6 8bre

Le cri de la mère, menacée dans le fruit de ses entrailles, est

terrible et angoissant. Sa lettre, ce mot rapide, n'a point la tenue de

celle de Victor. On sent les larmes prêtes à jaillir.

Ma chère maman,

Je viens d'apprendre une nouvelle désolante pour nous. Mon pauvre

petit est donc bien mal? et quel mal vous-même n'avez-vous pas? Si

je pouvais partir de suite pour Blois, j'irais vous relayer dans vos

soins maternels, mais moi-même je suis très souffrante et ai besoin

d'être soignée. Je n'écouterais pas encore tout cela, si le médecin

ne s'y opposait très expressément, malgré tout je partirai suivant

votre conseil pour mêler nos larmes ou pour l'embrasser encore une

fois ce pauvre enfant. Quel droit n'avez-vous pas, chère maman, à

notre tendresse? et comment notre Léopold n'est-il pas guéri, soigné

par une si tendre mère? Adieu, j'embrasse mon bon papa, et vous chère

maman que j'aime tant.

A. Hugo.

Maman vient de perdre son père. Nous prenons le deuil demain.

Trois jours plus tard, l'enfant mourait, en effet, et les registres

de l'état civil de Blois, nous ont conservé cette mention du court

passage dans la vie de Léopold-Victor Hugo.

L'an mil huit cent vingt-trois le dixième jour d'octobre à dix heures

du matin par devant nous Denis Gault, officier de l'État civil de la

commune de Blois, canton de Blois, département de Loir-et-Cher, sont

comparus Monsieur Jules Benoist, âgé de vingt-cinq ans, licencié en

droit domicilié à Blois et Monsieur Charles-Henry Lemaignen, âgé de

quarante-neuf ans, profession d'employé, domicilié à Blois.

Lesquels nous ont déclaré que le neuf du mois d'octobre à trois

heures du soir Léopold-Victor Hugo, âgé de trois mois, né à Paris

demeurant à Blois, département de Loir-et-Cher, fils de Monsieur

Victor-Marie Hugo, membre de l'Académie des Jeux Floraux et de dame

Adèle Foucher son épouse, domiciliés à Paris.

Est décédé en notre commune, en la maison de M. le général Hugo, rue

du Foix.

Le premier nous a déclaré être voisin et le second témoin être voisin

du décédé; et les déclarans ont signé avec nous le présent acte après

que lecture leur en a été faite.

J. Benoist

H. Lemaignen

Gault

Le vaudeville doit donc se mêler toujours un peu aux tristesses

humaines. La bonne Madame Foucher a caché les lettres annonçant la

mort de l'enfant, de peur que sa fille ne les lût. Elle les a si bien

cachées, qu'elle ne les a pu retrouver. Il lui a fallu annoncer de vive

voix la désolante nouvelle à son gendre.

Victor de répondre à des lettres dont il n'a point eu connaissance par

celle-ci, trop écrite, trop résignée, où perce déjà trop l'ode qui

suivra.

Cher papa,

Je n'accroîtrai pas ta douleur en te dépeignant la nôtre; tu as senti

tout ce que je sens, ta femme éprouve tout ce qu'éprouve Adèle.

Non, je ne veux pas t'attrister de toute notre affliction; si tu

étais ici, excellent père, nous pleurerions ensemble, et nous nous

consolerions en partageant nos larmes.

Tout le monde est ici plongé dans la stupeur, comme si Léopold, comme

si cet enfant d'hier, cet être maladif et délicat n'était pas mortel.

Hélas il faut remercier Dieu qui a daigné lui épargner les douleurs

de la vie. Il est des moments où elles sont bien cruelles.

Notre Léopold est un ange aujourd'hui, cher papa, nous le prierons

pour nous, pour toi, pour sa seconde mère, pour tous ceux qui l'ont

aimé durant sa courte apparition sur la terre.

Il ne faut pas croire que Dieu n'ait pas eu son dessein en nous

envoyant ce petit ange, sitôt rappelé à lui. Il a voulu que Léopold

fût un lien de plus entre vous, tendres parens et nous, enfants

dévoués. Mon Adèle au milieu de ses sanglots me répétait hier que

l'une de ses douleurs les plus vives était de penser à celles que toi

et ton excellente femme avez éprouvées.

Ce n'est pas à ta lettre que je réponds. J'ai appris la fatale

nouvelle de Madame Foucher. Dans le premier moment, elle avait

caché les deux lettres de peur qu'Adèle ne les lût, elle n'a pu les

retrouver depuis.

Du reste, elle m'a dit tout votre chagrin, toutes vos tendres et

pieuses intentions pour que la trace de ce cher petit ne s'efface pas

plus sur la terre qu'elle ne s'effacera dans nos cœurs.

Adieu, bon et cher papa, console-toi de mon malheur.

C'était hier (12 oct.) l'anniversaire de notre mariage. Le bon Dieu

nous a donné une leçon en nous ramenant ce doux souvenir de joie au

milieu d'une si vive douleur.

Adieu encore, ma femme et moi avons le cœur plein de tendresse pour

vous deux.

Ton fils résigné et respectueux,

Victor.

Victor Hugo à vingt ans: Glanes romantiques · 第 30 / 60 题