Mes hommages à ta femme, dont nous attendons des nouvelles.
Eugène ne demeura guère, en effet, chez le Dr Esquirol, et après
un court séjour au Val-de-Grâce, ne tarda point à être transféré à
Saint-Maurice, c'est-à-dire à Charenton.
Il devait y trouver, comme directeur, le second frère de
Royer-Collard[65], qui fut professeur de médecine légale à la Faculté
de médecine de Paris, et médecin de Louis XVIII.
[Note 65: Antoine-Athanase Royer-Collard, né à Sempis en 1768, mort
en 1825. Il était, depuis 1806, médecin de l'asile de Charenton.]
La grossesse d'Adèle Hugo semble pénible et, revenant au frère malade,
Victor après avoir merveilleusement dépeint l'aspect du triste fou,
d'ajouter cette phrase où apparaissent déjà derrière le poète, l'homme
de tête et le réformateur.
«Je crains que les moyens dont la société use envers les malades, la
captivité et l'oisiveté, ne fassent qu'alimenter une mélancolie dont le
seul remède, ce me semble, serait le mouvement et la distraction.»
N'est-elle point à retenir, si on songe, surtout, aux vingt et un ans
de son auteur?
La pension du ministère de l'Intérieur ne semble pas devoir se faire
longtemps attendre.
Quant aux biens en Espagne et aux cédules hypothécaires, Victor Hugo
se tient, pour des démarches, à la disposition de son père. Mais, le
moment ne lui paraît pas favorable.
Cette affaire semble moins dépendre de M. de Chateaubriand que de M. de
Martignac[66], et celui-ci est l'homme de M. de Villèle[67].
[Note 66: Jean-Baptiste-Sylvère Gay, vicomte de Martignac, né à
Bordeaux en 1778, mort à Paris en 1832. Il était alors conseiller
d'État et devait plus tard, rallié à une politique plus modérée, se
voir confier le ministère de l'Intérieur, à la chute de M. de Villèle
(janvier 1828).]
[Note 67: Jean-Baptiste-Séraphin-Joseph, comte de Villèle, né à
Toulouse en 1773, mort en 1854. Membre de la Chambre introuvable de
1815, il entra, ultra-royaliste, au Ministère en 1821, pour prendre
bientôt la présidence du Conseil. Les élections de novembre 1827, la
dissolution de la Chambre n'ayant pas amené le résultat qu'il espérait,
provoquèrent sa démission.]
Mon cher Papa,
Eugène, après un séjour de quelques semaines au Val-de-Grâce, vient
d'être transféré à Saint-Maurice, maison dépendant de l'hospice de
Charenton, dirigé par M. le docteur Royer-Collard. La translation
et le traitement ont lieu aux frais du gouvernement: il te sera
néanmoins facile d'améliorer sa position moyennant une pension plus
ou moins modique; on nous assure que cet usage est généralement suivi
pour les malades d'un certain rang. Au reste, le docteur Fleury a dû
écrire à l'un de ses amis qui sera chargé d'Eugène dans cette maison,
et M. Girard, directeur de l'école vétérinaire d'Alfort, a promis
à M. Foucher, qui le connaît très particulièrement, de recommander
également les soins les plus empressés pour notre pauvre et cher
malade et _d'en faire son affaire_.
M. Foucher, Abel et moi, comptons t'écrire incessamment de
nouveaux détails sur ces objets, ainsi que sur la santé toujours
douloureusement affectée de notre infortuné frère. Les souffrances
de mon Adèle, qui augmentent à mesure que son terme approche, ne
m'ont point encore permis d'aller le voir dans son nouveau domicile;
je ne puis donc t'en donner des nouvelles aussi fraîches que je le
désirerais. Au reste l'état de sa raison, comme j'ai eu occasion de
l'observer dans mes fréquentes visites chez le docteur Esquirol et
au Val-de-Grâce, ne subit que des variations insensibles. Toujours
dominé d'une idée funeste, celle d'un danger imminent; tous ses
discours, comme tous ses mouvements, comme tous ses regards
trahissent cette invincible préoccupation, et je crains que les
moyens dont la société use envers les malades, la captivité et
l'oisiveté, ne fassent qu'alimenter une mélancolie dont le seul
remède, ce me semble, serait le mouvement et la distraction. Ce qu'il
y a de cruel, c'est que l'exécution de ce remède est à peu près
impossible, parce qu'elle est dangereuse.
Je t'envoie ci-incluse une lettre de M. Esquirol, qui n'éclaircit
rien, et n'ajoute rien à mes idées personnelles, à mes observations
particulières sur notre Eugène; je crois t'avoir déjà écrit la
plupart de ce qu'écrit le docteur, auquel j'avais déjà exposé tous
les faits qu'il présente. Il est vrai que le malade a fait chez lui
un bien court séjour. Mais je pense que cette maison lui était plus
nuisible qu'utile. M. Katzenberger a envoyé chez M. Foucher les 400
francs que demande le docteur Esquirol pour un mois de pension, et M.
Foucher a prévenu ce dernier qu'ils sont à sa disposition.
Je suis heureux, cher papa, de reposer tes idées sur des sujets moins
tristes en t'entretenant aujourd'hui de l'heureux événement qui doit
en amener un autre également heureux pour nous, ton retour.
Ma bien-aimée Adèle accouche dans cinq semaines environ. Viens le
plus tôt qu'il te sera commode. Il me sera bien doux que mon enfant
reçoive de toi son nom, et c'est pour moi un sujet de joie immense de
penser qu'il m'était réservé, à moi le plus jeune de tes fils, de te
donner le premier le titre de grand-père. J'aime cet enfant d'avance,
parce qu'il sera un lien de plus entre mon père et moi.
Je te remercie de la proposition que tu me fais relativement à M.
de Chateaubriand; mais la position intérieure du ministère rend
singulièrement délicates les communications actuelles entre MM. de
Chateaubriand et de Corbière[68]. Tu comprendras ce que je ne peux
dire ici qu'à demi-mot. Au reste, les espérances dont on me berce si
longtemps ont acquis depuis deux jours un caractère assez _positif_.
Si elles se réalisaient enfin, je m'empresserais de t'en faire part.
Quant aux biens d'Espagne, je ne doute pas qu'une réclamation de
toi en fût parfaitement accueillie, et je la présenterai moi-même
au ministère des Affaires étrangères. Seulement j'appréhende que la
décision de cette affaire ne dépende moins de mon illustre ami que de
M. de Martignac, qui est l'homme de M. de Villèle.
[Note 68: Jacques-Joseph-Guillaume-Pierre, comte de Corbière, né
à Amanlis, près Rennes, 1768, mort en 1858.
Député d'Ille-et Vilaine, après avoir été président au Conseil royal
de l'Instruction publique, il se vit appeler, en décembre 1821, par
M. de Villèle, au ministère de l'Intérieur, et se retira avec lui, en
1828.]
Adieu, bon et cher papa, mon Adèle désire que je lui cède le reste de
ce papier. J'avais pourtant encore bien des choses à te dire, mais il
faut obéir à une prière si naturelle et me borner à t'embrasser avec
autant de tendresse que de respect.
Ton fils,
Victor.
Gentilly, 27 juin 1823.
J'ajoute un mot à ce que dit mon Victor pour vous réitérer la
prière de hâter votre arrivée le plus tôt que vos affaires vous
le permettront, j'entends par affaires vos commodités, et celles
de notre excellente belle-mère à la santé de laquelle nous nous
intéressons bien vivement et que je désire embrasser en même temps
que mon petit enfant; nous comptons tous, mon cher papa, que vous
serez à Paris à la fin de juillet; s'il en était autrement, j'en
aurais beaucoup de chagrin, car son grand père doit le voir un des
premiers, ainsi, cher papa, nous vous attendons dans cinq semaines au
plus tard.
Votre respectueuse fille,
A. Hugo.
La santé d'Eugène est loin de s'améliorer. Il fait de la mélancolie
et on a peine à le faire manger. Victor--il signe ce billet V.-M.
H.--donne à son père ces mauvaises nouvelles, en recommandant à son bon
accueil le jeune Adolphe Trébuchet, son cousin germain, qui vient à
Blois, et désirerait sans doute visiter Chambord.
Outre l'intérêt artistique de Chambord l'on pense si le _Simple
discours_ de Paul-Louis Courier et ses deux mois de prison légitimaient
cette curiosité[69].
[Note 69: _Le simple discours de Paul Louis, vigneron de
La Chavonnière, aux membres du conseil de Véretz, département
d'Indre-et-Loire, à l'occasion de l'acquisition de Chambord_, parut
chez Bobée, 1821, in-8º, de 28 pp.
Le 28 août, Courier était traduit sous l'inculpation d'outrage aux
mœurs,--il avait rappelé dans son _Discours_ certains scandales des
mœurs royales et représenté les cours comme le centre de toutes les
corruptions,--devant la cour d'assises de la Seine, se voyait déclarer
coupable et condamner à deux mois de prison.
Ce fut l'occasion d'un nouveau pamphlet, plus âpre encore:
_Procès de Paul-Louis Courier, vigneron de La Chavonnière, condamné
le 28 août 1821, à l'occasion de son Discours sur la souscription de
Chambord_ (Paris, Chantpie, in-8º de 80 pp.).