Mon cher papa,
Paul est arrivé enchanté et m'a enchantée par ce qu'il m'a dit de
mon Léopold; je ne parle pas des soins si attentifs de la grand'mère
parce qu'ils sont tels que (je) renonce à mes droits de mère. Je
suis ravie quand je pense que dans deux mois je vous verrai ainsi
que ce cher enfant qui nous est si précieux, et qui vous coûte tant
de peines et de sollicitudes. Je suis triste seulement de penser
que je ne serai que très secondaire dans sa tendresse puisque je ne
serai que sa seconde mère; et que je n'aurai même pas droit d'en être
jalouse.
Je voulais vous consulter pour faire vacciner notre fils: je crois
que le temps est favorable; et il est important qu'il le soit, au
reste que tout cela soit selon votre volonté.
Je ne sais si je dois attendre l'arrivée de cette Dame pour vous
envoyer les objets que je vous ai annoncés, ainsi que le cachet qui
a son portrait joliment peint, et le petit livre que vous demandez,
j'attends votre réponse pour cela. Mon Victor vous aurait écrit s'il
n'avait toujours son doigt très douloureux, mais je crois que malgré
cela il n'aura pas le courage de laisser partir cette lettre sans y
mettre quelques mots.
Maman doit écrire à mon autre maman pour la remercier des soins et
des bontés qu'elle a eus pour Paul qui vous aime tant et qui est si
charmé de son voyage; elle voudrait aussi savoir comment vous faire
parvenir l'argent qu'elle vous doit pour Paul.
Adieu, mon cher papa, embrassez s'il vous plaît mon Léopold et sa
grand'maman et comptez sur les sentiments respectueux de votre fille.
A. Hugo.
Mon cher et bon papa,
Il y a trop longtemps que je ne me suis entretenu avec toi, pour
ne pas sentir le besoin de te renseigner aussi moi-même combien je
suis profondément touché de toutes les bontés dont notre Léopold est
comblé par toi, et par son excellente grand'maman. La première lettre
que je puis écrire avec ma main convalescente, doit être pour toi,
cher papa. J'ignore comment je pourrai te rendre tous les sentiments
de reconnaissance et de tendresse que je voudrais t'exprimer,
mais cette impuissance même fait mon bonheur. Puisse un jour, ton
petit-fils, digne de toi, te payer ainsi que la seconde mère qu'il a
trouvée en ta femme, par tout ce que l'amour filial a de plus tendre
et de plus dévoué! Voilà des sentiments qu'il me sera aisé de lui
inspirer.
Nous espérons que ce pauvre petit _chevreau_ continue à se bien
trouver de son nouveau régime. Paul nous a dit tous les soins et
toutes les caresses que tu lui prodigues ainsi que sa grand'mère et
toute ta maison. Ce récit a ému Adèle jusqu'aux larmes c'est te dire
l'impression qu'il a produite sur moi.
L'écusson colorié a coûté 14 francs au lieu de 12 à cause d'un
passe-partout qui le rend tout à fait digne d'être encadré. Je ne
t'ai point encore envoyé le livre que tu me demandes, parce que j'ai
pensé que si la dame qui doit venir à Paris, veut bien s'en charger,
ainsi que du cachet et de l'écusson peint, cela t'épargnera les frais
de port. Mande-moi tes instructions définitives à cet égard.
Voici une lettre de Francis qui est pour toi. Ma maudite habitude de
ne pas lire les adresses de mes lettres fait que je l'ai décachetée
étourdiment. Maintenant j'y prendrai garde puisque le major choisit
mon canal pour t'écrire.
Ma femme qui est souffrante et qu'on purge, désire beaucoup lire
tes _Mémoires_ avant tout le monde. _Désir de femme est un feu qui
dévore._ J'ai fait prier Ladvocat de m'envoyer les feuilles à mesure
qu'elles s'impriment. Écris-lui, si tu en as le tems, pour qu'il
presse les envois.
Adieu bien cher et excellent père, nous ne voyons Abel que bien
rarement, mais je t'embrasse toujours en son nom et au mien.
Ton fils tendre et respectueux,
Victor.
Mes empressés hommages à la grand'maman.
Il était malheureusement de la santé physique du petit Léopold, comme
de la santé morale d'Eugène. Le lait de la nouvelle nourrice, le
changement d'air, les soins dont il était entouré, n'avaient pu avoir
raison de l'état bien précaire du nourrisson. Les nouvelles envoyées
par le général à son fils laissent bien peu d'espoir.
Mon cher papa,
L'impatience d'avoir des nouvelles de son Léopold, a porté ma femme à
décacheter hier la lettre que tu écrivais à son père. Tu peux juger
de sa désolation et de ses inquiétudes.
Pour moi, bon et excellent père, je me confie avec une tendre
confiance aux sollicitudes maternelles de ta femme. Dis-lui,
répète-lui cent fois, que nul être au monde ne sent plus profondément
que moi tout ce qu'elle fait pour ce pauvre enfant qui sera plus
encore à elle qu'à moi.
Nous espérons, puisque ta lettre permet encore d'espérer, nous
espérons puisque ta femme a eu la secourable pensée de s'adresser au
ciel, nous espérons enfin, parce que vous êtes là, vous, ses bons
parents, ses protecteurs, ses sauveurs.
Envoie-nous promptement de ses nouvelles, cher papa. Nous espérons,
mais nous sommes résignés; c'est une force qui vient aussi du ciel.
Adèle attend ta réponse avec courage; je ne t'embrasse pas pour elle,
elle veut le faire elle-même. Porte l'expression de ma tendre et
profonde reconnaissance au pied de la grand'maman de ce pauvre petit
ange. Je t'embrasse encore une fois avec tendresse et respect.