[Note 144: ANCILE ou ANCILIES; bouclier que Numa feignit être

tombé du ciel et à la conservation duquel il prétendit qu'étaient

attachées les destinées de l'empire romain. (OVID., TIT. LIV.,

DIONYS. HALIC.)]

Ce dit Virgile:[145] il mesnagera nostre ampoule aussi bien que

les Athéniens le panier d'Erictone[146]: il fera parler de nos

armes aussi bien qu'eux de leur oliue qu'ils maintiennent estre

ancore en la tour de Minerue[147]. Certes ie serois outrageus de

vouloir dementir nos liures, et de courir ainsi sur les erres de

nos poëtes. Mais pour retourner, d'où ie ne sçay comment i'auois

destourné le fil de mon propos, il n'a iamais esté que les tirans,

pour s'asseurer, ne se soient efforcés d'accoustumer le peuple

enuers eus, non seulement à obeïssance et seruitude, mais ancore

à deuotion. Donques ce que i'ay dit iusques icy, qui apprend les

gens à seruir plus volontiers, ne sert gueres aus tirans que pour

le menu et grossier peuple.

[Note 145: Et lapsa ancilia cælo. (VIRGIL., _Ænéid._, l. VIII.

v. 664.)]

[Note 146: Tous les imprimés portent ERISICHTHONE, et Coste,

dans les premières éditions qu'il a données de la _Servitude_,

n'avait pas mis de note en cet endroit, «_n'ayant pu rendre

raison de ce que veut dire ici La Boëtie_.» Mais l'auteur de la

traduction anglaise publiée en 1735 suppléa à cette lacune, et mit

une longue note, dont la substance est que: «Callimaque, dans son

hymne à Cérès, parle d'une corbeille qu'on supposait descendre

du ciel, et qui était portée sur le soir dans le temple de cette

déesse lorsqu'on célébrait sa fête. Suidas, sur le mot Κανηφὀροι,

_porteurs de corbeilles_, dit que la cérémonie des corbeilles

fut instituée sous le règne d'Érisichthon (_sic_), et c'est

peut-être sur cela que La Boëtie s'est avisé de l'appeler Panier

d'Erisichthone.» _Métamorph._ 6. Voy. Metra et aussi Callimaque,

à qui Ovide a emprunté cette fable, hymne Ψ, 12.--A cette note M.

J.-V. Leclerc a ajouté avec beaucoup de sagacité: «Il y a dans

Suidas Ἐριχθονἰου βασιλεὐοντος, _sous le règne d'Erichthonius_. Il

faut lire peut-être dans La Boëtie, _leur panier d'Érichthone_.»

On voit que le doute du savant doyen de la Faculté des lettres

était fondé, et qu'il avait restitué la bonne leçon dans sa note,

mais il n'avait pas osé le faire dans le texte.]

[Note 147: Tous les imprimés donnent ici une phrase qui n'a

aucun sens, et on ne comprend pas que les éditeurs n'en aient

pas fait la remarque: «_il se parlera de nos armes dans la tour

de Minerve_,» et il s'agit de Ronsard et de la Franciade! _risum

teneatis!_

La Boëtie fait allusion à la cérémonie des _Panathénées_,

dans lesquelles tous les assistants portaient à la main une

branche d'olivier pour honorer Minerve, à qui ces fêtes étaient

consacrées, et à qui le pays était redevable de cet arbre utile;

et il rappelle que les Athéniens prétendaient posséder encore

l'olivier que cette déesse fit sortir de terre lors de son

différend avec Neptune pour nommer la ville à laquelle, par suite

de la victoire qu'elle remporta en cette circonstance, elle donna

son nom (_Athéna_ ou _Athénée_). Voy. tous les auteurs anciens et

plusieurs mémoires dans ceux de l'Acad. des Inscriptions. Tomes I

à XXVIII.]

Mais maintenant ie viens à un point, lequel est à mon aduis le

ressort et le secret de la domination, le soustien et fondement

de la tirannie: Qui pense que les halebardes, les gardes, et

l'assiete du guet, garde les tirans, à mon iugement se trompe

fort: et s'en aident ils, comme ie croy, plus pour la formalité

et espouuantail, que pour fiance qu'ils y ayent. Les archers

gardent d'entrer au palais les mal-habillés[148] qui n'ont

nul moyen, non pas les bien armés qui peuuent faire quelque

entreprise. Certes, des empereurs romains il est aisé à conter

qu'il n'en y a pas eu tant qui aient eschappé quelque dangier

par le secours de leurs gardes, comme de ceus qui ont esté tués

par leurs archers mesmes. Ce ne sont pas les bandes des gens

à cheual, ce ne sont pas les compaignies des gens de pied, ce

ne sont pas les armes, qui defendent le tiran; on ne le croira

pas du premier coup, mais certes il est vray. Ce sont tousiours

quatre ou cinq qui maintiennent le tiran, quatre ou cinq qui lui

tiennent tout le païs en seruage. Tousiours il a esté que cinq ou

six ont eu l'oreille du tiran, et s'y sont approché d'eus mesmes,

ou bien ont esté appelés par lui, pour estre les complices de

ses cruautés, les compaignons de ses plaisirs, les macquereaus

de ses voluptés, et communs aus biens de ses pilleries. Ces six

addressent[149] si bien leur chef, qu'il faut, pour la société,

qu'il soit meschant, non pas seulement de ses meschancetés, mais

ancore des leurs. Ces six ont six cent, qui proufitent sous eus,

et font de leurs six cent ce que les six font au tiran. Ces six

cent en tiennent sous eus six mille, qu'ils ont esleué en estat,

ausquels ils font donner ou le gouuernement des prouinces, ou le

maniement des deniers, afin qu'ils tiennent la main à leur auarice

et cruauté, et qu'ils l'executent quand il sera temps, et facent

tant de maus d'allieurs, qu'ils ne puissent durer que soubs leur

ombre, ni s'exempter, que par leur moien, des loix et de la peine.

Grande est la suitte qui vient apres cela; et qui voudra s'amuser

à deuider ce filet, il verra que, non pas les six mille, mais

les cent mille, mais les milions, par ceste corde, se tiennent

au tiran; s'aidant d'icelle, comme, en Homere, Iuppiter qui se

vante, s'il tire la chesne, d'emmener vers soi tous les dieus. De

là venoit la creue du senat sous[150] Iules, l'establissement de

nouueaus estats, erection d'offices; non pas certes, à le bien

prendre, reformation de la iustice, mais nouueaus soustiens de

la tirannie. En somme, que l'on en vient là, par les faueurs ou

soufaueurs, les guains ou reguains qu'on a auec les tirans, qu'il

se trouue en fin quasi autant de gens ausquels la tirannie semble

estre profitable, comme de ceus à qui la liberté seroit aggréable.

Tout ainsi que les medecins disent qu'en nostre corps, s'il y

a quelque chose de gasté, deslors qu'en autre endroit il s'y

bouge rien[151], il se vient aussi tost rendre vers ceste partie

vereuse: pareillement deslors qu'un roi s'est déclaré tiran,

tout le mauuais, toute la lie du roiaume, ie ne dis pas un tas

de larronneaus et essorillés[152], qui ne peuuent gueres en une

republicque, faire mal ne bien, mais ceus qui sont taschés d'une

ardente ambition, et d'une notable auarice, s'amassent autour

de lui, et le soustiennent, pour auoir part au butin, et estre,

sous le grand tiran, tiranneaus eusmesmes. Ainsi font les grands

voleurs et les fameus corsaires: les uns discourent le païs, les

autres cheualent[153] les voiageurs; les uns sont en embusche, les

autres au guet; les autres massacrent, les autres despouillent,

et ancore qu'il y ait entr'eus des preeminences, et que les uns

ne soient que vallets, les autres chefs de l'assemblée, si n'en

y a il à la fin pas un qui ne se sente sinon du principal butin,

au moins de la recerche. On dit bien que les pirates ciliciens

ne s'assemblerent pas seulement en si grand nombre, qu'il falut

enuoier contr'eus Pompée le grand; mais ancore tirerent à leur

alliance plusieurs belles villes et grandes cités, aus haures

desquelles ils se mettoient en seureté, reuenans des courses; et

pour recompense leur bailloient quelque profit du recelement de

leur pillage.

[Note 148: Les imprimés portent ici _malhabiles_!]

[Note 149: _Adressent_ pour _dressent_. Amyot emploie aussi en

ce sens la première expression. (_Œuvres mor._)]

[Note 150: L'augmentation du sénat sous Jules César.]

[Note 151: _Rien_ est là pour _quelque chose_.]

[Note 152: _De faquins, de gens perdus de réputation, qui ont

été condamnés à avoir les oreilles coupées._--_Essaurillez_ ou

_essaureillez_, rei auribus diminuti.]

[Note 153: _Poursuivent les voyageurs pour les détrousser_:

chevaler, _piller_.]

Ainsi le tiran asseruit les subiects, les uns par le moien des

autres, et est gardé par ceus desquels, s'ils valoient rien[154],

il se deuroit garder; et, comme on dit, pour fendre du bois il

faict les coings du bois mesme. Voilà ses archers, voilà ses

gardes, voilà ses halebardiers; non pas qu'eusmesmes ne souffrent

quelque fois de lui, mais ces perdus, et abandonnés de Dieu et

des hommes, sont contens d'endurer du mal, pour en faire, non

pas à celui qui leur en faict, mais à ceus qui endurent comme

eus, et qui n'en peuuent mais. Touteffois voians ces gens là,

qui nacquetent[155] le tyran, pour faire leurs besongnes de

sa tirannie et de la seruitude du peuple, il me prend souuent

esbahissement de leur meschanceté, et quelque fois pitié de leur

sottise. Car, à dire vrai, qu'est ce autre chose de s'approcher du

tiran, que se tirer plus arriere de sa liberté, et par maniere de

dire serrer à deus mains et ambrasser la seruitude? Qu'ils mettent

un petit à part leur ambition, et qu'ils se deschargent un peu de

leur auarice; et puis, qu'ils se regardent eus mesmes, et qu'ils

se reconnoissent, et ils verront clairement, que les villageois,

les païsans, lesquels, tant qu'ils peuuent, ils foulent aus

pieds, et en font pis que de forsats ou esclaues; ils verront,

di-ie, que ceus là, ainsi mal menés, sont touteffois, aus pris

d'eus, fortunés et aucunement libres. Le laboureur et l'artisan,

pour tant qu'ils soient asseruis, en sont quittes, en faisant ce

qu'on leur dit: mais le tiran voit les autres qui sont pres de

lui, coquinans et mendians sa faueur; il ne faut pas seulement

qu'ils facent ce qu'il dit, mais qu'ils pensent ce qu'il veut,

et souuent, pour lui satisfaire, qu'ils preuiennent ancore ses

pensées. Ce n'est pas tout à eus de lui obeïr, ils faut ancore

lui complaire; il faut qu'ils se rompent, qu'ils se tourmentent,

qu'ils se tuent à trauailler en ses affaires; et puis, qu'ils

se plaisent de son plaisir, qu'ils laissent leur goust pour le

sien, qu'ils forcent leur complexion, qu'ils despouillent leur

naturel; il faut qu'ils se prennent garde à ses parolles, à sa

vois, à ses signes, et à ses yeulx; qu'ils n'aient ny oeil, ni

pied, ni main, que tout ne soit au guet, pour espier ses volontés,

et pour descouurir ses pensees. Cela est ce viure heureusement?

cela s'appelle il viure? est il au monde rien moins supportable

que cela, ie ne dis pas à un homme de coeur, ie ne di pas à un

bien né, mais seulement à un qui ait le sens commun, ou, sans

plus, la face d'homme? Quelle condition est plus miserable, que de

viure ainsi, qu'on n'aie rien à soy, tenant d'autrui son aise, sa

liberté, son corps et sa vie!

[Note 154: Le sens de la phrase semblerait exiger le

singulier, car _valoit_ doit se rapporter au _tyran_ «qui se fait

garder par ceux dont il se garderait (méfieroit) s'il valoit

quelque chose.» Am. Duval dit ici: RIEN, _Res_, chose.]

[Note 155: Je ne sais pourquoi quelques éditeurs expliquent

ce mot par _flattent le tyran, lui font servilement la cour_.

On appelait _naquet_ le garçon qui, dans le jeu de paume, sert

les joueurs: et c'est de ce mot qu'a été formé _naqueter_, ou

_nacqueter_, qu'on a conservé dans le _Dictionnaire de l'Académie

française_, et qui sous la plume de La Boëtie signifie _servir

bassement_.]

Mais ils veulent seruir, pour auoir des biens: comme s'ils

pouuoient rien gaigner qui fust à eus puis qu'ils ne peuuent pas

dire de soy qu'ils soient à eusmesmes; et, comme si aucun pouuoit

auoir rien de propre sous un tiran, ils veulent faire que les

biens soient à eus, et ne se souuiennent pas que ce sont eus qui

lui donnent la force pour oster tout à tous, et ne laisser rien

qu'on puisse dire estre à personne: ils voient que rien ne rend

les hommes subiects à sa cruauté, que les biens; qu'il n'y a aucun

crime enuers lui digne de mort que le dequoy[156]; qu'il n'aime

que les richesses; et ne defait que les riches et ils se viennent

presenter, comme deuant le boucher, pour s'y offrir ainsi plains

et refaits, et lui en faire enuie. Ces fauoris ne se doiuent pas

tant souuenir de ceus qui ont gaigné au tour des tirans beaucoup

de biens, comme de ceus qui aians quelque temps amassé, puis apres

y ont perdu et les biens et les vies; il ne leur doit pas tant

venir en l'esprit combien d'autres y ont gaigné de richesses, mais

combien peu ceus là les ont gardées. Qu'on discoure toutes les

anciennes histoires; qu'on regarde celles de nostre souuenance,

et on verra, tout à plein, combien est grand le nombre de ceus

qui aians gaigné par mauuais moiens l'oreille des princes, aians

ou emploié leur mauuaistie ou abusé de leur simplesse, à la fin

par ceus là mesmes ont esté aneantis, et autant qu'ils y auoient

trouué de facilité pour les eleuer, autant y ont ils congneu puis

après d'inconstance pour les abattre. Certainement en si grand

nombre de gens qui se sont trouué iamais pres de tant de mauuais

rois, il en a esté peu, ou comme point, qui n'aient essaié quelque

fois en eus mesmes la cruauté du tiran qu'ils auoient deuant

attisée contre les autres: le plus souuent s'estant enrichis, sous

ombre de sa faueur, des despouilles d'autrui, il l'ont à la fin

eusmesmes enrichi de leurs despouilles.

[Note 156: M. Feugère pense que cela est dit dans le même sens

qu'aujourd'hui encore le peuple dit, en parlant d'un homme aisé:

«_il a de quoi_.»]

Les gens de bien mesmes, si quelque fois il s'en trouue quelqu'un

aimé du tiran, tant soient ils auant en sa grace, tant reluise

en eus la vertu et intégrité, qui voire aus plus meschans, donne

quelque reuerence de soi quand on le voit de prés, mais les gens

de bien di-ie ni sçauroient durer, et faut qu'ils se sentent du

mal commun, et qu'à leurs despens[157] ils esprouuent la tirannie.

Un Seneque, un Burre[158], un Thrasée ceste terne[159] de gens

de bien, lesquels mesmes les deus[160] leur male fortune approcha

du tiran, et leur mit en main le maniement de ses[161] affaires;

tous deus estimés de lui, tous deus cheris, et ancore l'un l'auoit

nourri, et auoit pour gages de son amitié, la nourriture de son

enfance: mais ces trois là sont suffisans tesmoins, par leur

cruelle mort, combien il y a peu d'asseurance en la faueur d'un

mauuais maistre; et, à la vérité, quelle amitié peut on esperer

de celui qui a bien le cœur si dur, que d'haïr son roiaume qui ne

fait que lui obeïr, et lequel pour ne se sauoir pas ancore aimer,

s'appauurit lui mesme et destruit son empire?

[Note 157: Je maintiens le mot _despens_ quoique le manuscrit

porte _desseins_.]

[Note 158: _Un Burrhus, un Thraséas._]

[Note 159: Ce _trio_, pourrait-on dire aujourd'hui, s'il était

permis d'employer le mot de _trio_ dans un sens grave et sérieux.

Cela n'est pas possible: il faudrait dire, _cette trinité_ ou _ce

triumvirat_ de _gens de bien_.]

[Note 160: Sous entendu _premiers_.--L. F.]

[Note 161: Le copiste a écrit, par erreur, _leurs_.]

Or, si on veut dire que ceus là[162] pour auoir bien vescu[163]

sont tombés en ces inconueniens, qu'on regarde hardiment au tour

de celui là mesme[164], et on verra que ceus qui vindrent en

sa grâce, et s'i maintindrent par mauuais moiens ne furent pas

de plus longue durée. Qui a ouï parler d'amour si abandonnée,

d'affection si opiniastre? qui a iamais leu d'homme si

obstinement acharné enuers femme, que de celui là enuers Popée? or

fut elle apres[165] empoisonnée par lui mesme. Agrippine sa mere

auoit tué son mari Claude pour lui faire place à l'empire; pour

l'obliger, elle n'auoit iamais fait difficulté de rien faire ni

de souffrir: donques son fils mesme, son nourrisson, son empereur

fait de sa main[166], après l'auoir souuent faillie, enfin lui

osta la vie: et n'i eut lors personne qui ne dit qu'elle auoit

trop bien mérité ceste punition, si c'eust esté par les mains

de tout autre, que de celui à qui elle l'auoit baillée. Qui fut

oncques plus aisé à manier, plus simple, pour le dire mieus, plus

vrai niais, que Claude l'empereur? qui fut oncques plus coiffé

de femme, que lui de Messaline? Il la meit enfin entre les mains

du bourreau. La simplesse demeure tousiours aus tirans, s'ils

en ont, à ne sçauoir bien faire; mais ie ne sçay comment à la

fin, pour user de cruauté, mesmes enuers ceus qui leur sont près,

si peu qu'ils ont d'esprit cela mesme s'esueille[167]. Assés

commun est le beau mot de cest autre la[168], qui voiant la gorge

de sa femme descouuerte, laquelle il aimoit le plus, et sans

laquelle il sembloit qu'il n'eust sceu viure, il la caressa de

ceste belle parolle, «Ce beau col sera tantost coupé, si ie le

commande.» Voilà pourquoi la plus part des tirans anciens estoient

communement tués par leurs plus fauoris, qui, aians congneu la

nature de la tirannie, ne se pouuoiont tant asseurer de la volonté

du tiran, comme ils se deffioient de sa puissance. Ainsi fut

tué Domitian[169], par Estienne; Commode, par une de ses amies

mesmes[170]; Antonin[171], par Macrin; et de mesme quasi tous les

autres.

[Note 162: _Que Burrhus, Senèque et Thraséas ne sont tombés

dans ces inconvénients que pour avoir été gens de bien._]

[Note 163: Le manuscrit porte _receu_, ce qui n'a pas de sens.]

[Note 164: _De Néron._]

[Note 165: _Poppœa Augusta_, fille de T. Ollius selon Suétone

et Tacite. Néron la tua d'un coup de pied qu'il lui donna dans le

temps de sa grossesse. «_Poppœam_ (dit le premier dans la _Vie de

Néron_, § 35,) _unice dilexit. Et tamen ipsam quoque, ictu calcis,

occidit_.» Pour Tacite, il ajoute que c'est plutôt par passion que

sur un fondement raisonnable que quelques écrivains ont publié

que Poppée avait été empoisonnée par Néron. «_Poppœa_, dit-il,

_mortem obiit, fortuita mariti iracundia, a quo gravida ictu

calcis afflicta est. Neque enim venenum crediderim, quamvis quidam

scriptores tradant odio magis quam ex fide_.» _Annal._, l. 16, ab

initio.]

[Note 166: _Voyez_ SUÉTONE, dans la _Vie de Néron_, § 34.]

[Note 167: Sil s'agit de bien faire, les tirans restent

simples, inhabiles quand ils le sont; mais s'il s'agit de

commettre des cruautés, le peu d'esprit qu'ils ont s'éveille.]

[Note 168: De _Caligula_, lequel, dit Suétone dans sa vie, §

33, «_Quoties uxoris vel amiculæ collum exoscularetur, addebat:

Tam bona cervix, simul ac jussero, demetur._»]

[Note 169: SUÉTONE, dans la _Vie du Domitien_, § 17.]

[Note 170: Qui se nommait _Marcia_.--HÉRODIEN, l. I.]

[Note 171: Le manuscrit porte MACRIN (ce qui est conforme

à l'histoire); cependant la plupart des imprimés disent MARIN,

et à ce sujet Coste et depuis tous les éditeurs qui ont suivi

cette leçon ajoutent qu'il s'agit probablement de _Macrin_. On

sait qu'Antonin Caracalla fut tué d'un coup de poignard par

un centurion nommé Martial, à l'instigation de Macrin. Voyez

HÉRODIEN, liv. 4, vers la fin.]

C'est cela, que certainement le tiran n'est iamais aimé, ni

n'aime. L'amitié, c'est un nom sacré, c'est une chose sainte, elle

ne se met iamais qu'entre gens de bien, et ne se prend que par une

mutuelle estime; elle s'entretient, non tant par bienfaits, que

par la bonne vie. Ce qui rend un ami asseuré de l'autre, c'est la

connoissance qu'il a de son intégrité: les respondens qu'il en a,

c'est son bon naturel, la foi, et la constance. Il n'i peut auoir

d'amitié, là où est la cruauté, là où est la desloiauté, là où est

l'iniustice; et entre les meschans quand ils s'assemblent, c'est

un complot, non pas une compaignie; ils ne s'entr'aiment[172] pas,

mais ils s'entrecraignent; ils ne sont pas amis, mais ils sont

complices.

[Note 172: _Hæc inter bonos amicitia, inter malos factio

est._ SALLUST., _Jugurtha_, c. 31.--Les imprimés portent

_s'entretiennent_, mais le bon sens de Naigeon lui avait fait

présumer qu'il fallait _s'entr'aiment_, ce que confirme notre

manuscrit, et il avait inscrit cette supposition sur son

exemplaire, où Am. Duval l'a prise pour l'insérer dans son

édition.]

Or, quand bien cela n'empescheroit point, ancore seroit il mal

aisé de trouuer en un tiran un amour asseuree; par ce qu'estant au

dessus de tous, et n'aiant point de compaignon, il est desià au

delà des bornes de l'amitié qui a son vrai gibier en l'équalité,

qui ne veut iamais clocher, ains est tousiours egale. Voilà

pourquoi il y a bien entre les voleurs (ce dit on) quelque foi

au partage du butin, pource qu'ils sont pairs et compaignons,

et s'ils ne s'entr'aiment, au moins ils s'entrecraignent et ne

veulent pas, en se des-unissant, rendre leur force moindre: mais

du tiran, ceus qui sont ses fauoris n'en peuuent auoir iamais

aucune asseurance, de tant qu'il a appris d'eus mesmes qu'il peut

tout, et qu'il n'i a droit ni deuoir aucun qui l'oblige; faisant

son estat de conter sa volonté pour raison, et n'auoir compaignon

aucun, mais d'estre de tous maistre. Doncques n'est ce pas grand'

pitié, que voiant tant d'exemples apparens, voiant le dangier si

present, personne ne se vueille faire sage aus despens d'autrui?

et que, de tant de gens s'approchans si volontiers des tirans,

qu'il n'i en ait pas un qui ait l'auisement et la hardiesse de

leur dire ce que dit, comme porte le conte, le renard au lyon qui

faisoit le malade: «Ie t'irois volontiers voir en ta tasniere:

mais ie voi assés de traces de bestes qui vont en auant vers toi,

mais qui reuiennent en arriere ie n'en vois pas une[173]?»

[Note 173: HORAT., _Epist._ I, v. 72; ESOPE, _fab._ 137;

FAERNE, _fab._ 74; un anonyme dans le _Phèdre_ de Barbou, p. 134;

LA FONTAINE, VI, 14.--L. F.]

Ces miserables voient reluire les tresors du tiran, et regardent

tous esbahis les raions de sa braueté[174]; et, allechés de ceste

clarté, ils s'approchent, et ne voient pas qu'ils se mettent dans

la flamme qui ne peut faillir de les consommer: ainsi le satyre

indiscret (comme disent les fables anciennes) voiant esclairer

le feu trouué par Promethé, le trouua si beau, qu'il l'alla

baiser, et se brusla[175]: ainsi le papillon, qui, esperant iouïr

de quelque plaisir, se met dans le feu pource qu'il reluit,

il esprouue l'autre uertu, celle qui brusle, ce dit le poëte

toscan[176]. Mais ancore, mettons que ces mignons eschapent les

mains de celui qu'ils seruent; ils ne se sauuent iamais du roi qui

vient apres: s'il est bon, il faut rendre conte de reconnoistre au

moins lors la raison: s'il est mauuais, et pareil à leur maistre,

il ne sera pas qu'il n'ait aussi bien ses fauoris, lesquels

communement ne sont pas contens d'auoir à leur tour la place des

autres, s'ils n'ont ancore le plus souuent et les biens et les

vies. Se peut il donc faire qu'il se trouue aucun, qui, en si

grand péril, et auec si peu d'asseurance, vueille prendre ceste

malheureuse place, de seruir en si grand'peine un si dangereus

maistre? Quelle peine, quel martire est ce! vrai Dieu! estre

nuit et iour après pour songer de plaire à un, et neantmoins

se craindre de lui, plus que d'homme du monde; auoir tousiours

l'oeil au guet, l'oreille aux escoutes, pour espier d'où viendra

le coup, pour descouurir les embusches, pour sentir la mine de

ses compaignons, pour auiser qui le trahit, rire à chacun, et

neantmoins se craindre de tous, n'auoir aucun ni ennemi ouuert, ny

ami asseuré; aiant tousiours le visage riant et le cœur transi,

ne pouuoir estre ioieus, et n'oser estre triste!

[Note 174: _Braveté_, _braverie_, luxe des vêtements,

_magnificence_, de _bravium_ (prix qu'on donnait à celui qui avait

remporté la victoire dans les jeux, βραϐεῖον).]

[Note 175: Ceci est pris d'un traité de Plutarque, intitulé

_Comment on pourra recevoir utilité de ses ennemis_, c. 2, de la

traduction d'Amyot, dont voici les propres paroles: «Le satyre

voulut baiser et embrasser le feu, la premiere fois qu'il le veid;

mais Prometheus luy cria: _Bouquin, tu pleureras la barbe de ton

menton, car il brusle quand on y touche._»]

[Note 176: Il s'agit de Pétrarque: le passage auquel il est

fait allusion se trouve dans le 17e sonnet:

Son animali al mondo di si altera

Vista, che 'ncontr' al sol pur si difende

Altri, però che'l gran lume gli offende

Non escon fuor se non verso la sera;

Ed altri, col desio folle che spera

Gioir forse nel foco perchè splende

_Provam l'altra virtù quella che 'ncende_,

Lasso! il mio loco è'n questa ultima schiera....

On regrette que le trait saillant de la seconde strophe ait

disparu dans l'élégante traduction de M. de Montesquiou (1842):

Semblable au phalène du soir,

Victime, comme lui, d'un funeste délire

Et du plus dangereux espoir,

Je péris consumé par le feu qui m'attire.

La même comparaison est encore employée par Pétrarque dans le

sonnet 110.--L. F.]

Notice bio-bibliographique sur La Boëtie, suivie de La Servitude volontaire · 第 7 / 8 段