«Je vois votre figure à tant de moments divers. Mais celle d'avant-hier
me reste trop fort. Quand vous m'avez quittée: cette gravité qui vous
prend quelquefois, avec toute cette attitude un peu fatiguée! Oh!
dites-moi bien que vous ne pensiez qu'à moi en ce moment; dites que tout
le reste vous était aussi égal qu'il l'est à moi-même. Je veux avoir eu
tous les instants de cette inoubliable matinée. Il y a, n'est-ce pas,
des minutes qui vous frappent et se prolongent en si longues et si
interminables songeries qu'il faudrait les souvenirs accumulés de
plusieurs années pour en donner l'équivalent, et encore non! On vit
toute une époque à seulement se dire: adieu, mon André!
«Je crois qu'un de ces jours je dirai tout à grand'mère qui ne cesse de
me parler de vous; car je passe près d'elle des soirées où mon coeur se
gonfle à craquer, et je ne sais comment je ne lui avoue pas: mais je
_le_ vois! je _le_ vois! Nous avons été ensemble, dehors; il y avait
plein de bourgeons aux églantiers et des pigeons comme à Venise!
Grand'maman, nous nous sommes donnés l'un à l'autre dans le printemps!
«MARIE.»
* * * * *
«Tout est plein de vous ici, Marie. La matinée est pareille à celle de
la fois dernière. Il y a comme des chansons et des fleurs dans l'air.
Oui, malgré tout, j'entends des airs heureux que mélancolise quelque
chose d'absent ou d'invisible. Êtes-vous là, réellement et ne
pouvez-vous parler? Ah! ma chérie! je crois sentir des rudiments de
mots, de tendresses, d'élans qui n'ont pas été achevés! Ah! qu'est-ce
que cela devient, les beaux mouvements d'amour, les bonds du coeur, les
phrases de tendresse murmurées dans la solitude et qui ne parviennent
pas à leur adresse? Sont-ce ces choses qui bourdonnent à mes oreilles en
légers bruits si étranges et si émouvants? Avez-vous eu quelques soupirs
que vous ne m'ayez dits?»
Soir.
«Votre image passe et repasse; je la caresse. Mes yeux continuent leur
train sur le livre ouvert, et puis, à un moment, je vous sens tellement,
tel moment passé près de vous est si vif que je me ressaisis et me
cramponne à cause du vide qui suit aussitôt, du creux que fait votre
absence soudaine, et qui me donne un vertige.»