4 octobre 1823.

Mon cher papa,

Paul est arrivé enchanté et m'a enchantée par ce qu'il m'a dit de

mon Léopold; je ne parle pas des soins si attentifs de la grand'mère

parce qu'ils sont tels que (je) renonce à mes droits de mère. Je

suis ravie quand je pense que dans deux mois je vous verrai ainsi

que ce cher enfant qui nous est si précieux, et qui vous coûte tant

de peines et de sollicitudes. Je suis triste seulement de penser

que je ne serai que très secondaire dans sa tendresse puisque je ne

serai que sa seconde mère; et que je n'aurai même pas droit d'en être

jalouse.

Je voulais vous consulter pour faire vacciner notre fils: je crois

que le temps est favorable; et il est important qu'il le soit, au

reste que tout cela soit selon votre volonté.

Je ne sais si je dois attendre l'arrivée de cette Dame pour vous

envoyer les objets que je vous ai annoncés, ainsi que le cachet qui

a son portrait joliment peint, et le petit livre que vous demandez,

j'attends votre réponse pour cela. Mon Victor vous aurait écrit s'il

n'avait toujours son doigt très douloureux, mais je crois que malgré

cela il n'aura pas le courage de laisser partir cette lettre sans y

mettre quelques mots.

Maman doit écrire à mon autre maman pour la remercier des soins et

des bontés qu'elle a eus pour Paul qui vous aime tant et qui est si

charmé de son voyage; elle voudrait aussi savoir comment vous faire

parvenir l'argent qu'elle vous doit pour Paul.

Adieu, mon cher papa, embrassez s'il vous plaît mon Léopold et sa

grand'maman et comptez sur les sentiments respectueux de votre fille.

A. Hugo.

Mon cher et bon papa,

Il y a trop longtemps que je ne me suis entretenu avec toi, pour

ne pas sentir le besoin de te renseigner aussi moi-même combien je

suis profondément touché de toutes les bontés dont notre Léopold est

comblé par toi, et par son excellente grand'maman. La première lettre

que je puis écrire avec ma main convalescente, doit être pour toi,

cher papa. J'ignore comment je pourrai te rendre tous les sentiments

de reconnaissance et de tendresse que je voudrais t'exprimer,

mais cette impuissance même fait mon bonheur. Puisse un jour, ton

petit-fils, digne de toi, te payer ainsi que la seconde mère qu'il a

trouvée en ta femme, par tout ce que l'amour filial a de plus tendre

et de plus dévoué! Voilà des sentiments qu'il me sera aisé de lui

inspirer.

Nous espérons que ce pauvre petit _chevreau_ continue à se bien

trouver de son nouveau régime. Paul nous a dit tous les soins et

toutes les caresses que tu lui prodigues ainsi que sa grand'mère et

toute ta maison. Ce récit a ému Adèle jusqu'aux larmes c'est te dire

l'impression qu'il a produite sur moi.

L'écusson colorié a coûté 14 francs au lieu de 12 à cause d'un

passe-partout qui le rend tout à fait digne d'être encadré. Je ne

t'ai point encore envoyé le livre que tu me demandes, parce que j'ai

pensé que si la dame qui doit venir à Paris, veut bien s'en charger,

ainsi que du cachet et de l'écusson peint, cela t'épargnera les frais

de port. Mande-moi tes instructions définitives à cet égard.

Voici une lettre de Francis qui est pour toi. Ma maudite habitude de

ne pas lire les adresses de mes lettres fait que je l'ai décachetée

étourdiment. Maintenant j'y prendrai garde puisque le major choisit

mon canal pour t'écrire.

Ma femme qui est souffrante et qu'on purge, désire beaucoup lire

tes _Mémoires_ avant tout le monde. _Désir de femme est un feu qui

dévore._ J'ai fait prier Ladvocat de m'envoyer les feuilles à mesure

qu'elles s'impriment. Écris-lui, si tu en as le tems, pour qu'il

presse les envois.

Adieu bien cher et excellent père, nous ne voyons Abel que bien

rarement, mais je t'embrasse toujours en son nom et au mien.

Ton fils tendre et respectueux,

Victor.

Mes empressés hommages à la grand'maman.

Il était malheureusement de la santé physique du petit Léopold, comme

de la santé morale d'Eugène. Le lait de la nouvelle nourrice, le

changement d'air, les soins dont il était entouré, n'avaient pu avoir

raison de l'état bien précaire du nourrisson. Les nouvelles envoyées

par le général à son fils laissent bien peu d'espoir.

Mon cher papa,

L'impatience d'avoir des nouvelles de son Léopold, a porté ma femme à

décacheter hier la lettre que tu écrivais à son père. Tu peux juger

de sa désolation et de ses inquiétudes.

Pour moi, bon et excellent père, je me confie avec une tendre

confiance aux sollicitudes maternelles de ta femme. Dis-lui,

répète-lui cent fois, que nul être au monde ne sent plus profondément

que moi tout ce qu'elle fait pour ce pauvre enfant qui sera plus

encore à elle qu'à moi.

Nous espérons, puisque ta lettre permet encore d'espérer, nous

espérons puisque ta femme a eu la secourable pensée de s'adresser au

ciel, nous espérons enfin, parce que vous êtes là, vous, ses bons

parents, ses protecteurs, ses sauveurs.

Envoie-nous promptement de ses nouvelles, cher papa. Nous espérons,

mais nous sommes résignés; c'est une force qui vient aussi du ciel.

Adèle attend ta réponse avec courage; je ne t'embrasse pas pour elle,

elle veut le faire elle-même. Porte l'expression de ma tendre et

profonde reconnaissance au pied de la grand'maman de ce pauvre petit

ange. Je t'embrasse encore une fois avec tendresse et respect.

Victor Hugo à vingt ans: Glanes romantiques · 第 29 / 60 题