«Vraiment! je goûte à présent, je m'enivre sans réticences. Ce je ne
sais quoi qui vous retient un temps, qui vous empêche de vous livrer
tout à fait a disparu dans l'envolée qui m'emporte. Ah! faut-il que je
t'aime, pour t'aimer de cette manière. Oui, Marie il y a quelque chose
de magnifique entre nous! As-tu senti, dis, cette divine lumière qui
nous entoure quand nous allons nous séparer et que nos yeux s'attachent?
Nous dont l'amour s'affirme par les yeux! Ah comprends-tu? C'est d'aimer
autre chose plus encore que nous-mêmes, que nous sommes fous, que nous
sommes transfigurés! C'est d'aimer l'amour incomparable que nous nous
sommes fait avec ce que nos êtres peuvent contenir de beau, de sublime
et je ne crains pas de dire, d'éternel. Tout passera, mais la qualité de
notre amour aura fondé un culte au dedans de nous, contre quoi rien
d'humain ne prévaudra jamais. Oh! je voudrais que tu fusses bien
persuadée, ma chère âme, de la vérité de ce que je te dis là, dont tu ne
te rends peut-être pas bien compte; je voudrais te savoir à genoux
devant cette chose inqualifiable, faite des parcelles de divin germées
en nous, et qui plane, auréolée, au-dessus de nos têtes. C'est ainsi que
j'accepte tes hommages et tes mots d'adoration et tes belles prières!
Adorons notre amour! Préférons-nous à nous-mêmes cet amour. Il me
semble, par moments, que tu pourrais être jalouse de mon amour pour
notre amour... Comprends-tu?»
Lundi soir, 11 heures.
«Soirée délicieuse encore, celle-ci, soirée qui précède ta venue. Je
t'attends demain! T'attendre!... Et je cherche à me reporter aux autres
soirées; je me demande comment j'ai fait, les soirs où je ne t'attendais
pas; comment je ferai aussi demain soir! Il faut bien que ces soirs-là
je m'absente de moi-même ou m'hallucine de ta présence, sans quoi je ne
vivrais pas! je serais trop malade de ton éloignement. Je ne sais
comment la vie se passe; mais il y a des moments, en vérité, qui font
douter que l'on vive aux moments qui ne leur ressemblent pas.
«Je t'attends, mon amour. Voici: la nuit va s'en aller doucement, le
jour viendra et je m'approcherai de cette fenêtre où me monte en ce
moment la caresse de l'ensommeillement de la ville; et tu seras là; je
t'apercevrai, ma grâce, mon printemps, des fleurs à la main, ton
chapeau, ta robe, tes yeux et ton âme en fleurs, passer sur cette place
réveillée et venir à moi! Je veux te sentir d'avance; tu sais que mon
coeur bat comme à une petite fille malade, et que je te vois; oh! je te
jure que je vois chacun de tes mouvements dans l'escalier! j'entends le
frou frou menu de ta robe, ta robe claire. Ah! je ne sais pourquoi tes
robes claires me font défaillir. Tu me fais presque peur; je me dis que
je n'oserai jamais toucher cette fraîcheur, appuyer ma main contre ta
taille ou ton épaule et t'embrasser. Ah! je t'embrasse!... chère chose
délicate et frêle!... Non! non! c'est curieux; la réalité vous donne des
forces, vous permet de résister, en vous éparpillant l'attention sans
doute, à des impressions et des secousses si violentes ou bien si
terriblement ténues, que la seule imagination ne vous fait pas
tolérables... Ah! ma chérie, ma bien-aimée! Nous nous aimons si bien! si
beau!»
Mardi matin, 10 heures.
«Tu ne sais pas ce que c'est que de t'attendre quand tu dois être sur le
point d'arriver! Ce n'est plus la douce patience de la veille qui repose
comme un rêve jusqu'au matin. C'est de la fièvre, c'est un temps
entrecoupé de tout petits morceaux brûlants, ennemis les uns des autres,
l'actuel furieux contre le précédent auquel il reproche de l'avoir
engendré, et furieux contre celui qui vient, que, malgré lui, il
engendre, et qui lui rendra sa haine. Ils se succèdent avec étonnement,
avec stupéfaction, puis avec colère, avec rage. Ils se mettent au défi;
ils gagent entre eux qu'il y en aura encore après, encore, encore des
moments d'attente; ils veulent qu'il y en ait; ils pulluleraient à
l'infini; ils souhaitent d'être de plus en plus amers, et s'il y avait
certitude que cette attente ne finira pas, il y aurait une certaine
satisfaction, comme on en a certainement à tuer quelqu'un ou à se faire
sauter la cervelle dans un moment de fureur noire. Et moi, qui suis fait
de ces pauvres moments-là, ma bien-aimée chérie, je souffre
abominablement! Qu'avez-vous ce matin? Que vous est-il arrivé? Vous
verrai-je? Êtes-vous là tout près? Allez-vous frapper à ma porte? Ne
vous verrai-je pas, plus, plus jamais? Tout ce griffonnage est
entrecoupé de sursauts à la fenêtre, bien que pourtant je ne vous
attende plus du tout... Vous savez que c'est toujours faux quand on dit:
Je ne vous attends plus, parce qu'il est trop tard. On attend toujours.»
* * * * *
Elle ne vint pas ce matin-là, ni les jours suivants. Je passai des
heures affreuses; je crus que tout était perdu. L'hôtel de l'avenue
Henri-Martin était clos. Ils étaient tous partis; ils m'avaient emmené
ma Marie. Je ne parvenais pas à m'expliquer cette fuite précipitée, et
telle que Marie n'avait pas eu le temps de me prévenir d'un mot? Je
n'étais plus qu'un véritable débris, qu'un néant. J'avais tout donné de
ce qui était moi! tout. Il ne me restait que ce rudiment de conscience:
avoir tout donné, m'être transporté dans un être qui s'était enfin gorgé
de moi, et c'était fini! Je m'étonnais que des gens fissent encore le
signe de me reconnaître dans la rue. Je ne voulais plus sortir: il me
semblait que je me promenais avec un masque, que je trompais ces gens.
«C'est lui!» disaient-ils en passant. Mais non! ce n'était pas moi!
Un des premiers jours de mai, je me traînai à l'ouverture du Salon, dans
la rage de me convaincre, en n'y trouvant pas Marie, qu'ils ne me
l'avaient pas ramenée pour un jour qu'ils ne manquaient point
d'ordinaire. Je ne jouissais plus que de la colère, d'une haine sourde
contre tout. Je pus m'en donner à coeur joie! Ils ne me l'avaient pas
ramenée!
Je vis de loin ma cousine de la Julière en compagnie de plusieurs femmes
qui avaient été mes amies. Je n'avais plus jamais pensé ni à l'une ni
aux autres! Quoi! j'avais des parents et des amis? Les femmes vous
voient de fort loin: dès qu'elles m'aperçurent, elles se hâtèrent de
tourner la tête. Je me souvins que je n'avais plus ni amis ni parents.
Tout ce monde, avec ses façons, ses caquetages, recommençait de
m'étonner comme, lorsque, étant tout jeune, je vins de province à Paris.
Une personne de moeurs légères, qui ne m'avait vu de dix mois, s'avisa
de me sauter quasiment au cou sous le prétexte qu'elle me trouvait
embelli par ma mine maladive. Je fus pris sur-le-champ de je ne sais
quelle gaîté fébrile. Je la priai de déjeuner avec moi. Nous nous
installâmes. Je fus grisé promptement. Elle eut le goût de revoir mon
appartement qui était condamné depuis un temps si long. Je le lui fis
voir. Mais arrivés là, et dès qu'elle fit le geste d'enlever son
chapeau, je fus atteint d'une peur folle, d'une terreur d'enfant
nerveux; je me contraignis pour ne pas trépigner; je lui eusse enfoncé
son épingle à chapeau dans le visage. Je lui dis: «Non! non! Ne restons
pas ici, je vous en supplie, sortons, sortons vite; il fait beau et j'ai
horreur de cet appartement!» «Allons-nous-en donc!» dit-elle,
froidement. En remettant son chapeau devant la glace, elle se pencha
vers un foulard de l'Inde, de soie dorée, qui couvrait un cadre de bois.
«Donnez-moi ce foulard!» dit-elle. Et, l'enlevant d'une main preste,
elle découvrit la figure du Jean-Baptiste dont l'ironie me perça le
coeur. N'avais-je pas failli, dans un moment d'oubli, après quelques
semaines d'absence, trahir mon amour?
* * * * *