11 heures.

«Tous les bruits s'apaisent; une immense envie de sommeil a l'air de

passer sur toutes choses. Je devrais craindre le sommeil qui me sépare

de la pensée de vous; mais j'aime perdre conscience doucement, dans

l'idée de vous, et j'ai l'illusion calme et délicieuse de vous voir vous

endormir.

«J'entends de très loin les sifflets longs et comme éperdus des trains

du soir et me voilà parti dans je ne sais quelles songeries d'autrefois,

de moments isolés dans la campagne où j'ai passé des mois et des années

si tristes, l'été, et que l'on entendait à des lieues, quand le vent

portait, ces trains qui allaient aux villes, à Paris que j'ignorais, ces

trains qui devaient me porter vers vous. Je me souviens bien qu'on

n'aurait pas pris le train, eût-on été à même; mais le rêve de partir,

n'importe où, on ne savait où, vous remuait, vous tiraillait d'une sorte

d'angoisse qui me revient souvent le soir...»

* * * * *

Elle vint me surprendre un matin. J'avais rabattu mes persiennes contre

la chaleur du printemps qui semblait cette année-là se parer pour nous,

et mes vases étaient garnis des premières fleurs de la saison nouvelle.

Quand elle arriva dans cette pénombre et dans ces parfums délicats,

vêtue de frais, sous sa voilette claire et son chapeau de paille blanc,

nous nous tînmes tous les deux un moment inertes avant de nous

embrasser; l'instant était si délicieux qu'il mettait une lenteur à nous

pénétrer et nous le suspendions malgré nous.

Enfin nous tombâmes dans les bras l'un de l'autre. Nos étonnements

étaient toujours les mêmes et il y avait, dans l'immensité de notre

plaisir, de la naïveté d'enfant. Toutes sortes de puérilités me venaient

aux lèvres, que je n'osais dire; et elle s'interrompait, elle aussi, par

une sorte de crainte qui ne vient qu'au moment où les mots se formulent,

qui étonne et fait rire.

--Bienheureux rire, ma chère chérie! comme il soulage et signifie de

choses, n'est-il pas vrai?

--Oui, oui, dit-elle, c'est ça; tout ce qui est le meilleur se dit par

le rire ou bien par les larmes...

Le fait est que nous passions de l'un aux autres sans avoir le temps d'y

prendre garde.

Il nous arriva ainsi d'employer la courte demi-heure tantôt à rire et

tantôt à pleurer, sans nous dire un mot qui vaille. Nous ne nous sommes

jamais qu'effleuré les lèvres et touché que le bout des doigts.

C'était un massacre de ternir des moments pareils; mais pendant que

j'adorais les yeux purs de Marie, je fus fouetté par cette idée qui ne

m'avait donné qu'un faible répit: quelqu'un, dans l'instant présent, a

de cette figure une image souillée! Je ne pus contenir un mouvement, et

aussitôt elle me toucha la main:

--Mon ami, dit-elle, je vous supplie de ne pas me cacher ce qui vous

passe de mauvais!

--Marie, je pense que quelqu'un vous peut insulter, et ma grimace vient

de ce que je suis là, calme et heureux, durant que cet outrage se

commet!

--Que voulez-vous dire?

--Ne me comprenez-vous pas?

Elle ne put dissimuler un assez vif soubresaut de pensée qui fut visible

dans ses yeux:

--Ah! dit-elle, j'espérais qu'il ne serait jamais question de cela...

--Comment me jugez-vous donc?

--Je vous juge au-dessus de ces misères, et je comptais que vous fouliez

aux pieds ce sur quoi vous voyez que je fais de même. Quand je viens

ici, je ne pense pas que je vais chez un homme--non! ça, vous voyez,

rien que de le dire me met un peu mal à l'aise,--quand je viens chez

vous, il me semble, à toutes les fois, que je suis morte, que l'on m'a

couchée et habillée tout autrement que pour ce monde-ci, et qu'enfin je

me réveille dans un autre monde où je ne retrouve rien qui me fasse

souvenir de l'ancien... Oh! ne me démolissez pas cette idée; je m'y

tiens, et Dieu merci! vous êtes bien fait pour me la soutenir... Si, si,

ne niez pas, de grâce, je vous veux ainsi!... Vous pensez donc bien que

je ne vois rien de commun entre vous et ce qui peut se passer par

ailleurs.

--N'avez-vous pas ouï dire, petite élue, petite bienheureuse, qu'il est

coutume à l'entrée du Paradis d'être interrogé sur quelques

circonstances de la vie d'en bas? Vous admettez donc que la curiosité

soit un sentiment divin, et vous me laisserez en user...

--Non!

--Si!

--Non! je vous en prie, dit-elle en se levant.

--Je le veux!

Je l'avais saisie un peu brutalement par la main et l'avais forcée à se

rasseoir. Je voyais à sa répugnance à parler qu'il avait dû se passer

quelque chose.

--Monsieur Arrigand, dit-elle, est venu à la maison, comme à

l'ordinaire. Je ne vous dirai pas que j'étais tranquille absolument,

bien que résolue à me moquer de tout ce qui pourrait arriver et qui me

semble bien petit pour nous atteindre. J'avais avant de le voir des

battements de coeur terribles; on me crut même malade; on me dit de me

reposer; je fus bien obligée de le faire, je ne tenais plus debout. Mais

il y eut quelque chose de plus fort, ce fut mon désir d'en finir avec

cette entrevue. Tout cela est bien bizarre, n'est-ce pas, André, quand

on pense que j'étais si tranquille en le croisant à votre bras, et je

recommencerais bien encore, et nous recommencerons! Mais là-bas, chez

moi, en face de Maman, quand je suis redescendue sur la terre, mon cher

ami, je ne suis plus qu'une patraque... Enfin j'entrai au salon. Eh

bien! je vous jure sur notre amour, André, que M. Arrigand n'a pas

laissé paraître un mouvement des cils, indiquant qu'il pût avoir de moi

une autre pensée que l'ordinaire. J'avais ramassé tout mon courage,

allez! je voulais avoir le coeur net; je l'ai poussé par tous les moyens

les plus biaisés, les plus imprévus. Il est très fort, je sais, mais il

n'a pas de finesse et il n'eût pu faire autrement que de se découvrir.

Il ne s'est pas découvert. Maintenant, je crois qu'il ne nous a pas vus.

--Ce n'est pas possible, Marie, vous m'avez dit qu'il nous regardait...

--J'ai cru qu'il nous regardait.

--Il nous a vus!

--Je crois à présent qu'il ne nous a pas vus! Soyez donc tranquillisé...

Vous ne l'êtes pas?

--Je désirais avec rage qu'il nous eût vus!

--André! Et votre Marie outragée dans la pensée de quelqu'un?...

--Si nous nous exposons à cette extrémité, mieux vaut qu'elle nous

atteigne tôt que tard... et il y a une réparation éclatante qui me

sourit...

Quand je m'entendis prononcer ces mots, qui étaient sincères, la

misérable antinomie des élans naturels et du jugement social m'apparut

si profonde et si triste, mais si violemment choquante que je fus pris

d'un ricanement amer qui me secoua de petits soubresauts secs et

atroces.

--Qu'avez-vous? me dit Marie.

--Hélas! ma chérie, vous voyez par mes grimaces le choc singulier que

produit la rencontre de ceux de nos sentiments qui sont les meilleurs:

l'amour et l'honneur. Et la résonance en a une tonalité si effroyable et

si fausse, que je ne peux me retenir de faire la figure que j'aurais

dans une foire de banlieue en face du charivari des musiques et des

hurlements des pitres!

Oui, j'ai prononcé une phrase décente et qui ne vous a point choquée et

qui ne le pouvait faire, par suite de la grande accoutumance où nous

sommes d'envisager quelques monstruosités de la manière la plus dégagée.

Ne pouvant me défaire de ce sentiment de l'honneur, je me suis écrié que

je le sauvais en vous déshonorant tout à fait! Effectivement, le monde

si scrupuleux vis-à-vis de cette bulle fragile admet qu'elle comporte

des réparations!

--Mon ami, je crois que vous placez très mal votre point d'honneur et

le mien qui vous tourmente aussi. Je ne suis pas bien habile philosophe,

mais je ne peux pas du tout, en vérité, mettre mon honneur entre les

mains de toutes les personnes que j'ai vues de trop près dans les

visites et les réunions d'où je ne suis presque pas sortie jusqu'ici que

pour venir chez vous. Vous, vous avez eu bien raison de vivre dans vos

livres surtout, mais cela vous occasionne des désagréments quand vous

vous trouvez en contact avec une opinion qui vient gâcher tout

l'épanouissement de votre jeunesse réfléchie. Mettez donc votre point

sensible dans votre conscience, tout uniment, c'est ce que je fais pour

moi, autrement je ne serais pas ici.

--Je ne peux pas! Je ne peux absolument pas faire abstraction de cette

opinion, si mesquine qu'elle puisse être. Je ne le peux pas, au moins

pour ce qui vous concerne!...

--Alors, vous me donnez bien de l'inquiétude! Je vais commencer de

m'estimer moins, et si je veux faire cas de ma personne, je ne vous

verrai plus!

--Non! non! Marie, je ne dis pas cela! Comprenez donc que je suis sûr,

que nous sommes sûrs, nous autres, de la valeur de nos relations. Mais

tous ces gens sont en droit de supposer; cet homme enfin, dont l'esprit

est positif et va au plus simple, au plus probable, évidemment, peut

supposer que notre révolte a moins de beauté. L'analogie gouverne tous

les raisonnements du monde, et c'est le principe le plus fertile en

erreurs; eh bien! il y a beaucoup de petites révoltes pareilles à

l'apparence de la nôtre, et qui ne sont pas bien fameuses...

--Est-ce vrai! Mais je n'en sais rien, moi, mon ami!... Pour moi, tant

pis! Je vais tout droit à ce qui me paraît le meilleur. Je ne vois rien

au-dessus de vous. Je suis à vous.

--Merci, ma chère aimée! C'est moi, voyez-vous, qui ne suis pas digne du

sacrifice que vous me faites...

--Mais, je ne fais point de sacrifice: il y a seulement des choses qui

m'avaient paru importantes et qui me paraissent à présent sans valeur

vis-à-vis d'autres choses qui sont nées et que je ne soupçonnais pas.

Celles-ci sont toutes seules devant moi; les autres sont tombées...

--Hélas! Marie, rien ne tombe si complètement; je le sais et je voudrais

bien ne pas le savoir, ce qui me permettrait de goûter plus

délicieusement avec vous le moment où on oublie!... Pauvre chère adorée!

vous oubliez _ici_, à cause de la secousse qu'il vous faut pour y

venir; mais je sens bien que vous êtes encore reprise _là-bas_, quand

vous n'êtes pas près de grand'mère... Avouez que vous êtes encore

quelquefois «patraque» et je comprends, allez! tout ce que ce mot

contient de misère sous son apparence anodine! Je suis sûr que vous êtes

souvent très malheureuse par moi!...

--Non! pas depuis que je me suis persuadée de la petitesse de tout ce

qui n'est pas vous, votre manière de comprendre et d'aimer. Tout le

reste m'apparaît de la plus grande vulgarité; je n'y fais pas attention.

D'ailleurs je n'ai plus le temps de me laisser reprendre par ailleurs,

je suis continuellement en vous, avec vous. On me dit que j'ai l'air

d'une folle, que j'ai l'air souvent de parler à quelqu'un. Savez-vous

comment on m'appelle! Bernadette de Lourdes! J'ai des visions! Je vous

vois!

--Pauvre chérie!

--Adieu, adieu! l'heure est passée! adieu!

Et voilà qu'elle a déjà gagné l'escalier où elle sait bien que nous

allons nous éterniser. Nous nous disons adieu; elle descend; puis elle

remonte; je descends quelques marches avec elle; j'essaie de remonter;

mais je ne peux me séparer d'elle encore: nous revoici ensemble un ou

deux étages plus bas; des bruits derrière les portes nous font frémir;

nous rions; enfin c'est fini et nous nous penchons, nous éloignant

chacun de notre côté, dans cette cage d'escalier, où désormais, quand je

suis seul, montant ou descendant, je me penche, cherchant ses yeux!

* * * * *

Je rentrais alors chez moi. Mon premier mouvement était de courir à la

fenêtre et d'entr'ouvrir les persiennes pour la voir encore. Sur la

place ensoleillée, sa toilette de printemps, sa jolie grâce émue, le

détour de sa tête vers ma fenêtre et son parfum demeuré là, ce grand

amour fuyant, cette image adorée que je ne verrais plus d'ici des jours

et des semaines peut-être; enfin l'angoisse du lendemain qui attendait

cette enfant, du réveil de ce rêve; tout cela m'emplissait le coeur et

l'esprit comme un dégorgement soudain de sources multiples et

bouillonnantes qui formaient dans l'anse étroite de mon âme un remous

trop violent; la tête me tournait, je tombais sur le divan où Marie

s'était assise et je bénissais le trouble qui m'empêchait d'envisager

l'avenir...

Je me réveillai un jour en face de la figure du Jean-Baptiste, de Vinci,

et ma première pensée fut de retourner cette image. Elle avait incommodé

Marie, la première fois qu'elle l'avait vue. J'avais ri de

l'enfantillage de Marie; mais aujourd'hui, j'avais plus peur qu'elle de

ce sourire et de l'éclat de cette clairvoyance. Amants! ne gardez pas

chez vous ce témoin; vous aimez à vous garantir de la lumière de midi;

mais vous n'éteindrez pas ce sourire-là!

Je passai des jours dans un aveuglement complet aux choses du monde, aux

considérations du présent, aux menaces de l'avenir, absorbé tout entier

par la pensée de mon amour auprès de quoi tout était vain. Mes papiers

étaient jaunis, ma plume rouillée, mon encrier tari, ma pensée morte.

J'avais renoncé à me présenter aux concours du Conseil d'Etat, ce qui

avait été le but de toutes mes études depuis des années. Mes professeurs

comme mes amis avaient cessé de s'occuper de moi. L'année suivante je

devais être atteint par la limite d'âge et c'était ma vie compromise.

Le propre de mon état était d'ignorer totalement la possibilité d'un

lendemain. Marie et moi, nous allions partout, à découvert, comme nous

l'avions fait au Jardin du Luxembourg. Elle avait trouvé pour sortir,

pendant toute une saison où sa mère fut souffrante, des prétextes d'une

ingéniosité stupéfiante. Nous fuyions aux environs de Paris, surtout à

Versailles dont le parc nous abrita souvent. Il n'y avait presque pas

de jour où nous ne nous donnions rendez-vous! rendez-vous comme des

amants, nous moquant désormais des mots comme des assimilations les plus

odieuses. Cependant nous n'étions pas amants; nous avions à peine songé

à l'être. Nous nous aimions trop!

Ma main tremble au seul rappel de cette volupté. Le monde n'existait

plus, ou, du moins, il n'en subsistait que la petite excitation

aiguillonnante et affolante. Nous passions comme dans une féerie, un

rêve. Rien ne nous a troublés; jamais nous n'avons vu une personne de

nos connaissances nous barrer le passage de ses yeux étonnés; nous avons

passé comme des soldats heureux à travers cette sorte de mitraille

ennemie. Un dieu était avec nous. Notre amour rayonnait sur nos visages;

nous nous sommes quelquefois embrassés dans la rue, comme les pauvres.

* * * * *

Avril.

«Nous voilà séparés pour plusieurs jours, ma bien-aimée! C'est possible!

Il y a au monde des forces qui nous peuvent séparer! Cela m'étonne; je

n'y suis plus fait; n'ai-je pas vécu, dis, de longs jours avec toi!

Toi, mon cher toi! mon amour!... Je continue d'errer; je retourne où

nous avons été ensemble. Je te porte; je te promène partout où je vais.

Croiras-tu que je suis passé tout près de toi ce matin? J'ai été

m'asseoir dans ce petit square Lamartine près de la statue du poète que

tu aperçois de chez toi; tu aurais pu me voir. Qu'est-ce que je faisais

là? C'est toi qui me le demandes? Je t'aimais. Pourquoi là? C'est

absurde; mais nous avons l'âme remplie d'absurdités pareilles. Je

t'avouerai que l'autre jour, quand je suis allé t'attendre dans l'île,

j'étais passé là et m'y étais arrêté longtemps à attendre l'heure que

j'avais un peu devancée; et je m'étais dit que je reviendrais t'aimer

là. Il n'y a personne: il y a quelques arbres verts et les autres ont

des bourgeons tout en train d'éclater; dans huit jours les marronniers

seront en fleurs. De temps en temps, des cavaliers et des amazones

passent sur l'avenue. Enfin il y a le cher grand homme qui rêve et dont

l'ombre est douce aux amants.

«De là je suis retourné en pèlerinage dans notre île. Pas un chat, tout

comme lors de notre matin. Je me suis promené dans le petit bois, je me

suis assis, je me suis couché au bord de l'eau: j'ai suivi les canards

et les cygnes. Je t'ai aimée. Je t'ai aimée! ah! de cette tendresse, tu

sais, qui fait que l'on s'étonne de ne voir pas tout fondre autour de

soi, même les pierres.»

Sainte-Marie-des-Fleurs: Roman · 第 25 / 37 题