Il y a trois sortes de tirans[69]: Les uns ont le roiaume, par

élection du peuple; les autres, par la force des armes; les

autres, par succession de leur race. Ceus qui les ont acquis

par le droit de la guerre, ils s'y portent ainsi, qu'on connoit

bien qu'ils sont, (comme l'on dit,) en terre de conqueste. Ceus

là qui naissent rois, ne sont pas communement gueres meilleurs;

ains estans nés et nourris dans le sein[70] de la tirannie, tirent

auec le lait la nature du tiran, et font estat des peuples qui

sont soubs eus, comme de leurs serfs hereditaires; et, selon la

complexion à laquelle ils sont plus enclins, auares, ou prodigues,

tels qu'ils sont, ils font du royaume comme de leur heritage.

Celui à qui le peuple a donné l'estat, deuroit estre (ce me

semble) plus supportable; et le seroit, comme ie croy, n'estoit

que deslors qu'il se voit esleué par dessus les autres, flatté

par ie ne sçay quoy qu'on appelle la grandeur, il delibere de

n'en bouger point: communement, celui là fait estat de rendre à

ses enfans la puissance que le peuple lui a baillé: et, deslors

que ceus là ont pris ceste opinion, c'est chose estrange de

combien ils passent, en toutes sortes de vices, et mesmes en la

cruauté, les autres tirans; ne voians autre moien, pour asseurer

la nouuelle tirannie, que d'estreindre[71] si fort la seruitude,

et estranger tant leurs subiects de la liberté, qu'ancore que la

memoire en soit fresche, ils la leur puissent faire perdre. Ainsi,

pour en dire la verité, ie voi bien qu'il y a entr'eus quelque

différence; mais de chois, ie ni en vois[72] point; et, estant les

moiens de venir aus regnes, diuers, tousiours la façon de regner

est quasi semblable: Les esleus, comme s'ils auoient pris des

toreaus à domter, ainsi les traictent ils: Les conquerans en font,

comme de leur proie: Les successeurs, pensent d'en faire ainsi que

de leurs naturels esclaues[73].

[Note 69: Les imprimés ajoutent ici ce qui n'est pas dans

notre manuscrit: «ie parle des méchants princes.»]

[Note 70: Les imprimés portent _sang_.]

[Note 71: Les imprimés portent _estendre_.]

[Note 72: «Silz sont esleus prenons nous en à eulx; s'ilz

sont de naissance, c'est la nature, silz nous ont conquis seruons

aux plus forts, c'est le droit des gens. Ainsi noz ancêstres

respondirent aux Romains.» H. DE M. (Le sens de l'observation

semblerait exiger pour le premier membre de phrase «_prenons nous

en a nous_.)»]

[Note 73: C'est par nécessité et pour maintenir les peuples.

H. DE M.]

Mais à propos, si d'auanture il naissoit auiourd'huy quelques

gens, tous neufs, ni accoustumés à la subiection, ni affriandés

à la liberté, et qu'ils ne sçeussent que c'est ni de l'un, ni de

l'autre, ni à grand' peine des noms; si on leur presentoit, ou

d'estre serfs, ou viure francs, selon les loix desquelles ils ne

s'accorderoient, il ne faut pas faire doute qu'ils n'aimassent

trop mieulx obeïr à la raison seulement, que seruir à un homme;

sinon possible que ce fussent ceux d'Israël, qui, sans contrainte,

ni aucun besoin, se firent un tiran: duquel peuple ie ne lis

iamais l'histoire, que ie n'en aye trop grand despit, et, quasi

iusques à en deuenir inhumain pour me resiouïr de tant de maus

qui lui en aduindrent. Mais certes tous les hommes, tant qu'ils

ont quelque chose d'homme, deuant qu'ils se laissent assuietir, il

faut l'un des deus, qu'ils soient contrains, ou déceus: Contrains,

par les armes estrangeres, comme Sparthe ou Athenes par les

forces d'Alexandre, ou par les factions, ainsi que la seigneurie

d'Athenes estoit deuant venue entre les mains de Pisistrat: Par

tromperie perdent ils souuent la liberté; et, en ce, ils ne sont

pas si souuent seduits par autrui comme ils sont trompés par

eus mesmes: ainsi le peuple de Siracuse, la maistresse ville de

Sicile (on me dit qu'elle s'appelle auiourd'hui Sarragousse[74]),

estant pressé par les guerres inconsiderement ne mettant ordre

qu'au danger présent, esleua Denis, le premier tiran, et lui

donna la charge de la conduite de l'armée; et ne se donna garde

qu'il[75] l'eut fait si grand, que ceste bonne piece là, reuenant

victorieus, comme s'il n'eust pas vaincu ses ennemis, mais ses

citoiens, se feit de cappitaine, roy, et de roy, tiran. Il n'est

pas croiable, comme le peuple, deslors qu'il est assuietti, tombe

si soudain en un tel et si profond oubly de la franchise, qu'il

n'est pas possible qu'il se resueille pour la rauoir, seruant si

franchement et tant volontiers, qu'on diroit, à le voir, qu'il

a non pas perdu sa liberté, mais gaigné sa seruitude[76]. Il

est vray qu'au commencement on sert contraint, et vaincu par la

force: mais ceus qui viennent apres[77], seruent sans regret,

et font volontiers ce que leurs deuanciers auoient fait par

contrainte.[78] C'est cela, que les hommes naissans soubs le ioug;

et puis, nourris et esleués dans le seruage, sans regarder plus

auant, se contentent de viure comme ils sont nés, et ne pensans

point auoir autre bien ni autre droict que ce qu'ils ont trouué,

ils prennent pour leur naturel l'estat de leur naissance[79]. Et

touteffois il n'est point d'heritier si prodigue et nonchalant,

que quelque fois ne passe les yeulx sur les registres de son père,

pour voir s'il iouïst de tous les droicts de sa succession, ou si

l'on a rien entrepris sur lui, ou son prédécesseur. Mais certes

la coustume, qui a en toutes choses grand pouuoir sur nous, n'a

en aucun endroit si grand vertu qu'en cecy, de nous enseigner

à seruir et, comme l'on dit de Mitridat qui se fit ordinaire à

boire[80] le poison, pour nous apprendre à aualer et ne trouuer

point amer le venin de la seruitude. L'on ne peut pas nier que la

nature n'ait en nous bonne part pour nous tirer là où elle veut,

et nous faire dire bien ou mal nez: mais si faut il confesser

qu'elle a en nous moins de pouuoir que la coustume; pource que

le naturel, pour bon qu'il soit, se perd s'il n'est entretenu;

et la nourriture nous fait tousiours de sa façon, comment que

ce soit, maugré la nature. Les semences de bien que la nature

met en nous sont si menues et glissantes, qu'elles ne peuuent

endurer le moindre heurt de la nourriture contraire; elles ne

s'entretiennent pas si aisement, comme elles s'abatardissent,

se fondent, et viennent à rien: ne plus ne moins que les arbres

fruictiers, qui ont bien tous quelque naturel à part, lequel ils

gardent bien si on les laisse venir; mais ils le laissent aussi

tost, pour porter d'autres fruicts estrangiers et non les leurs,

selon qu'on les ente: Les herbes ont chacune leur propriété,

leur naturel et singularité; mais toutesfois le gel, le temps,

le terroir ou la main du iardinier, y adioustent, ou diminuent

beaucoup de leur vertu: la plante qu'on a veu en un endroit,

on est ailleurs empesché de la reconnoistre. Qui verroit les

Venitiens, une poignée de gens, viuans si librement que le plus

meschant d'entr'eulx ne voudroit pas estre le roy de tous; ainsi

nés et nourris, qu'ils ne reconnoissent point d'autre ambition

sinon à qui mieulx aduisera et plus soigneusement prendra garde

à entretenir la liberté; ainsi appris et faits dès le berceau,

qu'ils ne prendroient point tout le reste des félicités de la

terre, pour perdre le moindre point de leur franchise[81]: Qui

aura veu, dis-ie, ces personnages là, et au partir de là s'en ira

aus terres de celui que nous appellons Grand Seigneur; voiant là

les gens qui ne veulent estre nez que pour le seruir, et qui

pour maintenir sa puissance abandonnent leur vie, penseroit il

que ceus là et les autres, eussent un mesme naturel, ou plustost

s'il n'estimeroit pas que, sortant d'une cité d'hommes, il estoit

entré dans un parc de bestes? Licurge, le policeur de Sparte,

auoit nourri, ce dit on, deux chiens tous deus freres, tous deus

allaités de mesme laict[82], l'un engraissé en la cuisine, l'autre

accoustumé par les champs au son de la trompe et du huchet[83];

voulant monstrer au peuple lacedemonien que les hommes sont

tels que la nourriture les fait, mit les deus chiens en plain

marché, et entr'eus une soupe et un lieure; l'un courut au plat,

et l'autre au lieure: «Toutesfois, dit il, si sont ils freres.»

Doncques celui là, auec ses loix et sa police, nourrit et feit si

bien les Lacedemoniens, que chacun d'eux eut plus cher de mourir

de mille morts[84], que de reconnoistre autre seigneur que la loy

et la raison[85].

[Note 74: Les Siciliens l'appellent aujourd'hui _Saragusa_ ou

_Saragosa_: la manière dont La Boëtie écrit le nom de Syracuse

confond cette ville avec celle de _Saragosse_ en Espagne.]

[Note 75: _Il_ se rapporte au peuple de _Saragusa_, les

imprimés portent _elle_.]

[Note 76: Cette phrase est très-claire et très-correcte; les

imprimés la remplacent par celle-ci: _qu'il a non pas perdu sa

liberté mais sa servitude_.]

[Note 77: Les imprimés ajoutent ici «_n'ayans iamais veu la

liberté et ne sachants que c'est_».]

[Note 78: Il en était de même «ez republiques.» H. DE M.]

[Note 79: Montaigne a fait un chapitre sur la _Coustume_ (22e

du livre Ier). Il est naturel de croire que ce passage de La

Boëtie lui en a fourni la première idée. On y trouve dans une

foule d'endroits des réminiscences frappantes de la _Servitude

volontaire_: Je me borne à en citer deux exemples.

«De vray parce que nous la humons avec le laict de notre naissance

(la servitude), et que le visage du monde se présente en cet

état à notre premiere veuë, il semble que nous soyons nais à la

condition de suivre ce train.»

«Les peuples nourris à la liberté et à se commander eux-mesmes

estiment toute autre forme de police monstrueuse et contre nature,

ceux qui sont duits à la monarchie en font de mesme et quelque

facilité que leur prète fortune au changement, lors mesme qu'ils

se sont avec grandes difficultez deffaits de l'importunité d'un

maître, ils courent à en replanter un nouueau auec pareilles

difficultez pour ne se pouuoir résoudre de prendre en haine la

maitrise.»]

[Note 80: APPIEN, _Guerres de Mithridate_; PLINE, _Hist.

nat._, XXIV., 2.--L. F.]

[Note 81: C'est peut-être ce passage qui a donné lieu à

Montaigne de dire que son ami aurait mieux aimé être né à Venise

qu'à Sarlat.]

[Note 82: Ceci est pris d'un traité de Plutarque, intitulé

_Comment il faut nourrir les enfants_, de la traduction d'Amyot.]

[Note 83: _Du cor._ «_Huchet_, dit Nicot, c'est un cornet

dont on huche ou appelle les chiens, et dont les postillons usent

ordinairement.»]

[Note 84: Tout ce paragraphe est si favorable au système

d'Helvétius sur la grande influence de l'éducation qu'il est

étonnant que cet auteur ne s'en soit pas appuyé. (Note manuscrite

ajoutée par Naigeon à son exemplaire des _Essais_ postérieurement

à l'édition qu'il en a donnée, et imprimée par Am. Duval.]

[Note 85: Les imprimés portent: _la loy et le Roy_.]

Ie prens plaisir de ramenteuoir un propos que tindrent iadis

un des fauoris de Xerxes, le grand roy des Persans, et deux

Lacedemoniens. Quand Xerxe faisoit les appareils de sa grande

armée pour conquerir la Grece, il enuoia ses ambassadeurs par les

cités gregeoises, demander de l'eau et de la terre: c'estoit la

façon que les Persans auoient de sommer les villes de se rendre à

eus. A Athenes ni à Sparte n'enuoia il point[86], pource que ceus

que Daire[87] son pere y auoit enuoié[88], les Athéniens et les

Spartains en auoient ietté les uns dedans les fossés, les autres

dans les puits, leur disants qu'ils prinsent hardiment de là de

l'eaue et de la terre, pour porter à leur prince: ces gens ne

pouuoient soufrir que, de la moindre parole seulement, on touchast

à leur liberté. Pour en auoir ainsi usé, les Spartains congneurent

qu'ils auoient encouru la haine des dieus, mesme de Talthybie,

le dieu des herauds[89]: ils s'aduiserent d'enuoier à Xerxe,

pour les appaiser, deus de leurs citoiens, pour se presenter à

lui, qu'il feit d'eulx à sa guise, et se paiat de là pour les

ambassadeurs qu'ils auoient tué à son pere. Deux Spartains, l'un

nommé Sperte[90] et l'autre Bulis[91] s'offrirent de leur gré

pour aller faire ce paiement. De fait ils y allerent; et en chemin

ils arriuerent au palais d'un Persan qu'on nommoit Indarne[92],

qui estoit lieutenant du roy en toutes les villes d'Asie qui sont

sur les costes de la mer. Il les recueillit fort honnorablement

et leur fit grand chère et, apres plusieurs propos tombans de

l'un en l'autre, il leur demanda pourquoy ils refusoient tant

l'amitié du roy[93]: «Voiés, dit-il, Spartains, et connoissés par

moy comment le roy sçait honorer ceulx qui le valent, et pensés

que si vous estiez à lui, il vous feroit de mesme: si vous estiés

à lui, et qu'il vous eust connu, il n'i a celui d'entre vous qui

ne fut seigneur d'une ville de Grece.» «En cecy, Indarne, tu ne

nous sçaurois donner bon conseil, dirent les Lacedemoniens, pource

que le bien que tu nous promets, tu l'as essaié, mais celui dont

nous iouissons, tu ne sçais que c'est: tu as esprouué la faueur

du roy; mais de la liberté, quel goust elle a, combien elle est

douce, tu n'en sçais rien. Or, si tu en auois tasté, toymesme nous

conseillerois de la defendre, non pas auec la lance et l'escu,

mais auec les dens et les ongles.» Le seul Spartain disoit ce

qu'il falloit dire: mais certes et l'un et l'autre parloit comme

il auoit esté nourry; car il ne se pouuoit faire que le Persan eut

regret à la liberté, ne l'aiant iamais eue, ni que le Lacedemonien

endurast la suietion, aiant gousté de la franchise.

[Note 86: _Il n'envoya point à.... parce que_, etc.]

[Note 87: Ou, comme nous disons aujourd'hui, _Darius_, roi des

Perses, fils d'Hystaspe, le premier de ce nom. Voy. HÉRODOTE, l.

7.]

[Note 88: Les imprimés ajoutent là: _pour faire pareille

demande_.]

[Note 89: Voy. _Iliad._, I, 320.--PAUSANIAS, 7, c. 23.]

[Note 90: Tous les imprimés écrivent SPECTE, et les éditeurs

ajoutent la note de Coste ainsi conçue: ou plutôt _Sperthies_,

Σπερθιης, comme le nomme Hérodote, l. 7, p. 421 (édit. de

Gronovius). On voit que notre manuscrit décide la question, et que

l'erreur des éditeurs a seule rendu la glose nécessaire.]

[Note 91: Βουλις, _id._, _ib._]

[Note 92: Ici encore notre manuscrit donne la bonne leçon

INDARNE, au lieu de GIDARNE que portent tous les imprimés.

_Hydarnès_, Υδαρνες, _id._, _ib._, gouverneur de la côte maritime

d'Asie. HÉRODOTE, 6., 135.]

[Note 93: Voy. HÉRODOTE, l. 7, p. 422.]

Caton l'utiquain, estant ancore enfant, et sous la verge, alloit

et venoit souuent chés Sylla le dictateur, tant pource qu'à raison

du lieu et maison dont il estoit, on ne lui refusoit iamais la

porte, qu'aussi, ils estoient proches parens. Il auoit tousiours

son maistre quand il y alloit, comme ont accoustumé les enfans

de bonne maison. Il s'apperceut que dans l'hostel de Sylla, en

sa presence ou par son commandement, on emprisonnoit les uns, on

condamnoit les autres; l'un estoit banni, l'autre estranglé; l'un

demandoit la confiscation[94] d'un citoien, l'autre la teste: en

somme, tout y alloit, non comme chés un officier de ville, mais

comme chés un tiran de peuple; et c'estoit, non pas un parquet

de iustice, mais un ouuroir de tirannie. Si dit lors à son

maistre[95] ce ieune gars: «Que ne me donnés vous un poignard?

Ie le cacherai sous ma robe: ie entre souuent dans la chambre

de Sylla auant qu'il soit leué: i'ay le bras assés fort pour en

despescher[96] la ville.» Voilà certes une parolle vraiement

appartenante à Caton: c'estoit un commencement de ce personnage,

digne de sa mort[97]. Et, neantmoins qu'on ne die ni son nom ni

son pais, qu'on conte seulement le fait tel qu'il est, la chose

mesme parlera, et iugera l'on, à belle auenture, qu'il estoit

Romain, et né dedans Romme[98], et lors qu'elle estoit libre. A

quel propos tout ceci? non pas certes que i'estime que le pais ni

le terroir y facent rien; car en toutes contrées, en tout air,

est amère la suietion, et plaisant d'estre libre: mais par ce que

ie suis d'aduis qu'on ait pitié de ceux qui, en naissant, se sont

trouués le ioug au col, ou bien que on les excuse, ou bien qu'on

leur pardonne, si naians veu seulement l'ombre de la liberté, et

n'en estans point auertis, ils ne s'apperçoiuent point du mal que

ce leur est d'estre esclaues. S'il y auoit quelque pais, comme

dit Homere des Cimmeriens[99] où le soleil se monstre autrement

qu'à nous, et apres leur auoir esclairé six mois continuels, il

les laisse sommeillans dans l'obscurité, sans les venir reuoir de

l'autre demie année, ceux qui naistroient pendant ceste longue

nuit, s'il n'auoient pas oui parler de la clarté, s'esbairoit on

si n'aians point veu de iours, ils s'accoustumoient aus tenebres

où ils sont nez, sans desirer la lumiere? On ne plaint iamais ce

que l'on n'a iamais eu[100], et le regret ne vient point sinon

qu'apres le plaisir; et tousiours est, auec la congnoissance du

mal, la souuenance de la ioie passee. La nature de l'homme est

bien d'estre franc, et de le vouloir estre; mais aussi sa nature

est telle que naturellement il tient le pli que la nourriture lui

donne.

[Note 94: Les imprimés portent: le _confisq_.]

[Note 95: PLUTARQUE, dans la _Vie de Caton d'Utique_.]

[Note 96: _En délivrer la ville._]

[Note 97: «Se mocquer de Caton d'Utique, et d'eulx; et come

leurs dieus ou pour mieulx dire le nôtre aprouua là l'estat

Royal».--H. DE MESMES.]

[Note 98: «Qu'apellons-nous Rome? une Republique? nous nous

trompons. C'estoit une cage d'oiseaus de rapine, voleurs qui

escumoient le monde; c'estoit une oligarchie, une tirannie d'une

cité sur toute la terre habitable; ie trouue le monde moins

foulé d'Alexandre que d'eux. Ils chasserent les tyrans de dessus

eulx pour le deuenir du reste de la terre, ils n'estoient pas

Roys, mais ils bailloient les Roys à l'Asie, à l'Afrique, à

l'Europe.»--H. DE MESMES.]

[Note 99: Montaigne dans ses _Essais_ parle des _Ténèbres

cimmériennes_. Voy. sur les Cimmériens, Κειμἐριος, l'_Odyssée_,

liv. XI, c. 14 et suiv., et _Métamorph._ d'Ovide, XI, § 14. Ces

peuples habitaient la côte occidentale de l'Italie. Leur pays

était tellement obscurci par les brouillards, qu'Homère y avait

pris ses images de l'enfer, et que les poëtes y plaçaient le

palais du Sommeil.]

[Note 100: Voltaire a dit dans _Zaïre_:

On ne peut désirer ce qu'on ne connaît pas.

]

Disons donc, ainsi qu'à l'homme toutes choses lui sont comme

naturelles, à quoy il se nourrit et accoustume; mais cela

seulement lui est naïf, à quoi sa nature simple et non altérée

l'appelle: ainsi la premiere raison de la seruitude volontaire,

c'est la coustume: Comme des plus braues courtaus[101], qui, au

commencement mordent le frein, et puis s'en iouent, et là où n'a

gueres ruoiet contre la selle, ils se parent[102] maintenant dans

les harnois, et tous fiers se gorgiasent[103] soubs la barde[104].

Ils disent qu'ils ont esté tousiours subiets, que leurs peres

ont ainsi vescu; ils pensent qu'ils sont tenus d'endurer le mal,

et se font acroire par exemples; et fondent eus mesmes, soubs

la longueur du tems, la possession de ceus qui les tirannisent;

mais, pour vrai, les ans ne donnent iamais droit de mal faire,

ains agrandissent l'iniure. Touiours s'en trouue il quelques uns,

mieulx nés que les autres, qui sentent le pois du ioug, et ne se

peuuent tenir de le secouer; qui ne s'appriuoisent iamais de la

subietion, et qui tousiours, comme Ulisse, qui, par mer et par

terre cherchoit tousiours de voir de la fumée de sa case[105],

ne se peuuent tenir d'auiser à leurs naturels priuileges, et de

se souuenir de leurs predecesseurs et de leur premier estre: ce

sont volontiers ceus là qui, aians l'entendement net et l'esprit

clairvoiant, ne se contentent pas, comme le gros populas, de

regarder ce qui est deuant leurs pieds, s'ils n'aduisent et

derrière et deuant, et ne rememorent ancore les choses passées,

pour iuger de celles du temps aduenir, et pour mesurer les

presentes: ce sont ceus qui aians la teste, d'eus mesmes, bien

faite[106], l'ont ancore polie par l'estude et le sçauoir: ceus

là, quand la liberté seroit entierement perdue, et toute hors du

monde, l'imaginent et la sentent en leur esprit, et ancore la

sauourent, et la seruitude ne leur est de goust, pour tant bien

qu'on l'accoustre.

[Note 101: Cheval qui a crin et oreilles coupés, dit Nicot.

Voy. le _Dictionnaire de l'Académie française_, au mot _Courtaud_.

Roquefort définit ce mot, cheval de course de moyenne taille.]

[Note 102: Les imprimés disent: _portent_.]

[Note 103: _Se pavanent sous l'armure qui les couvre._]

[Note 104: Armure ou paremens de cheval pour la bataille ou

pour un jour de fête.]

[Note 105: De l'italien _Casa_.]

[Note 106: Montaigne voulait que le gouverneur d'un enfant de

bonne maison «eust plustôt la _teste bien faite_ que bien pleine.»

L. I., ch. 25.]

Le grand Turc s'est bien auisé de cela, que les liures et la

doctrine donnent, plus que toute autre chose, aus hommes le

sens et l'entendement de se reconnoistre et d'haïr la tirannie:

i'entens qu'il n'a en ses terres gueres de gens sçauants ni

n'en demande. Or, communément, le bon zele et affection de ceus

qui ont gardé maugré le temps la deuotion à la franchise, pour

si grand nombre qu'il y en ait, demeure sans effect pour ne

s'entrecongnoistre point: la liberté leur est toute ostee, sous

le tiran, de faire, de parler, et quasi de penser; ils deuiennent

tous singuliers en leurs fantasies: doncques Mome le Dieu moqueur

ne se moqua pas trop, quand il trouua cela à redire en l'homme

que Vulcan auoit fait, dequoi il ne lui auoit mis une petite

fenestre au cœur, afin que par là on peut voir ses pensées[107].

L'on voulsist bien dire que Brute, Casse, et Casque[108] lors

qu'ils entreprindrent la deliurance de Romme, ou plustost de tout

le monde, ne voulurent pas que Cicéron[109], ce grand zelateur du

bien public, s'il en fut iamais, fust de la partie, et estimerent

son cœur trop foible pour un fait si haut: il se fioient bien de

sa volonté, mais ils ne s'asseuroient point de son courage. Et

touteffois, qui voudra discourir les faits du temps passé et les

annales anciennes, il s'en trouuera peu, ou point, de ceus qui,

voians leur païs mal mené et en mauuaises mains, aient entrepris

d'une intention, bonne, entiere et non feinte, de le déliurer,

qui n'en soient venus à bout, et que la liberté, pour se faire

paroistre, ne se soit elle mesme fait espaule; Harmode[110],

Aristogiton, Thrasybule, Brute le vieus, Valere et Dion, comme

ils l'ont vertueusement pensé, l'executerent heureusement: en tel

cas, quasi iamais à bon vouloir ne defaut la fortune. Brute le

ieune et Casse osterent bien heureusement la seruitude[111]; mais,

en ramenant la liberté, ils moururent; non pas miserablement,

(car quel blaphesme[112] seroit ce de dire qu'il y ait eu rien de

misérable en ces gens là, ni en leur mort ni en leur vie?) mais

certes au grand dommage, perpetuel malheur, et entiere ruine de

la republicque; laquelle fut, comme il semble, enterrée avec eus.

Les autres entreprises, qui ont esté faites depuis contre les

empereurs romains, n'estoient que coniurations de gens ambitieus,

lesquels ne sont pas à plaindre des inconueniens qui leur en sont

aduenus; estant bel à voir qu'ils désiroient, non pas oster,

mais remuer la couronne, prétendans chasser le tiran et retenir

la tirannie. A ceus cy ie ne voudrois pas moymesme qu'il leur en

fut bien succedé, et suis content qu'ils aient monstré, par leur

exemple, qu'il ne faut pas abuser du saint nom de liberté pour

faire mauuaise entreprise.

[Note 107: LUCIEN, _Hermotime_, ou le _Choix des sectes_.

ERASME, sur le proverbe _Momo satisfacere_, etc.--J. V. L.

M. L. Feugère ajoute Babrius, fable LIX, p. 112 (M. BOISSONNADE).]

[Note 108: _Marcus-Junius_ BRUTUS; _Caïus-Longinus_ CASSIUS;

CASCA. Ce dernier nom qui ne se trouve dans aucun imprimé est

celui du Romain qui porta le premier coup à César lors de la

conjuration de Brutus et Cassius.]

[Note 109: PLUTARQUE, _Vie de Cicéron_, c. 53.--L. F.]

[Note 110: _Harmodius._]

[Note 111: «Fault dire les maulx que Brutus et Cassius feirent

pour le pretexte de la liberté et Pompéius deuant eulx.»--H. DE M.]

[Note 112: Les imprimés portent _quel blasme_.]

Notice bio-bibliographique sur La Boëtie, suivie de La Servitude volontaire · 第 5 / 8 段