19 février.

«Je vois votre figure à tant de moments divers. Mais celle d'avant-hier

me reste trop fort. Quand vous m'avez quittée: cette gravité qui vous

prend quelquefois, avec toute cette attitude un peu fatiguée! Oh!

dites-moi bien que vous ne pensiez qu'à moi en ce moment; dites que tout

le reste vous était aussi égal qu'il l'est à moi-même. Je veux avoir eu

tous les instants de cette inoubliable matinée. Il y a, n'est-ce pas,

des minutes qui vous frappent et se prolongent en si longues et si

interminables songeries qu'il faudrait les souvenirs accumulés de

plusieurs années pour en donner l'équivalent, et encore non! On vit

toute une époque à seulement se dire: adieu, mon André!

«Je crois qu'un de ces jours je dirai tout à grand'mère qui ne cesse de

me parler de vous; car je passe près d'elle des soirées où mon coeur se

gonfle à craquer, et je ne sais comment je ne lui avoue pas: mais je

_le_ vois! je _le_ vois! Nous avons été ensemble, dehors; il y avait

plein de bourgeons aux églantiers et des pigeons comme à Venise!

Grand'maman, nous nous sommes donnés l'un à l'autre dans le printemps!

«MARIE.»

* * * * *

«Tout est plein de vous ici, Marie. La matinée est pareille à celle de

la fois dernière. Il y a comme des chansons et des fleurs dans l'air.

Oui, malgré tout, j'entends des airs heureux que mélancolise quelque

chose d'absent ou d'invisible. Êtes-vous là, réellement et ne

pouvez-vous parler? Ah! ma chérie! je crois sentir des rudiments de

mots, de tendresses, d'élans qui n'ont pas été achevés! Ah! qu'est-ce

que cela devient, les beaux mouvements d'amour, les bonds du coeur, les

phrases de tendresse murmurées dans la solitude et qui ne parviennent

pas à leur adresse? Sont-ce ces choses qui bourdonnent à mes oreilles en

légers bruits si étranges et si émouvants? Avez-vous eu quelques soupirs

que vous ne m'ayez dits?»

Soir.

«Votre image passe et repasse; je la caresse. Mes yeux continuent leur

train sur le livre ouvert, et puis, à un moment, je vous sens tellement,

tel moment passé près de vous est si vif que je me ressaisis et me

cramponne à cause du vide qui suit aussitôt, du creux que fait votre

absence soudaine, et qui me donne un vertige.»

Sainte-Marie-des-Fleurs: Roman · 第 24 / 37 题