VI

Le voyage à Blois.--Une lettre de Victor Hugo au dessinateur

Queyroy.--Deux poètes nommés chevaliers de la Légion d'honneur.--Les

sables de la Miltière.--Le sacre de Charles X.

En avril 1825, le projet si longtemps caressé d'un voyage à Blois put

enfin être mis à exécution.

Victor Hugo et sa femme, elle nourrissait Léopoldine, prirent la

malle-poste et arrivèrent à Blois, au matin, par la rive gauche de la

Loire[95].

[Note 95: Ancienne route directe de Blois à Orléans par Saint-Dyé

et Cléry, avant que Mme de Pompadour eut fait tracer, sur la rive

droite, une nouvelle route, passant devant son château de Menars.]

Près de quarante ans plus tard, remerciant de son album, les _Rues et

Maisons du vieux Blois_, le dessinateur Queyroy[96], Hugo vieilli

adressait, de Guernesey, cette jolie lettre à l'artiste.

[Note 96: Outre les _Rues et Maisons du vieux Blois_, on doit au

dessinateur Armand Queyroy, qui a été longtemps conservateur du Musée

de Moulins, un certain nombre d'eaux-fortes sur Vendôme et la plupart

des portraits qui servent de frontispice à chacun des volumes composant

la _Galerie des Hommes illustres du Vendômois_.]

Ce n'est plus la prose un peu flottante et souvent impersonnelle des

lettres au général. Si les cheveux du poète avaient blanchi, son

verbe avait, depuis des années, pris son ampleur et adopté sa formule

définitive.

Ce sont là de très belles pages, où magnifiquement, Victor Hugo évoque

son arrivée à Blois, son père et son jardin; et, s'éveillant au bord du

fleuve, la ville tout entière, désuète mais pleine de grâce, avec son

château, ses vieilles maisons et tous ces souvenirs qui sont le passé.

Hauteville-House, 17 avril 1864.

Monsieur, je vous remercie. Vous venez de me faire revivre dans le

passé. Le 17 avril 1825, il y a trente-neuf ans aujourd'hui même,

(laissez-moi noter cette petite coïncidence intéressante pour moi),

j'arrivais à Blois. C'était le matin. Je venais de Paris. J'avais

passé la nuit en malle-poste, et que faire en malle-poste? J'avais

fait la ballade des _Deux Archers_[97] puis, les derniers vers

achevés, comme le jour ne paraissait pas encore, tout en regardant

à la lueur de la lanterne passer à chaque instant des deux côtés

de la voiture des troupes de bœufs de l'Orléanais descendant vers

Paris, je m'étais endormi. La voix du conducteur me réveilla.--Voilà

Blois! me cria-t-il. J'ouvris les yeux et je vis mille fenêtres à la

fois, un entassement irrégulier et confus de maisons, des clochers,

un château, et sur la colline un couronnement de grands arbres et

une rangée de façades aiguës à pignons de pierre au bord de l'eau,

toute une vieille ville en amphithéâtre capricieusement répandue,

sur les saillies d'un plan incliné, et, à cela près que l'océan est

plus large que la Loire et n'a pas de pont qui mène à l'autre rive,

presque pareille à cette ville de Guernesey que j'habite aujourd'hui.

Le soleil se levait sur Blois.

[Note 97: Ballade VIII; dédiée à Louis Boulanger.]

Un quart d'heure après, j'étais rue du Foix, nº 73. Je frappais à

une petite porte donnant sur un jardin: un homme qui travaillait au

jardin venait m'ouvrir. C'était mon père.

Le soir, mon père me mena sur le monticule qui dominait sa maison

et où est l'arbre de Gaston[98]; je revis d'en haut la ville que

j'avais vue d'en bas; l'aspect, autre, était, quoique sévère, plus

charmant encore. La ville, le matin, m'avait semblé avoir le gracieux

désordre et presque la surprise du réveil; le soir avait calmé les

lignes. Bien qu'il fît encore jour, le soleil venant à peine de

se coucher, il y avait un commencement de mélancolie; l'estompe du

crépuscule émoussait les pointes des toits; de rares scintillements

de chandelles remplaçaient l'éblouissante diffusion de l'aurore sur

les vitres; les profils des choses subissaient la transformation

mystérieuse du soir; les roideurs perdaient; les courbes gagnaient;

il y avait plus de coudes et moins d'angles. Je regardais avec

émotion, presque attendri par cette nature. Le ciel avait un vague

souffle d'été.

[Note 98: La Butte des Capucins.

Cf. Dr H. Chauveau: _Mémoire sur les Buttes dans le département de

Loir-et-Cher_. Blois, imp. Lecesne, 1866, in-8, de 39 pp. (carte).

A. de Rochas: _Les Buttes et la télégraphie optique_. Mémoires de la

_Société des Sciences et Lettres de Loir-et-Cher_, tome XI (1886), pp.

1-26 (carte).]

La ville m'apparaissait non plus comme le matin, gaie et ravissante,

pêle-mêle, mais harmonieuse; elle était coupée en compartiments

d'une belle masse, se faisant équilibre; les plans reculaient, les

étages se superposaient avec à-propos et tranquillité. La cathédrale,

l'évêché, l'église noire de Saint-Nicolas[99], le château, autant

citadelle que palais, les ravins mêlés à la ville, les montées et

les descentes où les maisons tantôt grimpent, tantôt dégringolent,

le pont avec son obélisque, la belle Loire serpentant, les bandes

rectilignes de peupliers, à l'extrême horizon, Chambord indistinct

avec sa futaie de tourelles, les forêts où s'enfonce l'antique voie

dite «ponts romains»[100] marquant l'ancien lit de la Loire, tout cet

ensemble était grand et doux. Et puis mon père aimait cette ville.

[Note 99: Ancienne église de l'abbaye bénédictine de Saint-Laumer.]

[Note 100: Les «ponts châtrés», vulgairement appelés «ponts

chartrains».]

Vous me la rendez aujourd'hui.

Grâce à vous, je suis à Blois. Vos vingt eaux-fortes montrent la

ville intime, non la ville des palais et des églises, mais la ville

des maisons. Avec vous, on est dans la rue; avec vous on entre dans

la masure; et telle de ces bâtisses décrépites, comme les logis

en bois sculpté de la rue Saint-Lubin[101], comme l'hôtel Denis

Dupont[102], avec sa lanterne d'escalier à baies obliques suivant

le mouvement de la vis de Saint-Gilles, comme la maison de la rue

Haute, comme l'arcade surbaissée de la rue Pierre-de-Blois étale

toute la fantaisie gothique, ou toutes les grâces de la Renaissance,

augmentées de la poésie du délabrement. Être une masure, cela

n'empêche pas d'être un bijou. Une vieille femme qui a du cœur et de

l'esprit, rien n'est plus charmant. Beaucoup des exquises maisons

dessinées par vous sont cette vieille femme-là. On fait avec bonheur

leur connaissance. On les revoit avec joie, quand on est, comme

moi, leur vieil ami. Que de choses elles ont à vous dire, et quel

délicieux rabâchage du passé! Par exemple, regardez cette fine et

délicate maison de la rue des Orfèvres, il semble que ce soit un

tête-à-tête. On est en bonne fortune avec toute cette élégance.

Vous nous faites tout reconnaître, tant vos eaux-fortes sont des

portraits. C'est la fidélité photographique, avec la liberté du grand

art. Votre rue Chemonton est un chef-d'œuvre. J'ai monté, en même

temps que ces bons paysans de Sologne peints par vous, les grands

degrés du château. La maison à statuettes de la rue Pierre-de-Blois

est comparable à la précieuse maison des musiciens de Woymouth. Je

retrouve tout.

[Note 101: Vieille rue de Blois, bien connue des touristes pour ses

maisons du XVe siècle. L'une d'elles, dont il existe un curieux dessin

par Victor Hugo, aurait été habitée par Marion Delorme, que certains,

(le bibliothécaire Dupré, entre autres, qui en a publié un acte de

naissance), prétendent née à Blois.]

[Note 102: Denys Dupont,--Pontanus--avocat et célèbre jurisconsulte

blaisois; l'un des principaux auteurs de la Coutume de Blois et son

commentateur. (Blois, Angelier, 1556; Paris, Billaine, 1677.)]

Voici la Tour-d'Argent[103], voici le haut pignon sombre, coin des

rues des Violettes et de Saint-Lubin, voici l'hôtel de Guise, voici

l'hôtel de Cheverny[104], voici l'hôtel Sardini[105] avec ses voûtes

en anses de panier, voici l'hôtel d'Alluye[106] avec ses galantes

arcades du temps de Charles VIII, voici les degrés de Saint-Louis

qui mènent à la cathédrale, voici la rue du Sermon, et au fond la

silhouette presque romane de Saint-Nicolas; voici la jolie tourelle à

pans coupés dite Oratoire[107] de la reine Anne. C'est derrière cette

tourelle qu'était le jardin où Louis XII, goutteux, se promenait sur

son petit mulet.

[Note 103: Ancien atelier monétaire des comtes de Blois formant

le coin des rues des Trois-Clefs et de la Serrurerie, où est établi

aujourd'hui le siège d'une compagnie électrique.]

[Note 104: Hôtel à Blois de la famille Hurault (Hurault de Cheverny

de Saint-Denis et de Vibraye), ou «Petit Louvre», rue Saint-Martin.]

[Note 105: Scipion Sardini, financier lucquois amené en France

par Catherine de Médicis qui lui fit épouser Isabelle de Limeuil. La

rapidité de sa fortune lui valut cette épigramme de ses contemporains:

_Qui modo Sardinii jam nunc sunt grandia cete

Sic alit italicos Gallia pisciculos._

En dehors de l'hôtel du 7 de la rue du Puits-Châtel, à Blois, Sardini

possédait, à Paris, un hôtel dans le quartier Mouffetard, auquel M.

Anatole de Montaiglon a consacré deux articles intéressants: _L'hôtel

de Scipion Sardini et ses médaillons en terre cuite_ (_Les Beaux-Arts_,

tome I, 1869, pp. 161-166; 197-202); _Bulletin de la Société impériale

des Antiquaires de France_, année 1857, pp. 97-101; cette communication

a été réimprimée dans la _Revue universelle des Arts_, tome V, 1857,

pp. 461-463).

M. Édouard Drumont a d'autre part tracé une jolie silhouette du

personnage dans la première série de _Mon vieux Paris: Un Financier du

XVIe siècle_ (Réimpression Flammarion, S. D., in-12, pp. 207-247).

Brantôme, puis... le duc d'Aumale ont évoqué, non sans esprit, cette

tant bizarre Isabelle de Limeuil dont la vengeance vis-à-vis de Condé

fut plutôt rabelaisienne, et l'accouchement en pleine cour pour le

moins maladroit.]

[Note 106: Ancien hôtel rue Saint-Honoré (ainsi que l'hôtel Denys

Dupont), de Florimond Robertet, baron d'Alluye, secrétaire des finances

de Charles VIII, de Louis XII et de François Ier. Bien que la

plupart de ses biographes le fassent mourir, à Blois, en 1522, il ne

serait mort, d'après l'hommage de sa veuve, Michelle Gaillard, pour le

château de Bury, qu'en 1527, et à Paris.]

[Note 107: Pavillon situé dans les anciens jardins bas du château

et y faisant face, souvent improprement appelé «Bains de Catherine».

Anne de Bretagne s'y était retirée durant l'excommunication de Louis

XII.

Cf. Pierre Lesueur: _Les Jardins du château de Blois et leurs

dépendances_. Blois: C. Migault et Cie, in-8º, de 225 pp. (Pl.)]

Ce Louis XII a, comme Henri IV, des côtés aimables. Il fit beaucoup

de sottises, mais c'était un roi-bonhomme. Il jetait au Rhône les

procédures commencées contre les Vaudois. Il était digne d'avoir

pour fille cette vaillante huguenote astrologue, Renée de Bretagne,

si intrépide devant la Saint-Barthélémy et si fière à Montargis.

Jeune, il avait passé trois ans à la tour de Bourges, et il avait

tâté de la cage de fer. Cela qui aurait rendu un autre méchant, le

fit débonnaire.

Il entra à Gênes, vainqueur, avec une ruche d'abeilles dorée sur sa

cotte d'armes et cette devise: _Non utitur aculeo_. A Aignadel, à

un courtisan qui disait: _Vous vous exposez, sire_, il répondait:

_Mettez-vous derrière moi._ C'est lui aussi qui disait: _Bon roi,

roi avare. J'aime mieux être ridicule aux courtisans que lourd au

peuple._ Il disait: _La plus laide bête à voir passer, c'est un

procureur portant ses sacs._ Il haïssait les juges désireux de

condamner et faisant effort pour agrandir la faute et envelopper

l'accusé. _Ils sont_, disait-il, _comme les savetiers qui allongent

le cuir en tirant dessus avec leurs dents._ Il mourut de trop aimer

sa femme, comme plus tard François II doucement tués l'un et l'autre

par une Marie. Cette noce fut courte. Le 1er janvier 1515, après

quatre-vingt-trois jours ou plutôt quatre-vingt-trois nuits de

mariage, Louis XII expira, et comme c'était le jour de l'an, il dit à

sa femme: _Mignonne, je vous donne ma mort pour vos étrennes_. Elle

accepta de moitié avec le duc de Brandon.

L'autre fantôme qui domine Blois est aussi haïssable que Louis XII

est sympathique. C'est ce Gaston, Bourbon coupé de Médicis. Florentin

du XVIe siècle, lâche, perfide spirituel, disant de l'arrestation

de Longueville, de Conti et de Condé: _Beau coup de filet, prendre

à la fois un renard, un singe et un lion!_ Curieux artiste,

collectionneur, épris de médailles, de filigranes et de bonbonnières,

passant sa matinée à admirer le couvercle d'une boîte en ivoire,

pendant qu'on coupait la tête à quelqu'un de ses amis, trahi par

lui[108].

[Note 108: Non sans courage,--il est des réhabilitations

difficiles--un descendant de Brunyer, l'ancien médecin de Gaston, M.

J. de Pétigny, de l'Institut, protesta dans une lettre à la _France

Centrale_ (9 juin 1864), contre la sévérité de ce jugement.]

Toutes ces figures, et Henri III, et le duc de Guise, et d'autres, y

compris ce Pierre-de-Blois[109], qui a pour gloire d'avoir prononcé

le premier le mot _transsubstantiation_, je les ai revues, Monsieur,

dans la confuse évocation de l'histoire, en feuilletant votre

précieux recueil. Votre fontaine de Louis XII m'a arrêté longtemps.

Vous l'avez reproduite comme je l'ai vue, toute vieille, toute

jeune, charmante. C'est une de vos meilleurs planches. Je crois bien

que la _Rouennerie en gros_, constatée par vous, vis-à-vis l'hôtel

d'Amboise, était déjà là de mon temps[110]. Vous avez un talent vrai

et fin, le coup d'œil qui saisit, le style la touche ferme, agile

et forte, beaucoup de naïveté, et ce don rare de la lumière dans

l'ombre. Ce qui me frappe et me charme dans vos eaux-fortes, c'est le

grand jour, la gaieté, l'aspect souriant, cette joie du commencement

qui est toute la grâce du matin. Des planches sont baignées d'aurore.

C'est bien là Blois, mon Blois à moi, ma ville lumineuse. Car la

première impression de l'arrivée m'est restée. Blois est pour moi

radieux. Je ne vois Blois que dans le soleil levant. Ce sont là des

effets de jeunesse et de patrie.

[Note 109: Pierre de Blois, né dans le faubourg de Vienne, vers

1130. Après avoir étudié le droit à Bologne et la théologie à Paris,

fut tour à tour, en Angleterre, où il mourut en disgrâce vers 1200,

secrétaire et confident de Henri II Plantagenet et chancelier de

l'archevêque de Cantorbéry, qui lui conféra l'archidiaconé de Bath.

Les lettres qu'il a laissées sont, au dire des biographes, pleines de

jugements satiriques et violents sur ses contemporains.]

[Note 110: Une plaque de cuivre gravé a ramené cette inscription à

des proportions plus modestes.]

Je me suis laissé aller à causer longuement avec vous Monsieur,

parce que vous m'avez fait plaisir. Vous m'avez pris par mon faible,

vous avez touché le coin sacré des souvenirs. J'ai quelquefois de

la tristesse amère, vous m'avez donné de la tristesse douce. Être

doucement triste, c'est là le plaisir. Je vous en suis reconnaissant.

Je suis heureux qu'elle soit bien conservée, si peu défaite, et si

pareille encore à ce que je l'ai vue il y a quarante ans, cette

ville à laquelle m'attache cet invisible écheveau des fils de l'âme,

impossible à rompre, ce Blois qui m'a vu adolescent, ce Blois où les

rues me connaissent, où une maison m'a aimé, et où je viens de me

promener en votre compagnie, cherchant les cheveux blancs de mon père

et trouvant les miens.

Je vous serre la main, Monsieur.

Victor Hugo.

Publiée d'abord dans la _Gazette des Beaux-Arts_[111], la _Presse_ et

la _France Centrale_[112], souvent reproduite depuis, cette lettre fixe

au 17 avril 1825 l'arrivée de Victor Hugo à Blois.

[Note 111: _Gazette des Beaux-Arts_, juin 1864.]

[Note 112: _La France Centrale_, 2 juin 1864.]

Le commissionnaire essoufflé remettant au poète «la grande lettre

cachetée de rouge qui venait d'arriver chez lui et que son beau-père

lui envoyait en toute hâte» de _Victor Hugo raconté par un Témoin de sa

Vie_ risque donc fort d'appartenir à la légende.

C'est dommage, car nous y perdons cette jolie scène.

A Blois, le général était à la descente de la voiture. Victor Hugo,

sachant le plaisir qu'il ferait à son père, lui tendit aussitôt son

brevet et lui dit:

--Tiens, ceci est pour toi.

Le général, charmé en effet, garda le brevet et, en échange détacha

de sa boutonnière son ruban rouge[113] qu'il mit à celle de son

fils[114].

[Note 113: Le général était officier de la Légion d'honneur du 14

février 1815.]

[Note 114: _Victor Hugo raconté par un Témoin de sa Vie_, tome II,

p. 83.]

Le 29 avril seulement, le _Moniteur_ annonçait la distinction dont

Lamartine et Victor Hugo venaient d'être l'objet:

«Le Roi vient de nommer MM. Alphonse de Lamartine et Victor Hugo,

chevaliers de la Légion d'honneur[115].»

[Note 115: _Moniteur Universel_, nº 119, vendredi 29 avril 1825,

partie non officielle.]

Le 12 mai suivant, le nouveau chevalier n'avait encore ni croix, ni

papiers[116].

[Note 116: Lettre écrite de la Miltière à M. Foucher, le 12 mai

1825.]

Ce Roi qui, par ordonnance spéciale, venait de décorer deux poètes,

n'était plus Louis XVIII, mort le 16 septembre 1824, à 4 heures du

matin, mais le comte d'Artois, devenu Charles X.

Non content d'accorder à Victor Hugo l'étoile au centre de laquelle un

Henri IV barbu avait remplacé le masque consulaire, le Roi l'invitait à

son sacre.

Cette «marque d'honneur» était bien due au chantre, alors si fidèle,

des Bourbons. Il y fut très sensible, et les lettres qu'il écrivit

alors de Blois témoignent du plaisir qu'il en ressentit.

La _Correspondance_ de Victor Hugo nous en fournit le texte. Il

complète heureusement celui dont la bibliothèque de Blois conserve les

originaux.

Dès le 27 avril, aussitôt ces importantes nouvelles reçues, Victor

écrit à Soulié, au bon Soulié, non pas l'auteur du _Lion Amoureux_,

mais Augustin Soulié, le rédacteur à la _Quotidienne_[117].

[Note 117: Jean-Baptiste-Augustin Soulié, né à Castres en 1780,

mort à Paris en 1845. Après avoir fondé et dirigé à Bordeaux: le

_Mémorial bordelais_, la _Ruche d'Aquitaine_ et la _Ruche politique_

il vint, en 1828, se fixer à Paris, où il collabora activement à la

_Quotidienne_.

Paul Lacroix lui attribue les articles signés d'un S. parus dans le

_Conservateur littéraire_. Ils semblent plutôt devoir être attribués à

J.-B. Biscarrat.

Nommé conservateur à la Bibliothèque de l'Arsenal, A. Soulié a laissé

une édition assez estimée des _Poésies de Charles d'Orléans_.]

Le poète ne cache ni sa joie, ni sa reconnaissance pour ses protecteurs.

A Monsieur J.-B. Soulié, hôtel de Hollande,

rue Neuve-des-Bons-Enfants, à Paris.

Blois, 27 avril 1825, matin.

Savez-vous, mon bon Soulié, que les grâces royales pleuvent sur moi,

au moment où je viens à Blois me faire hermite? Le Roi me nomme

chevalier de la Légion d'honneur, et me fait l'insigne honneur de

m'inviter à son sacre. Vous allez vous réjouir, vous qui m'aimez,

et je vous assure que le plaisir que cette nouvelle vous fera

augmente beaucoup ma propre satisfaction. Il y a entre nous une telle

fraternité de sentiments et d'opinions, qu'il me semble que ma croix

est la vôtre, comme la vôtre serait la mienne.

Ce qui accroît beaucoup le prix de cette croix à mes yeux, c'est que

je l'obtiens avec Lamartine, par ordonnance spéciale qui ne nomme

que nous deux, attendu, a dit le Roi, qu'il s'agit de réparer une

omission. Ces deux décorations ne comptent pas dans le nombre donné

au sacre.

Ce qui ajoute aussi un grand charme à mon voyage de Reims, c'est

l'espérance de le faire avec notre Charles Nodier[118], auquel

j'ai écrit hier, pour qu'il s'arrange de manière à m'avoir pour

compagnon. Je dois ajouter à tout ceci que M. de La Rochefoucauld a

été charmant, dans cette circonstance, pour Lamartine et moi. Il est

impossible de s'effacer plus complètement pour laisser au Roi toute

la reconnaissance, de mettre plus de grâce et de délicatesse dans

ses rapports avec nous. C'est à lui que nous devons nos croix et

c'est lui qui nous remercie. Je dois cette justice haute et entière à

un homme qui ne l'obtient pas toujours[119].

[Note 118: «Notre Charles Nodier»! Il faut lire le jugement que

portait sur lui, dans une lettre à Albert Stapfer, Prosper Mérimée,

son successeur à l'Académie, qui venait de terminer non sans peine,

il est à croire, le discours de réception au cours duquel les usages

académiques le forçaient à faire son éloge:

«Il m'a fallu lire les œuvres complètes de Nodier, y compris _Jean

Sbogar_. C'était un gaillard très taré qui faisait le bonhomme et avait

toujours la larme à l'œil. Je suis obligé de dire, dès mon exorde,

que c'était un infâme menteur. Cela m'a fort coûté à dire en style

académique. Enfin, vous entendrez ce morceau, si je ne crève pas de

peur en le lisant». (_Prosper Mérimée; l'homme, l'écrivain, l'artiste._

Paris, _Journal des Débats_, 1907, in-8º. Lettre du 16 octobre 1844, p.

101).

L'article de Charles Nodier sur _Han d'Islande_, paru dans la

_Quotidienne_, en 1823, l'avait mis en rapport avec Victor Hugo et

leurs relations n'avaient point tardé à tourner à l'intimité.]

[Note 119: Le vicomte Sosthènes de la Rochefoucauld. Son passage

à la direction des Beaux-Arts fut surtout marqué par l'allongement

momentané qu'il fit subir, à l'Opéra, aux jupes des danseuses et par

les feuilles de vigne en papier dont il gratifia, au Louvre, les

nudités des statues.

Sa haine du nu souffrait, sans doute, en dehors de ses fonctions, des

accommodements: à entendre Horace de Viel Castel, il n'aurait pas été

sans consoler Zoé du Cayla des amours par trop pures de Louis XVIII.

Le vicomte de la Rochefoucauld fut,--lui aussi,--l'objet de

mystifications sans nombre, auxquelles le _Mercure de France_ ne

demeura pas toujours étranger.]

Je vais donc vous revoir, cher ami, et il me faut cette espérance

pour apporter quelque adoucissement au chagrin de quitter mon Adèle

pour la première fois. Dites tout cela à ceux de nos bons amis

auxquels je n'aurai pas le temps d'écrire.

Votre canif est beau et excellent; votre dessin est d'une bizarrerie

charmante. Merci mille fois, et merci surtout de votre franche et

tendre amitié.

Personne ne vous aime plus que moi.

Victor[120].

[Note 120: Victor Hugo: _Correspondance_, 1815-1835, pp. 219-220.]

Le lendemain c'est le tour d'Alfred de Vigny, «Vigny qu'on avait

oublié dans cette cérémonie malgré ses titres de noblesse et les

autres»[121], et, à la satisfaction du jeune légionnaire se mêlent de

jolies notes sur Blois.

[Note 121: Léon Séché: _Alfred de Vigny et son temps_, p. 113.

«Il est vrai que ce fils de royalistes, cet officier de la garde

royale, n'avait été inspiré ni par la mort du duc de Berry, ni par

celle de Louis XVIII, ni par la naissance du duc de Bordeaux. Un

jour, trente ans plus tard, on lui demanda de faire une poésie sur la

naissance du prince impérial. Il répondit qu'il n'avait jamais su faire

ces choses-là.» (_Ibid._, en note.)]

A Monsieur le comte Alfred de Vigny,

rue Richepanse, Paris.

Blois, 28 avril 1825.

Il ne faut pas, cher Alfred, que vous appreniez d'un autre que

moi les faveurs inattendues qui sont venues me chercher dans la

retraite de mon père. Le Roi me donne la croix et m'invite à son

sacre. Réjouissez-vous, vous qui m'aimez, de cette nouvelle; car je

repasserai à Paris en allant à Reims, et je vous embrasserai.

Je compte faire le voyage avec notre Nodier, auquel je viens

d'écrire. Vous nous manquerez.

Tous les honneurs, du reste, portent leur épine avec eux. Ce voyage

me force à quitter pour quinze éternels jours cette Adèle que j'aime

comme vous aimez votre Lydia[122], et il me semble que cette première

séparation va me couper en deux.

[Note 122: Miss Lydia de Bunbury que le poète avait rencontrée en

1824, à Pau, où il était en garnison et où il l'avait épousée le 3

février 1825.]

Vous me plaindrez, mon ami, car vous aimez comme moi.

Je suis ici, en attendant mon nouveau départ, dans la plus délicieuse

ville qu'on puisse voir. Les rues et les maisons sont noires et

laides, mais tout cela est jeté pour le plaisir des yeux sur les deux

rives de cette belle Loire; d'un côté un amphithéâtre de jardins et

de ruines, de l'autre une plaine inondée de verdure. A chaque pas un

souvenir.

La maison de mon père est en pierres de taille blanches, avec des

contrevents verts comme ceux que rêvait J.-J. Rousseau; elle est

entre deux jardins charmants, au pied d'un coteau, entre l'arbre de

Gaston et les clochers de Saint-Nicolas. L'un de ces clochers n'a

point été achevé et tombe en ruine[123]. Le temps le démolit avant

que l'homme l'ait bâti.

[Note 123: Restauré une première fois sous le règne de

Louis-Philippe, ce clocher a été complètement refait ces dernières

années.]

Voilà tout ce que je vais quitter pour quinze jours, et mon vieux et

excellent père et ma bien-aimée femme par-dessus tout. Mais je vous

reverrai un instant, et il y a tant de consolations dans la vue d'un

ami.

Adieu, cher Alfred, mille hommages à votre chère Lydia. Avez-vous

terminé votre formidable _Enfer_[124]? C'est une page de Dante, c'est

un tableau de Michel-Ange, le triple génie.

[Note 124: Il faut comprendre, sans doute, votre _Satan_.]

Embrassez bien pour moi Émile[125], Soumet, Jules[126], Guiraud[127]

et d'Hendicourt et tous nos amis, auxquels j'écrirai dès que j'aurai

quelque loisir.

[Note 125: Émile Deschamps, né à Bourges en 1791, mort à

Versailles, en 1871. L'un des premiers adeptes du Romantisme. Il

fut un des fondateurs de la _Muse française_ de Victor Hugo, dont

il demeura l'ami, collabora aux _Annales de la Littérature et des

Arts_, au _Mercure du XIXe siècle_, etc. Poésie, drame, roman, études

historiques et littéraires, Émile Deschamps embrassa un peu tous les

genres. Ses œuvres complètes ont été publiées en six volumes, chez

Lemerre (1872-1894).]

[Note 126: Jules Lefèvre-Deumier (1797-1857), lié d'amitié avec

Alexandre Soumet, entra avec lui dans le mouvement romantique et

collabora au _Conservateur littéraire_ et à la _Muse française_. Ses

vers se ressentent fort de l'influence de Byron qu'il imita en allant

combattre pour la délivrance de la Pologne. Fait prisonnier par les

Autrichiens, il devint, après son retour en France, bibliothécaire du

prince Louis-Napoléon, puis de l'Élysée et des Tuileries.

Jules Lefèvre n'était pas, comme poète, sans valeur (_le Parricide_,

1823; _le Clocher de Saint-Marc_, 1826; _Ode sur la mort du général

Foy_, 1826; _les Confidences_, 1833). Il a laissé en outre des romans

qui eurent quelques succès: _Sir Lionel d'Arquenay_ (1834), _les

Martyrs d'Arezzo_ (1836).

Victor Hugo à vingt ans: Glanes romantiques · 第 34 / 60 题