10 avril.

«Vraiment! je goûte à présent, je m'enivre sans réticences. Ce je ne

sais quoi qui vous retient un temps, qui vous empêche de vous livrer

tout à fait a disparu dans l'envolée qui m'emporte. Ah! faut-il que je

t'aime, pour t'aimer de cette manière. Oui, Marie il y a quelque chose

de magnifique entre nous! As-tu senti, dis, cette divine lumière qui

nous entoure quand nous allons nous séparer et que nos yeux s'attachent?

Nous dont l'amour s'affirme par les yeux! Ah comprends-tu? C'est d'aimer

autre chose plus encore que nous-mêmes, que nous sommes fous, que nous

sommes transfigurés! C'est d'aimer l'amour incomparable que nous nous

sommes fait avec ce que nos êtres peuvent contenir de beau, de sublime

et je ne crains pas de dire, d'éternel. Tout passera, mais la qualité de

notre amour aura fondé un culte au dedans de nous, contre quoi rien

d'humain ne prévaudra jamais. Oh! je voudrais que tu fusses bien

persuadée, ma chère âme, de la vérité de ce que je te dis là, dont tu ne

te rends peut-être pas bien compte; je voudrais te savoir à genoux

devant cette chose inqualifiable, faite des parcelles de divin germées

en nous, et qui plane, auréolée, au-dessus de nos têtes. C'est ainsi que

j'accepte tes hommages et tes mots d'adoration et tes belles prières!

Adorons notre amour! Préférons-nous à nous-mêmes cet amour. Il me

semble, par moments, que tu pourrais être jalouse de mon amour pour

notre amour... Comprends-tu?»

Lundi soir, 11 heures.

«Soirée délicieuse encore, celle-ci, soirée qui précède ta venue. Je

t'attends demain! T'attendre!... Et je cherche à me reporter aux autres

soirées; je me demande comment j'ai fait, les soirs où je ne t'attendais

pas; comment je ferai aussi demain soir! Il faut bien que ces soirs-là

je m'absente de moi-même ou m'hallucine de ta présence, sans quoi je ne

vivrais pas! je serais trop malade de ton éloignement. Je ne sais

comment la vie se passe; mais il y a des moments, en vérité, qui font

douter que l'on vive aux moments qui ne leur ressemblent pas.

«Je t'attends, mon amour. Voici: la nuit va s'en aller doucement, le

jour viendra et je m'approcherai de cette fenêtre où me monte en ce

moment la caresse de l'ensommeillement de la ville; et tu seras là; je

t'apercevrai, ma grâce, mon printemps, des fleurs à la main, ton

chapeau, ta robe, tes yeux et ton âme en fleurs, passer sur cette place

réveillée et venir à moi! Je veux te sentir d'avance; tu sais que mon

coeur bat comme à une petite fille malade, et que je te vois; oh! je te

jure que je vois chacun de tes mouvements dans l'escalier! j'entends le

frou frou menu de ta robe, ta robe claire. Ah! je ne sais pourquoi tes

robes claires me font défaillir. Tu me fais presque peur; je me dis que

je n'oserai jamais toucher cette fraîcheur, appuyer ma main contre ta

taille ou ton épaule et t'embrasser. Ah! je t'embrasse!... chère chose

délicate et frêle!... Non! non! c'est curieux; la réalité vous donne des

forces, vous permet de résister, en vous éparpillant l'attention sans

doute, à des impressions et des secousses si violentes ou bien si

terriblement ténues, que la seule imagination ne vous fait pas

tolérables... Ah! ma chérie, ma bien-aimée! Nous nous aimons si bien! si

beau!»

Mardi matin, 10 heures.

«Tu ne sais pas ce que c'est que de t'attendre quand tu dois être sur le

point d'arriver! Ce n'est plus la douce patience de la veille qui repose

comme un rêve jusqu'au matin. C'est de la fièvre, c'est un temps

entrecoupé de tout petits morceaux brûlants, ennemis les uns des autres,

l'actuel furieux contre le précédent auquel il reproche de l'avoir

engendré, et furieux contre celui qui vient, que, malgré lui, il

engendre, et qui lui rendra sa haine. Ils se succèdent avec étonnement,

avec stupéfaction, puis avec colère, avec rage. Ils se mettent au défi;

ils gagent entre eux qu'il y en aura encore après, encore, encore des

moments d'attente; ils veulent qu'il y en ait; ils pulluleraient à

l'infini; ils souhaitent d'être de plus en plus amers, et s'il y avait

certitude que cette attente ne finira pas, il y aurait une certaine

satisfaction, comme on en a certainement à tuer quelqu'un ou à se faire

sauter la cervelle dans un moment de fureur noire. Et moi, qui suis fait

de ces pauvres moments-là, ma bien-aimée chérie, je souffre

abominablement! Qu'avez-vous ce matin? Que vous est-il arrivé? Vous

verrai-je? Êtes-vous là tout près? Allez-vous frapper à ma porte? Ne

vous verrai-je pas, plus, plus jamais? Tout ce griffonnage est

entrecoupé de sursauts à la fenêtre, bien que pourtant je ne vous

attende plus du tout... Vous savez que c'est toujours faux quand on dit:

Je ne vous attends plus, parce qu'il est trop tard. On attend toujours.»

* * * * *

Elle ne vint pas ce matin-là, ni les jours suivants. Je passai des

heures affreuses; je crus que tout était perdu. L'hôtel de l'avenue

Henri-Martin était clos. Ils étaient tous partis; ils m'avaient emmené

ma Marie. Je ne parvenais pas à m'expliquer cette fuite précipitée, et

telle que Marie n'avait pas eu le temps de me prévenir d'un mot? Je

n'étais plus qu'un véritable débris, qu'un néant. J'avais tout donné de

ce qui était moi! tout. Il ne me restait que ce rudiment de conscience:

avoir tout donné, m'être transporté dans un être qui s'était enfin gorgé

de moi, et c'était fini! Je m'étonnais que des gens fissent encore le

signe de me reconnaître dans la rue. Je ne voulais plus sortir: il me

semblait que je me promenais avec un masque, que je trompais ces gens.

«C'est lui!» disaient-ils en passant. Mais non! ce n'était pas moi!

Un des premiers jours de mai, je me traînai à l'ouverture du Salon, dans

la rage de me convaincre, en n'y trouvant pas Marie, qu'ils ne me

l'avaient pas ramenée pour un jour qu'ils ne manquaient point

d'ordinaire. Je ne jouissais plus que de la colère, d'une haine sourde

contre tout. Je pus m'en donner à coeur joie! Ils ne me l'avaient pas

ramenée!

Je vis de loin ma cousine de la Julière en compagnie de plusieurs femmes

qui avaient été mes amies. Je n'avais plus jamais pensé ni à l'une ni

aux autres! Quoi! j'avais des parents et des amis? Les femmes vous

voient de fort loin: dès qu'elles m'aperçurent, elles se hâtèrent de

tourner la tête. Je me souvins que je n'avais plus ni amis ni parents.

Tout ce monde, avec ses façons, ses caquetages, recommençait de

m'étonner comme, lorsque, étant tout jeune, je vins de province à Paris.

Une personne de moeurs légères, qui ne m'avait vu de dix mois, s'avisa

de me sauter quasiment au cou sous le prétexte qu'elle me trouvait

embelli par ma mine maladive. Je fus pris sur-le-champ de je ne sais

quelle gaîté fébrile. Je la priai de déjeuner avec moi. Nous nous

installâmes. Je fus grisé promptement. Elle eut le goût de revoir mon

appartement qui était condamné depuis un temps si long. Je le lui fis

voir. Mais arrivés là, et dès qu'elle fit le geste d'enlever son

chapeau, je fus atteint d'une peur folle, d'une terreur d'enfant

nerveux; je me contraignis pour ne pas trépigner; je lui eusse enfoncé

son épingle à chapeau dans le visage. Je lui dis: «Non! non! Ne restons

pas ici, je vous en supplie, sortons, sortons vite; il fait beau et j'ai

horreur de cet appartement!» «Allons-nous-en donc!» dit-elle,

froidement. En remettant son chapeau devant la glace, elle se pencha

vers un foulard de l'Inde, de soie dorée, qui couvrait un cadre de bois.

«Donnez-moi ce foulard!» dit-elle. Et, l'enlevant d'une main preste,

elle découvrit la figure du Jean-Baptiste dont l'ironie me perça le

coeur. N'avais-je pas failli, dans un moment d'oubli, après quelques

semaines d'absence, trahir mon amour?

* * * * *

Sainte-Marie-des-Fleurs: Roman · 第 26 / 37 题