IV

Léopold Hugo.--Sa naissance.--Des ennuis de nourrice.--_La Muse

française._--Le petit Léopold à Blois.--Le cri de la mère.--Sa

mort.--_A l'ombre d'un Enfant._

Le général Hugo n'a pu arriver à Paris à temps pour être un des

premiers à voir son petit-fils. La grossesse d'Adèle Hugo a été

difficile, l'accouchement laborieux. Le petit Léopold est venu au monde

presque mourant.

La mère a dû renoncer à la joie qu'elle se faisait de le nourrir et

l'enfant a été mis en nourrice dans le quartier.

Victor se fait des illusions et sur la «remplaçante», et sur la santé

du petit être.

Mon cher papa,

Si je ne t'ai point encore annoncé moi-même l'événement qui te

donne un être de plus à aimer, c'est que j'ai voulu épargner à

ton cœur de père les inquiétudes, les anxiétés, les angoisses qui

m'ont tourmenté depuis huit jours. La couche de ma femme a été très

laborieuse, les suites jusqu'à ce jour ont été douloureuses; l'enfant

est venu au monde presque mourant, il est resté fort délicat. Le

lait de la mère affaibli par la grande quantité d'eau dont elle

était incommodée et échauffé par les souffrances de la grossesse

et de l'enfantement, n'a pu convenir à une créature aussi faible.

Nous avons été contraints, après des essais qui ont presque mis ton

petit-fils en danger, de songer à le faire nourrir par une étrangère.

Tu peux te figurer combien j'ai eu de peine à y déterminer mon Adèle

qui se faisait une si grande joie des fatigues de l'allaitement. Ce

qui y a pu seulement la décider, ce n'est pas le péril que sa propre

santé eût couru réellement, mais celui qui eût menacé l'enfant. Elle

a donc sacrifié courageusement à l'intérêt de son fils son droit de

mère, et nous avons mis l'enfant en nourrice. Nous avons été assez

heureux pour trouver dans ce cas urgent une fort belle nourrice

habitant notre quartier, et quoique ces femmes soient fort chères à

Paris, l'instante nécessité et la facilité d'avoir à chaque instant

des nouvelles de ton Léopold m'ont fait accepter cette charge avec

joie.

Maintenant enfin, après tant d'inquiétudes et d'indécision, je puis

te donner de bonnes nouvelles. Mon Adèle bien-aimée se rétablit à vue

d'œil, nous avons l'espoir que le lait sera bientôt passé. L'enfant

fortifié par une nourrice saine et abondante va très bien et promet

de devenir un jour grand-père comme toi.

Tu vois, bon et cher papa, que je t'ai dérobé ta part dans des

anxiétés que tu aurais certainement ressenties aussi cruellement que

moi. Voilà la cause d'un silence que tu approuveras peut-être après

l'avoir blâmé. Ta joie à présent peut être sans mélange comme la

nôtre, qui s'accroît encore bien vivement par l'idée de te savoir

bientôt dans nos bras.

Adieu, notre excellent père, viens vite, remercie-moi, je t'ai donné

une fille qui t'aime comme moi, nous te donnons maintenant un fils

qui t'aimera comme nous. Et qu'y a-t-il de consolant dans la vie si

ce n'est le lien d'amour qui joint les parents aux enfants?

Ton fils soumis et respectueux,

Victor.

Victor Hugo à vingt ans: Glanes romantiques · 第 23 / 60 题