ce grand tourment, et le bien qu'ils peuuent attendre de leur
peine et de leur miserable vie. Volontiers le peuple, du mal
qu'il souffre, n'en accuse point le tiran, mais ceus qui le
gouuernent: ceus là, les peuples, les nations, tout le monde, à
l'enui, iusques aux païsans, iusques aus laboureurs, ils sçauent
leurs noms, ils dechifrent leurs vices, ils amassent sur eus
mille outrages, mille vilenies, mille maudissons[177]; toutes
leurs oraisons, tous leurs veus sont contre ceus là; tous leurs
malheurs, toutes les pestes, toutes leurs famines, ils les leur
reprochent; et si quelque fois ils leur font par apparence quelque
honneur, lors mesmes ils les maugreent en leur coeur, et les
ont en horreur plus estrange que les bestes sauuages. Voilà la
gloire, voilà l'honneur qu'ils recoiuent de leur seruice enuers
les gens, desquels quand chacun auroit une piece de leur corps,
ils ne seroient pas ancore ce leur semble assés satisfaits, ni à
demisaoulés de leur peine; mais certes, ancore apres qu'ils sont
morts, ceus qui viennent apres ne sont iamais si paresseus, que
le nom de ces _mangepeuples_[178] ne soit noirci de l'encre de
mille plumes, et leur reputation deschirée dans mille liures, et
les os mesmes, par maniere de dire, traînés par la posterité, les
punissans, ancore apres leur mort, de leur meschante vie[179].
[Note 177: MAUDISSON, MALDÉCÉON, MALEICÉON, malédiction.]
[Note 178: C'est la qualification qu'Homère donne à un
roi (_Iliad._, A, v. 341), Δημοϐὸρος βασιλεὺς. Je trouve dans
Plutarque que Caton le Censeur (vie de ce philosophe) applique au
même personnage une expression analogue «Εστω «εἷπεν» άλλὰ φύσει
τοῦτο τὁ ζῶο δ βασιλεὺς σαρϰοφἀγον ἑστἰν.»]
[Note 179: «On dira que les republiques n'ont iamais soufert
les excellans hommes et fera discours de Nemesis.»--H. DE M.]
Aprenons donc quelque fois, aprenons à bien faire: leuons les
yeulx vers le ciel, ou pour nostre honneur, ou pour l'amour mesmes
de la vertu, _ou certes, à parler à bon escient pour l'amour et
honneur de_[180] Dieu tout puissant, qui est asseuré tesmoin de
nos faits, et iuste iuge de nos fautes[181]. De ma part, ie pense
bien, et ne suis pas trompé, puis qu'il n'est rien si contraire
à Dieu, tout liberal et debonnaire[182] que la tirannie, qu'il
reserue là bas à part pour les tirans et leurs complices quelque
peine particuliere.
[Note 180: Ce qui est souligné ne se lit dans aucune édition;
de sorte que la phrase est complétement inintelligible.]
[Note 181: A quoi H. de Mesmes ajoute: «_qui bien fera bien
trouuera_.»]
[Note 182: D'après M. Genin, on a tort de mettre un accent
aigu sur la première syllabe de ce mot, dont l'étymologie est
en effet _de bonne aire_: de là cette métaphore empruntée à
la fauconnerie «_qui a été si longtemps, comme le remarque H.
Estienne, en grande recommandation à nostre France_.» (_Projet du
livre de la Précellence._) L. F.]
PUBLICATIONS
RELATIVES A MONTAIGNE
FAITES
PAR LE Dr J. F. PAYEN.
1º NOTICE BIBLIOGRAPHIQUE SUR MONTAIGNE, insérée en tête de
l'édition des ESSAIS dans le PANTHÉON LITTÉRAIRE, augmentée et
imprimée à part, à petit nombre; Paris, Duverger, in-8º, 1837,
distribuée à _cinquante_ exemplaires.
(N'a pas été mise dans le commerce.)
2º DOCUMENTS INÉDITS OU PEU CONNUS SUR MONTAIGNE; Paris, Techener,
in-8º, portrait, fac-simile, 1847. (Épuisés.)
3º NOUVEAUX DOCUMENTS INÉDITS OU PEU CONNUS SUR MONTAIGNE; Paris,
Jannet, 1850, in-8º, fac-simile.
4º De CHRISTOPHE KORMART ET DE SON ANALYSE DES ESSAIS DE MONTAIGNE.
Article inséré dans le Journal de l'Amateur de livres, et tiré
à part à _trente_ exemplaires, qui n'ont pas été mis dans le
commerce.--Paris, Guiraudet, 1849, in-8º.
5º NOTE BIBLIOGRAPHIQUE SUR ÉTIENNE DE LA BOETIE, dans le Bulletin
du Bibliophile de Techener, nº 20, 1846.