3 août.

Tu trouveras inclus le mot que je te prie de communiquer au père

nourricier. Adieu, adieu.

La santé d'Eugène continue à se soutenir physiquement, mais il est

toujours d'une malpropreté désolante. Le Val-de-Grâce n'a envoyé

avec lui à Charenton qu'une partie de son linge; nous nous occupons

de rassembler le reste pour le lui faire porter. Ce qui me contrarie

vivement, c'est l'extrême difficulté de voir notre pauvre frère à

Saint-Maurice.

Les nouvelles d'Eugène ne sont guère bonnes, comme on voit. Et d'après

ce mot, la jeune maman est loin encore d'être rétablie.

Mon cher papa,

Quoique très faible encore, je ne puis laisser échapper l'occasion

de vous exprimer toute ma reconnaissance qui ne pourra jamais être

trop grande pour vos bontés et celles de notre belle-mère. Croyez que

nous sommes profondément touchés de tout ce qui fait notre bonheur

aujourd'hui, car depuis que nous avons cette nourrice j'espère élever

mon petit Léopold qui vous devra une seconde vie et combien nous

serons heureux de pouvoir visiter en même temps et notre enfant et

vous, mes chers parens. Adieu, papa, embrassez la grand'maman de mon

petit Léopold pour moi.

Adèle.

Sa belle-fille embrasse bien «la grand'maman de son petit Léopold»;

pour le général, cela ne suffit pas, paraît-il, Victor n'a point assez

oublié sa mère, pour que la dame Thomas y Saëtoni, veuve d'Almeg, ne

demeure point pour lui l'étrangère. Sa reconnaissance envers elle, ne

semble pas aux yeux de son mari, d'un lyrisme suffisant. Il ne lui

écrit pas directement pour la remercier et le général a dû, à ce sujet,

adresser quelques observations à Victor.

Et celui-ci, on le sent embarrassé, de répondre du ministère de la

Guerre, où il est allé, sans doute, soumettre à M. Foucher cette

correspondance.

Ministère

de la Guerre

Mon cher papa,

Ta lettre m'a causé un véritable chagrin, et il me tarde que tu aies

reçu celle-ci pour m'en sentir un peu soulagé. Comment donc as-tu

pu supposer un seul instant que tout mon cœur ne fût pas plein de

reconnaissance pour les bontés dont ta femme a comblé notre Eugène

et notre Léopold? Il faudrait que je ne fusse ni frère ni père pour

ne pas sentir le prix de ce qu'elle a fait pour eux, cher papa, et

par conséquent pour moi. Si c'est à toi principalement que se sont

adressés mes remerciements, c'est que notre père est pour nous la

source de tout amour et de toute tendresse, c'est que j'ai pensé

qu'il te serait doux de porter à ta femme l'hommage tendre et profond

de ma gratitude filiale, et que dans ta bouche cet hommage même

aurait bien plus de prix que dans la mienne.

Je t'en supplie, mon cher et bon père, ne m'afflige plus ainsi. Je

suis bien sûr que ce n'est pas ta femme qui aura pu me supposer

ingrat et croire que je n'étais pas sincèrement touché de tous ses

soins pour ton Léopold, et comment, grand Dieu, ne serais-je pas

vivement attendri de cette bienveillante sollicitude qui a peut-être

sauvé mon enfant? cher papa, je te le répète, hâte-toi de réparer

la peine que tu m'as injustement causée au milieu de tant de joie,

et qui m'a paru bien plus cruelle encore dans un moment où mon

âme s'ouvrait avec tant de confiance à toutes les tendresses et à

toutes les félicités. Adieu, je ne veux pas insister davantage sur

une explication que ton cœur et le mien trouvent déjà trop longue,

et dont le chagrin ne sera entièrement effacé pour moi que par le

bonheur de te revoir bientôt ici, ainsi que ta femme.

Tout continue à aller ici de mieux en mieux, mère, enfant, nourrice.

Cette dernière continue à se porter parfaitement et gaiement. La

lettre de son mari lui a fait grand plaisir, elle me charge de le lui

mander, ainsi que toutes les amitiés du monde.

Je compte, maintenant que j'ai quelque répit, aller voir un peu notre

pauvre Eugène et lui porter le reste de ses effets demain jeudi. Il

continue aussi, du reste, à aller un peu mieux.

Ainsi, cher et excellent père, que nous te revoyions bientôt et rien

ne manquera à nos joies. Réponds-moi promptement, de grâce, et viens,

si tu le peux, plus promptement encore. Tout le monde ici t'embrasse

tendrement ainsi que la grand-maman de Léopold qui voudra bien sans

doute être ma panégyriste et mon avocat près de toi, puisque tu ne

veux pas être mon interprète près d'elle.

Ton fils dévoué et respectueux,

Victor.

Victor Hugo à vingt ans: Glanes romantiques · 第 26 / 60 题