V.

Samedi, novembre.

Le 2 décembre 1823, date de la rentrée plus officielle que triomphale

du duc d'Angoulême à Paris,--l'anniversaire d'Austerlitz!--Adèle Hugo

rend compte au général des démarches de Victor et de ses espérances.

Le marquis de Clermont-Tonnerre, à qui il a lu son ode sur _La guerre

d'Espagne_, l'a engagé à la remettre au duc d'Angoulême.

Le libraire Ladvocat vient d'acheter pour deux ans, moyennant deux

mille francs, la propriété des odes.

La pauvre femme cherche à cacher à son mari, sous des apparences de

tranquillité, la profonde douleur que lui a laissée la mort de son

enfant.

Elle souffre des oreilles, Abel engraisse et les nouvelles d'Eugène ne

sont guère bonnes.

Mon cher papa,

Victor est tellement occupé en ce moment, qu'il me charge d'être

son secrétaire; et je remplis avec joie cet emploi. Il me charge de

vous dire que la lettre a été remise à M. de Serre[74], qu'il a été

chez Monsieur de Chateaubriand[75], qu'ayant trouvé à quelque heure

que ce soit du monde, il va lui demander un rendez-vous. Monsieur

de Clermont-Tonnerre[76] a été charmant pour lui, Victor ayant fait

une ode sur la guerre d'Espagne[77], il l'a engagé à la remettre à

Monseigneur le duc d'Angoulême qui doit venir à une fête que va lui

donner le ministre de la Marine[78].

[Note 74: Pierre-François-Hercule, comte de Serre, né à

Pagny-sur-Moselle en 1776, mort ambassadeur de France à Naples, à

Castellamare, dans la nuit du 20 au 21 juillet 1824.

Ministre de la Justice sous le cabinet Dessolle (29 décembre 1818), M.

de Serre avait conservé son portefeuille sous la présidence du comte

Decazes (19 novembre 1819) et sous le second ministère Richelieu (20

février 1820).

Démissionnaire ainsi que ses collègues le 12 décembre 1821, il avait

reçu le titre de ministre d'État et était allé siéger au centre droit.]

[Note 75: Ministre des Affaires étrangères, depuis le 28 décembre

1822.]

[Note 76: Ministre de la Marine et des Colonies du 14 décembre

1821, le marquis de Clermont-Tonnerre devait être appelé le 4 août

1824, au portefeuille de la Guerre.]

[Note 77: _Odes et Ballades_, Liv. II; Ode VII.

_La guerre d'Espagne_ fait, dans l'édition originale des _Nouvelles

Odes_, suite à l'_Ombre d'un Enfant_.]

[Note 78: Des banquets eurent lieu à l'Hôtel de Ville les 15 et 23

décembre. Le 15: concert et bal aux Champs-Élysées.]

Mon Victor vient de vendre à l'Advocat un nouveau volume d'odes[79]

qu'il vient de faire. Il en a vendu la propriété pour deux ans ainsi

que celle de son premier volume, _deux mille francs_. Mais qui ne

doivent lui être payés de (que) dans l'année prochaine. Nous désirons

ne pas tomber encore dans une banqueroute.

[Note 79: _Nouvelles Odes._]

Je suis enchantée que mon portrait ait fait quelque plaisir à notre

chère maman, c'est le seul bonheur que j'aye éprouvé depuis notre

malheur qui ne cesse de me poursuivre. Je tâche pourtant de le cacher

à mon Victor crainte de l'affecter, sous des apparences de gaîté ou du

moins de tranquillité. Je ne sors pas, j'ai des douleurs d'oreilles

très cruelles, on parle encore de me purger, ce qui est pour moi un

grand ennui.

Mon frère Victor est à Alençon bien placé; que ne pouvons-nous en dire

autant de notre frère Eugène. Ces messieurs lui écriront comme vous

l'avez dit. Bien heureux si cela adoucit un peu son sort.

Nous ne savons pas ce que fait Abel en ce moment, il est plus gros que

jamais. Notre oncle Francisque doit être à Paris, Victor y est en ce

moment; je voudrais bien que vous y fussiez aussi.

Adieu, mes chers et bien bons parents, permettez-moi de vous embrasser

comme je vous aime, et de vous assurer des sentiments avec lesquels je

suis,

votre très humble et respectueuse fille,

A. Hugo.

Ce 2 décembre.

Victor songe toujours au rappel à l'activité de son père. C'est,

dit-il, ce qu'il désire le plus au monde. Il rêve pour lui d'une

inspection générale et a déjeuné, ces jours derniers, avec le marquis

de Clermont-Tonnerre qui a été des plus aimables.

Il s'occupe en même temps, de concert avec l'oncle Francis, en ce

moment à Paris avec sa femme, de leur cousin Michaud que lui a

recommandé le général, tout en surveillant l'impression de ses odes,

sans pour cela négliger ses banqueroutiers.

Victor et sa femme se font une joie d'aller passer quelques jours à

Blois, au printemps prochain.

Ce pli est adressé à M. le Gal Comte Hugo.

Mon cher papa,

Je suis bien étonnée que vous n'ayez pas encore reçu le bonnet, je

l'ai livré il y a quinze jours à Abel, qui l'attendait pour le faire

voyager avec deux tableaux qu'il devait vous envoyer de suite; il

est vrai que tout cela est parti par le roulage mais il est fort

étonnant, que vous ne l'ayez pas encore, car il y aura demain quinze

jours qu'il est en route.

Vous êtes bien bon de vous occuper de ma santé, je ne souffre plus

des oreilles mais des douleurs d'entrailles qui m'ont fait garder la

chambre tous ces jours-ci, mais je vais mieux cependant sans me bien

porter. Vous m'avez chargée, mon cher papa, de rappeler à Victor,

notre cousin, mon oncle Francisque s'en occupe en ce moment, il

connaît justement la personne qu'il faut solliciter. Nous le voyons

souvent ainsi que sa femme qui est très bonne et très aimable. Nous

leur parlons souvent de vous, de toutes vos bontés, de celles de

votre excellente femme et du bonheur que nous avons à vous aimer.

Je vous envoie une note de la part de papa, Victor désirerait bien

que vous fussiez employé, c'est, dit-il, la seule chose qu'il

désire. Ce bon Victor vous aime tant!

Nous nous faisons une fête d'aller vous voir au printemps, comme nous

allons nous embrasser.

Adieu, mon cher papa, dites bien des tendresses de ma part à ma chère

maman, et croyez aux sentiments respectueux de votre fille.

A. Hugo.

En attendant, cher papa, que je puisse te rendre un compte détaillé

des démarches que le major et moi faisons pour notre cousin, M.

Michaud[80], je ne puis m'empêcher d'ajouter quelques mots à la

lettre de mon ange.

[Note 80: Joseph Hugo, père du général, menuisier, «très

excellent républicain», couronné, le 10 floréal an V, à Nancy,

lors de la fête des époux, avait épousé en secondes noces,

Jeanne-Marguerite Michaud, gouvernante d'enfants chez le comte

Rosières d'Euvezin; d'où ce cousinage.]

Je ne saurais te dire quel plaisir nous font les lettres de Blois, et

si je n'étais accablé de mes prochaines publications, j'y répondrais

bien plus promptement; mais les soins à donner à mon nouveau recueil

qui s'imprime, outre l'affaire de mes banqueroutiers et les démarches

sans nombre qui se disputent mes instans, m'ôtent la douceur de

t'écrire aussi fréquemment que l'exigerait mon attachement profond

pour toi et ta femme.

M. le marquis de Clermont-Tonnerre, avec qui j'ai déjeuné

dernièrement m'a chargé de mille choses aimables pour toi; il est

tout disposé à te servir, et je voudrais que toi tu employasses tes

amis, parmi lesquels il en est de si puissans, à obtenir au moins une

inspection générale.

M. Foucher, qui compte incessamment t'écrire et Mme Foucher, ainsi

qu'Abel, le major et sa femme vous embrassent tendrement. Quant à

moi, cher et excellent père, tu connais mon profond et respectueux

dévouement.

Victor.

Ce lundi 19.

Le voyage à Blois est remis: Adèle Hugo est à nouveau enceinte et les

médecins lui ont interdit la voiture. Les _Nouvelles Odes_ viennent de

paraître[81]; mais, par la négligence de Ladvocat, le général n'a pas

encore reçu l'exemplaire sur vélin qui lui est destiné. La publication

de ce «méchant livre» initie Victor Hugo aux «courses indispensables»

connues des auteurs.

[Note 81: Les _Nouvelles Odes_ avaient paru chez Ladvocat quelques

jours auparavant (_Journal des Débats_ du 24 mars 1824) avec cette

épigraphe: _Nos canimus surdis_ et formaient un volume grand in-8º,

orné d'une gravure, vendu 4 francs. Les _Débats_ en rendirent compte le

14 juin sous l'initiale Z, signature de M. Hofman. Victor Hugo répondit

aux critiques qui lui étaient adressées par une longue lettre publiée

dans le numéro du 26 juillet suivant.]

M. de Féraudy, candidat, sans doute, avec ses fables, à une récompense

de l'Académie, a été également l'objet des démarches de son confrère.

Le poète est décidément fort bien en cour. Il vient de déjeuner

derechef avec M. de Clermont-Tonnerre. Le duc d'Angoulême aurait lu les

_Mémoires du général_ et aurait regretté, au dire du marquis, qu'il

n'ait pas «été employé dans la dernière guerre d'Espagne».

Mon cher Papa,

Remercie, de grâce, M. de Féraudy de sa trop aimable lettre qui nous

a apporté un mot de toi. Dès que j'aurai qque détail des opérations

de l'Académie, je m'empresserai de lui en faire part; et je désire

bien vivement qu'ils soient conformes à mes justes espérances.

Il me paraît d'après ton apostille d'ailleurs si pleine de tendresse

et de bonté, que tu n'as pas encore reçu mes _nouvelles_ rapsodies.

Pourtant le libraire Ladvocat s'était chargé de te faire passer un

exemplaire vélin sur lequel j'avais écrit un mot. Mande-moi si tu

l'as reçu.

Je t'écris encore aujourd'hui _provisoirement_, entre deux courses

_indispensables_ et je t'assure fort ennuyeuses. Il n'y a rien pour

absorber toute une vie, comme la publication d'un méchant livre.

M. de Clerm.-Tonn. avec qui j'ai déjeuné avant-hier m'a chargé de

t'écrire que M. le duc d'Angoulême lui avait parlé de toi et de tes

Mémoires _qu'il a lus avec le plus haut intérêt_, et qu'il regrettait

que tu n'eusses pas été employé dans la dernière guerre d'Espagne.

Je n'oublie pas, cher papa, les dernières commissions dont tu m'as

chargé; ma prochaine lettre t'en annoncera l'accomplissement.

Ma femme avance dans sa grossesse sans se porter aussi bien que je

le voudrais. Nous ne sommes cependant pas inquiets: mais, tout en

m'affligeant, je ne puis m'empêcher d'approuver la défense que lui

ont faite les médecins d'aller en voiture. Cela nous prive d'un bien

grand bonheur que nous nous promettions pour le printemps; mais qui,

nous l'espérons, n'est retardé que de six mois.

Adieu, cher papa, nous t'embrassons tendrement, mon Adèle et moi,

ainsi que ton excellente femme.

Ton fils dévoué et respectueux,

Victor.

Ce 27 mars 1824.

Tout le monde ici se porte bien.

Trois mois se sont écoulés. L'inspection générale rêvée par Victor pour

son père, vient, malgré tous leurs efforts, de leur échapper. Le duc

d'Angoulême réservait ces fonctions à des généraux ayant fait avec lui

la campagne d'Espagne.

Il n'y a pas lieu de se désespérer, néanmoins. C'est peut-être une

chance de plus d'obtenir le titre de lieutenant-général si ardemment

désiré.

Puis, c'est la disgrâce de Chateaubriand...

Elle était encore bien complète. Le 6 juin 1824, une ordonnance royale

confiait l'intérim des Affaires étrangères à M. de Villèle[82], sans

même indiquer que le vicomte de Chateaubriand fût démissionnaire, ni

même appelé à d'autres fonctions.

[Note 82: Par ordonnance du 4 août le baron de Damas devait se voir

attribuer le portefeuille des Affaires étrangères.]

A nouveau il était chassé du Ministère. La comtesse du Cayla, née

Talon, triomphait.

Même à la cour de Louis XVIII, les dessous de cartes de la politique

sont toujours plaisants à connaître et ceux-ci de ne point manquer à la

règle.

Dans ce renvoi brusque de Chateaubriand, en dehors de l'animosité de la

favorite du vieux roi et de la rancune de M. de Villèle, qui ne pouvait

pardonner à son collègue des Affaires étrangères d'avoir prétexté

d'un enrouement pour ne pas défendre, au Luxembourg, son projet de

conversion des rentes, il y a, dirai-je, une histoire de femme, et peu

banale, en vérité.

Malgré ses cinquante-cinq ans, Chateaubriand était une fois de

plus amoureux, amoureux comme un jeune homme, comme on l'est à

peine hors de page, et écrivait à sa maîtresse--oh, cette fugue si

malencontreusement interrompue, tous les deux, vers Dieppe!--les

lettres les plus insensées.

Ces lettres à une presque inconnue, Mme de C..., M. Léon Séché les

a publiées dans les _Annales Romantiques_[83] où leur publication fit

du bruit, et reproduites, non sans dévoiler en partie l'anonymat de la

nouvelle amie de René, dans son bel ouvrage sur _Hortense Allart de

Méritens_[84].

[Note 83: Juillet-octobre 1907, pp. 257-301.]

[Note 84: Paris, Société du Mercure de France, 1908, in-8º, pp.

98-104.]

Le nom de la dame n'avait pas été prononcé, cependant. Les _Souvenirs

du Baron de Frénilly_, récemment publiés[85], ne laissent aucune

incertitude à ce sujet, pas plus que sur les motifs de la grande colère

de Louis XVIII qui amena cette seconde révocation.

[Note 85: _Souvenirs du baron de Frénilly, pair de France_

(1768-1828), publiés avec introduction et notes par Arthur Chuquet,

membre de l'Institut, Paris, Plon-Nourrit et Cie, 1908, in-8º.]

L'incendie qui dévorait son cœur ne faisait point assez oublier au

Ministre l'influence à laquelle il pouvait prétendre vis-à-vis de cet

infortuné Ferdinand.

Les affaires sont les affaires.

Chateaubriand «avait donc joint au portefeuille des affaires étrangères

celui des affaires particulières de Mme Boni de Castellane[86]

dont il était l'admirateur fort peu secret, avant, je crois, que mon

ancien ami Molé[87] eût recueilli sa succession, et cette dame ayant

vendu 1.800.000 francs sa terre de Saint-Pierre de Moustier, il n'avait

su rien de mieux que de lui conseiller le placement de ces fonds dans

l'emprunt des Cortès d'Espagne. Par suite, quand Ferdinand, replacé

sur son trône par Louis XVIII, refusa fort sagement de reconnaître cet

emprunt révolutionnaire, Chateaubriand, voyant son amie ruinée, n'avait

encore su rien de mieux que de charger Talaru[88] de mettre le pied sur

la gorge au monarque espagnol pour le forcer à légitimer l'emprunt, et

Talaru, à qui on ne peut nier la force et quelquefois les formes d'un

cheval, avait si fidèlement rempli cette commission que le roi, irrité

et éperdu, avait passé par-dessus toutes les formes diplomatiques en

écrivant secrètement à Louis XVIII pour savoir de lui-même si c'était

réellement par ordre de celui qui venait de le remettre sur le trône

et qui avait annulé l'ordonnance d'Andujar[89] qu'on lui ordonnait de

ruiner lui et son peuple pour enrichir les révolutionnaires d'Espagne

et donner crédit et garantie aux révolutions futures... Le roi fut

irrité ainsi que Villèle; le silence perfide de Chateaubriand dans

l'affaire des rentes fit déborder le vase[90].»

[Note 86: Louise-Cornélia-Eucharis de Greffulhe.

Marmont, dans une note de ses _Mémoires_ (tome VII, p. 293), avait

montré plus de discrétion:

«M. de Chateaubriand était lié d'une manière intime avec une personne

de la Cour, qui est assez connue pour que je ne donne aucun détail sur

elle...»

mais, racontait l'aventure en termes presque identiques.]

[Note 87: Le comte Louis-Mathieu Molé (1781-1855), ancien grand

juge, ministre de la Justice, en novembre 1813, votait deux ans plus

tard, pair de France, la mort de Ney.]

[Note 88: Louis-Justin-Marie, marquis de Talaru (1773-1850), ancien

officier de l'armée royale, siégea en 1815 comme ultra-royaliste à la

Chambre des pairs, fut promu maréchal de camp en 1823, et nommé, la

même année, ambassadeur à Madrid. Le marquis de Talaru avait été un des

premiers bailleurs de fonds du _Conservateur_, ce semble même avoir été

son seul titre, au dire du chancelier Pasquier, à représenter la France

en Espagne.

Sur «ce patagon romanesque», cf. _Souvenirs du baron de Frénilly_, p.

425.]

[Note 89: Ordonnance rendue le 8 août 1823, à Andujar, par le duc

d'Angoulême, pour placer l'autorité entre les mains des commandants

français et faire libérer les détenus politiques, bientôt abrogée de

fait sur des ordres venus de Paris.]

[Note 90: _Souvenirs du baron de Frénilly_, pp. 494-495.]

Le général Hugo était indirectement victime des amours de René vieilli

et de la femme du futur maréchal de France.

Mon cher papa,

Malgré tous les efforts de M. Foucher et toute la bonne volonté du

Gal Coëtlosq...[91] nous n'avons pu réussir cette fois. Ta demande

était arrivée trop tard; et le duc d'Angoul... avait depuis quelque

temps retenu les inspect. gales pour des officiers gaux de l'armée

d'Espagne. J'ignore, cher papa, si cet événement est un malheur réel;

ce n'est pas un échec pour tes vieux et glorieux services, puisqu'il

est hors de doute que ta demande l'aurait emporté, s'il y eût eu

concurrence; mais les places étaient déjà promises au Prince. Il me

semble d'ailleurs que cela augmente tes chances pour la promotion

de lieutenants-généraux de la Saint-Louis; et qu'avec l'appui de

M. Clerm.-Tonn. (je ne puis plus dire malheureusement et de M. de

Chateaub...) il sera très possible à cette époque de te faire arriver

à ce sommet des dignités militaires où tu devrais être depuis si

longtemps parvenu.

[Note 91: Le lieutenant général Charles-Yves-César-Cyr de (alias

du) Coetlosquet, directeur général au Ministère de la Guerre, né à

Morlaix, le 21 juillet 1783, mort à Paris, le 23 janvier 1836.]

Je crois que M. Foucher envisage la chose comme moi; au reste, il va

t'écrire. Quant à moi, je griffonne à la hâte cette lettre. Mes yeux

sont toujours bien faibles, et notre emménagement n'est pas encore

terminé[92]. Mon Adèle, qui se porte toujours bien, va t'écrire et

te répéter, ainsi qu'à ta femme, l'expression de notre filial et

respectueux dévouement.

[Note 92: Victor Hugo et sa femme venaient de s'installer au nº 90

de la rue de Vaugirard.]

Victor.

Si mon illustre ami revient aux affaires, nos chances triplent. Nos

rapports se sont beaucoup resserrés depuis sa disgrâce, ils s'étaient

fort relâchés pendant sa faveur.

Ce 27 juin.

Cependant, une fille est née dont le berceau est venu remplacer celui

de l'enfant mort à Blois. Elle porte aussi le prénom du grand-père.

C'est Léopoldine: elle devait épouser plus tard Charles Vacquerie, et

trouver avec lui une fin si tragique à Villequier, le 4 septembre 1843.

La femme du général Hugo en est marraine. La petite va bien et n'a

pas encore de dents. Le jeune ménage se fait une fête de la conduire

bientôt grande rue du Foix.

Mon cher papa,

J'attendais toujours pour vous écrire que mon mari eût fini le

portrait de ma Didine, mais comme ma fille remue toujours et que

Victor exige un modèle tranquille, il est très long à le terminer, et

moi je m'ennuyais de ne pas vous écrire. Si je ne vous aimais trop je

vous gronderais de n'avoir pas compris le motif de mon silence, et de

ne m'avoir pas donné de vos nouvelles, mais j'espère mon cher papa

que vous ne tarderez pas à nous satisfaire en me donnant en détail

des nouvelles de la santé de ma bonne mère.

Ma fille se porte très bien et n'a pas encore de dents. Elle est très

gaie et nous amuse beaucoup; il me tarde bien de vous la remettre

entre les bras, aussi comptons-nous partir, si cela arrange vos

projets, dans deux mois; nous nous faisons une si grande fête de vous

voir que je voudrais que ce fût demain. Au surplus, mon cher papa,

écrivez-nous quand il vous sera commode de nous recevoir.

Mon Victor vous embrasse, embrasse la marraine de notre Didine; et

moi mon cher papa je vous aime tous deux à l'égal de votre bonté,

d'après cela jamais il n'y a eu de plus tendre fille. Je vous

écrirais plus longuement, mais ma fille me réclame.

Votre respectueuse fille,

A. Hugo.

Cette lettre est adressée au Général comte Hugo (en toutes lettres) et

Victor y a joint ce court billet:

Ce 19 février.

J'ajoute un mot, cher papa, à la lettre de notre Adèle. Je voudrais

pouvoir ajouter quelque chose à l'expression de sa tendresse pour toi

et ta femme; mais je ne saurais exprimer mieux qu'elle, ce qu'elle

sent aussi bien que moi. Je voulais, comme elle te le dit, t'envoyer

le portrait de ta Léopoldine dans ma plus prochaine lettre, mais mon

désir de te le donner ressemblant me l'ayant déjà fait deux ou trois

fois recommencer: je ne veux pas tarder plus longtemps à solliciter

de tes nouvelles pour nous, pour Abel et pour la famille Foucher.

Rabbe[93], qui est venu hier dîner avec nous, m'a parlé de toi avec

le plus tendre et le plus respectueux attachement. C'est un bon et

noble ami.

[Note 93: Alphonse Rabbe, né en 1786 dans les Basses-Alpes, mort

à Paris, le 1er janvier 1830. Après avoir créé à Marseille _le

Phocéen_, essai d'un quotidien en province, Rabbe était venu à Paris,

où il collabora au _Courrier français_, aux _Tablettes universelles_

(1820-1824) et à différents périodiques.

Il dirigea la _Biographie universelle et portative des Contemporains_

à ses débuts et en demeura le collaborateur. Il a laissé, entre autres

travaux, des résumés de l'histoire d'Espagne et de celle de Russie.

Une maladie cruelle avait défiguré Alphonse Rabbe et Victor Hugo

raconte comment le pauvre homme évitait, en raison de sa laideur, de

se laisser voir par Adèle Hugo, durant sa grossesse (_Victor Hugo

raconté_, p. 69-70).]

Louis nous a envoyé ces jours-ci un superbe panier de gibier que nous

avons mangé en famille avec le vif regret de ne pas vous le voir

partager.

Adieu, bien cher et bien excellent père, je m'occupe en ce moment de

ramasser de la besogne pour notre séjour à Blois, qui nous promet

tant de bonheur.

Notre Didine est charmante. Elle ressemble à sa mère, elle ressemble

à son grand-père. Embrasse pour elle sa bonne marraine.

Ton fils tendre et respectueux,

V. H.

Où en est ta demande près du ministre? Veux-tu que je m'en informe?

As-tu vu que des exceptions ont été faites[94]?

[Note 94: Le _Moniteur_ (20 février 1825) chercha à les expliquer:

«Plusieurs journaux ont annoncé que quelques-uns des officiers généraux

mis en retraite par l'ordonnance du 1er décembre 1824, avaient été,

par une exception ou faveur spéciale du Roi, rétablis sur le cadre de

l'État-major général de l'armée.

«Nous nous sommes assurés que rien n'est moins exact et qu'aucune

exception à cette ordonnance n'a été faite; à la vérité quelques

officiers généraux qui avaient été d'abord considérés comme compris

dans une des deux positions qu'elle détermine ont réclamé: ils ont

produit de nouveaux documents; et un examen approfondi de leurs

réclamations et des nouvelles pièces fournies, a fait reconnaître

qu'ils ne remplissaient pas les conditions exigées par l'ordonnance

pour l'admission à la retraite; ils ont été alors et ont dû être

maintenus dans le cadre de l'État-major général, non par une exception

prononcée en leur faveur comme on l'a prétendu, mais par une suite

naturelle de l'exécution impartiale de l'ordonnance du 1er décembre

1824.»]

Ces deux lettres se sont croisées avec celle du général annonçant sa

venue et celle de sa femme à Paris. Les grands-parents connaîtront donc

leur petite-fille, avant qu'on la leur ait menée à Blois.

Mon cher papa,

Tu as vu que nos lettres se sont croisées. Je désire que notre lettre

t'ait fait autant de plaisir que la tienne nous en a fait. Elle ne

pouvait nous apporter de plus agréable nouvelle que celle de votre

prochaine arrivée; et j'espère presque, en t'écrivant celle-ci,

qu'elle ne te trouvera pas à Blois.

Tu ne saurais croire quelle fête nous nous faisons de vous présenter

notre Léopoldine toujours petite, mais toujours bien portante et si

gentille... elle vous aimera tous deux comme nous l'aimons, nous ne

saurions dire davantage.

Nous nous applaudissons presque d'avoir été une partie du mois sans

nouvelles de toi puisque tu as été malade. Nous aurions eu des

inquiétudes, maintenant nous n'avons que le plaisir de te savoir

rétabli.

Adieu, bon et cher papa, je ne t'en écris pas plus long puisque nous

pourrons bientôt communiquer de vive voix.

Quelles que soient les affaires qui t'amènent, tu sais que tu peux

compter en tout et pour tout sur notre dévoûment comme sur notre

tendre et respectueux attachement.

Embrasse pour moi la bonne marraine de ta Léopoldine.

Victor.

Ce 27 février.

Victor Hugo à vingt ans: Glanes romantiques · 第 33 / 60 题