la première raison pourquoy les hommes seruent volontiers, est,
pource qu'ils naissent serfs, et sont nourris tels. De ceste cy
en vient un'autre, qu'aisement les gens deuiennent, soubs les
tirans, lasches et effeminés: dont ie sçay merueilleusement bon
gré à Hyppocras, le grand père de la medecine, qui s'en est pris
garde, et l'a ainsi dit en l'un de ses liures qu'il institue «des
maladies[113]». Ce personnage auoit certes en tout le cœur en bon
lieu, et le monstra bien lors que le grand roy le voulut attirer
pres de lui à force d'offres et grands présens, il luy respondit
franchement qu'il feroit grand conscience de se mesler de guerir
les Barbares qui vouloient tuer les Grecs, et de bien seruir par
son art à lui qui entreprenoit d'asseruir la Grece. La lettre
qu'il lui enuoia, se void ancore auiourd'hui parmi ses autres
œuures, et tesmoignera, pour iamais, de son bon cœur et de sa
noble nature[114]. Or, est il doncques certein qu'auec la liberté
se perd tout en un coup la vaillance. Les gens subiets n'ont point
d'allegresse au combat, ni d'aspreté: ils vont au danger quasi
comme attachés, et tous engourdis par manière d'acquit; et ne
sentent point bouillir dans leur cœur l'ardeur de la franchise qui
fait mespriser le peril, et donne enuie d'achapter, par une belle
mort entre ses compagnons, l'honneur et la gloire. Entre les gens
libres, c'est à l'enui, à qui mieulx mieux, chacun pour le bien
commun, chacun pour soi, ils s'attendent d'auoir tous leur part
au mal de la defaite, ou au bien de la victoire: mais les gens
asseruis, outre ce courage guerrier, ils perdent aussi en toutes
autres choses la viuacité, et ont le cœur bas et mol, et incapable
de toutes choses grandes[115]. Les tirans connoissent bien cela:
et, voians qu'ils prennent ce pli, pour les faire mieulx auachir
ancore, ils aident ils.
[Note 113: Ce n'est point dans celui des maladies, que nous
cite ici La Boëtie, mais dans un autre, intitulé, Περὶ ἁἐρων,
ὑδάτων ϰαι τὀπων, de _Aere, aquis et locis_. Voy. l'excellente
édition de M. Littré, Nº 16, page 63, tom. 2. «La plus grande
partie de l'Asie est soumise à des rois. Or là où les hommes ne
sont pas maîtres de leurs personnes ils s'inquiètent non comme
ils s'exerceront aux armes, mais comment ils paraîtront impropres
au service, car les dangers ne sont pas également partagés. Les
sujets vont à la guerre, en supportent les fatigues, et meurent
même, pour leurs maîtres, loin de leurs enfants, de leurs femmes,
de leurs amis; et tandis que les maîtres profitent, pour accroître
leur puissance, des services rendus et du courage déployé, eux
n'en recueillent d'autre fruit que les périls et la mort; en outre
ils sont exposés à voir la guerre et la cessation des travaux
changer leurs champs en désert. Ainsi ceux mêmes à qui la nature
aurait donné parmi eux du cœur et de la bravoure seraient par
les institutions détournés d'en faire usage. La grande preuve de
ce que j'avance, c'est qu'en Asie tous ceux, Grecs ou barbares,
qui, exempts de maîtres, se régissent par leurs propres lois et
travaillent pour eux-mêmes sont les plus belliqueux de tous,
car ils s'exposent aux dangers pour leur propres intérêts, ils
recueillent le fruit de leur courage et subissent la peine de leur
lâcheté.»
Nº 23, pag. 85: «Les Européens sont plus belliqueux aussi
par l'effet des institutions, car ils ne sont pas, comme les
Asiatiques, gouvernés par des rois; et chez les hommes qui sont
soumis à la royauté, le courage, ainsi que je l'ai déjà remarqué,
manque nécessairement.»
J'ai rapporté ces passages avec une certaine extension pour
montrer les sources où a puisé La Boëtie et pour prouver que les
opinions qu'il produisait n'étaient pas nouvelles.
Aristote a donné un véritable résumé de ce traité. Voy.
_Politique_, tom. II, pag. 41 de la traduction de M. Barthélemy
Saint-Hilaire.]
[Note 114: La citation textuelle que fait La Boëtie prouve
qu'il puisait aux sources mêmes, et qu'il était véritablement
érudit. Voy. cette correspondance dans les œuvres d'Hippocrate.
Artaxerxe écrit à Hystanes: «Dato igitur ipsi (Hippocrati) auri
quantum voluerit et reliqua abunde, quibus opus habet.... viros
enim invenire qui consilio præstent non est facile». Le même
écrit aux habitants de l'île de Cos, les menaçant de sa colère
s'ils ne livrent pas Hippocrate: «Ut in posterum tempus nemo
sciat an in hoc loco fuerit insula aut urbs Cos.» Les habitants
répondent: «Cives non dabunt Hippocratem etiam si pessissima morte
sint interituri» et Hippocrate écrit au puissant roi: «Quod et
victu, et vestitu, et domo et omni ad vitam sufficienti opulentia
fruimur; Persarum autem divitiis uti fas mihi non est neque
barbaros homines a morbis liberare qui hostes sunt Græcorum» je ne
puis m'empêcher de rapprocher cet: OPULENTIA FRUIMUR par lequel
Hippocrate repousse les présens d'Ataxerces, du: JE SUIS, SIRE,
AUSSI RICHE QUE JE ME SOUHAITE, que Montaigne écrit à Henri IV,
qui lui faisait de pompeuses promesses pour l'attirer à la cour.]
[Note 115: Ceci est précisément l'opinion d'Hippocrate, que
nous avons précédemment transcrite.]
Xenophon, historien graue, et du premier rang entre les Grecs, a
fait un liure[116], auquel il fait parler Simonide, auec Hieron,
tiran de Syracuse, des miseres du tiran. Ce liure est plein de
bonnes et graues remonstrances, et qui ont aussi bonne grace, à
mon aduis, qu'il est possible. Que pleust à Dieu, que les tirans
qui ont iamais esté, l'eussent mis deuant les yeulx, et s'en
fussent seruis de miroir! ie ne puis pas croire qu'ils n'eussent
reconnu leurs verrues, et eu quelque honte de leurs taches. En
ce traité il conte la peine enquoy sont les tirans, qui sont
contrains, faisans mal à tous, se craindre de tous. Entre autres
choses, il dit cela, que les mauuais rois se seruent d'estrangers
à la guerre, et les souldoient[117], ne s'osans fier de mettre
à leurs gens à qui ils ont fait tort les armes en main. (Il y
a bien eu de bons rois qui ont eu à leur soulde des nations
estrangeres, comme des François mesmes, et plus ancore d'autrefois
qu'auiourd'huy, mais à une autre intention, pour garder les
leurs, n'estimant rien le dommage de l'argent pour espargner
les hommes. C'est ce que disoit Scipion, ce croi ie, le grand
Afriquain, qu'il aimeroit mieux auoir sauué un citoien, que défait
cent ennemis.) Mais, certes, cela est bien asseuré, que le tiran
ne pense iamais que sa puissance lui soit asseurée, sinon quand il
est venu à ce point qu'il n'a sous lui homme qui vaille: donques
à bon droit lui dira on cela, que Thrason, ou Terence, se vante
auoir reproché au maistre des elephans,
Pour cela si braue vous estes
Que vous aues charge des bestes[118].
[Note 116: Intitulé Ἱέρων ῆ Τύραννιϰος; _Hiéron_, ou _Portrait
de la condition des Rois_. Coste a traduit cet ouvrage, et l'a
publié en grec et en français, avec des notes. Amsterd. 1711.]
[Note 117: Notre manuscrit porte: «et les soldats;» ce qui
n'a pas de sens. Il est clair qu'il y a eu ici erreur de copiste;
peut-être y avait-il: «et les soldent:» je maintiens donc la leçon
des _imprimés_.]
[Note 118:
Eone es ferox, quia habes imperium in belluas?
(TERENT., _Eunuch._, act. III, sc. I, v. 25.)]
Mais ceste ruse de tirans d'abestir leurs subiects ne se peut
pas congnoistre plus clairement que par ce que Cyrus fit enuers
les Lydiens, après qu'il se fut emparé de Sardis, la maistresse
ville de Lydie[119], et qu'il eust pris à merci Cresus, ce tant
riche roy, et l'eut amené quand et soy: on lui apporta nouuelles
que les Sardains s'estoient reuoltés; il les eut bien tost reduit
sous sa main: mais ne voulant pas ni mettre à sac une tant belle
ville, ni estre tousiours en peine d'y tenir une armée pour la
garder, il s'aduisa d'un grand expedient pour s'en asseurer: il
y establit des bordeaus[120], des tauernes et ieux publics; et
feit publier une ordonnance, que les habitans eussent à en faire
estat. Il se trouua si bien de ceste garnison, que iamais depuis
contre les Lydiens ne fallut tirer un coup d'espée. Ces pauures et
miserables gens s'amuserent à inuenter toutes sortes de ieus, si
bien que les Latins en ont tiré leur mot, et ce que nous appellons
_passetemps_, ils l'appellent LUDE, comme s'ils vouloient dire
LYDE. Tous les tirans n'ont pas ainsi declaré expres qu'ils
voulsissent effeminer leurs gens: mais, pour vrai, ce que celui
ordonna formelement et en effect, sous main ils l'ont pourchassé
la plus part. A la vérité, c'est le naturel du menu populaire,
duquel le nombre est tousiours plus grand dedans les villes,
qu'il est soubçonneus à l'endroit de celui qui l'aime, et simple
enuers celui qui le trompe. Ne pensés pas qu'il y ait nul oiseau
qui se prenne mieulx à la pipée, ni poisson aucun qui, pour la
friandise du ver, s'accroche plus tost dans le haim[121], que tous
les peuples s'aleschent vistement à la seruitude, par la moindre
plume qu'on leur passe, comme l'on dit, deuant la bouche: et
c'est chose merueilleuse qu'ils se laissent aller ainsi tost[122],
mais seulement qu'on les chatouille. Les theatres, les ieus, les
farces, les spectacles, les gladiateurs, les bestes estranges, les
medailles, les tableaus et autres telles drogueries, c'estoient
aus peuples anciens les apasts de la seruitude, le pris de leur
liberté, les outils de la tirannie[123]. Ce moien, ceste pratique,
ces allechemens auoient les anciens tirans, pour endormir leurs
subiects sous le ioug. Ainsi les peuples, assotis, trouuans
beaus ces passetemps, amusés d'un vain plaisir qui leur passoit
deuant les yeulx, s'accoustumoient à seruir aussi niaisement,
mais plus mal, que les petits enfans, qui pour voir les luisans
images des liures enluminés, aprenent à lire. Les rommains
tirans s'aduiserent ancore d'un autre point de festoier souuent
les dizaines[124] publiques, abusant ceste canaille comme il
falloit, qui se laisse aller, plus qu'à toute autre chose, au
plaisir de la bouche: le plus auisé et entendu d'entr'eus n'eust
pas quitté son esculée de soupe, pour recouurer la liberté de la
republique de Platon. Les tirans faisoient largesse d'un quart
de blé, d'un sestier de vin, et d'un sesterce: et lors c'estoit
pitié d'ouïr crier VIUE LE ROI! Les lourdaus ne s'auisoient
pas qu'ils ne faisoient que recouurer une partie du leur, et
que cela mesmes qu'ils recouuroient, le tiran ne le leur eust
peu donner, si, deuant, il ne l'auoit osté à eus mesmes. Tel
eust amassé auiourd'hui le sesterce, et se fut gorgé au festin
public, benissant Tibere et Neron et leur belle liberalité, qui,
le lendemain, estant contraint d'abandonner ses biens à leur
auarice, ses enfans à la luxure, son sang mesmes à la cruauté de
ces magnifiques empereurs, ne disoit mot, non plus qu'une pierre,
ne se remuoit non plus qu'une souche. Tousiours le populaire a
eu cela: Il est, au plaisir qu'il ne peut honnestement receuoir,
tout ouuert et dissolu; et, au tort et à la douleur qu'il ne[125]
peut honnestement souffrir, insensible. Ie ne vois pas maintenant
personne qui, oiant parler de Neron, ne tremble mesmes au surnom
de ce vilain monstre, de ceste orde et sale peste du monde; et
touteffois, de celui là de ce boutefeu, de ce bourreau, de ceste
beste sauuage on peut bien dire qu'apres sa mort, aussi vilaine
que sa vie, le noble peuple romain[126] en receut tel desplaisir,
se souuenant de ses ieus et de ses festins, qu'il fut sur le
point d'en porter le deil; ainsi l'a escrit Corneille Tacite,
auteur bon, et graue et des plus certeins. Ce qu'on ne trouuera
pas estrange, veu que ce peuple là mesmes auoit fait au parauant à
la mort de Iules Cœsar, qui donna congé aus lois et à la liberté:
auquel personnage il n'y eut, ce me semble, rien qui vaille, car
son humanité mesmes que l'on presche tant, fut plus dommageable
que la cruauté du plus sauuage tiran qui fust onques, pource qu'à
la verité, ce fut ceste sienne venimeuse douceur qui, enuers le
peuple romain, sucra la seruitude: mais apres sa mort, ce peuple
là, qui auoit ancore en la bouche ses bancquets, et en l'esprit
la souuenance de ses prodigalités, pour lui faire ses honneurs
et le mettre en cendre[127], amonceloit, à l'enui, les bancs de
la place, et puis lui[128] esleua une colonne, comme au Pere du
peuple (ainsi le portoit le chapiteau), et lui fit plus d'honneur,
tout mort qu'il estoit, qu'il n'en debuoit faire par droit à
homme du monde, si ce n'estoit parauenture, à ceus qui l'auoient
tué. Ils n'oublierent pas aussi cela les empereurs romains, de
prendre communement le tiltre de tribun du peuple, tant pource que
cest office estoit tenu pour saint et sacré qu'aussi il estoit
establi pour la defense et protection du peuple, et sous la
faueur de l'estat. Par ce moien, ils s'asseuroient, que le peuple
se fieroit plus d'eus; comme s'il deuoit en ouir[129] le nom,
et non pas sentir les effects au contraire. Auiourd'hui ne font
pas beaucoup mieux ceus qui ne font gueres mal aucun, mesmes de
consequence, qu'ils ne facent passer, deuant quelque ioly propos
du bien public et soulagement commun. Car tu scais bien[130], ô
Longa, le formulaire, duquel en quelques endroits ils pourroient
user assez finement: mais à la plus part, certes, il ni peut auoir
de finesse, là où il y a tant d'impudence. Les rois d'Assyrie, et
ancore apres eus ceus de Mede, ne se presentoient en public que
le plus tard qu'ils pouuoient, pour mettre en doute ce populas
s'ils estoient en quelque chose plus qu'hommes, et laisser en
ceste resuerie les gens qui font volontiers les imaginatifs aus
choses desquelles ils ne peuuent iuger de veue. Ainsi tant de
nations, qui furent asses long temps sous cest empire assyrien,
auec ce mistere s'accoustumoient à seruir, et seruoient plus
volontiers, pour ne sçauoir pas quel maistre ils auoient, ni à
grand' peine s'ils en auoient; et craignoient tous, à crédit, un,
que personne iamais[131] n'auoit veu. Les premiers rois d'Égipte
ne se monstroient gueres, qu'ils ne portassent tantost un chat,
tantost une branche, tantost du feu sur la teste, et se masquoient
ainsi, et faisoient les basteleurs; et, en ce faisant, par
l'estrangeté de la chose ils donnoient à leurs subiects quelque
reuerence et admiration: où, aus gens qui n'eussent esté ou trop
sots ou trop asseruis, ils n'eussent appresté, ce m'est aduis,
sinon passetems et risee. C'est pitié d'ouïr parler de combien de
choses les tirans du temps passé faisoient leur profit pour fonder
leur tirannie; de combien de petits moiens ils se seruoient,
aians de tout tems trouué ce populas fait à leur poste[132];
auquel il ne sçauoient si mal tendre filet, qu'ils ne si vinsent
prendre; lequel ils ont tousiours trompé à si bon marché qu'ils ne
l'assuiettissoient iamais tant, que lors qu'ils s'en moquoient le
plus.
[Note 119: _Sardes_, dans l'Asie mineure, capitale de la
Lydie, résidence de _Crésus_. C'est dans cette province que
coulait le Pactole.]
[Note 120: _Lieux publics de prostitution._ Voy. HÉRODOTE,
I, I; FRANK DE FRANCKENAU, _Tractatio qua lupanaria, vulgo
Hurenhauser, improbantur, Halœ magd._, 1743, _in_ 4º, insérée
antérieurement dans le curieux ouvrage de cet auteur, _Satyræ
medicæ, Lipsiæ_, 1722, in-8º.]
[Note 121: _Hameçon_, de _hamus_.]
[Note 122: _Aussitôt_, _pourvu_.]
[Note 123: _Instrumenta Servitutis_, expression de Tacite.]
[Note 124: _Les décuries du petit peuple, nourri aux dépens du
trésor public._]
[Note 125: Je maintiens la négation qui se lit dans les
imprimés; car elle est nécessaire au sens de la phrase, et
elle était assurément dans la pensée de l'auteur, _comme elle
se trouvait_ primitivement dans notre manuscrit; un lecteur
superficiel l'a rayée à tort, et assez récemment, selon toute
apparence.]
[Note 126: _Plebs sordida, et circo ac theatris sueta, simul
deterrimi servorum, aut qui, adesis bonis, per dedecus Neronis
alebantur, mœsti._ TACITE, _Hist._, l. I, ab initio.]
[Note 127: SUÉTONE, dans la _Vie de Jules-César_, § 84.]
[Note 128: _Postea solidam columnam prope viginti pedum
lapidis numidici in foro statuit, scripsitque: Parenti patriæ._
_Id._, _ibid._, § 85.]
[Note 129: _Comme si le peuple devoit se contenter d'entendre
le nom sans sentir les effets de la fonction._ Je maintiens
_devoit_ au singulier quoique le manuscrit porte _deuoient_; il
s'agit évidemment du peuple et non des empereurs.]
[Note 130: Ce tutoiement adressé à Longa est encore une
preuve de l'authenticité de notre manuscrit. Les imprimés portent
tous; _vous sçavez bien_, ce qui constraste avec le tutoiement
précédemment employé par La Boëtie en s'adressant au même
personnage.]
[Note 131: M. Feugère fait ici un rapprochement plein
d'intérêt: «Omne ignotum pro magnifico est... et major e longinquo
reverentia.» (TACITE).
J'ajoute, pour égayer un peu ce grave sujet, une réflexion
_inédite_ que je copie sur l'exemplaire des _Essais_, où Naigeon
l'a inscrite, et qui est trop bouffonne pour être impie: «Il n'est
rien tel que de voir ces fantômes de près; ils s'agrandissent
toujours par la distance et le secret, _et Dieu, qui ne se montre
jamais_, et les despotes orientaux, qui ne se montrent que
rarement, _savent bien ce qu'ils font_.» On reconnaît la plume qui
a tracé le fameux avertissement _supprimé_ de l'édition de 1802.]
[Note 132: _A leur gré._]
Que dirai-ie d'une autre belle bourde[133], que les peuples
anciens prindrent pour argent content? ils creurent
fermement[134], que le gros doigt de Pyrrhe, roy des Epirotes,
faisoit miracles, et guérissoit les malades de la rate: ils
enrichirent ancore mieus le conte, que ce doigt, apres qu'on eut
bruslé tout le corps mort, s'estoit trouué entre les cendres,
s'estant sauué, maugré le feu. Tousiours ainsi le peuple sot[135]
fait lui mesmes les mensonges, pour, puis apres, les croire. Prou
de gens l'ont ainsi escrit, mais de façon, qu'il est bel à voir
qu'ils ont amassé cela des bruits de ville et du vain parler du
populas. Vespasian, reuenant d'Assyrie, et passant à Alexandrie
pour aller à Romme s'emparer de l'empire, feit merueilles[136]: il
addressoit les boiteus, il rendoit clair-voians les aueugles, et
tout plein d'autres belles choses ausquelles, qui ne pouuoit voir
la faute qu'il y auoit, il estoit à mon aduis plus aueugle que
ceus qu'il guerissoit. Les tirans mesmes trouuoient bien estrange,
que les hommes peussent endurer un homme leur faisant mal: ils
vouloient fort se mettre la religion deuant, pour gardecorps,
et, s'il estoit possible emprunter quelque eschantillon de
la diuinité, pour le maintien de leur meschante vie. Donques
Salmonée, si l'on croit à la sybile de Virgile en son enfer, pour
s'estre ainsi moqué des gens, et auoir voulu faire du Juppiter, en
rend maintenant conte, et elle le veit en l'arrierenfer.
[Note 133: _Sornette_, _fable_, _tromperie_.]
[Note 134: Tout ce qu'on dit ici de Pyrrhus est rapporté dans
sa vie par Plutarque.]
[Note 135: Naigeon a adopté dans l'édition de 1802 (Paris,
Didot) la leçon de tous les imprimés, _le peuple s'est faict_,
mais il a ajouté la note suivante: «--Le peuple sot fait.--Cette
leçon est une correction manuscrite qu'on trouve, avec plusieurs
autres, à la marge de l'exemplaire de la Bibliothèque royale.»
J'avais cru d'abord que Naigeon avait eu connaissance du manuscrit
de de Mesmes, mais ce qui précède se rapporte à un exemplaire
imprimé.]
[Note 136: SUETONE, _Vie de Vespasien_, § 7.]
«Souffrant cruels tourmens, pour vouloir imiter
«Les tonnerres du ciel, et feus de Juppiter.
«Dessus quatre coursiers celui alloit, branlant
«Haut monté dans son poing un grand flambeau brillant,
«Par les peuples gregeois[137] et dans le plein marché,
«De la ville d'Élide haut il auoit marché[138]
«Et faisant sa brauade ainsi entreprenoit
«Sur l'honneur qui, sans plus, aus dieus appartenoit.
«L'insensé, qui l'orage et foudre inimitable
«Contrefaisoit d'airain, et d'un cours effroiable
«De cheuaus cornepiés le Pere tout puissant:
«Lequel, bien tost apres, ce grand mal punissant,
«Lança, non un flambeau, non pas une lumière
«D'une torche de cire, auecques sa fumière,
«Et de ce rude coup d'une horrible tempeste,
«Il le porta a bas, les pieds par dessus teste,[139]
[Note 137: _Grecs._]
[Note 138: Ce vers, omis dans tous les imprimés, est une
preuve entre mille que la leçon du manuscrit est préférable,
puisque les premiers ne donnent pas la traduction de: _mædioque
per Elidis urbem ibat_.]
[Note 139: La pauvreté de cette traduction, que Coste trouvoit
_fade_ et _grossière_, que Naigeon qualifie de _burlesque_, et qui
est certainement l'œuvre de La Boëtie, me servira d'excuse d'en
donner une autre qui se trouve en marge de notre manuscrit, et
incontestablement écrite du même tems et de la même main; elle est
précédée de ces deux lettres, AL, dont j'ignore la signification:
En l'arrierenfer comme elle dit
J'ai veu aussi cruellement damnée
Au mesme lieu l'âme de Salmonée
Qui contrefit pour la foudre imiter
Par un flambeau le feu de Iuppiter
Quatre coursiers son chariot trainoient
Qui par la Grèce en pompe le menoit
Voire au milieu d'Elide la cité
Et se donnoit tiltre de déïté
Oultrecuidé qui du dieu souuerain
En galopant dessus un pont d'airain
Contr'imitoit l'inimitable orage
Mais Iuppiter par un espais nuage
Darda son trait, non la vapeur fumeuse
Sortant du feu d'une torche gommeuse
Et accabla ce chef tant orgueilleus
D'un tourbillon terrible et merueilleus.
Ces vers sont la traduction de ces beaux vers latins:
_Vidi et crudeles dantem Salmonea pœnas,
Dum flammas Jovis et sonitus imitatur Olympi.
Quattuor hic invectus equis, et lampada quassans,
Per Graium populos, mediæque per Elidis urbem,
Ibat ovans, divumque sibi poscebat honorem:
Demens! qui nimbos et non imitabile fulmen
Ære et cornipedum cursu simularat equorum.
At pater omnipotens densa inter nubila telum
Contorsit (non ille faces, nec fumea tædis
Lumina), præcipitemque immani turbine adegit._
(VIRG., _Énéide_, l. 6, v. 585, etc.)]
Si cestuy qui ne faisoit que le sot est à ceste heure si bien
traité là bas, ie croi que ceus qui ont abusé de la religion, pour
estre méschans, s'y trouueront ancore à meilleures enseignes.
Les nostres semerent en France ie ne sçai quoi de tel, des
crapaus, des fleurdelis, l'ampoule et l'oriflamb[140]. Ce que de
ma part[141], comment qu'il en soit, ie ne veus pas mescroire,
puis que nous ni nos ancestres n'auons eu iusques ici aucune
occasion de l'auoir mescreu, aians tousiours eu des rois si bons
en la paix et si vaillans en la guerre, qu'ancore qu'ils naissent
rois, si semble ils qu'ils ont esté non pas faits comme les autres
par la nature, mais choisis par le Dieu toutpuissant, auant que
naistre, pour le gouuernement, et la conseruation de ce roiaume,
et ancore quand cela ni seroit pas, si ne voudrois-ie pas pour
cela entrer en lice pour debattre la verité de nos histoires, ni
les esplucher si priuement, pour ne tollir[142] ce bel esbat,
où se pourra fort escrimer nostre poësie françoise, maintenant
non pas accoustrée, mais, comme il semble, faite tout à neuf,
par nostre Ronsard, nostre Baïf, nostre du Bellay, qui en cela
auancent bien tant nostre langue, que i'ose esperer que bien tost
les Grecs ni les Latins n'auront gueres, pour ce regard, deuant
nous, sinon possible, le droit d'aisneesse. Et certes ie ferois
grand tort à nostre rime, car i'use volontiers de ce mot[143],
et il ne me desplaist point pour ce qu'ancore que plusieurs
l'eussent rendu mechanique, touteffois ie voy assés de gens qui
sont à mesmes pour la ranoblir, et lui rendre son premier honneur:
mais ie lui ferois, di-ie, grand tort de lui oster maintenant ces
beaus contes du roi Clouis, ausquels desià ie voy, ce me semble,
combien plaisamment, combien à son aise, s'y esgaiera la veine de
nostre Ronsard, en sa Franciade. I'entens sa portée, ie connois
l'esprit aigu, ie sçay la grace de l'homme: il fera ses besoignes
de l'oriflamb aussi bien que les Romains de leurs ancilles[144]
et des boucliers du ciel en bas iettés.
[Note 140: _L'Oriflamme._]
[Note 141: Par tout ce que La Boëtie nous dit ici des fleurs
de lis, de l'ampoule et de l'oriflamme, il est aisé de deviner
ce qu'il pense véritablement des choses merveilleuses qu'on
en conte, et le bon Pasquier n'en jugeait point autrement que
la Boëtie. «Il y a en chaque république (nous dit-il dans ses
_Recherches de la France_, l. 8, c. 21) plusieurs histoires que
l'on tire d'une longue ancienneté, sans que le plus du temps l'on
en puisse sonder la vraye origine; et toutesfois on les tient non
seulement pour véritables, mais pour grandement auctorisées et
sacrosainctes. De telle marque en trouvons nous plusieurs, tant en
Grèce qu'en la ville de Rome; et de cette même façon avons nous
presque tiré, entre nous, l'ancienne opinion que nous eumes de
l'Auriflame, l'invention de nos Fleurs de Lys, que nous attribuons
à la Divinité, et plusieurs autres belles choses, les quelles bien
qu'elles ne soient aydées d'aucteurs anciens, si est ce qu'il
est bien seant à tout bon citoyen de les croire pour la majesté
de l'empire.» Dans un autre endroit du même ouvrage (l. 2, c.
17), Pasquier remarque qu'il y a eu des rois de France qui ont eu
pour armoiries trois crapauds; mais que «Clovis, pour rendre son
royaume plus miraculeux, se fit apporter par un hermite, comme par
advertissement du ciel, les fleurs de lys, les quelles se sont
continuées jusques à nous.» (Note de Coste.)
HENRI DE MESMES ajoute ici: «Il s'en trouuera ez citéz libres
assez, c'est le moien ancien pour les estats, non particulier pour
le règne» (monarchie).]
[Note 142: Les imprimés portent _tollir ce bel estat_, que les
éditeurs ont expliqué par _enlever_, _ternir_; c'est _esbat_ qu'il
faut lire, et on comprend le mot _escrimer_ qui vient ensuite.]
[Note 143: On se souvient que La Boëtie, au commencement de ce
discours, a déjà parlé des _rimes françaises_.]