Tu trouveras inclus le mot que je te prie de communiquer au père
nourricier. Adieu, adieu.
La santé d'Eugène continue à se soutenir physiquement, mais il est
toujours d'une malpropreté désolante. Le Val-de-Grâce n'a envoyé
avec lui à Charenton qu'une partie de son linge; nous nous occupons
de rassembler le reste pour le lui faire porter. Ce qui me contrarie
vivement, c'est l'extrême difficulté de voir notre pauvre frère à
Saint-Maurice.
Les nouvelles d'Eugène ne sont guère bonnes, comme on voit. Et d'après
ce mot, la jeune maman est loin encore d'être rétablie.
Mon cher papa,
Quoique très faible encore, je ne puis laisser échapper l'occasion
de vous exprimer toute ma reconnaissance qui ne pourra jamais être
trop grande pour vos bontés et celles de notre belle-mère. Croyez que
nous sommes profondément touchés de tout ce qui fait notre bonheur
aujourd'hui, car depuis que nous avons cette nourrice j'espère élever
mon petit Léopold qui vous devra une seconde vie et combien nous
serons heureux de pouvoir visiter en même temps et notre enfant et
vous, mes chers parens. Adieu, papa, embrassez la grand'maman de mon
petit Léopold pour moi.
Adèle.
Sa belle-fille embrasse bien «la grand'maman de son petit Léopold»;
pour le général, cela ne suffit pas, paraît-il, Victor n'a point assez
oublié sa mère, pour que la dame Thomas y Saëtoni, veuve d'Almeg, ne
demeure point pour lui l'étrangère. Sa reconnaissance envers elle, ne
semble pas aux yeux de son mari, d'un lyrisme suffisant. Il ne lui
écrit pas directement pour la remercier et le général a dû, à ce sujet,
adresser quelques observations à Victor.
Et celui-ci, on le sent embarrassé, de répondre du ministère de la
Guerre, où il est allé, sans doute, soumettre à M. Foucher cette
correspondance.
Ministère
de la Guerre
Mon cher papa,
Ta lettre m'a causé un véritable chagrin, et il me tarde que tu aies
reçu celle-ci pour m'en sentir un peu soulagé. Comment donc as-tu
pu supposer un seul instant que tout mon cœur ne fût pas plein de
reconnaissance pour les bontés dont ta femme a comblé notre Eugène
et notre Léopold? Il faudrait que je ne fusse ni frère ni père pour
ne pas sentir le prix de ce qu'elle a fait pour eux, cher papa, et
par conséquent pour moi. Si c'est à toi principalement que se sont
adressés mes remerciements, c'est que notre père est pour nous la
source de tout amour et de toute tendresse, c'est que j'ai pensé
qu'il te serait doux de porter à ta femme l'hommage tendre et profond
de ma gratitude filiale, et que dans ta bouche cet hommage même
aurait bien plus de prix que dans la mienne.
Je t'en supplie, mon cher et bon père, ne m'afflige plus ainsi. Je
suis bien sûr que ce n'est pas ta femme qui aura pu me supposer
ingrat et croire que je n'étais pas sincèrement touché de tous ses
soins pour ton Léopold, et comment, grand Dieu, ne serais-je pas
vivement attendri de cette bienveillante sollicitude qui a peut-être
sauvé mon enfant? cher papa, je te le répète, hâte-toi de réparer
la peine que tu m'as injustement causée au milieu de tant de joie,
et qui m'a paru bien plus cruelle encore dans un moment où mon
âme s'ouvrait avec tant de confiance à toutes les tendresses et à
toutes les félicités. Adieu, je ne veux pas insister davantage sur
une explication que ton cœur et le mien trouvent déjà trop longue,
et dont le chagrin ne sera entièrement effacé pour moi que par le
bonheur de te revoir bientôt ici, ainsi que ta femme.
Tout continue à aller ici de mieux en mieux, mère, enfant, nourrice.
Cette dernière continue à se porter parfaitement et gaiement. La
lettre de son mari lui a fait grand plaisir, elle me charge de le lui
mander, ainsi que toutes les amitiés du monde.
Je compte, maintenant que j'ai quelque répit, aller voir un peu notre
pauvre Eugène et lui porter le reste de ses effets demain jeudi. Il
continue aussi, du reste, à aller un peu mieux.
Ainsi, cher et excellent père, que nous te revoyions bientôt et rien
ne manquera à nos joies. Réponds-moi promptement, de grâce, et viens,
si tu le peux, plus promptement encore. Tout le monde ici t'embrasse
tendrement ainsi que la grand-maman de Léopold qui voudra bien sans
doute être ma panégyriste et mon avocat près de toi, puisque tu ne
veux pas être mon interprète près d'elle.
Ton fils dévoué et respectueux,
Victor.