18 février.

«Le soleil, ma chérie, la matinée tiède, la lumière à flots partout! Et

vos feuillets qui m'arrivent, et je vous attends! J'imagine que sans le

rayon de printemps qui m'affole, vos petits mots en grisaille m'eussent

tourmenté outre mesure, car ils contiennent des choses bien

inquiétantes: mais je ne veux voir que ce qu'ils renferment de bon, de

chaud, d'adorable, et de beaux espoirs. Ah! cette lumière après le

triste hiver que j'ai à peine vu pourtant, tant je n'ai vu que vous. Je

suis fou! fou! ma bien aimée, de cette chaleur du soleil, de cette

grande belle clarté! J'ouvre tous mes rideaux et les fenêtres aussi! un

bon air doux pénètre qui semble faire pâlir mon feu maigre, et vous

allez venir là dedans; dans une minute vous serez là. Ah! mon Dieu! je

vous remercie!...»

* * * * *

Nous ne fûmes jamais si gênés l'un vis-à-vis de l'autre que dans cette

atmosphère trop heureuse, et, nous étant embrassés, nous nous séparâmes

vite, comme si nous avions découvert en nous tout à coup des ennemis

cachés. Je ne savais ce qu'elle en pensait, mais je connaissais bien

l'ennemi qui nous guettait: si nous faiblissions, nous étions perdus.

--Vous ne savez pas ce que je voudrais? dit-elle, presque aussitôt.

--En tout cas, je sais que vous l'aurez...

--Ce n'est pas si sûr... Je voudrais aller dehors, au grand jour, avec

vous, à votre bras, voir des gens passer et sourire, parce qu'il est

bien visible, n'est-ce pas, que nous nous aimons...

--Marie, y pensez-vous? Mais le pire de notre situation, ma chérie,

c'est que je puis vous obtenir en vous compromettant, et c'est cela que

vous me proposez...

--Pardonnez-moi, je n'ai jamais pensé à cela...

--Ah! vous êtes admirable, et cependant il n'est que trop vrai que vous

vous compromettez toutes les fois que vous venez ici, et vous en prenez

toute la charge; et moi non plus, je n'avais pas pensé à cela! Nous

avons à penser à bien d'autres choses, et ne pouvons-nous pas en effet

fouler aux pieds toutes ces mesquineries! Voulez-vous que nous sortions?

Nous allâmes au Jardin du Luxembourg, peuplé d'enfants criants et

courants. Nous étions fouettés malgré nous par le danger d'être

reconnus, que nous voulions mépriser; nous marchions assez vite, et

quelque chose d'analogue au sifflement des balles sous le feu nous

frôlait les oreilles. J'eusse, à cette heure, enlevé Marie au bout du

monde; mais ce souci de l'opinion qui l'atteindrait, tenait contre tout

mon mépris du jugement commun et toute l'idée que j'avais cependant de

la dignité de notre amour. Les femmes n'en pensent pas si long; Marie

fut promptement à l'aise, et elle voulait absolument se pencher à mon

bras. Je songeais: elle va m'accuser de manquer de bravoure et je me

perds dans son esprit. Je mis mon amour et mon orgueil d'amant au-dessus

de tout. De cette façon je pouvais la déshonorer, mais sans risquer de

la mécontenter. Il me fallait être lâche vis-à-vis d'elle ou de

moi-même; je choisis de l'être vis-à-vis de moi. Combien grande était ma

naïveté de n'avoir pas songé que, me mettant en révolte contre l'une des

lois de la société par ma liaison secrète avec une jeune fille, je

devais me préparer logiquement à déchirer tous les articles de ces lois?

Marie l'avait fait, elle d'un seul élan. C'est elle qui avait raison;

mais cela lui était bien égal!

Nous tournâmes autour du grand parterre d'églantiers qui est derrière le

musée de peinture moderne. Des bourgeons frais et luisants pointaient

sur les tigelles menues, et tous ces entrelacs épineux avaient perdu la

rigidité de l'hiver et semblaient se tendre, se gonfler comme si de

petits muscles étaient poussés. Mais tout cela était clos, se

recueillait encore, avait l'air d'attendre. Des colombes venaient se

poser sur le groupe de bronze qui occupe le centre du carré

d'églantiers, et puis repartaient d'un vol lourd.

Je me laissais caresser par l'heure de cette jeune saison. L'air

délicat et tendre, enfantin presque, était comme une nourriture choisie

que le ciel servait à notre amour. Par surcroît les colombes nous firent

ressouvenir de Venise, et nos prémices inavouées, nos premiers

battements de coeur en face de la mer, ou dans les sombres églises

voluptueuses, vinrent s'ajouter, pareils à des guirlandes légères, à la

grâce adolescente de notre passion.

--Je ne m'en irai plus, dit Marie; que voulez-vous que je devienne après

ces moments-là?... J'ai tout oublié: emportez-moi!

Sa figure disparaissait presque toute sous le double tour du boa de

plumes, et à travers la voilette je ne distinguais que les yeux, le nez

et la minutieuse pureté de la chair environnante. La finesse et la

limpidité de ce petit coin du monde qui allait de la naissance du nez

aux extrémités bistrées des paupières, me causèrent un enchantement.

--Oh! dit-elle, vous ne m'avez pas encore regardée comme cela!

--Est-ce que je vous fais peur, Marie?

--Oh! pourquoi?

--C'est que j'atteins un moment de félicité qu'aucun homme n'a dépassé,

j'en suis sûr. Pourquoi le dépasserais-je? Alors je suis sur le faîte,

comprenez-vous, d'où l'on ne peut que redescendre ou tomber...

--Mon ami, dit-elle, vous n'atteindrez ce faîte que lorsque vous serez

en état de ne pas empoisonner vos joies. Pour le moment, je n'ai pas

peur, parce que vous ne l'avez pas atteint.

Nous allions pénétrer dans les petites allées tortueuses du jardin

anglais. Marie m'avait pris le bras et s'y laissait porter; elle élevait

les yeux vers moi et leur grande paix noyait mes inquiétudes.

--Marie, Marie, je crois cependant que je vais gagner ce faîte; je ne

fais plus que vous aimer.

--Vous faites donc comme moi, dit-elle, en découvrant tout à coup ses

lèvres entr'ouvertes et serrées sur les dents. Elle fermait doucement

les yeux, à demi; j'allais me pencher la baiser, dans un instant

d'affolement complet. Elle me dit:

--Quelqu'un nous a vus.

Mon premier mouvement fut de sourire:

--Méchante! vous voulez voir si mon bonheur peut être troublé

maintenant?

--Je le verrai bien en effet!

--Que voulez-vous dire?

--Mais, je vous le répète, quelqu'un nous a vus.

--Petite folle!

--Non!

--Qui donc nous a vus?

--Ce monsieur qui a de la fourrure et arrive maintenant tout près du

tertre du jeu de paume. Retournez-vous.

Je vis en effet un homme de taille élevée, enveloppé de fourrures et qui

n'était pas loin du jeu de paume. Marie me l'ayant décrit sans se

retourner, il fallait bien qu'elle l'eût vu au passage. Je ne pus

retenir un léger frisson:

--Et qui est ce monsieur?

--M. Arrigand.

--Vous a-t-il vue?

--Je ne sais. Qu'importe?...

J'avais eu le temps de me préparer à la surprise la plus écrasante qui

me pût advenir, grâce à mon penchant à porter tout au pire dès la

première alerte. Je me raidis donc, et pas un muscle ne dut révéler mon

accablement.

Marie qui me regardait attentivement, sauta de joie:

--A la bonne heure! fit-elle, je vois que nous ne pensons plus l'un et

l'autre qu'à nous aimer.

Elle était véritablement radieuse; je ne la vis jamais plus jolie; elle

écarta son boa; elle aspirait l'air tiède, le soleil; elle me dit tout

haut:

--Ah! je vous aime! je vous aime! il n'y a plus rien au monde que vous,

moi pour vous aimer, et ce printemps qui vient! André, mon André!

J'essayai quelque temps de simuler le partage de sa joie, qui me

touchait énormément et m'emplissait d'admiration. Cependant la

malheureuse évidence s'était présentée instantanément; mais j'en

refoulais l'examen par égard pour cette belle heure bienheureuse où la

nature en nous et hors de nous semblait toute triomphante. Quand nous

eûmes fait quelques tours fiévreux dans ce jardin anglais, l'heure étant

avancée, Marie dut me quitter. Je la menai jusqu'à une voiture. Toute

mon âme était bouleversée, et nous ne parlions que de tendres plaisirs

et d'enchantements. Je sentis, dans la douleur qui m'envahissait, que

mon amour pour Marie s'exaltait en une sorte de culte. Cette enfant

avait renié pour moi son honneur et le monde d'un seul bond, et sans

presque y prendre garde. Nous descendions, étroitement unis, la vieille

rue Férou qui mène à Saint-Sulpice, quand je me sentis pris d'un si

grand respect pour ce petit être adorable et simple, voué à moi, que je

n'osais plus lui toucher le bras. Un hasard venait de nous river l'un à

l'autre par une chaîne nouvelle et définitive, sans doute, et je

prévoyais tant d'angoisses et si peu d'amours ordinaires dans notre

avenir que je n'eusse pas eu plus de vénération pour une de ces vierges

que je vis mener en terre en Italie, le visage découvert, et qui

semblent encore sourire dans les fleurs et dans la lumière, au seuil de

la nuit.

Sainte-Marie-des-Fleurs: Roman · 第 22 / 37 题