«En relisant mes feuillets bien maussades de ces derniers jours, mon
aimé, et que je ne vous enverrai peut-être pas, je m'aperçois que j'ai
commencé de vous parler de l'affaire de grand'maman, et je vous vois
d'ici ayant un commencement d'histoire sans la suite ou le dénouement!
Quelle figure feriez-vous? Ah! mon André, ne vous fâchez pas si je vous
taquine parce que vous êtes intéressé un peu vivement à ce qui me
concerne--surtout quand vous y êtes mêlé, vilain égoïste!
«Voilà l'affaire de grand'maman.
«D'abord je ne vous ai jamais parlé de ce qui avait pu se passer à la
maison depuis le fameux malheureux jour. Jamais nous n'aurons le temps,
dans nos courtes entrevues, de nous entretenir de cela, et il faut bien
pourtant que vous sachiez un peu. Ah! je n'aime guère vous raconter des
histoires, sauf celles de mon coeur, mais il est dans tout ça.
«Je vous fais grâce de la scène où j'annonçai à papa et à maman que je
priais M. Arrigand de me rendre ma parole.
«Quand je vis le calme rétabli, j'en conclus, bien à tort, hélas! qu'ils
avaient compris que c'était pour vous que j'avais fait cela et que vous
en valiez la peine. Je me hâtai de vous avertir, mon pauvre cher
bien-aimé. Ah! comme je leur sautai au cou dès que vous fûtes retiré et
qu'ils me firent appeler en comparution solennelle. Je pensais qu'on ne
dirait rien, qu'on se comprenait, qu'on allait s'embrasser et que tout
était fait. Dieu de Dieu! quelle déconvenue!
Il y eut encore une autre scène; et elle vint de ce que je m'aperçus
qu'on avait négligé d'avertir M. Arrigand de ma détermination. Je l'en
avertis moi-même. Il parut très affecté. Tout le monde s'en aperçut; mes
parents se précipitèrent, et de beaucoup de conciliabules il résulta que
l'on décidait que je n'étais qu'une enfant, que mes caprices étaient
négligeables, enfin qu'il y avait lieu de revenir comme par le passé et
de compter sur mon revirement. Mon André, on y compte, et moi je suis à
vous.
«J'arrive à grand'maman, à qui M. Arrigand ne plaît pas, et qui vous
aime. Vous savez qu'elle a gardé toute son intelligence, malgré sa
paralysie. Elle parle par les yeux, comme vous l'avez pu voir, et au
besoin elle écrit encore des lettres longues comme ça et tout de
travers; enfin elle lit. Vous pensez que, ne vous voyant plus, elle
s'informa de vous. Elle vous crut en voyage; elle me montrait du doigt
une carte de l'Italie qu'elle a dans sa chambre--vous ai-je dit que
grand'maman est née à Venise?--et appuyant ses doigts sur sa bouche,
elle faisait le signe de baisers envolés du côté de son cher pays qui
est celui de votre prédilection. On était plus galant de son temps et
dans son pays, sans doute, qu'on ne l'est aujourd'hui et chez nous; je
n'ai pas compris tout d'abord; mais elle m'a tracé votre nom et elle
continuait ses signes de tendresses disparues, si bien qu'elle m'a fait
pleurer assez vite, et je lui dis qu'elle ne vous verrait plus. Presque
tous les jours nous avons recommencé; mais les jours où je vais vous
voir et suis toute radieuse, elle me regarde dans les yeux si avant que
j'ai peur qu'elle ne devine, et je m'échappe sans lui dire adieu.
«Elle ne cesse de plaider pour nous à toute occasion, et elle prie
constamment. Savez-vous que grand'maman est une façon de sainte et
qu'elle eût, à ce qu'on dit, toutes sortes de vertus? Qui sait ce que
nous lui devrons peut-être?
«Arrive que pourra, je m'échapperai demain sans dire adieu à
grand'maman.»
«A vous, votre
«MARIE-DES-FLEURS.»