II

Les fiançailles et le mariage.--Les lettres de Victor à son père.--La

_Société littéraire de Blois_.--Une pension longue à toucher.--Le

colonel Louis Hugo.--_La Révolte des Enfers._--Un ban à racheter.--Un

mariage d'amour.

Au surplus, il avait d'autres préoccupations en tête que sa belle-mère.

Il était amoureux. Le clair roman éclos sous les frais ombrages du

jardin de la rue des Feuillantines touchait à son dénouement. Depuis

près d'un an, au retour du voyage de Dreux, il était fiancé de fait

à Mlle Adèle Foucher, la camarade des jeux de leur enfance et la

gracieuse voisine de la rue du Cherche-Midi. L'autorisation de son

père et une demande régulière lui importaient autrement que «l'épouse

actuelle», du général, Marie-Catherine Thomas y Saëtoni.

Le vendredi 8 mars 1822, il avait écrit au général, pour lui demander

son autorisation; elle lui parvenait enfin le 13 mars, et un court

billet des _Lettres à la Fiancée_ témoigne de la joie sans mélange,

s'il n'y eût eu «un nuage»,--le nuage était l'intruse--de Victor-Marie

Hugo[25].

[Note 25: _Lettres à la Fiancée_, p. 230.]

Cette année-là, M. et Mme Foucher avaient loué pour deux mois, dans

la grande banlieue de Paris, à Gentilly, une maison de campagne où

ils vinrent passer avril et mai. Agréé officiellement comme fiancé, à

la suite de l'assentiment de son père, le poète fut autorisé à venir

habiter, près de la bien-aimée, «une vieille tourelle de l'ancienne

construction où il y avait une chambre, vrai nid d'oiseau ou de

poète[26]». Il prenait ses repas auprès d'elle, et pouvait lui faire

sa cour, à la condition expresse de ne jamais rester seul avec elle.

Aussi ce qu'il ne pouvait lui dire, il le lui écrivait, et même durant

les deux mois où ils vécurent presque côte à côte, la correspondance ne

chôma point entre eux.

[Note 26: _Victor Hugo raconté par un Témoin de sa Vie_, tome II,

p. 55.]

Victor Hugo, dans son autobiographie a joliment évoqué cette maison de

Gentilly, le jardin où se promenaient les amoureux, leurs voisins, les

fous de Bicêtre, et ce gentil garçon, amené un jour par Paul Foucher,

qui avec ses douze ans et ses cheveux d'un blond de lin, «imitait un

ivrogne avec une facilité et une vérité extraordinaires».

«Il se nommait Alfred de Musset[27].»

[Note 27: _Victor Hugo raconté par un Témoin de sa Vie_, t. II, p.

57.]

La maison existe toujours, et l'un des hommes qui connaissent le

mieux Paris et ses environs, dont il s'est fait l'historiographe par

excellence M. Fernand Bournon, en donnait fort élégamment ces temps

derniers la description dans son état actuel[28].

[Note 28: Fernand Bournon: _Victor Hugo à Gentilly_, Paris,

Lucien Gougy, 1906, in-8º de 10 pp. (Publication de la Société «Les

Hugophiles»).]

Ces deux mois furent vite passés. En juin, les Foucher regagnèrent, rue

du Cherche-Midi, l'hôtel de Toulouse, où séait le Conseil de guerre.

M. Foucher en avait longtemps tenu le greffe, qu'il avait cédé, depuis

quelques années, à son beau-frère M. Asseline, et y avait cependant

conservé son appartement.

Le premier volume des _Odes_ paraissait à ce moment[29]; et, de la rue

du Dragon, attendant, pour que le mariage ait lieu, le versement de la

pension promise sur la cassette royale, Victor Hugo avait repris sa

correspondance journalière avec sa fiancée, à laquelle ne tarda point à

s'en joindre une autre, assez suivie, avec son père, le général.

[Note 29: Les _Odes et Poésies diverses_ parurent en juin 1822,

chez Pélicier, libraire, place du Palais-Royal. Il éditait, la même

année, les _Romances historiques traduites de l'espagnol_ d'Abel Hugo,

qui avait été l'intermédiaire entre le poète et le libraire. Pélicier

ne fit point fortune et ses affaires furent moins que brillantes. Il

méritait mieux cependant, ne publia-t-il point, toujours en 1822, les

premiers _Poèmes_ d'Alfred de Vigny. Ils tenaient trop du chef-d'œuvre

pour ne point passer inaperçus.

Témoin cette phrase du _Figaro_, du 28 mai 1829:

«Les poèmes de M. de Vigny avaient été publiés séparément, sans faste

et sans prôneurs; longtemps il a fait partie des dieux inconnus de la

_Muse française_;...»

Plus perspicace, un rédacteur anonyme du _Moniteur_ rendit cependant

compte des deux volumes à la date du 29 octobre 1822, unissant Victor

Hugo et Alfred de Vigny dans l'éloge, comme ils l'étaient alors par

l'amitié:

«Ils nous pardonneront, disait ce journal, de n'avoir qu'une seule

couronne pour leur double triomphe; nous ne nous pardonnerions pas

de l'arrêter plus longtemps sur un front que sur l'autre: ces deux

talents ont une même source, le cœur; tous deux sont doués de force

et de grâce; ils ont tous deux initié la poésie au secret des plus

intimes émotions. La moindre préférence serait une grande injustice, et

cependant, comme pour doubler nos plaisirs en les variant, si tout est

égal entre eux, rien n'est pareil, ni le système de composition, ni la

facture du vers, ni le coloris, ni les mouvements du style.»

Léon Séché: _Alfred de Vigny_ et son temps. Paris, A. Juven, S. D.

in-8º de XV; 376 pp., p. 107.]

L'écriture de ces lettres est courante, assez fine même. Ce n'est point

encore l'écriture définitive, si connue du maître. Çà et là cependant,

des hampes de lettres, fortement appuyées, égratignant presque le

papier, en trahissent déjà la griffe.

Elles sont simplement signées Victor,--un et quatre ans plus tard et

dans deux lettres seulement apparaîtront les initiales V. M. H.,--le

prénom du poète entouré d'un paraphe délié, et sont d'abord adressées.

«A Monsieur

Monsieur le général Hugo

à sa terre de Saint-Lazare,

près Blois.»

Le plus souvent, Victor tient la plume pour ses frères, donne de leurs

nouvelles, excuse leur silence et rappelle au père la pension dont les

mensualités ne sont pas toujours exactement servies.

Abel est très occupé, Eugène toujours bizarre--le roman se vivait,

hélas! en partie double--la correspondance est impartie au plus jeune.

Nul ne saurait mieux flatter l'orgueil du père, puis par Paris, et

jusqu'à Meudon,--encore qu'on n'en fût plus au _Voyage de Paris à

Saint-Cloud par mer_, c'était encore presque une expédition!--il

faisait si bien les courses du général, et elles étaient nombreuses.

Non content de lire et d'écrire, (il lui faut savoir gré de ne s'être

point attelé à une traduction d'Horace ou des Géorgiques), le général

a eu l'inconsciente ironie de vouloir fonder, à Blois, une société

littéraire! Et l'on ne saurait croire combien de pas et démarches il

faut, pour ne point aboutir à faire autoriser par le gouvernement une

telle chimère.

Littéraire ou non, nulle société n'avait, cette année-là, chance

d'être autorisée. Saumur, Belfort, La Rochelle, trois conspirations

militaires avaient marqué l'année 1822. Condamnations et exécutions:

les hommes de 1815, revenus au pouvoir, s'étaient montrés implacables.

L'on poursuivait jusqu'à Béranger, et un autre chansonnier, Eugène de

Pradel, se voyait, en mai, condamner à six mois de prison.

Victor ne se rebute point cependant. Du ministère de l'Intérieur, où

M. Lelarge de Lourdoueix[30] présidait à la division des beaux-arts,

sciences et belles-lettres, à la direction de la police, que M.

Franchet-Desperey[31] devait à son mariage avec la cadette des

Sainte-Luce, il voit de près et peut admirer les rouages de notre

administration. C'est presque un chapitre de Courteline: un dossier

perdu.

[Note 30: Jacques-Honoré Lelarge de Lourdoueix, né en 1787 au

château de Beaufort, près Boussac (Creuse). Après avoir fait ses études

à l'ancien collège de Pont-Levoy (Loir-et-Cher), et un court passage

dans l'administration, il se vit confier la rédaction de la _Gazette de

France_, qu'il quitta momentanément pour prendre en 1821 la direction

de la division des beaux-arts, sciences et belles-lettres au ministère

de l'Intérieur. Démissionnaire à la chute de M. de Villèle et à

l'avènement du ministère Martignac, il devint à la _Gazette de France_

le collaborateur de M. de Genoude, à qui il succéda en 1849. Il est

mort à Paris, en 1860.]

[Note 31: Franchet Desperey, fils de cultivateurs des environs

de Lyon où il était né vers 1775. Après des emplois infimes, poussé

par la congrégation et servi par les relations du roi de Prusse

avec la famille de Sainte-Luce, s'était vu appeler en 1821 à la

direction générale de la police par le ministère Villèle. Fanatique

et ultramontain, accusé d'avoir organisé avec le préfet Delaveau les

massacres de la rue Saint-Denis (19-20 novembre 1827), il dut quitter

la direction de la police à l'arrivée au pouvoir de M. de Martignac.

Les ordonnances de juillet le nommèrent conseiller d'État et membre du

conseil privé. La Révolution de 1830 mit un terme à cette faveur. Il

se retira en Prusse, où sa belle-sœur, l'aînée des Sainte-Luce avait

épousé un général.]

Puis, c'est, bien naturelle, son impatience de voir se terminer ses

affaires aux ministères--toujours la pension promise--pour pouvoir

épouser celle qu'il aime, et toujours également le soin qu'il a de

recommander ses frères, ce pauvre Eugène surtout, à la sollicitude et à

la... générosité du général.

Celui-ci n'est riche que de cédules hypothécaires du roi Joseph,

moins que des châteaux en Espagne, la pension des fils s'en ressent,

semble-t-il. Mais qu'importe, la première édition des _Odes_ s'épuise

avec une rapidité que le poète n'osait espérer. Il songe déjà à une

seconde. En vendrait-on, à Blois?

Paris, 4 juillet 1822.

Mon cher papa,

Je mettais à suivre la demande de la Société autant d'activité que

le bureau des belles-lettres y mettait de lenteur. Enfin, il y a

quelques jours M. de Lourdoueix m'annonça qu'il fallait m'adresser

aux bureaux de M. Franchet, c'est-à-dire à la police générale; il me

demanda en outre la liste des membres que je ne pus lui donner: puis

il ajouta que du reste, puisqu'elle était recommandée par moi, la

Société de Blois était sans doute composée de manière à ne pouvoir

inquiéter le gouvernement. Je crus pouvoir lui en donner l'assurance

et il me dit que très probablement, dans le moment de troubles où

nous sommes, l'approbation de l'autorité dépendrait de la composition

de la Société.

Je me rendis d'après son indication aux bureaux de la direction de

la police, où l'on me promit de faire des recherches. Hier j'y suis

retourné et le chef de bureau auquel a dû être renvoyée la demande

(qui est je crois celui de l'_ordre_) m'a déclaré l'avoir cherchée

en vain et n'en avoir jamais entendu parler. Il paraît donc qu'elle

s'est égarée de l'un à l'autre ministère. Il m'a conseillé d'en faire

expédier sur-le-champ une autre accompagnée de la liste de MM. les

membres et des statuts; car c'est d'après ces pièces que doit décider

le ministre, lequel, m'a-t-il dit, accorde très difficilement ces

sortes de demandes dans l'instant de crise où nous sommes.

Je m'empresse de te rendre fidèlement compte de tous ces détails,

cher papa, afin que tu te consultes sur ce que tu veux faire. Tu me

trouveras toujours prêt à te seconder de tout mon faible pouvoir.

D'après ton désir je suis retourné chez M. le général d'Hurbal que

je n'ai point trouvé chez lui. J'ai demandé son adresse à Meudon,

et j'irai, quoiqu'on m'ait dit qu'il était assez difficile de le

rencontrer parce qu'il fait de fréquentes excursions.

Puisque l'eau de Barèges te fait du bien, je te prie d'en continuer

l'usage. Il faut espérer que les palpitations dont tu te plains

disparaîtront tout à fait avec du repos et du bonheur.

Pour moi, mon bon et cher papa, je vois le moment du mien approcher

avec la fin de mes affaires aux ministères, mon impatience est

grande, et tu le comprendras. Quand j'aurai tout reçu de toi, comment

pourrai-je m'acquitter?

Je croyais t'avoir dit qu'Eugène n'avait d'autre ressource que la

pension que tu lui fais, en attendant qu'il s'en soit créé par son

travail. C'est pour cela que je le recommandai si souvent à ta

générosité. Nul doute qu'en se refroidissant il ne sente toute la

reconnaissance qu'il te doit.

Nous supporterons encore le sacrifice que la nécessité t'oblige de

nous faire supporter. Nous ne doutons pas que puisque tu le fais,

c'est que tu ne peux autrement.

Adieu, cher papa, j'attends avec impatience ton poëme et les conseils

que tu m'annonces. Je te remercie vivement de toute la peine que je

te cause. Ils pourront m'être fort utiles pour ma seconde édition

à laquelle je vais bientôt songer, car celle-ci s'épuise avec une

rapidité que j'étais loin d'espérer. Crois-tu qu'il s'en vendrait à

Blois?

Le papier me manque pour te parler de mes grands projets littéraires,

mais non pour te renouveler la tendre assurance de mon respect et de

mon amour. Je t'embrasse.

Ton fils soumis,

Victor.

J'ai envoyé au colonel[32] un exemplaire avant d'avoir reçu ta lettre.

[Note 32: Le colonel, Louis-Joseph Hugo, né le 14 février 1777,

mort en 1854. Promu officier de la Légion d'honneur par la même

ordonnance que son frère, 14 février 1815, il reçut les étoiles

de brigadier, et commanda longtemps comme tel la subdivision de

la Corrèze. Il laissa deux enfants. Son fils Léopold, après avoir

préparé Saint-Cyr où il ne fut pas admis, vécut et mourut en Corrèze.

Devenue veuve, sa fille Marie Hugo entra au Carmel de Tulle, où elle

devint Sœur Marie-Joseph de Jésus et où elle est morte en 1906.

Elle n'était point tellement retirée du monde qu'elle n'écrivît des

lettres charmantes, quand elle pouvait rendre un service, et au cours

desquelles elle aimait à évoquer des souvenirs de son enfance et de sa

jeunesse et à citer des vers de son oncle Victor Hugo.]

L'amoureux avait bien l'autorisation officieuse de son père d'épouser

Mlle Foucher, mais aucune demande officielle n'avait été faite

encore.

A sa prière, le général lui a adressé la lettre, demandant la main

d'Adèle, qu'il remettra lui-même à M. Foucher, lorsque enfin la pension

royale sera autre chose qu'une promesse. Les temps semblent proches.

Son cœur déborde envers son père de reconnaissance, ce pendant que, par

les gazettes, il semble assurer le service de presse du _Journal de

Thionville_.

Le nuage ne crève pas, mais menace. Victor a, jusqu'ici, négligé de

joindre à ses lettres toute formule de politesse vis-à-vis de la

seconde Mme Hugo. Le général s'en est plaint sans doute; et de façon

assez désinvolte, Victor s'en excuse: il n'a «contre _son_ épouse

actuelle aucune prévention, n'ayant pas l'honneur de la connaître».

Mon cher Papa,

Ta lettre a comblé ma joie et ma reconnaissance. Je n'attendais pas

moins de mon bon et tendre père. Je sors de chez M. de Lourdoueix;

il doit sous très peu de jours me fixer un terme précis, alors je

montrerai ta lettre à M. et à Mme Foucher. Ainsi je te devrai

tout, vie, bonheur, tout. Quelle gratitude n'es-tu pas en droit

d'attendre de moi, toi, mon père, qui as comblé le vide immense

laissé dans mon cœur par la perte de ma bien-aimée mère!

Je doute, pour ce qui concerne la pension que je viens d'obtenir à

la maison du Roi, qu'on me rappelle le trimestre de juillet, alors

elle ne courrait qu'à dater du 1er octobre, ce qui remettrait mon

bienheureux mariage à la fin de septembre. C'est bien long, mais je

me console en pensant que mon bonheur est décidé. Quand l'espérance

est changée en certitude, la patience est moins malaisée. Cher papa,

si tu savais quel ange tu vas nommer ta fille!

J'attends toujours bien impatiemment ton _poëme_, et je ferai des

exemplaires du _Journal de Thionville_ l'usage que tu m'indiques. Un

Espagnol, nommé d'_Abayma_, qui m'est venu voir hier m'a parlé de mon

père, de manière à m'en rendre fier, si je ne l'avais pas déjà été.

Je n'ai aucune prévention contre ton épouse actuelle, n'ayant pas

l'honneur de la connaître. J'ai pour elle le respect que je dois à

la femme qui porte ton noble nom, c'est donc sans aucune répugnance

que je te prierai d'être mon interprète auprès d'elle, je ne crois

pouvoir mieux choisir. N'est-il pas vrai, mon excellent et cher papa?

Adieu, pardonne à ce griffonnage, c'est ma reconnaissance, c'est ma

joie qui me rendent illisible. Adieu, cher papa, porte-toi bien et

aime ton fils heureux, dévoué et respectueux,

Victor.

Paris, 26 juillet.

Je tâcherai de remettre en personne ta lettre au général d'Hurbal.

Je renouvelle mes démarches pour la Société de Blois.

Dans ma prochaine lettre, je te parlerai de tous les travaux auxquels

le bonheur va me permettre de livrer un esprit calme, une tête

tranquille et un cœur content. Tu seras peut-être satisfait. C'est au

moins mon plus vif désir.

Le poète des _Odes_ continue à assurer, à Paris, le service de presse

du _Journal de Thionville_,--un exemplaire en a été remis au rédacteur

du _Dictionnaire des Généraux français_--et à prêter son appui aux

difficultueux débuts de la Société littéraire de Blois.

Le général, non content de manier la prose, «sacrifie aux muses».

Il a envoyé à son fils une copie de son poème, _la Révolte des

Enfers_. Victor Hugo se montre moins sévère que dans le _Conservateur

littéraire_. Il a lu et relu les alexandrins paternels--les Mémoires

du Général valaient beaucoup mieux,--s'extasie devant un vers assez

médiocre, et admire que son père ait «mis si peu de temps à faire» ce

«joli poëme».

Mon cher Papa,

Au moment où je commence cette lettre, on m'apporte l'argent du mois.

Les 36 francs qui y sont joints seront remis aujourd'hui même à leur

destination. Les exemplaires de l'intéressant _Journal de Thionville_

que tu destinais à l'Académie des Sciences et au rédacteur du

_Dictionnaire des Généraux français_ sont déjà parvenus à la leur.

J'ai reçu en même temps que ta dernière lettre un paquet de M.

le Secrétaire de la Société de Blois. J'aurai l'honneur de lui

répondre directement dès que les nouvelles démarches que je viens

d'entreprendre m'auront donné un résultat quelconque. Il est tout

simple, cher Papa, que j'apporte beaucoup de zèle à cette affaire: tu

y prends intérêt.

Je me hâte d'en venir à ton ingénieux poëme; il me tardait de te dire

tout le plaisir que j'ai éprouvé à le lire. Je l'ai déjà relu trois

fois et j'en sais des passages par cœur. On trouve à chaque page une

foule de vers excellents tels que _et vendre à tout venant le pardon

que je donne_ et de peintures pleines de verve et d'esprit comme

celle de Lucifer prenant sa lunette pour observer l'ange. Plusieurs

de mes amis, qui sont en même temps de nos littérateurs les plus

distingués, portent de ton ouvrage le même jugement que moi. Tu vois

donc bien, cher papa, que je ne suis pas prévenu par l'amour profond

et la tendre reconnaissance que je t'ai vouée pour la vie.

Ton fils soumis et respectueux,

Victor.

Paris, 8 août.

Je crois en vérité M. le général d'Hurbal _introuvable_. J'ai été à

Meudon _inutilement_. J'espère être plus heureux un de ces jours.

J'attends toujours un mot de M. de Lourdoueix qui ne peut se faire

attendre maintenant que la session est presque finie.

Encore un mot, cher papa, malgré l'heure de la poste qui me presse,

je ne puis m'empêcher de te dire combien il m'a semblé remarquable

que tu aies mis si peu de temps à faire ton joli poëme. Parle-moi de

ta santé, de grâce, dans ta prochaine. Ce projet d'aller passer les

vendanges près de toi était charmant, j'y ai reconnu toute ta bonté;

mais il faut remettre ce bonheur à l'année prochaine, rien alors ne

l'entravera.

Le gouvernement se montre peu disposé à accorder à la Société

littéraire de Blois l'autorisation sollicitée, d'autant que «MM. les

Députés qui s'étaient chargés d'appuyer la demande ne l'ont fait que

très faiblement».

Toutefois, on a indiqué au poète un biais--on a, à la direction de la

police, l'ironie facile--pour suppléer à cette faveur. La société peut

se passer d'être autorisée, ne comptant pas vingt membres. Et, de fait,

elle disparut, sans avoir jamais atteint ce chiffre.

Que M. de Chateaubriand revienne au pouvoir[33], Victor aura plus de

crédit et se fait fort d'obtenir de lui les droits à la littérature de

la ville de Blois.

[Note 33: Chateaubriand n'avait pas seulement été disgracié,

mais désavoué par Louis XVIII qui avait cru devoir donner à son

mécontentement une publicité pour le moins singulière: «Le vicomte de

Chateaubriand ayant dans un écrit imprimé, élevé des doutes sur notre

volonté personnelle, manifestée par notre ordonnance du 5 septembre,

nous avons ordonné ce qui suit: le vicomte de Chateaubriand cesse, de

ce jour, d'être compté au nombre de nos ministres d'État.»

La réaction qui suivit l'assassinat du duc de Berry avait mis fin à

cet imbroglio. Avec le ministère Villèle, Chateaubriand acceptait

l'ambassade de France à Londres, accompagnait M. de Montmorency

au congrès de Vérone (15 octobre 1822), et après la démission de

celui-ci, le portefeuille des Affaires étrangères par ordonnance du

28 novembre... Non moins cavalièrement, on verra à la suite de quels

événements, ce portefeuille devait lui être retiré le 6 juin 1824.]

Il connaît en ce moment l'ennui des formalités administratives qui

accompagnent les actes principaux de la vie. Des papiers lui manquent,

son père pourrait-il lui procurer une copie de son acte de naissance et

un extrait de baptême.

Ne perdant pas le nord, le «bon oncle Louis», le colonel Louis Hugo,

commandant le bureau de recrutement de Tulle, a déjà écrit à son neveu

pour mettre à profit le crédit au ministère de la Guerre de M. Foucher,

son futur beau-père.

Mon cher Papa,

Il y a déjà longtems que j'aurais répondu à ta bonne et chère lettre,

si je n'avais désiré te marquer en même tems le résultat définitif

de mes démarches pour la Société de Blois. Il n'est pas tel que tu

le désirais et c'est une peine qui se mêle au plaisir de t'écrire.

Tu sais que le dossier de la Société fut renvoyé (selon l'usage, à

ce qu'il paraît) dans les bureaux de la direction générale de la

police. Après plusieurs démarches dans ces bureaux, j'obtins enfin il

y a quelque tems cette réponse de M. Franchet que _le gouvernement

ne jugeait pas à propos d'accorder en ce moment aucune autorisation

de ce genre_; que d'ailleurs la Société de Blois n'étant composée

actuellement que de quatorze membres pouvait se passer de cette

autorisation, laquelle ne lui deviendrait nécessaire qu'autant

qu'elle en porterait le nombre au delà de vingt, cette réponse me

fut donnée comme irrévocable. Sentant néanmoins ce qu'elle avait de

peu satisfaisant pour la Société, j'ai voulu, avant de te l'envoyer,

remonter jusqu'au ministre de l'Intérieur, qui n'a fait que me

confirmer d'une manière décisive la réponse du directeur de la

police. Je me hâte donc, bien à regret, de t'en faire part. Je pense

du reste, mon cher papa, que la Société ne doit pas se décourager.

L'obstacle opposé par le gouvernement passera avec les événemens qui

le font naître, et d'ailleurs, si jamais M. de Chateaubriand arrivait

au ministère, je ne désespérerais pas de le faire lever pour peu

que tu le désirasses encore. J'aurais alors, par le moyen de cet

illustre ami, un peu plus de crédit. Veuille, je te prie, mon cher

papa, transmettre tous ces détails à M. le Secrétaire de la Société,

auquel j'aurais eu l'honneur d'écrire si selon mon vif désir, j'avais

eu de bonnes nouvelles à vous annoncer. Pour ne rien te cacher, je

te dirai très confidentiellement que MM. les députés qui s'étaient

chargés d'appuyer la demande ne l'ont fait que très faiblement. Pour

moi, j'ai fait bien des pas et des démarches inutiles: mais je n'en

aurais, certes, aucun regret, si j'avais réussi.

Maintenant, cher papa, c'est toi que je vais importuner. Tout annonce

que mes affaires à l'intérieur vont enfin se terminer et que mon

bonheur va commencer. Mais il me faudra mon acte de naissance et

mon extrait de baptême. Je m'adresse à toi, mon bon et cher papa,

ne connaissant personne à Besançon, je ne sais comment m'y prendre

pour obtenir ces deux papiers. Ta bonté inépuisable est mon recours.

Je voudrais les avoir dès à présent, car si j'attendais encore, je

tremblerais qu'ils n'apportassent du retard à cette félicité qui me

semble déjà si lente à venir. Moi qui connais ton cœur, je sais que

tu vas te mettre à ma place; pardonne-moi de te causer encore ce

petit embarras. Tu nous avais envoyé il y a quatre ans nos actes de

naissance: mais en prenant nos inscriptions de droit, nous avons dû

les déposer au bureau de l'école, selon la loi, et la loi s'oppose

à ce qu'on les restitue. Tu me rendrais donc bien heureux en me

procurant cette pièce avec mon extrait de baptême, nécessaire pour

l'église, comme tu sais.

Adieu, cher et excellent papa, l'offre que tu me fais dans ta

charmante lettre de m'envoyer des vues de Saint-Lazare, dessinées

par toi, me comble de joie et d'une douce reconnaissance. Il me

serait bien doux de pouvoir placer des ornements aussi chers dans

l'appartement qui sera témoin de mon bonheur. Réalise, je t'en prie,

cette promesse à laquelle j'attache un si haut prix.

Réponds-moi le plus tôt possible, et parle-moi beaucoup de ta santé,

de tes occupations et de ton affection pour tes fils, que peuvent à

peine payer tout le respect et tout l'amour de ton

Victor.

Paris, 31 août 1822.

Mon bon oncle Louis m'a écrit pour un objet qui le concerne et dont

M. Foucher s'occupe activement. Je lui transmettrai la réponse dès

que je l'aurai.--Nous t'embrassons tous ici bien tendrement. Je pense

que tu lis à Blois les journaux qui parlent de mon recueil, si tu

le désires, je t'enverrai ceux qui me tombent entre les mains. Je

lis et relis ton joli poëme de la _Révolte des Enfers_.--Parle-moi,

je te prie, de ce que tu fais en ce moment. Tu sais combien cela

m'intéresse et comme fils et comme littérateur.

Pardonne à mon griffonnage; je t'écris avec une main malade: je me

suis blessé légèrement avec un canif, ce ne sera rien. Adieu, cher

papa, je t'embrasse encore.

La demande officielle du général Hugo a été remise à M. Foucher, qui a

fait la réponse en partie reproduite par Mme Hugo[34]. La pension

ne peut tarder, mais le général fait attendre à ses fils le mois de la

leur. Avec toutes les formes possibles, Victor signale à son père ce

gênant oubli. Ne lui sont pas encore parvenus également son extrait de

naissance et le consentement légalisé du général.

[Note 34: _Victor Hugo raconté par un Témoin de sa Vie_, pp. 59-60.]

Paris, 13 septembre 1822.

Mon cher papa,

M. de Lourdoueix m'ayant donné sa parole d'honneur que ma pension de

l'intérieur me serait assignée durant l'administration intérimaire

de M. de Peyronnet[35], j'ai remis ta lettre à M. Foucher et tu as

dû recevoir sa réponse. Nous n'attendons plus que ton consentement

légalisé.

[Note 35: Charles-Ignace de Peyronnet, né à Bordeaux en 1775,

devait à Madame, dont il avait protégé la fuite à Bordeaux, et à Mme

du Cayla qu'il avait fait triompher, en appel, de son mari, à Bourges,

sa scandaleuse fortune. Successivement président du tribunal de

Bordeaux (1816), procureur général à Bourges, puis à Rouen, poste dont

il ne prit pas possession, la Restauration en fît un garde des sceaux,

le 21 décembre 1821 et le créa comte le 17 août 1822. Son nom reste

attaché à toutes les mesures rétrogrades ou restrictives soutenues

par lui devant la Chambre des députés, non sans provoquer parfois son

hilarité par le décousu et la vulgarité de son éloquence. Il tomba avec

le ministère Villèle, le 6 décembre 1827, fut nommé pair de France par

ordonnance du 5 janvier 1828, contresigna comme ministre de l'Intérieur

du cabinet Polignac après son remaniement (19 mai 1830) les ordonnances

du 25 juillet; mis en accusation et condamné à la détention perpétuelle

par la Chambre des Pairs (19 décembre 1830) il fut grâcié en 1834 et

mourut en 1854.]

Cher papa, n'attribue le silence d'Abel qu'à la multiplicité de ses

occupations, je lui ai communiqué ta lettre, et il va s'empresser de

dissiper lui-même un doute aussi affligeant pour ton cœur.

Si je n'ai pas été baptisé à Besançon, je suis néanmoins sûr de

l'avoir été, et tu sais combien il serait fâcheux de recommencer

cette cérémonie à mon âge. M. de Lamennais[36], mon illustre ami,

m'a assuré qu'en attestant que j'ai été baptisé en pays étranger

(en Italie), cette affirmation accompagnée de la tienne suffirait.

Tu sens combien de hautes raisons doivent me faire désirer que tu

m'envoies cette simple attestation.

[Note 36: Voir la lettre écrite de la Chenaie à Victor Hugo à

l'occasion de son mariage (_Victor Hugo raconté..._, tome II, p.

60-61).]

Nous sommes au 13, mon cher papa, et je n'ai pas encore reçu notre

mois. Ton exactitude à prévenir les besoins de tes fils me rend

certain que la négligence ne vient que des messageries. Mais je t'en

avertis, cher papa, sûr que tu t'empresseras de faire cesser notre

gêne.

Adieu, mon excellent père, je t'aime, je t'embrasse et je fais les

vœux les plus ardens pour te voir et te voir bien portant.

Ton fils tendre et respectueux,

Victor.

L'attestation de baptême est parvenue, seul le consentement légalisé

du général manque encore. Son fils le presse de le lui adresser.

Il voudrait bien que la publication des bans commence le dimanche

suivant--demande même à son père d'en racheter un dans sa paroisse, à

Blois--afin que le mariage puisse avoir lieu vers le 7 ou le 8 octobre.

L'impatience très naturelle du fiancé n'est pas seule en jeu: une

question d'appartement s'y mêle: il a donné congé du sien pour

le 8 octobre et voudrait éviter les ennuis et les frais de deux

déménagements successifs.

Victor Hugo, ainsi que ses futurs beaux-parents, regrette vivement

qu'un accident empêche le général d'assister au mariage et de prendre

part aux frais de la noce. Mais, il faut qu'il y ait là une absolue

nécessité. Le père doit à ses fils un mois arriéré de leur pension, il

le prie de le leur envoyer et il le supplie de la continuer à Abel et à

Eugène--ce dernier «était un peu fou» quand il a écrit au général. Pour

lui, il ne l'importunera plus de ses besoins, à la pension qu'il va

toucher s'en ajoutera bientôt une nouvelle, et il compte redoubler de

travail et de veilles.

Mon cher papa,

Je te réponds courrier par courrier pour te remercier de

l'attestation que tu m'envoies et te prier de mettre autant de

célérité à me faire parvenir ton consentement notarié. Je désirerais

bien vivement que mon mariage pût avoir lieu le 7 ou le 8 octobre

pour un motif impérieux (entre tous les motifs de cœur qui, tu

le sais, ne le sont pas moins), c'est que je quitte forcément

l'appartement que j'occupe le 8 octobre. J'ai donc prié M. et Mme

Foucher de faire commencer la publication des bans dimanche prochain

22, elle se terminera le dimanche 6 octobre. Mais ces bans doivent

être également publiés à ton domicile, et il faut que le 6 octobre

on ait reçu à notre paroisse de Saint-Sulpice la notification de la

complète publication des bans à Blois, ce qui ne se pourrait faire

qu'autant que tu serais assez bon pour racheter un ban à ta paroisse.

Ce rachat coûte _cinq_ francs ici, on m'assure qu'il doit être moins

cher encore à Blois. Tu sens, mon cher papa, combien est urgente la

nécessité qui me fait t'adresser cette instante prière. Il s'agit de

m'épargner l'embarras et la dépense de deux déménagements coup sur

coup dans un moment qui entraîne déjà naturellement tant de dépenses

et d'embarras, il s'agit de plus encore, c'est de hâter mon bonheur

de quelques jours, et je connais assez ton cœur pour ne plus insister.

Je suis tout à fait en règle, j'ai fait lever sur l'extrait de

naissance déposé à l'école de droit une copie notariée qui vaut

l'original, quand ton consentement me sera parvenu, je pourrai

remplir toutes les formalités civiles. Le papier que tu m'envoies

aujourd'hui suffit également pour les formalités religieuses.

Les noms et prénoms de ma bien-aimée fiancée sont _Adèle-Julie_

Foucher, fille mineure de Pierre Foucher, chef de bureau au ministère

de la Guerre, chevalier de la Légion d'honneur, et d'Anne-Victoire

Asseline. Ces renseignements te seront nécessaires pour la

publication des bans.

Nous avons tous bien vivement regretté ici, mon cher et excellent

papa, que cet accident arrivé à ton élève (?) nous privât du

bonheur de te voir prendre part et ajouter par ta présence à tant

de félicité. Il est inutile de te dire combien ton absence me sera

pénible; mais je me dédommagerai quelque jour, j'espère, d'avoir été

si longtems sevré de la joie de t'embrasser.

Il est malheureux encore, cher papa, que cet accident te prive de

contribuer aux sacrifices que vont faire M. et Mme Foucher.

Je ne doute pas qu'il n'y a que l'absolue nécessité qui puisse

t'imposer cette économie, et je suis sûr que ton cœur en sera le

plus affligé. Tâche, cependant, de nous envoyer le plus tôt possible

le mois arriéré. Tu sens combien je vais avoir besoin d'argent dans

le moment actuel. Je te supplie encore, bon et cher papa, de faire

tout ton possible pour continuer à mes frères Abel et Eugène leur

pension, n'oublie pas qu'Eugène était un peu fou quand il t'a écrit,

et donne-lui, si tu le peux, cette nouvelle preuve de tendresse

généreuse et paternelle. Pour moi je ne t'importunerai pas de mes

besoins; à dater du 1er octobre, ma pension me sera comptée,

l'autre ne tardera pas sans doute, et quoique ce moment-ci m'entraîne

nécessairement à beaucoup de frais, en redoublant de travail et de

veilles, je parviendrai peut-être à les couvrir. Le travail ne me

sera plus dur désormais, je vais être si heureux!

Permets-moi en finissant, mon cher et bien cher papa, de te rappeler

combien sont importantes toutes les prières que je t'adresse

relativement à l'envoi de ton consentement légal, à la publication et

au rachat des bans dans ta paroisse.

Adieu, pardonne à ce griffonnage et reçois l'expression de ma tendre

et profonde reconnaissance.

Ton fils soumis et respectueux,

Victor.

Paris, 18 septembre 1822.

J'ai été obligé de rectifier une erreur d'inadvertance dans la pièce

que tu m'envoies, je suis né le 26 février 1802 et non 1801.

M. et Mme Foucher sont bien sensibles à tout ce que tu leur dis

d'aimable. Tu verras un jour quel présent ils te font quand je

t'amènerai ta fille.

Je t'enverrai incessamment tous ceux que j'ai pu me procurer des

journaux qui ont parlé de mon recueil. Il continue à se bien vendre

et dans peu les frais seront couverts. C'est une chose étonnante dans

cette saison.

Le général n'a pas racheté, paraît-il, le ban qui devait permettre

au mariage d'avoir lieu à la date désirée. Son fils d'en être très

contrarié et de le presser à nouveau.

Mon cher papa,

En prévoyant combien je serais contrarié du retard que tu m'annonces,

tu ne t'es pas trompé. Je m'empresse aujourd'hui de t'écrire quelques

mots pour te prier très instamment de faire au moins en sorte que

le certificat de publication de bans m'arrive vendredi matin (11

octobre) avant onze heures. Le jour du mariage est fixé au samedi 12,

et toutes les raisons que je t'ai détaillées déjà empêchent qu'il ne

soit retardé d'un jour. Je recommande tout cela à cette diligence qui

me prouve ta tendresse et je finis en t'embrassant.

Ton fils soumis et respectueux,

Victor.

Abel va te répondre incessamment et t'embrasse ainsi qu'Eugène.

Excuse ce griffonnage.

Ce 3 octobre 1822.

Réponds-moi, je te prie, au sujet de la demande que je te fais dans

cette lettre le plus tôt possible.

Ici, s'intercale parmi les lettres de Victor Hugo, une lettre, d'une

écriture serrée et soignée, presque commerciale, à tous points de vue

intéressante, de son oncle, le colonel Louis Hugo.

Leurs châteaux en Espagne, c'est-à-dire les cédules hypothécaires du

roi Joseph, le préoccupent autant que son frère: quoique désespérant,

comme Oronte, il espère toujours.

Il a fait quelques observations à son neveu sur son mariage, le

trouvant bien jeune pour s'établir et lui conseillant d'attendre, pour

cela, d'avoir trouvé «une bonne place».

Victor Hugo l'a rassuré: il aura bientôt 3.000 francs de revenu, tant

du produit de son travail que de la pension qui va lui être servie...

comme membre de l'Académie des Jeux Floraux[37].

[Note 37: Cette pension servie aux membres de «la seconde Académie

du royaume» n'ayant point laissé de me surprendre, il m'a paru

intéressant de m'adresser à l'Académie elle-même, pour savoir si jamais

ses membres avaient été l'objet de cette libéralité royale.

La réponse fut fort aimable, mais négative, comme je m'y attendais:

Académie

des

Jeux Floraux

Toulouse, 2 décembre 1906.

Monsieur,

L'Académie vient seulement de reprendre ses travaux. De là le retard

de ma réponse; vous voudrez bien nous en excuser.

Jamais le titre de membre de l'Académie des Jeux Floraux n'a

donné droit à pension de la cassette royale, et Victor Hugo dont

vous parlez ne se sert évidemment pas de termes d'une rigoureuse

exactitude.

J'ajoute,--pour vous renseigner très complètement,--que Victor Hugo,

après avoir obtenu divers prix à plusieurs concours de l'Académie,

fut déclaré _maître ès-jeux_. Il n'appartint pas à notre Compagnie

comme mainteneur.

Veuillez, Monsieur, me permettre de saisir cette occasion pour vous

prier d'agréer l'expression de mes très distingués sentiments.

Le mainteneur, secrétaire des Assemblées.

G. Depeyre.

Les Jeux Floraux n'avaient donc rien à voir dans cette pension. Elle a

été accordée à Victor Hugo, en septembre 1822, par Louis XVIII, «sur la

proposition de M. le Marquis de Lauriston, alors ministre de la maison

du roi, et sur la recommandation spéciale de S. A. R. Madame, duchesse

de Berry, transmise au ministre par Mme la maréchale, duchesse de

Reggio».

Une lettre de Victor Hugo, adressée en 1826 à M. le vicomte de

la Rochefoucauld, aide de camp du roi, chargé du département des

beaux-arts, et reproduite par Edmond Biré (p. 397), spécifie ces

détails et ne permet à ce sujet aucun doute.]

Le colonel a cru devoir s'incliner, conseille au général de l'imiter

et,--un post-scriptum de Victor Hugo a antérieurement révélé ce

détail--a mis aussitôt à profit la situation de M. Foucher au ministère

de la Guerre pour tâcher d'éviter sa mise à la retraite.

Le colonel a fait de suite, par la voie hiérarchique, une demande,

pour quitter le bureau de recrutement où il est détaché et rentrer en

activité de service.

Cette lettre, scellée d'un cachet portant les initiales L. H., est

adressée:

A Monsieur

Monsieur Le Chevalier Hugo

Maréchal de camp des Armées du Roi

à Saint-Lazare,

Blois.

J'ai reçu en son tems, mon bon ami, ta lettre du 9 septembre à

laquelle tu avais joint deux lettres à mon adresse que tu avais

reçues de M. Bourg. Il paraît d'après leur contenu que toutes nos

espérances sur l'Espagne sont tout à fait perdues. Cependant je ne

pense pas que nous puissions entièrement renoncer à nos prétentions;

attendu que si la lutte politique qui est engagée en ce moment dans

ce pays tourne à l'avantage des constitutionnels[38]: ce nouveau

Gouvernement pour se faire des amis voudra peut-être contenter tout

le monde; conséquemment comme il y a beaucoup d'Espagnols qui sont

porteurs de cédules hypothécaires du roi Joseph, il est présumable

que l'on prendra un parti à leur égard, dès lors, on pourra donner un

cours à ses papiers, ce qui fera reprendre un peu les nôtres.

[Note 38: Écrite huit jours avant le congrès de Vérone, cette

lettre n'en pouvait prévoir les résultats et la prochaine intervention

de la France en Espagne pour y rétablir les droits que Ferdinand avait

en partie abdiqués, contraint, en 1820, de rétablir la constitution de

1812.]

Une chose qui me semble encore en notre faveur, c'est que la

commission chargée de l'exécution des conventions du 25 avril 1818 et

du 30 avril 1822 avait été créée avant la dernière révolution qui

s'est oppérée (_sic_) à Madrid. Depuis il a été question aux Cortes,

de mettre un terme à toutes ces réclamations dont le Gouvernement

était accablé. Donc il faudrait en attendre les résultats.

J'avais fait à Victor quelques observations sur ses projets futurs

de mariage, je lui disais qu'il était bien jeune encore pour songer

à s'établir, que ta position ne te permettait pas de faire de grands

sacrifice (_sic_) dans cette circonstance, et que par conséquent il

ferait bien d'attendre qu'il eût obtenu une bonne place qui le mette

à même de pouvoir vivre honorablement avec son Épouse. De manière

qu'il m'a répondu ce qui suit: «Je te remercie, cher oncle, des

conseils que tu me donne (_sic_) et de l'intérêt que tu me témoigne

(_sic_) à l'occasion de mon très prochain mariage avec la fille de

M. Foucher, Mlle Adèle Foucher. Toutes les aimables inquiétudes

que tu me témoigne (_sic_) pour mon avenir cesseront quand tu sauras

qu'avant deux mois j'aurai près de 3.000 francs de revenu par

moi-même, tant du produit de mes ouvrages, que de la pension qui

est attachée au titre de membre de la Seconde académie du Royaume.

Tu sais, mon cher Oncle, qu'en 1820 après avoir remporté trois prix

successifs j'ai été nommé membre de l'Académie des jeux floraux. La

pénurie de la cassette royale m'avait empêché jusqu'ici de toucher ma

pension, mais j'ai tout lieu de croire qu'à dater du 1er octobre

elle me sera comptée.»

Tu vois, d'après cela, mon ami, qu'avec de la conduite et des mœurs

aussi douce (s) que celle (s) de Victor, il peut, par la suite, avoir

une très belle existance (_sic_). Il paraît que son futur mariage est

un mariage d'inclination et que Mlle Foucher est très bien élevée:

or il faut laisser aller la chose et faire des vœux pour qu'ils

soient heureux.

J'avais aussi prié Victor de s'informer, près de M. Foucher, s'il

pensait que cette mission à Tulle ne serait pas un titre d'exception

pour ma mise à la retraite quoique n'ayant pas atteint mes cinquante

ans d'âge.

Voici un passage de sa lettre:

«Il est très vrai que MM. les colonels employés dans les conseils de

recrutement ne sont pas considérés comme en activité, il est très

vrai également que le désir d'éteindre les demi-soldes fait qu'on

s'empresse de mettre à la retraite tous les officiers qui remplissent

les conditions demandées, quelque jeunes qu'ils puissent d'ailleurs

être encore. M. Foucher pense donc que ce qu'il y aurait de mieux à

faire pour toi, ce serait de réclamer l'activité. Il m'a dit au reste

que le Ministre était très satisfait de ton zèle et de tes services

à Tulle, et qu'il se pourrait grâce à cette considération, que la

règle général (_sic_) de mettre à la retraite tous les officiers qui

peuvent y être mis, souffre une exception à ton égard. Je termine

ces détails, mon meilleur oncle, en te priant si tu fais quelques

démarches, de te servir de moi comme de toi-même. Je serai heureux de

te rendre quelque petit service.»

Depuis la réception de cette lettre j'ai fait le voyage de Périgueux

où M. le lieutenant-général Almeras[39] m'a reçu de la manière la

plus amicale; il m'a beaucoup parlé de toi, et chargé de le rappeler

à ton ancienne amitié. Il m'a tenu à peu près le même lengage (_sic_)

que Victor, et fortement engagé à lui adresser une demande d'activité

de service, pour S. E. le Ministre de la Guerre[40]; j'ai suivi ses

conseils et la lui ai expédiée avant-hier. Maintenant il reste à

savoir quel effet cela produira.

[Note 39: Le lieutenant général Almeras, après s'être signalé dans

les Alpes, dans le Midi de la France, où son œuvre de pacification lui

valait des félicitations du Conseil des Cinq-Cents et en Égypte avec

Kléber, avait fait les campagnes d'Autriche et de Prusse. Nommé général

au lendemain de la bataille de la Moskowa (7 septembre 1812), il avait

reçu en 1814 de la Restauration la croix de Saint-Louis.]

[Note 40: Victor, duc de Bellune.]

Si M. de Lescale était de retour à Blois et qu'il fût disposé à

écrire un mot à M. Perceval, il me ferait plaisir. Car tu sais que

dans ces circonstances il vaut mieux avoir deux cordes à son arc

qu'une seule.

Adieu, je t'embrasse de tout mon cœur, ainsi que ta femme et Goton,

si elle est encore près de toi.

Tout à toi de cœur et d'amitié,

Le Colonel,

Chev. L. Hugo.

Tulle, le 9 octobre 1822.

A Saint-Sulpice, où dix-huit mois auparavant avaient été récitées

autour du cercueil de sa mère les dernières prières, le mariage de

Victor Hugo était enfin célébré le 12 octobre 1822. L'acte de mariage

fut ainsi rédigé:

Le 12 octobre 1822, après la publication des trois bans, en cette

église, et d'un seul en celle de Blois vu la dispense des deux

autres, les fiançailles faites le même jour, ont reçu la bénédiction

nuptiale:

Victor-Marie Hugo, membre de l'Académie des Jeux-Floraux de Toulouse,

âgé de vingt ans, demeurant de droit et de fait à Blois, diocèse

d'Orléans[41], fils mineur de Joseph-Léopold-Sigisbert Hugo, maréchal

des camps et armées du roi, chevalier de l'ordre royal et militaire

de Saint-Louis, officier de la Légion d'honneur et commandant de

l'ordre royal de Naples, et de défunte Sophie-Françoise Trébuchet,

son épouse,

[Note 41: Le Blaisois et le Vendômois n'avaient été longtemps

que des archidiaconés du diocèse de Chartres. Par bulle du 25 juin

1697 seulement, Innocent XII institua le diocèse de Blois, dont les

promoteurs avaient été auprès de Louis XIV, le père La Chaise, son

confesseur et Mme de Maintenon.

Le diocèse de Blois, illustré par l'épiscopat de Grégoire, fut supprimé

par le Concordat et le département de Loir-et-Cher réuni au diocèse

d'Orléans.

Rétabli par ordonnance royale du 10 octobre 1822, le diocèse de Blois

risqua fort d'être supprimé en 1834, ainsi que les autres sièges non

concordataires qui avaient bénéficié de cette ordonnance.]

D'une part;

Et Adèle-Julie Foucher, âgée de dix-neuf ans, demeurant de droit et

de fait rue du Cherche-Midi, nº 39, de cette paroisse, fille mineure

de Pierre Foucher, chef au Ministère de la Guerre, chevalier de la

Légion d'honneur, et de Anne-Victoire Asseline, son épouse,

D'autre part;

Présents et témoins, Jean-Baptiste Biscarrat, Alfred-Victor, comte de

Vigny; Jean-Baptiste Asseline, Jean-Jacques-Philippe-Marie Duvidal,

lesquels ont signé avec les époux et leur père et mère.

_Victor-M. Hugo,--A.-J.-V.-M. Foucher,--comte Alfred de

Vigny,--Fouché,--Biscarrat,--Eugène Hugo,--Duvidal, marquis de

Montferrier,[42]--Asseline,--V.-A. Fouché,--A. Hugo,--Victor

Fouché,--A. Asseline,--Deschamps,--Soumet,--Fessart,--Dumas, vicaire._

[Note 42: Abel Hugo devait épouser plus tard Mlle de

Montferrier.]

Contrairement aux souvenirs de Victor Hugo, (_Victor Hugo raconté..._)

les témoins de son mariage n'avaient donc point été M. Ancelot[43] et

Alexandre Soumet[44], mais bien Jean-Baptiste Biscarrat[45], l'ancien

maître d'étude d'Eugène et de Victor à la pension Cordier, demeuré

par la suite leur ami et l'un des plus nobles poètes dont se puisse

enorgueillir la Restauration, le comte Alfred de Vigny.

[Note 43: Jacques-Arsène-François-Polycarpe Ancelot (1794-1854). A

cette époque, Ancelot avait connu, en 1819, un succès plus politique

que littéraire avec son _Louis neuf_, tragédie qui lui valut une

pension de Louis XVIII.

Il devait figurer de 1823 à 1824, parmi les rédacteurs, de composition

si éclectique, de la _Muse française_ et collaborait déjà aux _Annales

de la Littérature et des Arts_, le journal officiel de la _Société des

Bonnes Lettres_, où il consacra en 1822, un article très élogieux à

Alfred de Vigny.

Ancelot était un pseudo-classique dans toute la rigueur du terme. Il

fit représenter le _Maire du Palais_, en 1823; un _Fiesque_ imité

de Schiller, en 1824; _Olga_ ou l'_Orpheline moscovite_, en 1829;

_Élisabeth d'Angleterre_, en 1829.

La Révolution de 1830 l'ayant privé de sa pension, il se tourna vers

les petits théâtres, d'un rapport plus lucratif, qu'il inonda de ses

vaudevilles, dépourvus de style, comme il convient, mais non sans

esprit et sans gaîté.]

[Note 44: Alexandre Soumet, né à Castelnaudary, en 1788, mort

en 1845. Après avoir d'abord chanté Napoléon et le Roi de Rome, il

se réconcilia avec les Bourbons qui le nommèrent successivement

bibliothécaire des châteaux de Saint-Cloud, de Rambouillet et de

Compiègne.

Très favorable aux théories romantiques, qu'il n'osait suivre lui-même

que très timidement, Alexandre Soumet fut un des premiers défenseurs

de Victor Hugo à ses débuts et collabora aux _Lettres champenoises_,

sorte de «centre droit» entre les Romantiques et les Classiques, où il

consacra également un article élogieux à Alfred de Vigny (tome VII); au

_Conservateur littéraire_, dans lequel il rendit compte des _Nouvelles

Odes_ de Victor Hugo, au _Mercure du XIXe siècle_, et fit partie de la

_Société des Bonnes Lettres_, où il devait lire, en 1826, sa _Jeanne

d'Arc_.

Une élégie: _La Pauvre fille_, a plus contribué à rendre, un moment,

son nom populaire, que ses tragédies: _Clytemnestre_ (1822), _Saül_

(1822), _Elisabeth de France_ (1823), _Jeanne d'Arc_ (1823), pour n'en

citer que quelques-unes, qui lui ouvrirent, en 1834, les portes de

l'Académie française.

Alexandre Soumet a laissé, à côté de son théâtre, un poème de longue

haleine, témoignant d'un louable effort et où se trouvent de beaux

vers, _la Divine Epopée_ (1840).

Cf. Léon Séché: _Études d'Histoire romantique_.--_Le Cénacle de la Muse

française_ (_Mercure de France_, 1908, LXXII, pp. 385-417; LXXIII, pp.

24-57).]

[Note 45: Biscarrat, que ses contemporains et tous ceux qui se

sont occupés des débuts du Romantisme semblent avoir appelé Félix,

aurait signé de l'initiale S des articles nombreux et intéressants du

_Conservateur littéraire_.

Alexandre Soumet ne paraît avoir collaboré qu'au tome III (1820-1821).

Dans ce même volume, Alfred de Vigny donna sur les _Œuvres_ complètes

de Byron, un premier article qui ne fut jamais suivi d'un second.

Victor Hugo à vingt ans: Glanes romantiques · 第 12 / 60 题