A PAPA

Mon cher papa,

Ton absence nous prive d'une des joies les plus vives que nous ayons

éprouvées dans la félicité de notre union, celle de te voir. Il nous

semble que maintenant le mois qui nous donnera un enfant sera bien

heureux, surtout parce qu'il nous rendra notre père. Eugène reviendra

aussi, et reviendra sûrement content et guéri.

Mon oncle Francis vient de passer quelques jours ici, et c'est ce qui

nous a empêchés de t'écrire plus tôt. Nous avons fait connaissance

avec notre tante qui paraît heureuse et semble spirituelle et

aimable. Francis est aussi fort heureux; il a été plein d'affection

et de tendresse pour nous, et a bien regretté que tu ne fusses plus à

Paris.

Ma femme continue à se porter aussi bien que sa situation le

permet, j'ai appris avec peine et joie tout à la fois que tu avais

été souffrant et que tu étais guéri. Nous te prions de féliciter

également ta femme sur le rétablissement de sa santé dont nous parle

notre excellent Eugène.

M. Lebarbier m'a écrit: je lui répondrai; je n'ai encore rien de

décisif à lui mander.

On m'avait parlé il y a qque tems d'une pension de 3.000 francs

qui m'aurait été accordée sur le ministère de l'Intérieur. Je

n'en entends plus parler. Si cette bonne nouvelle se confirme, je

m'empresserai de te le mander, certain que notre bon père y prendra

bien part.

Adieu, cher et excellent papa, tout le monde ici t'aime et t'embrasse

comme ton fils tendre et respectueux.

Victor.

Ce mercredi 5 mars.

Nos hommages à notre belle-mère.

Nous n'avons rien inventé, pas même la crise de la librairie. Victor

Hugo, dont les éditeurs devaient plus tard édifier la fortune, n'avait

encore affaire qu'à de pauvres libraires qui ne payaient guère qu'en

billets, et leurs billets l'étaient rarement.

Pour venir en aide au jeune ménage, M. Foucher avait avancé l'argent;

bientôt il s'agit de le lui rembourser à son tour, il était assez gêné

lui-même. Victor recourait alors, pour un nouveau prêt, à la bourse de

son père et à son compte chez M. Katzenberger.

Mon cher Papa,

Je suis dans un grand embarras: je m'adresse à toi, sûr que tu me

fourniras le moyen d'en sortir.

J'ai entre les mains un billet à ordre de 500 francs sur mon libraire

qui devait être acquitté le 11 février dernier. A cette époque,

extrêmement gêné par la stagnation du commerce au milieu des bruits

de guerre, mon libraire me supplia d'accepter un à-compte de 200

francs, et de ne point user de la faculté que me donne la loi de

faire protester son billet, démarche qui eût pu ruiner son crédit.

Avec l'assentiment de M. Foucher, auquel devaient être remis les

500 francs, je consentis à cet arrangement, dans l'assurance que le

paiement des 300 francs restants aurait lieu dans le mois.

Depuis cette époque l'embarras du crédit augmentant sans cesse n'a

pas permis à mon libraire de retirer son billet. J'ai attendu aussi

longtemps que j'ai pu; mais aujourd'hui M. Foucher étant absolument

sans argent j'ai essayé en vain de faire escompter le malheureux

billet. Ce qui aurait été facile il y a trois mois est impossible

aujourd'hui, la crainte ayant absolument resserré (?) les capitaux.

Je ne vois donc plus de recours qu'en toi, mon cher papa, je te prie

de m'envoyer le plus tôt possible les 300 francs que mon libraire ne

pourra peut-être pas me rembourser d'ici un ou deux mois, mais pour

lesquels on n'aura pas moins une garantie suffisante dans le billet

de 500 francs qui dort entre mes mains. Si tu n'avais pas cette

somme, ne pourrais-tu me la faire avancer par M. Katzenberger. Je

ne t'en dis pas davantage, cher papa, j'attends une prompte réponse

comme une planche de salut dans l'embarras où nous nous trouvons.

Je déposerai le billet entre les mains de M. Katzenberger qui

ainsi pourrait être tranquille. Je ne voudrais pas en venir à des

poursuites judiciaires contre le pauvre libraire dont je ne suspecte

pas la probité.

Adieu, cher et excellent papa, embrasse pour nous notre Eugène qui

a écrit une lettre extrêmement remarquable à Félix Biscarrat et

présente nos respects à notre belle-mère, en lui disant combien nous

sommes touchés des soins qu'elle prend de notre frère.

Mon Adèle t'embrasse et moi aussi.

Ton fils soumis et respectueux,

Victor.

Ce samedi 15 mars.

Malgré les illusions du père et du fils, il ne semble pas que la santé

d'Eugène s'améliorât beaucoup.

La _Correspondance_ possédée par la Bibliothèque de Blois nous fournit

le texte d'une lettre d'Eugène à Abel. Elle dut ne pas être envoyée.

Elle trahit de façon lamentable l'état d'esprit du malade, même dans

ses intervalles lucides.

On sent les vains efforts de l'intelligence pour se ressaisir. La

pensée est exprimée avec une difficulté extrême, le style semble

presque enfantin et les répétitions abondent.

M. de Féraudy et ses fables--il s'agissait, en plus, d'un acte

manuscrit à présenter à l'Odéon--faisait l'objet de cette missive.

Mon cher Abel,

Un des amis de Papa, M. de Féraudy, et l'un des membres de la Société

littéraire fondée à Blois, dont papa avait été élu Président, et dont

tu avais été nommé membre Correspondant, ce monsieur, dis-je, ayant

appris l'influence que tu pourrais avoir auprès de quelques journaux,

a paru désirer que tu lui fisses insérer quelques-unes de ses fables

dans les feuilles où tu travailles.

Ayant également entendu parler des facilités que tu parais avoir

auprès du théâtre de l'Odéon, il te prie également de lui rendre

le service de présenter au comité de ce théâtre un acte dont je

t'enverrai le manuscrit.

Avec les titres dont je viens de te parler il était impossible que

ce Monsieur pût s'attendre à quelque refus de ma part. Ami de Papa,

et membre d'une Société littéraire dont je t'ai entendu te féliciter

d'être membre, c'était sans doute te faire plaisir à toi-même que de

me charger auprès de toi de sa commission.

Ce monsieur a déjà publié un recueil de fables dont le journal des

_Débats_ a rendu compte il y a un an, il compte en publier un nouveau

volume. Il est membre de la Société littéraire qui avait tenté de

s'organiser à Blois, et dont toi et Victor faisiez partie; ses fables

ne te laisseront aucun doute sur son esprit et son talent.

Après m'être acquitté de cette commission, il convient que je te

manifeste mon étonnement de ce que tu ne nous as pas répondu. Cet

oubli de ta part, justifie les reproches de négligence que je t'ai

entendu faire par Papa.

En attendant une lettre de toi, je suis toujours avec attachement,

Ton frère affectionné,

E. Hugo.

Blois, le 19 mars 1823.

A nouveau Adèle Hugo tient la plume. Elle n'ose encore s'exprimer

librement vis-à-vis de ses beaux-parents--par la suite elle écrira des

lettres charmantes d'abandon, de cœur et de simplicité.

Actuellement, elle est encore sous l'entière domination du génie de

son mari. Il relit ses lettres et elle doit craindre un froncement de

sourcil.

L'enfant qu'elle porte sera un garçon, elle l'appellera Léopold pour

«faire la cour» à sa belle-mère, et ingénûment, ne prévoyant pas à

quelle plaisanterie va donner lieu le plein de sa plume, la pauvre

femme fait, fille respectueuse, «fortement saillir les rondeurs» de l'A

de sa signature.

Mon cher papa,

Mon mari m'a laissé le soin de vous écrire; c'est pour moi une bien

douce charge, d'autant plus que dans une réponse à ma lettre je

saurai de vos nouvelles qui jusqu'ici nous ont fait craindre que

votre santé et celle de notre belle-mère ne fussent moins bonnes que

lors de votre départ d'ici. D'un autre côté, nous sommes convaincus

que celle de notre frère est entièrement remise, d'ailleurs les soins

de bons parens, et la vie d'ordre à laquelle il n'était point habitué

sont certainement cause de son prompt rétablissement.

Nous avons eu le plaisir de voir dernièrement notre oncle Francisque

et sa femme, ils sont restés à Paris beaucoup moins longtemps que

nous ne l'aurions désiré, et ils ont été très fâchés de n'être pas

venus à Paris un mois plus tôt, et nous que vous ne fussiez pas

restés un mois plus tard, mais nous espérons qu'à votre premier

voyage vous nous récompenserez de votre prompt départ.

Adieu, mon cher papa, embrassez pour moi notre belle-mère et

dites-lui que pour lui faire la cour j'appellerai mon petit garçon

Léopold.

Nous attendons une prompte réponse pour nous mettre hors d'inquiétude

de toutes les santés auxquelles nous nous intéressons vivement, et je

vous prie, cher papa, de me croire votre respectueuse fille.

A. Hugo.

Ce mardi.

Le génie n'est pas léger, et l'esprit, cette mousse des vins

pétillants, lui semble peu familier. Comme la gaîté chez Rabelais, la

plaisanterie était, chez Hugo, énorme. La signature de la jeune femme

de prêter donc à ce thème:

Mon cher papa,

Je crois que c'est pour te donner une image de son ventre toujours

croissant que mon Adèle a fait si fortement saillir les rondeurs

de sa signature. Je vois avec un sentiment bien doux approcher

l'heureuse époque qui nous réunira autour d'un berceau.

J'ai reçu ta note relative à M. Eloy et je m'occupe de son affaire en

même temps que de celle de M. Lebarbier. Dès que j'aurai une décision

favorable, je la leur transmettrai.

Adieu, cher papa, embrasse bien notre Eugène, présente nos respects à

notre belle-mère et aime-nous toujours comme nous t'aimons.

Ton fils tendre et respectueux,

Victor.

Les espérances étaient vaines d'un retour à la raison d'Eugène Hugo.

L'on s'est bercé de cet espoir, mais, bientôt, il y fallut renoncer, et

le pauvre dément n'a point tardé à quitter l'oasis de la rue du Foix

pour être traité dans la maison de santé du Dr Esquirol[63].

[Note 63: Jean-Étienne-Dominique Esquirol, né à Toulouse en 1772,

mort à Paris en 1840. Il continua et compléta les travaux de Pinel. Son

principal ouvrage: _Des Maladies mentales considérées sous le rapport

médical, hygiénique et médico-légal_ (Paris, J.-Baillière, 1838, 2

in-8º), est devenu classique. Il y a tracé, entre autres, un navrant

tableau de la folie et de la déchéance de Théroigne de Méricourt.

Victor Hugo à vingt ans: Glanes romantiques · 第 19 / 60 题