, elle représentait une gigantesque et rutilante

bouteille, se détachant comme en relief sur un fond du jaune le plus

vif. Une étiquette enroulée aux flancs de cette bouteille portait deux

mots, écrits en lettres d’un pied: APÉRITIF BERTET. Et, tout au bas,

sur le fond jaune, on lisait encore cette recommandation, d’un style

tellement concis qu’elle en devenait inoubliable: _Le meilleur des

apéritifs_.

C’était tout. Mais cette affiche-là, Vincent savait qu’à la première

palissade en planches de la prochaine maison en construction il

allait la retrouver; que, s’il prenait un train quelconque, pour

n’importe quelle direction, l’affiche flamboierait devant ses yeux à

toutes les stations de la ligne; que, s’il descendait en n’importe

quelle ville d’Europe, il verrait surgir l’affiche le long des murs;

qu’il apercevrait des réductions de l’affiche aux vitres de tous

les cafés; que, dans les théâtres, il verrait descendre l’affiche,

pendant l’entr’acte, avec le rideau-annonce. Il savait encore que,

s’il s’embarquait sur un paquebot, dans un port quelconque, l’affiche,

reproduite sur toile vernie, et circonscrite en un cadre de bois,

voyagerait avec lui, suspendue dans un coin de la salle à manger;

que, s’il abordait au Caire, dans les Indes, au Japon, ou jusque dans

quelque île à peine explorée des archipels océaniens, la première chose

qui frapperait ses regards dès qu’il aurait mis pied à terre, ce serait

la bouteille de pourpre sur fond d’or, avec son cachet de cire en

guise de cimier, l’écartèlement de son étiquette blanche, et sa devise

en exergue: _Le meilleur des apéritifs_. Car cette affiche paraissait

être le blason du monde civilisé, de ce monde moderne qui pourrait

cependant plus que tout autre se passer d’apéritif, tant est dévorante

la faim de jouissances qui le rend esclave de ses entrailles.

«Traduire... Jamais produire...» répéta Vincent de Villenoise. «Mon

père, lui, a produit quelque chose... l’APÉRITIF BERTET.» C’est avec

une ironie à l’égard de cette facile invention, un mouvement de

rage contre sa propre impuissance et d’humeur contre l’insolence de

cette énorme affiche suggestionnant l’humanité avec deux mots et la

silhouette d’une bouteille, que le jeune homme émit pour lui-même cette

réflexion. Cependant il était injuste, puisque son immense fortune, son

hôtel de la rue Jean Goujon, son château de Villenoise—dont, après les

formalités légales, son père, Armand Bertet, avait pris et lui avait

légué le nom,—tout, jusqu’à son instruction raffinée, jusqu’à ses

studieux loisirs, était sorti de la panse arrondie de cette purpurine

bouteille. Pourquoi donc la haïssait-il, souffrait-il tant de la

voir?... Au point que s’il eût connu quelque région habitable où ne se

fussent point glissées les réclames de l’APÉRITIF BERTET, Vincent s’y

serait réfugié; non pas pour toujours—il aimait trop Paris—mais de

temps à autre, en guise de cure morale, pour éliminer de son organisme

le jaune et le rouge de cette affiche, dont la sensation l’exaspérait.

Peut-être... (bien que l’accoutumance au bien-être et l’ingratitude

envers ses causes soient tellement naturelles qu’il semble inutile de

les expliquer), peut-être Vincent de Villenoise sentait-il confusément

que, malgré son rôle de corne d’abondance, la bouteille de l’affiche

avait eu des torts envers lui. Sans cet incroyable flot d’or que, de

ses gros flancs de verre glauque, de son goulot commun, elle avait

déversé dans la misérable arrière-boutique d’Armand Bertet, le petit

Vincent aurait reçu une éducation bien différente. Au lieu d’être,

pendant dix-huit ans, comprimé dans le moule où se réalise le type du

«monsieur» et du «savant», tel que le concevait son père,—l’ancien

garçon épicier Armand, devenu Bertet le marchand de produits chimiques,

puis M. Bertet l’inventeur de l’apéritif, puis M. Bertet de Villenoise,

directeur d’usine, et enfin M. de Villenoise, châtelain et maire

de sa commune;—au lieu d’avoir plié sa souple intelligence et son

trop docile caractère à la discipline du lycée, des précepteurs

particuliers, de l’École Normale et de l’École de Droit; au lieu de

n’avoir vu rien de plus glorieux au monde que le maximum des points

dans les examens, que les soutenances de thèse, que les titres de

docteur et d’agrégé, Vincent eût de bonne heure engagé la lutte pour

la vie. Et quelque chose lui disait que, dans cette lutte, il n’eût

pas été vaincu. Doué comme il l’était, comme il l’avait montré dès sa

petite enfance, peut-être ne lui avait-il manqué qu’un peu de volonté,

un certain esprit d’initiative pour devenir vraiment «quelqu’un».

Mais cette volonté, cet esprit d’initiative, doivent, avec le genre

d’éducation moderne, être poussés jusqu’à l’indépendance outrée,

l’instinct de contradiction, la révolte, pour ne pas s’éteindre sous

l’effroyable amas des idées toutes pensées et des opinions toutes

faites, sous l’amoncellement des connaissances tout élaborées, et

dans le laminoir des examens identiques écrasant à la même mesure

les esprits les plus dissemblables. C’est même sans doute parce

que de telles qualités d’énergie triomphent seulement lorsqu’elles

ont l’exagération d’un défaut, que tous les hommes illustres sont

contraints d’avouer aux enfants, dans les distributions de prix, qu’ils

ont été des «cancres» au collège. Vérité presque à coup sûr, mais

vérité bien dangereuse à dire devant des auditeurs de douze ans.

Vincent de Villenoise, loin d’être un cancre, avait porté sur son

front d’adolescent tous les lauriers universitaires. Bien légères,

ces couronnes de papier doré! Toutefois de quel poids fabuleux, de

quel cercle de plomb elles écrasent et enserrent de plus en plus

l’intelligence humaine, la volonté humaine! Heureusement on ne les

propose pas partout comme but suprême aux efforts des générations qui

grandissent.

De pareilles réflexions s’ébauchaient à peine, en ce matin d’avril,

dans l’esprit de M. de Villenoise, tandis que le landau de noce le

transportait vers une personne inconnue de lui, M^{me} Pirard, qu’il

devait ramener chez le général Méricourt, où le cortège s’assemblait.

Pourtant, il avait déjà craint de découvrir en lui-même une certaine

impuissance à vouloir; et cette crainte lui redevenait sensible

précisément parce qu’il allait assister, ce jour-là même, au mariage de

son meilleur ami, Robert Dalgrand, avec M^{lle} Lucienne Méricourt, la

fille du général.

Oui, Robert se mariait. Robert avait pu prendre cette détermination

énorme de changer radicalement sa vie, de risquer son bonheur, pour

une seule chance de bonheur plus grand, contre vingt chances de

malheur possible. Robert avait accepté de jouer sa sécurité morale,

son indépendance, tout son avenir, à pile ou face, avec l’inconnu

pour enjeu. Et cela tranquillement, presque brusquement, sans les

hésitations, les retards, les tourments d’incertitude qui, pour

Vincent, eussent accompagné un acte d’une telle importance.

Se marier!... Depuis deux ans que sa trentaine avait sonné, Vincent,

parfois, avait entrevu ce que pourrait devenir son existence s’il

parvenait à hausser sa volonté jusqu’à une décision pareille. Mais,

outre que des circonstances très spéciales semblaient—à son point de

vue du moins—lui interdire de songer au mariage, son antipathie pour

les résolutions irréparables et l’insuffisance des données d’après

lesquelles se serait déterminé son choix, suffisaient pour couper court

aux fantaisies nuptiales de son imagination.

Il admirait donc Robert—comme un homme qui a peur de l’eau admire le

nageur qui pique une tête: sans l’envier précisément.

Cependant M. de Villenoise n’eut pas le loisir d’analyser pourquoi

son état d’esprit tournait à un vague mécontentement de lui-même. Il

arrivait chez cette M^{me} Pirard, qu’on l’envoyait quérir,—une tante

veuve d’un certain âge, qui le fit attendre assez longtemps au salon

parce que sa toilette n’était pas terminée. Tandis que, dans le secret

de la chambre à coucher, la couturière élargissait à la hâte un corsage

de satin grenat dans lequel, au dernier moment, la dame ne pouvait

pas entrer, Vincent, qui, machinalement, feuilletait des albums de

photographies, profita de sa solitude pour bâiller jusqu’aux larmes;

puis il murmura entre ses dents:

«Sacristi! voilà des corvées qui convertiraient à l’union libre!»

Mais la veuve parut, montrant, sous les frisures grisonnantes de ses

cheveux, un visage presque aussi grenat que sa cuirasse de satin.

La couturière venait de lui dire: «Madame ne porte pas trente ans.»

Et la grosse personne, qui savourait cette phrase, fut saisie d’un

attendrissement à se trouver tout à coup face à face avec un jeune

homme. Vincent, à sa vue, se leva, reprit sur une table son claque,

dont le ressort serrait un de ses gants, et s’inclina, sans se douter

que, sous ce corsage sanglé à outrance, un cœur encore sensible venait

de précipiter ses battements, au grand risque d’une congestion pour la

dame. Pourtant, si, lorsqu’elle eut soupiré très fort pour reprendre sa

respiration et qu’il la suivit à travers l’antichambre et l’escalier,

Vincent se fût avisé du danger de suffocation qu’elle venait de courir,

il eût peut-être volontiers convenu tout bas que sa jolie barbe en

était cause.

C’était sa coquetterie, en effet, et le principal charme de sa

physionomie, cette fine mousse blonde, qui, savamment taillée,

allongeait en pointe son visage, foisonnait et frisait au-dessus de sa

lèvre, et s’en allait, presque rasée vers le haut des joues, se perdre

en léger coup d’estompe sous les cheveux à peine plus foncés. C’était

elle qui donnait de la douceur à ses yeux bruns, de l’affinement à ses

traits, un air d’élégance et d’énergie à toute sa personne. Grâce à

cette barbe si bien plantée, coupée avec art, Vincent avait la tête

amoureuse et martiale d’un gentilhomme du XVI^e siècle, et pouvait

porter crânement son nom de Villenoise. D’ailleurs, à part une secrète

prédilection pour ce mâle ornement de son visage, le jeune homme

n’avait aucune fatuité.

Remonté en voiture, cette fois à côté de la grosse M^{me} Pirard, il

faisait des efforts pour écouter poliment. Car elle jugeait à propos

de causer. Vincent ne s’intéressait guère aux détails qu’elle lui

donnait sur la famille de son cousin le général. Et il s’exaspérait

intérieurement à l’idée que ce bavardage n’était que le commencement

d’un supplice destiné à se prolonger jusqu’à minuit. Mais, s’apercevant

qu’il ne lui donnait pas la réplique, la dame le questionna

directement. Elle voulut savoir quelle était la demoiselle d’honneur de

M. de Villenoise.

—M^{lle} Gilberte Méricourt, madame.

—Ah! ma petite Gilberte... La sœur de Lucienne. Car vous savez sans

doute que la fiancée de votre ami s’appelle Lucienne?

—Je l’avais oublié, madame.

—Tiens! Et vous avez retenu le nom de Gilberte?

—C’est que je l’avais écrit... pour le faire broder sur un mouchoir

que je lui offre, comme c’est l’usage, avec le bouquet.

—Vous connaissez déjà mes deux petites cousines?

—Je les ai vues une fois, avec leur père, à l’Opéra. Mon ami Robert

Dalgrand m’a conduit dans leur loge.

—Une fois?... C’est tout?... Vous n’étiez donc pas à la soirée de

contrat?

—Non, madame. Je vais dans le monde aussi peu que possible.

Aujourd’hui, si ce n’était pas pour le meilleur de mes camarades

d’enfance...

—Oh! votre amitié pour M. Dalgrand remonte aux années de collège?

—D’école communale, madame. J’ai suivi l’école avant d’entrer au lycée.

—Et M. Dalgrand a continué d’être votre compagnon d’études?

—Robert Dalgrand n’a jamais suivi les cours du lycée, madame.

—Où donc a-t-il passé ses examens?

—Il n’a jamais passé d’examens, madame.

La stupéfaction et le désappointement se peignirent sur les traits de

M^{me} Pirard. Elle demanda, en baissant la voix, comme s’il se fût agi

pour M. Dalgrand d’une circonstance déshonorante:

—Est-ce que mon cousin, M. Méricourt, le sait?

—Le général, madame, connaît toute la vie du fiancé de sa fille.

—Pauvre Lucienne! murmura M^{me} Pirard. Pourvu que cet homme la rende

heureuse!

—Cela dépendra beaucoup de M^{lle} Lucienne, remarqua Vincent.

—Oh! reprit M^{me} Pirard en pinçant les lèvres, ma cousine est une

jeune personne si supérieure! Elle a tous ses brevets. Le plus grand

malheur pour elle serait de tomber sur un mari d’esprit peu cultivé,

qui ne la comprendrait pas, qui la ferait végéter dans un milieu

vulgaire...

M. de Villenoise, en ce moment, s’amusait. Aussi laissait-il M^{me}

Pirard exhaler son hostilité subite et sa méfiance contre ce Robert

Dalgrand qui ne rentrait plus à ses yeux dans aucun compartiment

du casier social. Pas de diplômes!... Et on lui donnait le titre

d’ingénieur! Mais c’était donc un imposteur, un aventurier, cet

homme-là, quelque chevalier d’industrie! Et il osait épouser la

fille d’un général! D’où sortait-il? Avait-on seulement pris des

renseignements? La grosse dame ne pouvait se retenir de montrer toutes

ses craintes même devant l’ami intime de cet inquiétant personnage.

Elle les résuma dans un soupir:

—Moi qui le trouvais si bien! Et l’on m’assurait que c’est un garçon

très distingué!

—Plus que distingué, madame, dit Vincent d’une voix douce. Il a du

génie.

M^{me} Pirard le regarda et, du coup, suspendit l’averse de ses

paroles. Ce jeune homme à la barbe blonde se moquait d’elle,

évidemment. Mais pourquoi? N’avait-elle pas parlé en femme sensée, en

parente soucieuse du bonheur de sa jeune cousine et plus au fait des

choses de ce monde qu’un général manœuvrant dans la vie civile comme

un hanneton dans une carafe? Elle fut si visiblement déconcertée que M.

de Villenoise eut pitié d’elle. En quelques mots—quitte à n’être pas

compris—il lui fit le portrait de Robert Dalgrand.

Non, c’était vrai, son ami n’avait même point passé le baccalauréat,

et se trouverait fort en peine pour décliner _rosa_, la rose. Mais

cela ne l’empêchait pas d’être l’un des grands constructeurs de son

temps, et d’avoir établi des voies ferrées, élevé des viaducs, jeté

des ponts sur des rivières, plus rapidement et à moins de frais qu’on

ne l’avait fait avant lui. Ses succès venaient surtout de son habileté

merveilleuse à manier les hommes, de la faculté qu’il possédait de

faire accomplir à vingt ouvriers, sans excès de travail, la besogne

de cinquante. Mais la science ne lui manquait pas. Oh! non point la

science superficielle et encyclopédique des écoles dites «spéciales»...

Mais les connaissances acquises par l’observation, par les expériences

progressives, par les voyages techniques. Tout petit garçon, dans

l’atelier où son père, l’ouvrier Dalgrand, réparait des machines pour

une Compagnie de chemin de fer; plus tard, quand lui-même, après

l’obtention d’un simple certificat d’études, fut devenu l’un des

employés inférieurs de cette Compagnie, Robert trouvait des aliments

à sa passion pour la mécanique. Ce qu’il admirait surtout, ce qui

remplissait ses rêves, c’étaient les colossales œuvres de fer, et aussi

l’activité formidable et précise des machines. Dès qu’il avait quelque

loisir, il profitait des facilités de circulation que lui donnait son

emploi pour aller suivre sur place des travaux qui l’intéressaient.

Parfois il risquait des conseils, élaborait des projets, dressait des

plans. On finit par le retirer des bureaux, par lui confier une équipe

de terrassiers; et, quand il eut achevé en deux semaines un nivellement

pour lequel un ingénieur sorti de l’École des Mines demandait un

mois avec le double d’hommes, ce fut un étonnement. Mais aussitôt

des jalousies l’entravèrent. Des chefs et sous-chefs, plus ou moins

brevetés, se scandalisèrent devant la supériorité de cet indépendant

sur des professionnels; la hiérarchie menacée entra en lutte avec lui.

Robert céda, quitta l’Europe. Aussi bien, une occasion s’offrait; un

ingénieur qui partait pour établir une voie ferrée en Asie Mineure

l’emmena comme contremaître. Cet homme pensait exploiter le jeune

Dalgrand; mais celui-ci ne fut pas dupe. Connaissant les devis de son

patron, il en combina d’autres, où les dépenses se trouvaient réduites

des deux tiers. Il se faisait fort de gagner plusieurs kilomètres

sur la longueur de la ligne, sans avoir à creuser des terrains plus

résistants, et de se servir exclusivement d’ouvriers indigènes, qui

coûtaient fort peu, sans prolonger d’un seul jour le temps calculé

pour des Européens, que l’on eût engagés à grands frais. L’ingénieur

craignit qu’il ne portât son projet aux ministres du Sultan avant que

le sien, à lui, fût agréé de façon officielle. Il lui proposa une

association. Robert y consentit. Malgré toutes les finesses de son

collaborateur, il réalisa des bénéfices considérables. Ce fut pour lui

le commencement de la fortune. Depuis lors—c’est-à-dire au cours de

dix années—le nom de Robert Dalgrand s’était attaché à des travaux

dont quelques-uns comptaient parmi les plus hardis de ce dernier quart

de siècle. Mais la plupart avaient été exécutés à l’étranger. Aussi

la célébrité du jeune homme, d’ailleurs assez spéciale, n’était-elle

pas établie à Paris, où l’on n’admet guère, à quelques éclatantes

exceptions près, que les gloires du boulevard. Aujourd’hui Robert avait

trente-trois ans, il était riche, et il nourrissait une ambition:

c’était de se consacrer à quelque œuvre française, de vaincre au

profit de sa renommée les préjugés d’une patrie où fleurissaient à son

encontre la hiérarchie, le fonctionnarisme et les diplômes.

Vincent de Villenoise achevait à peine d’ébaucher ce récit, quand le

landau s’arrêta devant la maison du boulevard Malesherbes où demeurait

le général Méricourt. D’autres voitures, du même style banal, mêlées

de quelques victorias ou coupés de maître, stationnaient en longue

file au bord du trottoir. Près de la porte cochère, des badauds

s’attroupaient. Un petit patronnet, sa manne sur la tête, ricana

lorsqu’il eut vu passer M^{me} Pirard:

—Ah! là, là... Mince de tourte!... J’vas recommander le moule au

patron.

En bas, le vestibule était transformé en un buisson de plantes vertes,

entre lesquelles un passage donnait accès à l’escalier. C’était une

grande maison de rapport, dont le général n’occupait que le troisième

étage. Aux deux premiers paliers, parmi d’autres plantes vertes, les

locataires entr’ouvraient leurs portes pour voir descendre le cortège.

M^{me} Pirard s’arrêta; la respiration lui manquait. Vincent saisit cet

instant pour lui dire:

—Pardon... Mais je ne suis pas au courant de la famille... Je ne

voudrais pas commettre d’impair. La générale Méricourt est morte,

n’est-ce pas?

La dame inclina la tête, désespérant de dire: «Oui». Et elle n’avait

pas encore repris haleine assez pour parler quand, avec elle, Vincent

de Villenoise entra dans le grand salon.

Une foule de toilettes claires mêlées à des habits noirs papillotèrent

devant les yeux du jeune homme. Il hésitait. Mais tout de suite

quelqu’un s’avança, lui prit la main, et la lui serra d’une telle

étreinte qu’il en fut remué. C’était Robert Dalgrand.

—Toi, enfin!... mon cher Vincent... Quel bonheur!

—Mon vieux Robert... Tous mes vœux, tu sais... De toute mon âme!...

A dire cela, de Villenoise s’émut lui-même, en découvrant avec quelle

vivacité de désir, quelle chaleur d’affection, il souhaitait le bonheur

de son ami. L’ennui qu’il éprouvait tout à l’heure de la «corvée» de

cette noce s’effaçait dans la commotion profonde de cette poignée de

main.

Troublé de se sentir brusquement tout autre, il s’inclinait maintenant

devant le général. Celui-ci était en costume civil, n’ayant pas remis

son uniforme depuis plus de deux ans qu’il avait pris sa retraite.

C’était un homme âgé, marié fort tard, et connu pour le culte qu’il

gardait à la mémoire de sa femme, comme pour la passion de tendresse

dont il enveloppait ses deux filles. Vincent remarqua sa haute taille,

sa grosse moustache blanche, ses petits yeux expressifs et bons, puis,

à son cou, la cravate rouge de la Légion d’honneur.

Mais aussitôt Robert l’entraînait à l’écart.

—Je suis heureux, Vincent... Oh! si tu savais comme je suis heureux!

A cette affirmation, une sorte de frisson interne refroidit M. de

Villenoise. L’ardeur qu’il avait mise à souhaiter la félicité de son

ami venait-elle donc de ce que, tout à l’heure encore, il doutait de

cette félicité? D’où procède cette vague mais indéniable souffrance que

cause l’affirmation trop éclatante du bonheur des autres? Est-ce la

jalousie simple et basse, ou le sentiment que notre existence et notre

affection sont alors réduites au minimum d’importance pour eux?

Comme son ami s’éloignait pour souhaiter la bienvenue à d’autres

personnes, Vincent le suivit du regard.

Le héros de la fête dépassait plus ou moins par la taille tous les

hommes qui se trouvaient là. Le général seul était presque aussi

grand que lui. Mais le général, auprès de son futur gendre, semblait

un peuplier dans le voisinage d’un chêne. Robert avait des épaules

proportionnées à sa haute stature, des membres d’athlète, dont on

voyait, sous le drap fin de l’habit noir, jouer les muscles avec une

aisance robuste qui n’était pas sans grâce; hors de son col blanc

s’érigeait un cou solide, et, surmontant ce cou, une tête brune et

douce, aux traits réguliers, aux yeux d’enfant. Il portait la barbe,

ainsi que son ami de Villenoise, mais une barbe plus drue, moins

élégante, et foncée comme la coque d’une châtaigne mûre. C’était un

superbe garçon, chez qui peut-être on eût découvert plus vite que chez

l’autre les traces de l’hérédité plébéienne. La simplicité de ses

manières, l’intelligence de sa physionomie, le charme persuasif de sa

voix, lui donnaient, il est vrai, une toute particulière distinction.

Mais il n’avait pas l’affinement que de Villenoise devait à de plus

lointaines habitudes de luxe ainsi qu’à tous les sports les plus

choisis de l’esprit et du corps.

Cependant, parmi les nombreux invités réunis dans ce salon, les

conversations languissaient; les yeux se tournaient vers une porte

intérieure; des messieurs regardaient leur montre; la mariée se faisait

attendre. Et sa sœur Gilberte, la demoiselle d’honneur de Vincent,

l’aidait sans doute à terminer sa toilette, car le jeune homme l’avait

en vain demandée à Robert.

Lui seul, de Villenoise, ne sentait pas cet énervement de l’heure qui

passe, car, ne connaissant personne parmi tout ce monde, il s’enfonçait

en lui-même, se perdait dans ses souvenirs d’enfance, où se mêlait

l’image de Dalgrand.

Dans ce recul, cette image lui paraissait presque plus familière.

En effet, durant les dernières années, Robert, ayant vécu presque

constamment hors de France, s’enveloppait d’un peu d’inconnu pour

l’affection dépaysée de son ancien camarade.

Maintenant Vincent le revoyait gamin de six ans, dans la cour de

l’école communale, qui lui tendait la moitié de sa tartine de quatre

heures.

Oh! cette moitié de tartine... Parfois elle avait apaisé les affres

d’une faim véritable chez le chétif garçonnet qu’il était alors

lui-même. Car la misère, chez les Bertet, avait été épouvantable, alors

que, pour lancer l’apéritif, l’inventeur en arrivait aux expédients

désespérés. La réclame, après avoir dévoré le fonds de commerce,

les économies, le crédit du négociant, absorbait les meubles, les

vêtements, la nourriture du ménage: elle épuisa le sang et la vie

de M^{me} Bertet, qui en mourut. Et nulle clientèle ne venait à

l’apéritif. Alors, comme il ne pouvait pas en vendre, son inventeur

en donna. Il distribua sa liqueur aux cafetiers, aux débitants de

boissons; il en fit charger à bord des navires, qui l’emportèrent

dans le monde entier. Les marchands, désormais ayant tout à gagner,

forcèrent la vente. Et la hantise du mot finalement opéra... C’était

bien sur cela qu’il avait compté, le petit droguiste que ses voisins

traitaient de fou. Il jouait une martingale avec la destinée.

L’important était—comme pour toute martingale—qu’il pût renouveler

ses enjeux jusqu’à ce que la chance eût tourné. Il ne possédait plus un

centime, et il cherchait autour de son taudis un clou pour se pendre,

quand la première commande lui arriva. Le lendemain il en vint dix,

le surlendemain trente... Et ce fut une marée sans reflux: le flot

des millions monta, creva sa porte, envahit tout. A peine avait-il

agrandi son établissement, qu’il lui fallait agrandir encore, jusqu’à

ce qu’il acquît le château et fonda l’usine de Villenoise, cette usine

où travaillait, à l’heure même, pour son fils et son héritier unique,

une population d’ouvriers.

Plus d’une fois Vincent avait repassé dans son esprit les péripéties de

cette étrange fortune, mais jamais avec des évocations de détails plus

précises qu’en cette matinée de noce, où il regardait aller et venir,

parmi le chatoyant fouillis des robes de soie et de velours, la grande

silhouette aux gestes tranquilles de son ancien camarade.

Enfin une porte, au fond, s’ouvrit toute grande; un remous creusa

la foule des invités, sur les lèvres desquels courut un murmure de

sympathie et d’admiration. Et, tout à coup, M. de Villenoise vit

s’avancer, d’une démarche muette et glissante, la plus charmante

incarnation de la grâce virginale, de l’innocence et du ravissement.

C’était la mariée, celle qui se nommait encore M^{lle} Lucienne

Méricourt, et qui, dans une heure, s’appellerait M^{me} Robert Dalgrand.

Sous son voile de tulle, aussi léger qu’une vapeur, on voyait, sur ses

joues délicatement roses, l’ombre de ses cils abaissés. Sa bouche,

dans un indéfinissable sourire, trahissait la joie qui lui remplissait

l’âme. Quelque chose d’adorable et de suave émanait de ce sourire,

à cause de la pudeur qui s’efforçait de fermer les fines lèvres

et de l’extase qui les entr’ouvrait. Quand on avait vu ce sourire,

qui prenait le cœur tout d’abord, les regards, irrésistiblement, se

portaient vers la petite touffe d’oranger presque perdue dans les

fortes ondes des cheveux châtain clair. Et la signification de cette

fleurette, couronnant toute cette vivante et mouvante blancheur,

effaçait les autres pensées. Une curiosité aiguë s’emparait des

spectateurs... Curiosité qui, par son objet et sa nature, par les

images qu’elle évoquait, eût, sous le masque d’élégance, intérieurement

ramené tous ces êtres à des instincts d’animalité brutale, si

pour chacun ne s’y fussent mêlés des souvenirs, des espérances,

des déceptions, et cette fumée de mélancolie qui, dans le cœur,

invinciblement s’élève devant tous les mystères humains.

Lucienne, saluant de la tête sans lever les yeux sur personne, marcha

droit vers son père. Elle lui prit le bras, à deux mains, d’une façon

câline. Et le général, pour donner le signal du départ, eut un geste

brusque de commandement militaire, sans doute parce qu’il redoutait

quelque assaut de son émotion.

Un jeune homme, debout à la porte, se mit à faire l’appel des noms,

deux par deux, suivant l’ordre où les couples devaient descendre et

prendre place dans les voitures.

M. Méricourt sortit en tête avec Lucienne. La longue traîne de satin

blanc mit un intervalle. Puis l’on vit s’avancer, donnant le bras à

une dame, le premier témoin de la mariée,—un chef d’armée célèbre,

également en costume civil, mais avec le cordon de grand-croix en

sautoir sous son gilet. Robert Dalgrand venait ensuite, accompagné de

sa mère,—grande vieille femme, aux traits rustiques, un peu durs, mais

empreints d’une singulière dignité.

Cette ancienne paysanne, veuve d’un ouvrier mécanicien, ne montrait ni

gaucherie ni étonnement dans ce milieu supérieur où son fils l’avait

élevée par son génie et où il allait lui donner pour bru la fille d’un

général. C’est que M^{me} Dalgrand était trop la mère de Robert par

la lucidité de l’intelligence et l’énergie de la volonté pour n’avoir

pas pressenti devant son enfant quelque merveilleux avenir, et pour ne

pas s’être inconsciemment préparée de longue date à tenir partout et

toujours sa place à côté de lui.

A la voir passer, toute droite et fière, avec son air de matrone

biblique, Vincent recommençait à se souvenir, à rêvasser, l’esprit

perdu au fil de sa songerie. Mais tout à coup il entendit son nom et

tressaillit; on l’appelait avec sa demoiselle d’honneur.

«M. Vincent de Villenoise... M^{lle} Gilberte Méricourt.»

Où était-elle? Comment allait-il savoir? Il se retourna, effaré.

Tout près de lui, une jeune fille lui souriait, tendant la main pour

lui prendre le bras. Mais, dans sa surprise, il ne songeait pas à

l’offrir. Elle lui dit:

—Vous ne me reconnaissez pas?... Venez, dépêchons-nous!

D’elle-même, elle posa la main sur sa manche, l’entraîna presque

vers l’escalier. Alors il crut devoir lui exprimer quelque plaisir

d’être son cavalier pour la journée entière. La phrase lui vint

plus spontanée, plus sincère qu’il ne l’aurait attendue un instant

auparavant. Son appréhension d’une corvée disparaissait devant le désir

de produire une impression favorable.

M^{lle} Gilberte répondit:

—Moi aussi, je suis contente de vous avoir pour garçon d’honneur.

Tous, nous vous aimons déjà. M. Dalgrand nous a tant parlé de vous!

Ils descendirent. Comme elle lui donnait le bras, leurs deux têtes

se trouvaient si proches qu’il n’osait la regarder. Il ne voyait

que le bouquet et l’aumônière qu’elle tenait à la main:—un bouquet

tout blanc, garni comme une collerette par le point à l’aiguille du

mouchoir que M. de Villenoise avait choisi très beau pour nouer autour

de ces fleurs, et une aumônière faite de la même étoffe que sa robe

et attachée par les mêmes rubans. Ils étaient, ces rubans et cette

robe, de deux nuances délicieuses: l’étoffe, du ton jaune pâle, presque

blanc, de l’avoine mûre; et les étroites bandes de velours, du vert

tendre et argenté de cette avoine avant que le soleil l’ait rendue

bonne pour la moisson. Le chapeau de paille portait des nœuds de ce

velours et des touffes de primevères de la même couleur que la robe.

Tout de suite, dès qu’il avait aperçu la jeune fille debout à son côté,

M. de Villenoise avait eu les yeux comme caressés par l’harmonie et la

fraîcheur de cette toilette.

Mais ce fut seulement une fois installé en face d’elle, dans le landau,

qu’il eut la vision distincte de M^{lle} Gilberte Méricourt.

Encore... fut-ce bien la vision distincte?... Voit-on jamais d’une

façon précise les êtres ou les objets dont le premier abord provoque

l’éveil d’un sentiment? Ce qui attire ou ce qui éloigne fortement le

cœur a-t-il jamais pour le regard cette netteté de couleurs et de

contours qui supporte la description?

Ce que Gilberte avait de plus séduisant, c’était le coloris plein de

délicatesse et d’éclat de son teint, de ses yeux, de ses cheveux,

de ses lèvres, de ses dents. Le brun profond, le rose vif, le blanc

nacré, contrastaient et s’avivaient sur sa physionomie, dans une

splendeur indicible de jeunesse. La pourpre de sa bouche un peu

grande fleurissait sur des dents éblouissantes; ses sourcils foncés

soulignaient son front blanc; les narines de son petit nez irrégulier

mais joli prenaient, comme l’ourlet de ses fines oreilles, des

transparences rosées de coquillage; et la masse de sa chevelure d’un

brun franc se relevait sur sa nuque pâle et soyeuse, où s’estompaient

quelques courtes mèches frisottantes. Ses prunelles mêmes n’offraient

pas une de ces nuances indécises, changeantes ou troublées, qu’ont si

souvent les yeux humains; elles étaient d’une couleur sombre et pure,

comme les yeux des gazelles.

* * * * *

Durant le court trajet du boulevard Malesherbes à la mairie de la rue

d’Anjou, M^{lle} Gilberte ne parla pas à Vincent. Quand on fut descendu

de voiture et que le cortège, au bas de l’escalier, se forma pour

monter à la salle des mariages, le jeune homme sentit comme un souffle

de plaisir lui caresser le cœur au moment où, de nouveau, elle glissa

un bras sous le sien.

Ce qu’il éprouvait l’étonna. Mais il trouva la sensation douce et, pour

ne pas la faire évanouir, se refusa tout de suite à l’analyser. Et

aussitôt, dans ses manières avec Gilberte, se montra cette grâce émue,

qui, même silencieuse, devient pour une femme le plus vif et le plus

éloquent hommage.

Pendant la cérémonie du mariage civil, comme le maire lisait les

articles du code, Vincent, dont le regard porté droit devant lui, en

apparence, épiait de côté sa demoiselle d’honneur, crut voir pâlir ce

visage au teint si fin. Il se tourna vers elle avec une expression de

sollicitude. La jeune fille ne remarqua même pas son mouvement. Mais

Lucienne et son fiancé se levèrent pour prononcer le «oui» qui devait

les unir. Alors le sang reparut au visage de Gilberte, et, en même

temps, deux gouttes brillantes vinrent lui mouiller les cils.

Vincent ne put s’empêcher de s’avancer en s’inclinant vers elle, pour

rencontrer son regard et se faire, par les yeux au moins, le confident

de ce chagrin naïf. Et il fut charmé de la voir lui sourire, en

secouant la tête d’un geste imperceptible, le doigt levé jusqu’à ses

lèvres comme pour lui recommander le silence. C’était entre eux un

petit secret d’émotion, et c’était aussi une promesse de délicate et

confiante causerie, car il lui demanderait, et elle lui dirait sans

doute, de quelle intime source avaient jailli ces deux larmes.

Déjà le cortège se reformait pour se rendre à l’église de la Madeleine.

Assis de nouveau l’un en face de l’autre dans le landau, Gilberte et

Vincent ne se parlaient guère plus que dans le premier trajet; mais

à plusieurs reprises leurs yeux se cherchèrent; et il lui sembla

remarquer qu’elle se reposait, par la confidence plaintive que lui

envoyait son regard, de la gaieté dont elle faisait montre avec tout le

monde, et surtout lorsqu’elle se trouvait à proximité de son père ou de

sa sœur.

Décidément, M. de Villenoise ne jugeait plus ennuyeux son rôle de

garçon d’honneur. Un intérêt très vif captivait son imagination. La

jolie fille dont il devait s’occuper matériellement à toute minute

n’absorbait pas moins désormais sa pensée intime que son attention

superficielle. Et ce n’était pas seulement par le petit mystère d’une

tristesse qu’elle dissimulait à tous hors à lui-même, c’était par le

simple mouvement de sa personne gracieuse, par des tours de tête,

par des finesses d’expression, par des sourires divers suivant les

interlocuteurs, par des agenouillements à l’église, avec un joli geste

des épaules et l’inclinaison de sa nuque si blanche sous ses vivants et

lourds cheveux bruns.

«Est-ce qu’elle est pieuse?» se demandait Vincent, debout près de la

jeune fille prosternée. «Que dit-elle à Dieu dans ce moment? Que se

passe-t-il dans cette petite tête? Comment envisage-t-elle le mariage

de sa sœur? Elle rêve du sien peut-être?... Qu’en attend-elle?»

Dans toute autre circonstance, cette sorte de curiosité eût éloigné

mentalement le jeune homme de M^{lle} Méricourt. Sous l’artificielle

candeur des jeunes filles, Vincent devinait avec une sorte d’effroi

l’extravagance de leurs rêves, dont c’est le triste rôle du mari de les

désillusionner; et il se sentait parfaitement résolu à ne jamais jouer

ce rôle. Pour rien au monde il n’eût voulu associer à son existence un

de ces pauvres êtres, qui en sont réduits à la ruse pour deviner la

vie, où, brusquement ensuite, on les jette, sans transition entre la

brutalité de cette vie et le vague univers providentiel et maniéré,

dans lequel on les tenait en cage. Il les plaignait et les dédaignait,

comme des créatures factices, dont la femme, plus tard, se dégagera

sous l’influence de la passion et de la vie, mais qui, dans leur

uniforme insignifiance, ne peuvent donner à prévoir ce que sera cette

femme un jour.

Et voilà, parce que Gilberte Méricourt avait un certain visage, un

certain regard, et, sur sa peau fraîche, certaines nuances exquises,

que Vincent commençait à lui prêter une valeur intime, déniée de parti

pris à toutes ses pareilles.

Peut-être aussi subissait-il la suggestion de la cérémonie religieuse,

dont la beauté, la solennité, donnaient tant d’importance au mariage

qui s’accomplissait là, et tant de prix, par suite, à la virginité,

qui se symbolisait toute blanche, devant les somptuosités de l’autel,

éblouissant d’orfèvreries, de lumières et de fleurs.

Lorsque Robert Dalgrand glissa l’alliance au doigt de Lucienne, dont

la petite main dégantée mit une rose lueur de chair sous le nuage

mystique du voile, M. de Villenoise éprouva comme une vague nostalgie,

comme un mécontentement de sa propre existence, et un désir indistinct

de quelque chose qui lui aurait manqué.

Un instant après, le suisse étant venu s’incliner devant lui, en

murmurant deux ou trois mots, il vit Gilberte se lever. Elle lui tendit

son bouquet, et il comprit qu’il s’agissait de faire la quête. Alors

il prit une main de la jeune fille, qui, de l’autre, présentait son

aumônière. Elle allait de rang en rang, se penchait en allongeant

le bras d’un geste souple, et se redressait avec un sourire de

remerciement, tandis que les pièces de métal tintaient en tombant les

unes sur les autres. Et cela recommençait toujours, car la vaste église

était remplie de monde; quand ils eurent fini d’un côté il leur fallut

changer de main et remonter dans l’autre sens.

Or c’était justement les minutes que Vincent considérait d’avance avec

le plus d’appréhension dans cette journée de noce, celles de cette

quête, où le garçon d’honneur ne peut tenir que la plus gauche des

attitudes, tandis que la demoiselle exhibe sa toilette et se soucie de

recueillir plus d’œillades admiratives pour elle-même que de pièces

blanches pour la paroisse.

Maintenant, s’il leur reprochait quelque chose, à ces minutes

charmantes, c’était de fuir trop vite. Il marchait dans un rêve très

doux, pas à pas sur ce tapis rouge d’église, avec la main de cette

jolie fille appuyée sur sa main. Quand Gilberte s’inclinait pour tendre

l’aumônière aux personnes les plus éloignées, Vincent serrait un peu

les doigts pour la retenir et sentait au bras le poids de son jeune

corps; puis il pliait le coude et la redressait en l’attirant vers

lui. Et il éprouvait la sensation d’être très loin, seul avec elle,

et de lui prêter, d’une façon efficace, nécessaire, la protection de

sa force. Lorsque la quête fut finie, tous deux revenus à leur place,

et que M^{lle} Méricourt s’isola pour s’agenouiller sur le prie-Dieu,

Vincent eut comme un tressaillement de réveil, comme un serrement de

cœur désappointé.

* * * * *

Pourtant, au cours de cette journée qu’il avait prévue si longue

et qui passa comme un éclair,—au lunch, et durant la réception de

l’après-midi chez le général, et au dîner de l’Hôtel Continental où

elle fut sa voisine, et dans le bal où la valse les enlaça,—il ne lui

fit pas la cour. Aussi fut-il étonné de surprendre par instants, dans

les yeux bruns de Gilberte, comme un rayonnement attendri qui répondait

à quelque chose au fond de son âme à lui, quelque chose qu’il ne

s’expliquait pas et qu’il ne croyait pas avoir trahi le moins du monde.

Toutefois, c’était bien une réponse et non point une offensive de

coquetterie, ce joli regard un peu moqueur, un peu troublé, mais d’une

si spontanée confiance, dont parfois elle accueillit celles de ses

phrases qu’il aurait jugées les plus banales. M. de Villenoise commença

donc—mais bien tard—à se surveiller avec rigueur; car, s’étant

interdit, pour des raisons qu’il s’imaginait indestructibles, de songer

au mariage, il s’interdisait également de laisser deviner à cette jeune

fille l’immense sympathie qu’elle lui inspirait.

Ils parlèrent ensemble fort peu d’ailleurs, la parole ne servant à

rien lorsque entrent en jeu les mystérieuses affinités d’où va naître

l’amour. Cette façon de se consulter sur ses goûts réciproques, de

découvrir que l’on aime l’un et l’autre la musique ou les voyages, que

l’on éprouve un égal ennui dans les réunions mondaines et qu’on leur

préfère la solitude des bois et autres beautés de la nature; tous ces

préliminaires d’une attraction simultanée ne sont que des symptômes,

sous couleur d’être des moyens. On ne se plaît pas parce que l’on s’est

exprimé des penchants identiques; mais on s’exprime des penchants

identiques, et même on croit les posséder, parce que l’on se plaît ou

que l’on veut se plaire.

M. de Villenoise apprit donc, sans que son cœur, déjà secrètement

touché, en battît plus ou moins vite, que Gilberte ne prenait aucun

plaisir aux quadrilles, mais trouvait la valse une chose très

amusante; qu’elle avait encore des professeurs de littérature anglaise,

de piano et d’italien; qu’elle adorait l’Opéra-Comique, mais qu’elle

préférait l’équitation.

Il était beaucoup plus curieux de savoir pourquoi elle avait pleuré à

la mairie et pourquoi son visage, à plusieurs reprises, s’était voilé

d’une tristesse contre laquelle elle semblait se défendre.

Comme elle ne pouvait guère lui parler confidentiellement que pendant

qu’ils dansaient, ce fut en valsant qu’elle le lui expliqua.

—Ma sœur Lucienne et moi, dit-elle, nous ne nous quittions jamais.

Nos leçons, nos promenades, nos emplettes, nous les faisions ensemble.

Qu’est-ce que je vais devenir sans ma petite Luce? Voyez-vous,

monsieur, quand j’y pense, la vie me semble tellement triste que je

voudrais mourir.

Il sourit à ce mot, que prononcent si vite les désespoirs de la

vingtième année.

Elle reprit:

—Vous ne me croyez pas? C’est parce que vous n’avez pas de sœur.

Mais l’idée de retrouver sa chambre vide!... (La voix de Gilberte

s’étrangla.) Ah! si ce n’était pas pour mon père... je voudrais

vraiment mourir ce soir.

—Mais vous vous marierez à votre tour.

Elle rougit, haussa légèrement les épaules.

—Bah! qui sait?

—Comment, qui sait? dit-il en riant. Auriez-vous prononcé des vœux

devant l’autel de sainte Catherine?

—Oh! non.

—Alors?

Elle se tut d’un petit air mystérieux. M. de Villenoise insista.

Haine d'amour · 第 1 / 21 段