On peut comparer cette lettre à l'ode adressée _A l'Ombre d'un Enfant_.
L'inspiration est bien la même.
Oh! parmi les soleils, les sphères, les étoiles,
Les portiques d'azur, les palais de saphir,
Parmi les saints rayons, parmi les sacrés voiles
Qu'agite un éternel zéphir!
Dans le torrent d'amour où toute âme se noie,
Où s'abreuve de feux le séraphin brûlant:
Dans l'orbe flamboyant qui sans cesse tournoie
Autour du trône étincelant!
Parmi les jeux sans fin des âmes enfantines;
Quand leurs soins, d'un vieil astre, égaré dans les cieux,
Avec de longs efforts et des voix argentines,
Guident les chancelans essieux;
Ou lorsqu'entre ses bras quelque vierge ravie
Les prend, d'un saint baiser leur imprime le sceau,
Et rit, leur demandant si l'aspect de la vie
Les effrayait, dans leur berceau;
Ou qu'enfin dans son arche éclatante et profonde,
Rangeant de cieux en cieux son cortège ébloui,
Jésus, pour accomplir ce qui fut dit au monde,
Les place le plus près de lui;
Oh! dans ce monde auguste où rien n'est éphémère,
Dans ces flots de bonheur que ne trouble aucun fiel,
Enfant! loin du sourire et des pleurs de ta mère,
N'es-tu pas orphelin au ciel?
Octobre 1823[73].
[Note 73: _Odes et Ballades._ Livre V, 1819-1828. Ode XV. Edition
définitive, Livre V, ode XVI.]
V
Le cachet du Général.--Ode sur _la guerre d'Espagne_.--Les _Nouvelles
Odes_.--La négligence de Ladvocat.--Les bonnes dispositions du duc
d'Angoulême vis-à-vis du Général.--Les dessous d'une disgrâce:
Chateaubriand et Mme Boni de Castellane.
Victor Hugo a trop éloquemment exprimé sa douleur pour qu'elle fût
de longue durée. La mère fut plus longue à se consoler et pour se
distraire, dessinait un peu.
Le poète continue à faire à Paris les courses du général. Le fameux
cachet d'acier--«il a excité l'admiration de tout le monde»--et
l'écusson colorié semblent tenir une grande place dans les
préoccupations du père et du fils.
Mon cher papa,
Notre désolée mère commence à se consoler un peu; tandis que je
t'écris ceci, elle s'occupe à dessiner quelque chose qui fera plaisir
à ses chers parents de Blois, car l'un de ses sentiments les plus
vifs est sa tendresse et sa reconnaissance pour vous. Tu connais
quelqu'un, cher papa, qui partage bien ces sentiments.
M. Lemaire te remettra avec cette lettre les deux bouteilles de fleur
d'orange, le cachet d'acier qui a excité ici l'admiration de tout
le monde par la beauté de son fini et l'écusson colorié. J'ai eu le
malheur dans tous mes malheurs, d'égarer la lettre où tu m'envoies la
note d'un livre à t'acheter. Seras-tu assez bon pour m'excuser et me
récrire de nouveau ce renseignement.
Adieu, bon et cher papa, ma femme t'embrasse tendrement, ainsi que
ton excellente femme. J'en fais autant. Nous sommes inquiets des
santés de Blois. Il y a longtemps que nous n'avons de tes nouvelles.
Ton fils dévoué et respectueux,
Victor.